vendredi 1 octobre 2010

HISTOIRE DE JIM - Neuvième mouvement: les fleurs 2.

Neuvième mouvement : les fleurs.

2. Les fleurs nomades.


Il y a d’autres fleurs. Je ne les oublie pas. Je n’oublie pas les fleurs de la jaserie manouche, fleurs de pavé de Saint-Ouen, fleurs de terrains vagues cernés de policiers. On ne pouvait mieux faire qu’offrir une soirée entière à ce métissage bien de chez nous inventé par Django, mon pote le gitan. Bien de chez nous, bien français, bien de ce territoire du côté de Sannois, et les ordures qui les pourchassent ne l’emporteront pas en paradis. Je ne sais pas ce que recouvre ce nom de rom qui me poursuit ces temps-ci. Tzigane, gitan, romanichel, roumain, manouche, et probablement bien d’autres mots, pour enfermer ceux qui ne veulent pas l’être, ni entre des murs quand ce seraient les leurs, ni entre des papiers qu’ils en aient qu’ils n’en aient pas, ni bien entendu derrière des barreaux. Quels sont leurs mots à eux pour se désigner, je le demande faute de le savoir. Alors qu’ils me pardonnent si parfois j’utilise des étiquettes qui ne devraient fleurir que sur leurs bagages.

Le plus difficile est de comprendre que les ordures procèdent de nous. Nous n’avons pas su faire entendre notre voix, nos champions se sont ridiculisés en s’entretuant plutôt que de se battre où il fallait, et nous n’avons pas su les remettre dans les rails. Le haut du pavé des ordures est notre résultat, ne cherchons pas de mauvaises raisons chez les autres, sans même revenir sur un certain référendoume calamiteux qui leur a ouvert le boulevard qu’aujourd’hui nous regardons effarés. La honte de nos dirigeants est la nôtre, leur abjection nous enveloppe. Bien entendu, Jim et ses amis ont ovationné ostensiblement le combat contre la honte, je n’en attendais pas moins, comme pour tenter de la décoller de nos têtes comme on décolle de ses doigts le poisseux de la saumure.

Je n’ai pas boudé ce bref instant de bonne conscience, mais il fallait laisser la place à la route des roms ; à cette jaserie manouche que j’avais découverte à la chope des puces bien avant d’entendre Django. Il y a longtemps que je ne l’ai vue, la chope des puces ; devenue tendance, je crains le pire pour ce boui-boui minuscule où l’on mangeait sa moule-frite avec les doigts sur une table bancale et poisseuse elle aussi, avec les guitares sans limites de joyeux compères, entre deux visites à micro disque ou quelque autre revendeur aux bacs débordants pour y découvrir la perle rare, l’incunable, le dernier Miles le premier Shepp, dans l’entassement des galettes noires à cinq francs.

Il faut réfléchir à cette musique, cette belle mulâtresse. Une, deux, trois guitares rythmiques accordées du grave à l’aigu, et une guitare mélodique entre les doigts d’un virtuose, un virtuose sinon rien. Cette musique est de celles où la virtuosité est obligatoire, non qu’elle suffise mais ne te dérange pas si tu n’es pas champion du monde. Voilà le socle, sur lequel s’organisent les comparses, les alliés, les complices, les invités, accordéons, clarinettes et autres anches, violons bien évidemment, contrebasse et batterie puisque métissage il y a, et il faut bien des encombrants de service.

On a dit qu’il y avait de la monotonie dans cette musique nomade, de la répétition, et qu’après dix plaisantes minutes, trente suffisantes, en écouter davantage relevait de l’anesthésie. On dit ce qu’on veut et je ne vais pas m’épuiser à expliquer à celui qui ressent ce qu’il ressent qu’il ne ressent pas ce qu’il ressent. Après cinq heures de cette musique je ne m’endors toujours pas et j’en redemande. Il fallut bien partir après le dernier rappel du dernier concert, après la sortie du dernier spectateur, après l’extinction du dernier feu. D’un groupe à l’autre on entend les mêmes bases, la même syntaxe, la même joie et la même mélancolie, et pourtant rien n’est jamais pareil. Ni tout à fait ni tout à fait. On ne se baigne jamais dans le même fleuve manouche. Il y eut trois bouquets de fleurs de Jim, trois mondes distincts à explorer, avec leurs marais et leurs sommets.

Il ne sert de rien de se mettre à décrire chacun des trois monde qui se sont succédés, qui se sont interpelés, et qui, une fois le grand chapiteau vidé, se sont mélangés dans la tête. Décrire. Entreprise de démolition, plutôt. Les mots sont impuissants face au déroulement du temps musical, ce qui ne signifie pas qu’ils sont inférieurs, mais ils procèdent d’une autre logique, d’un autre cosmos. Je ne cherche pas à décrire la musique, je raconte ce que la musique m’imprime, le souvenir qui reste, le souvenir oublié, emmêlé et emmitouflé dans mes substances, et quelques éclairs qui laissent des marques comme un coup de soleil sur un mélanome, un coup d’arc sur une rétine. Le premier monde avait son violon un peu approximatif et sa contrebasse inspirée dans le chant, le deuxième fut enchanteur et j’en reparlerai, le troisième a remis Lagrène en scène et en selle, et là, oubliée la facilité goguenarde, il sortit de ses gonds et nous montra de quoi il était capable. Il oublia la désinvolture de deux soirs plus tôt, et fit la preuve par un son neuf que la bâtarde était fertile.

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