lundi 11 octobre 2010

HISTOIRE DE JIM - Dixième mouvement 3.

Dixième mouvement.

3. De la perfection.

Il fallait écrire sur la perfection. Ecrivons. J’aime bien me perdre d’idée en idée et ne retrouver le fil que in extremis, quand tout semble égaré. De la perfection en musique ? Certaines formes ont longtemps fermenté dans les esprits, dans les champs ou dans les antichambres, ont tâtonné, ont divagué. Et un beau matin, au bout d’un siècle ou bien de mille ans, un musicien inspiré rassemble tout ce travail en une œuvre magistrale et toutes les hésitations passées ne sont plus de mise. La musique devient irréfutable, changer une seule note serait détruire tout l’équilibre. Bien malin qui aurait pu deviner l’événement, bien malin qui le découvre quand il arrive, il faudra des années, des décennies, parfois des siècles, pour comprendre que ce fut un moment de perfection et qu’on ne le retrouvera pas. Ce n’est pas grave, la musique qui suit relèvera le défi en parasitant cette perfection et en transformant l’immuable en ductile, en inventif, en mille nouveaux sons imparfaits et bâtards qui nous enchanteront.

C’est étonnant comme imparfait rime avec bâtard, avec beauté, avec plaisir.

Dire du musicien qu’il a été parfait dans son œuvre n’est pas le mettre au dessus des autres, ni le réduire à un monde glacial et désert. Il rend possible tous les futurs par sa perfection même, il rassemble et concrétise tout le travail accompli par ses prédécesseurs, souvent inconnus faute d’enregistrement ou de notation, faute de tradition écrite et de copyright. Bien sûr que je vais donner des noms, on veut toujours des noms, des exemples, il faut faire un exemple. Alors en voici deux.

Tout le moyen-âge et la renaissance ont été une longue maturation musicale et instrumentale dont il reste assez peu de connaissances et beaucoup de reconstitutions hasardeuses : sommes-nous certains d’entendre ce qu’entendaient les gens rassemblés dans les églises ou sur les places publiques d’alors ? Quelques noms sont passés dans l’histoire ; les rois de la polyphonie, les inventeurs de la musique profane, les chants populaires encore chantés aujourd’hui sans qu’on sache qu’ils viennent de si loin, troubadours, ménestrels, maîtres de chapelle. Et voici que justement, au sortir de ce long hiver et sans que ses contemporains aient démérité, un maître de chapelle à la prodigieuse force de travail a mis tout le monde d’accord sur les fondements de la musique savante occidentale européenne, un certain Jean-Sébastien Bach. Que l’on me pardonne mais je ne peux m’empêcher de trouver parfaite la musique qu’il a composée. Toutes ses musiques. Une perfection mathématique et bouleversante dans sa perfection, qu’on ne me dise pas indifférent, je l’écouterais des jours entiers sans m’ennuyer un instant. Mais que personne n’y change la moindre note ! Tu regardes mais pas touche ! On ne touche pas à la perfection.

Ses successeurs des siècles suivants dont le flux s’est tari quelque part vers l’apparition du dodécaphonisme, ne seront pas parfaits. Ni Mozart, ni Beethoven, ni les autres. Leur imperfection leur est et nous est richesse et volupté. Dans ce genre musical, la perfection est commencement et fin, elle est l’articulation entre une longue préparation et l’avènement d’un genre. Aujourd’hui nous vivons au milieu d’un bouillonnement étrange et insaisissable, entre les musiques du monde, les musiques simplistes, les chants populaires, les traditions orales et les métissages fous, et la perfection apparaîtra là où personne ne l’attendra et surtout quand personne ne la cherchera.

Je peux aussi donner un autre exemple. Ce sera une copie de ce qui vient d’être écrit, en ramassant le temps et en changeant de monde. Dans les champs de coton et dans les usines du nord, des esclaves ont tenté de surmonter leur souffrances en chantant, ils ont entendu les musiques de leurs geôliers, ils se sont souvenus des tambours de leurs ancêtres, ils ont subi les rythmes des machines et des rails, et lentement dans tous les sens se sont préparés les quadrilles, les bleus à l’âme, le ragtime, et tous les autres tâtonnements que nous transmet la légende plus noire que dorée. Alors un musicien un jour a pris son cuivre étincelant et a proclamé sa vérité. Louis Armstrong a joué de la trompette et personne ne s’y est trompé : il jasait et personne encore ne l’avait fait. Comme avec Jean-Sébastien, on peut toujours trouver quelques noms qui l’ont précédé dans le genre mais il est le seul phare de Cordouan qui vaille dans cet immense estuaire musical.

Quelques années plus tard en l’écoutant sur les vieux rouleaux sauvés des brocantes on s’aperçut qu’il avait atteint, lui aussi, la perfection. Changer une note à une improvisation de Louis le Grand ? Inconcevable. Au commencement de l’histoire de la jaserie se trouvait ainsi, comme quatre siècles plus tôt, celui qui par sa seule force mentale avait pu rassembler en une musique tous les tâtonnements de naguère. Tous les autres seront imparfaits mais de cette belle imperfection sans laquelle il n’y aurait pas de musique vivante. Il faut une perfection et par définition elle est une. Sans elle, point de musique à venir. Mais il ne faut plus attendre qu’elle revienne, la perfection, une fois lancée la machine.

Les mélanges annoncés sont désormais à l’œuvre et la perfection annoncée viendra aussi de ce côté ci, de la jaserie. Mais je suis bien incapable de dire de quoi elle sera faite, et personne ne le sait, pas même celui par qui elle viendra, s’il est déjà.

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