Sur une photographie de Henri Cartier-Bresson
Il y a une sorte de « no man’s land » sur la banquette en rotin, je dirais même une zone démilitarisée. Au Nord, du côté du froid, la dame au chapeau rond, au Sud nettement plus chaud, l’étudiante aux cheveux longs.
À peine assise, brouillonne, la jeune femme a déplié son Monde et commandé un vittel, troublant la quiétude de la dame installée là depuis longtemps à siroter ses glaçons sous prétexte d’apprendre par cœur le Figaro. Trahis par les reflets dans la vitre, les gens vont et viennent sur le trottoir devant la terrasse de la brasserie et personne ne fait attention à elles. Sauf, évidemment, un photographe hors du commun que personne ne verra non plus.
On ne reconnaît pas tout de suite la dame parisienne, elle ne porte pas ce chapeau d’habitude, et pourtant il lui va comme un gant. Mais bien sûr, c’est Marguerite, la dame qui habite seule le deux-cents mètres carrés au premier étage de l’immeuble haussmannien juste en face, de l’autre côté du Boulevard. De mémoire de serveur, elle vient s’installer à la terrasse chaque jour à la même heure, sans doute pour fuir la solitude du logement qui l’éloigne de la vie de la ville, sûre en terrasse d’être entourée et tranquille en même temps.
La voici sortie de sa lecture et incapable de s’y remettre, bousculée par le vacarme du papier qu’on déplie et replie et par les mouvements de la banquette fatiguée. On n’a pas idée de s’assoir si lourdement quand on est jeune et fluette !
Marguerite se reprend et se rassure, elle revient sur terre ; la chose n’est pas près d’arriver, il ne se passe plus rien en ce mois de mars 1968 au point que tout le monde semble s’ennuyer dans le pays. Alors elle reprend sa lecture, et que jeunesse se passe.
L’étudiante a saisi son journal et le secoue en ricanant. Marguerite n’en peut plus, alors elle la regarde d’un air plus sévère encore, que pourtant elle croit aimable, corsetée de principes de politesse, et elle lui demande : « que lisez-vous qui vous amuse donc tant ? ». Surprise, l’étudiante lui rend son regard à peine moins hostile tout en se croyant respectueuse, il y avait des jeunes bien éduqués en ce temps-là, comme en tous les temps depuis qu’il y a des jeunes et des dames, mais on aime se croire les premiers et les derniers. « Je ne m’amuse pas, dit-elle. Il y a là un journaliste qui a pondu un papier très bizarre ». Toujours en ce temps-là, on ne disait pas ‘trop’, on disait ‘très’, ce qui voulait dire ‘très’.
Marguerite soudain devient curieuse. Elle se rapproche imperceptiblement en mordant la zone démilitarisée, et demande : « Quel journaliste, mademoiselle ? Et bizarre en quoi ? ». Jamais deux questions à la fois, Marguerite, c’est le meilleur moyen de n’avoir aucune réponse. Et on ne dit pas mademoiselle, enfin, on ne le dit plus, mais on est toujours en ce temps-là.
« Chais pas, répond l’étudiante ». Ce qui signifie qu’elle ne sait pas. Puis elle complète : « c’est signé en bas de l’article avec les initiales PVP, enfin je suppose que ce sont les initiales du journaliste ». A ses deux questions, Marguerite a obtenu au moins une réponse, elle a de la chance. Il y a parfois de bonnes surprises avec les jeunes. Encouragée par ce succès, et contente en secret d’avoir engagé une conversation, elle pousse son avantage : « et vous avez dit bizarre ». Bien entendu survient alors l’inévitable répartie de la jeune femme : « moi, j’ai dit bizarre ? ». Elle n’a rien ajouté d’autre, on n’est pas au cinéma mais dans la vraie vie de ce temps-là qui décidément ne nous quitte plus. C’est la magie de la photographie.
- « Mais alors, insiste Marguerite, qu’est-ce qui vous a fait ricaner en lisant cet article ?
- Je ne sais pas trop, c’est confus dans ma tête car le journaliste n’explique pas pourquoi il l’a intitulé ni pourquoi il l’a conclu de cette façon. Il fait part de son état d’âme plutôt que d’une analyse factuelle et distanciée. Alors à quoi sert d’écrire un article entier même pas signé de son nom ?
- Vous savez, mademoiselle, les états d’âme sont quelquefois des raccourcis inventés par le cerveau pour comprendre le flou, le diffus, l’incertain qui naissent des analyses factuelles et distanciées, comme vous dites. Quels sont donc ce titre et cette conclusion tirées de nulle part ?
- Le titre ? « Quand la France s’ennuie ». La conclusion ? « A la limite, cela s’est vu, un pays peut aussi mourir d’ennui ». PVP, le monde du 15 mars 1968. Voilà madame ce qui m’a fait rire ».
L’étudiante jeta quelques pièces sur la table, se leva, salua la dame d’un hochement de tête et partit vers son avenir. Marguerite se replongea dans la nécrologie du Figaro.