lundi 25 octobre 2010

Par coeur !

Un très vieux commentaire sur un très vieux billet me revient en mémoire. Une vieille soupe dans un vieux pot, une vieille rengaine, un bon lieu commun de derrière les fagots. C’est l’heure de la récré, dernière station avant l’autoroute, histoire de faire le plein.

Il est de bon ton de dénigrer les apprentissages par cœur. Les scolophobes y vont de leur couplet sur le formatage de ces malheureuses têtes blondes embrigadées dans la violence étriquée des enseignants routiniers, et sur cette insupportable compétition dont ils ne sortiront pas vivants. Un des points de fixation de leur détestation est cet apprentissage là, par cœur, et la phrase de Montaigne revient à chaque instant dans leur langage, une histoire de tête bien faite et de tête bien pleine.

Quand je vous disais qu’il fallait faire le plein.

Or, contrairement à une idée très répandue ici, le "par cœur" n'est pas nul et je peste derechef contre tout ce que j'ai lu sur les ondes et dans la toile, sans parler des livres savants et des discours libertaires. Je dois m'absenter quelque temps et je fais dans la précipitation un billet sur le sujet. J’en connais du monde qui va vouloir m’écharper, je serai loin et je contemplerai des paysages paisibles en vous ayant oubliés. Déchaînez-vous, ma modération viendra tardivement et je n’ai même pas peur.

D'abord c'est une gymnastique. Tu vois le monsieur là-bas au fond de la salle, il prend un poids dans chaque main et il ne cesse de monter et descendre pendant dix minutes chaque matin, bon, 1.5 kg chaque poids, faut pas exagérer non plus, mes biscotos sont plutôt des biscottes. Il n'empêche qu'une journée sans ces poids tôt le matin, vers 10h30, est une journée qui boîte. Gymnastique, donc.

C’est aussi un confort mental aussi. Oui parfois on apprend sans comprendre ; on ânonne un texte, on recopie dix fois une formule alambiquée, on se répète cent fois une date. Et un beau matin, deux jours, deux mois deux ans deux décennies plus tard, pouf, bon sang mais c'est bien sûr, la pièce du puzzle qui s’était endormie dans l’oubli tombe pile dans le trou qui avait sa forme, et le voile se lève, comme le mécanisme secret d’un coffre-fort bien gardé se met en marche après avoir appuyé sur la tête de méduse posée à l’autre bout du séjour. Celui qui n'a jamais appris par cœur sous prétexte que c'est nul n'aura jamais connu cette sorte d'illumination subite, et aura perdu la connaissance de grandes joies, mais si messie.

Faculté de pensée enfin. Qui a appris par cœur se trouve débarrassé des contingences de la synthèse, lorsqu'il faut tout à coup penser, trouver le pourquoi du comment, le détail qui cloche, la parole menteuse qui semble si limpide, démêler le vrai du faux. Le « par cœur » devient un outil d'une efficacité redoutable, qui permet d'aller directement de la cause à l'effet sans passer par la case factuelle, sans passer par les lacets, les dérives, les apprentissages, tout ce qui faut connaître pour comprendre et qui ne peut, parfois, n'être connu qu'avant de comprendre.

Alors oui, il faut lister les verbes irréguliers, les tables de multiplications, qui prétendra parler anglais s'il ne connaît pas les verbes irréguliers, ou l'italien s'il n'en connait pas les pluriels, qui comprendra l'histoire s'il ne sait pas énumérer les faits dans le bon ordre, s'il ne sait que ceci est contemporain de cela, s'il ne se souvient pas de la dépêche d'Ems et de la défenestration de Prague, qui saura les enjeux internationaux de l'Iran et de la Chine d'aujourd’hui s'il n'en connaît pas les montagnes, les déserts, les climats, ne serait-ce qu'un peu ?

Il ne suffit pas de laisser la curiosité s’emparer spontanément du cerveau pour avancer dans la rieuse descente, il faut aussi, quand la pente devient montée raide, pousser un peu celui qui traîne, et non seulement le pousser, mais lui expliquer comment il peut faire cet effort sans trop de mal, car le geste appris est parfois, souvent, toujours, plus économe que le geste inné.

Nous sommes tous là à déblatérer sur Haïti ou sur Almadinejab, et nous ne savons ni l'altitude géographique de Téhéran ni la distance entre l’île blessée et Cuba ou la Floride. C'est le « par cœur » et lui seul, pourtant, qui nous donnera ces informations, qui nous les mettra assez profondément dans l'esprit pour nous aider ensuite, mais seulement ensuite, à comprendre ou du moins à se forger des outils pour ne pas se laisser embarquer dans les propagandes des uns et des autres.

Tant qu'on n’a pas appris par cœur, on ne sait pas à quoi servira cet apprentissage que l’on dit « nul ». Je n'aime pas ce que tout le monde dit : « cela ne sert à rien et il vaut mieux apprendre à comprendre ». Apprendre à comprendre, la formule magique, et vous voilà contents de vous. Content de vous, certes, mais pour comprendre, il en faut aussi, du « par cœur ». La comprenette ne naît pas sous le sabot du cheval mais aussi du vague savoir qu'on a emmagasiné dans sa petite tête. Sans forcément la gaver, il a bien fallu y mettre un peu de lest, un peu de plomb, à chacun ensuite de le changer en or. Il ne suffit pas de taper un mot clé dans gogueule ni se promener en dilettante dans Wiki-piéton pour accéder à « el connocer », comme me disait mon ami espagnol.

Vous ne connaissez pas mon ami espagnol. Fils de paysan du plus aride Aragon qui soit, il marchait avec moi dans les champs secs quelque part vers Teruel. Et il se plaignait de la dureté des temps et du temps, et de la terre ingrate, du soleil écrasant qui brûle tout pendant trois mois et du vent fou qui gèle tout pendant six mois. Comme je lui demandais ce qu’il lui faudrait pour que ce soit moins dur, il m’a répondu « el connocer ». Et pour l’obtenir, ce connocer dont rêve le paysan aragonais, il ne suffira pas de faire du par cœur, je le sais comme tout le monde et je ne vais pas prétendre ce qui n’est pas, mais il en faudra, bel et bien, et un peu plus que juste un peu. Quand le vent à décorner les taureaux souffle sur la Sierra de Gudar, sans le plomb dans la cervelle impossible de garder pied à terre, tu seras éparpillé aux quatre horizons façon puzzle et plus personne ne saura qui tu es, pas même toi.

Voilà, c'était ma mauvaise humeur d'avant que je parte. Bises à toutes et salut à tous, à dans trois semaines.

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