dimanche 17 octobre 2010

HISTOIRE DE JIM - Quatorzième mouvement : le chant du départ.

Quatorzième mouvement : le chant du départ.

C’était le dernier soir sur la place. Je me faisais ces remarques et je n’en étais pas attristé. Ce ne sont que banalités associées au nombre des années, et même si l’on se sait immortel, rien n’est plus apaisant que de considérer sa mort. J’étais heureux de constater que les musiques que j’aimais, que j’aime, et le mot ne suffit pas à dire à quel point elles me sont vitales, ne végétaient pas au creux d’un microcosme édenté, mais qu’elles marchaient tête haute sur le pavé sonore des rues de la cité, des cités, et que le danger de les voir mourir étouffées dans la prolifération des paillettes était un tigre de papier. De savoir qu’elles continueraient d’être vitales pour tant de monde sous une forme qui ne m’appartient pas de décrire ni même de rêver, me consolait de l’inévitable décompte.

C’était le dernier soir, la dernière séance, la dernière séquence. Cohen et Zorn nous attendaient là-bas dans l’angle sud-est. J’avais volé un programme en échange de trois euros, il était temps si je voulais ensuite faire mon savant. Le lendemain, nous devions partir, éviter le Cullum déchaîné, je suppose qu’il s’est taillé un franc succès, la jaserie de demain n’aura pas besoin de lui il remplit bien assez le présent ; nous devions du coup renoncer à Kyle Eastwood qui piquait ma curiosité. Les raisons n’étaient pas musicales, je ne connais de Kyle que les musiques des films de son père, et bien sûr c’est le fait du père qui m’attire. Ce n’est pas sérieux n’est-ce-pas ?

Ce n’est pas sérieux du tout, où donc sont passées les théories musicales les hologrammes et l’an zéro ? J’aime le cinéma, et dans le cinéma j’aime le cinéma américain, et dans le cinéma américain j’aime le cinéma de Clint. J’aime aussi le cinéma italien, et le western, et le western italien, et Sergio Leone, mélanger le tout, faire chauffer un bon quart d’heure, on obtient une forte curiosité pour assister à un concert de Kyle Eastwood.

Des mystères de la motivation des gens.

Mais Jim m’a regardé en rigolant, il a placé Jamie Cullum en travers du chemin, sa voix de stentor, son souigne de pachyderme. Alors j’ai mis ma curiosité dans ma poche, mon mouchoir par-dessus, et je me suis inscrit dans un hôtel à Bazas, histoire de visiter le Sauternais avec des amis venus du Nord. Il paraît qu’on y trouve de bonnes choses, dans le Sauternais.

Je chanterai en partant « it-don’t-mean-a-thing-if-it-ain’t-got-that-swing ». Ce sera moins bien que par Louis et Duke, mais ce sera une leçon que le bel anglais devrait faire sienne. Même cette chaussette noire d’Eddie Mitchell sait ce que placement de voix veut dire et il n’a pas tord de reprocher aux chanteurs anglais en général de ne jamais être au bon endroit dans le tempo. J’ai dit anglais, je n’ai pas dit écossais ni américains, mais bien anglais comme on dit Élisabeth Windsor. C’est une affaire que je laisse aux spécialistes mais je l’entends bien de mon oreille : Sinatra m’est conté, Jon Hendricks, Ray Charles, Stacey Kent, ils sont nombreux les élus du camp du souigne, ils sont de tous bords. Mimi Perrin elle-même est là, dans la liste. Inutile d’aller chercher dans le sud profond ou dans Harlem, ce n’est ni une question de géographie ni une question de gènes ni une question de langue maternelle. C’est un savoir, qui se découvre si l’on a de la chance, qui s’apprend si l’on a du talent, et qui se bichonne comme on bichonne un vieux vin ou un petit jardin. Il faut être humble pour atteindre un jour le balancement du rêve, humble et patient, l’oreille grande ouverte, et ne pas battre des pieds ou plutôt, ne pas croire qu’il suffit de battre des pieds.

« It-don’t-mean-a-thing-if-it-ain’t-got-that-swing », camarade Jamie, camarade Johnny, camarades Beatles, vous me la recopierez cent fois de vive voix.

Le dernier soir s’est évanoui dans notre fatigue. Il fallait partir le lendemain. Quitter les lieux. Laisser place nette. Renoncer au concert gratuit debout qui était offert avec l’abonnement de six soirées. Nous avons donné les billets un peu précipitamment à des gens dont nous avons découvert qu’ils n’iraient pas. Trop tard, on ne reprend pas. J’ai regretté cette spontanéité étourdie, mais tout le monde sait que les regrets n’ont aucun sens. D’autres peut-être profiteront de l’aubaine, l’histoire ne nous appartient pas quand bien même nous y aurions contribué si peu que ce soit. Bagages faits, coffre bien rempli jusqu’au dernier mouchoir à laver, nous sommes sortis de la cour de nos hôtes et avons directement pris la route de la place.

Il n’était pas question de ne pas saluer Jim pendant son heure de vacance, quand le monde dort encore de la nuit blanche qui précède. Nous sommes arrivés félinement le long du lac, nous nous y sommes attardés, enfin nous pouvions y rêvasser un peu, nous avons louvoyé entre les allées et venues des campeurs affairés, puis nous avons trouvé un coin surveillé pour poser l’auto chargée de tous nos trésors.

Un pianiste jouait avec entrain sous les arbres à côté de l’église. Nous nous sommes arrêtés pour écouter, encore écouter, quelques autres promeneurs se sont groupés dans le silence qui entourait les notes fragiles. Nous avons visité l’église que nous avions négligée depuis le début. Il faut toujours visiter les églises des villages, sept à huit siècles nous y contemplent. Nous avons rejoint la place. La musique aussi se reposait. Les marchands du temple grignotaient au bord de leurs étals, qui ses planches, qui ses frusques, qui ses verroteries. On sentait l’odeur du foie gras frais dans la brise. Nous avons mangé du foie gras frais au son de la cloche de la Mairie. Nous avons posté encore trois cartes, puis continuant le tour, nous avons mangé des acras de morue. Bu du Jurançon pour pousser le Ti-Punch. Essayé la jupe bouffante serrée aux chevilles tant à la mode, enfin pas moi, je ne sais pas comment on nomme cet accoutrement, un truc ethnique, sarouel, non ? Salué les touareg. Remonté la rue de l’Est.

Nous avons pris tout notre temps. Bazas n’est pas loin et nous n’y sommes attendus que le soir, nos amis venus du Nord y arriveront très tard. Comme le lièvre, nous avons musardé. Il n’y avait aucun enjeu sinon celui de la politesse du cœur. Voilà. Nous avons salué Jim sans lui promettre de revenir. Peut-on prendre de telles promesses ? L’enthousiasme du moment, l’émotion du départ, conduisent à des serments sans lendemain qu’on pourrait vouloir tenir à toute force. Le lendemain pourrait ne pas s’en remettre. Laissons le lendemain se débrouiller avec ce que nous serons sans lui dicter la conduite à suivre.

Il y va de notre liberté.


FIN. Le 10 octobre 2010.

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