mardi 5 octobre 2010

HISTOIRE DE JIM - Dixième mouvement 1.

Dixième mouvement.

1. Le premier sommet.



J’ai tout dit des six concerts à la suite, j’ai même dit qu’ils étaient quatorze au total. Mais j’ai laissé quelques oublis. Trois noms que j’ai cité incidemment dans mes histoires mais qui, tel le hallebardier de la tragédie, n’existe qu’en arrière plan silencieux. Pour le moment. Car la vérité est que je me les suis gardés pour la fin, pour la bonne bouche. Comme on garde le Sauternes pour le meilleur moment du repas, comme on réserve le coup de théâtre pour le troisième acte ou l’avant-dernière scène. Tout est dans le choix des enchaînements et des saveurs. Ils vont occuper le terrain de tout ce qui suit, les trois oubliés.

Pour commencer, je nommerai évidemment le quatrième d’entre eux, histoire de m’en débarrasser, l'oublié oubliable. John Zorn. La jaserie juive. Encore un métissage, un de plus, tous les concerts étaient sous le signe du mélange, pourquoi celui-ci aurait-il échappé à la règle puisqu’il était réservé à ce mélange là ; commencé par Cohen il pouvait continuer avec Zorn, et au lieu de franchir Méditerranée et Atlantique entre Israël et Manhattan, il franchissait juste l’East River entre Harlem et Brooklyn par le pont de Williamsburg aux glorieuses réminiscences. Musique en creux, étrange association de John Cage et de Woody Allen ; il lui ressemble de dos, assis sur sa chaise à faire des signes un peu comiques pour, semble-t-il, diriger un petit monde qui pourrait tout aussi bien jouer sans lui. Je n’aime pas qu’on me tourne le dos.

C’est une musique plutôt composée, rigide, et dans le genre je préfère de très loin celle que nous donnent le monde de Kota ou Rocking Chair, des groupes inconnus mais qui travaillent aussi bien. John Zorn n’avait jamais réussi à tenir longtemps mon attention : ce soir là non plus. Dernier soir, fatigue ultime, et ne pas gâcher le Cohen : polis mais pas obséquieux, nous avons attendu la fin pour nous glisser jusqu’à l’allée, comme tout le monde était parti dans la rangée ce ne fut pas difficile, et nous avons négligé les rappels. Nous sommes sortis sans espérer que le monsieur assis de dos daigne se lever et saluer. Nous avons promis à Jim de repasser le lendemain pour un au revoir digne de ce nom. En arrivant chez les anglais, Zorn m’était sorti de la mémoire et je gardais Cohen au creux de l’oreille.

Il me reste toujours mes trois noms annoncés. Si un jour Jim disparaît de mes souvenirs, ils seront encore bien présents, ils seront à eux seuls les raisons définitives de mon passage ici, s’il n’en fallait sauver que trois. Les trois émergences du déluge à venir, quand tout aurait été noyé, dissout, pulvérisé. Les trois sommets de ma semaine de vérité. Oubliés les malotrus, le chapiteau immense, le logement précaire, les embouteillages nocturnes, la foule pressante, les bénévoles épuisés, je repars plus riche que j’étais venu. Les voici : Evan Christopher, Roberto Fonseca, et Monsieur McCoy.

On ne pourra pas dire qu’ils se ressemblent, et les émotions furent bien éloignées les unes des autres. Mais voilà, ne cherchons pas de logique, de fil rouge, de cohérence. Ils furent les plus forts, ils trouvèrent mes faiblesses, mes attentes, ils me terrassèrent et me portèrent, ils firent que toute l’énergie dépensée chez Jim le fut pour eux, pour ces trois rencontres, ces trois face à face avec moi et moi seul ; ils surent convoquer cette magie déjà évoquée par laquelle soudain une certitude s’installe en moi au milieu de l’océan du doute, ils jouent pour moi et je suis seul à les entendre.

Evan Christopher. Le poids du passé sur ces instruments, clarinette et saxophone soprano, fait craindre le pire quand un musicien les dégaine. Imitation, plagiat, inspiration téléguidée, lieux communs, répétitions et trucs. Naima ou petite fleur, les oignons et les rues d’Antibes, noircir les yeux et commencer la biguine. Toute l’histoire de la jaserie entre Caraïbes et Riviera, entre Louisiane et Ukraine. Le fond nomade venait renforcer la méfiance, on se méfie toujours injustement des nomades. Il a dégainé ses anches et il a su déjouer tous les pièges, il s’en est joué, il les a joué, déroulés, roulés dans la farine et nous avec, il a frappé de plein fouet la belle gitane à coups de son créole, de subtilité cajun, de réminiscences acadiennes. Un mélange de paprika et de colombo, du rhum dans la slibovitz. Je croyais traverser les plaines hongroises et les Carpates, et j’ai franchi l’Atlantique en même temps que le lac Balaton. Sans le moindre grand écart, sans dissonance, sans désaccord, comme si soudain tout n’était devenu qu’un seul continent.

Cavelier de la Salle en aurait presque ressuscité. Evan Christopher a illuminé la soirée manouche de son Amérique néo-orléanaise, et je ne saurais plus précisément écrire comment il y parvint à travers les ondulations, les phrasés, les délicatesses, de ses tuyaux de sorcier. J’ose à peine l’écrire, je ne connaissais pas son nom avant d’arriver chez Jim.

Répéter après moi : Evan Christopher, incroyable créole.


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