samedi 18 avril 2026

Le Léviathan de la Cité des Anges

 

 

Ce n’est pas tous les jours qu’en entrant dans une librairie de quartier on fasse une découverte étonnante. A commencer par la librairie elle-même à l’existence si précaire qu’on ne pensait plus en trouver. Puis il faut y entrer sans craindre d’y respirer la poussière de papier, si enivrante qu’on peut en faire une syncope ; enfin, il faut oser se perdre dans les échafaudages de rayons emplis de livres, mais oui, des livres.

Peut-être mettra-t-on la main sur la perle rare, celle qu’on ne cherche pas. On ne cherche rien, dans une librairie, on musarde, on picore, on hume, et on ressort les mains vides ou avec un bouquin imprévu, qui saisira ou qui endormira, ou qu’on oubliera sur la banquette de l’autobus. Ce jour ensoleillé où j’étais entré pour fuir la chaleur de la rue en vain car il faisait aussi chaud dedans que dehors, entre deux pavés de philosophie j’ai vu un plus gros pavé encore, intitulé « Le Léviathan de la Cité des Anges » (traduction fidèle de l’américain) que le traducteur, un certain P. Modiano, avait traduit par « Les Misérables ».

Alors, comme tout bon acheteur instinctif, j’ai lu la quatrième de couverture et le premier paragraphe que les savants nomment incipit. J’ai distraitement parcouru la biographie sommaire de l’auteur, un jeune Afro-Américain qui fera sans doute carrière, du nom de Vittorio Iougoat, détail qui n’a aucun intérêt ici. Je n’ai pas encore lu le livre, j’en ai dix-huit à terminer auparavant, dont l’intégrale de Kant et celle de Romain Gary. Je ne vais donc pas le résumer ici mais seulement en recopier quatrième de couverture et incipit. Recopiage et bavardage sont mes mamelles littéraires car j’ai d’autres chats à fouetter.

Je vais mettre des guillemets pour éviter l’accusation de plagiat, et pour bien montrer que je n’y suis pour rien, dans cette affaire.

« Les nuits sont toujours poisseuses à Los Angeles. Surtout les quartiers Sud dans les dernières pentes avant les falaises battues par les embruns. Fantina et Mario vont devoir se battre pour échapper à leur communauté étouffante et aux dangers extérieurs plus terrifiants encore, en tâtonnant dans le brouillard de leurs souvenirs. Il faudra oublier les villas de rêve, les plages parisiaques sous le soleil éclatant, et plonger dans les profondeurs de la misère de l’Amérique du Prince-Président. …

L’AUTEUR. Jeune et encore inconnu, il a dû s’exiler sur une ile de l’Atlantique au large des côtes de son pays natal pour échapper à la vindicte. Il ne restera pas inconnu longtemps. Une fois plongé dans le bain, le lecteur n’en ressortira qu’après avoir traversé les tentacules du Léviathan, hors d’haleine, prêt à tout reprendre depuis le début ».

Voilà pour la quatrième de couverture. Nuits blanches et journées noires en perspective. C’est le moment d’ouvrir le livre et de lire l’incipit.

« Mario connaissait parfaitement les dédales des égouts de son quartier. Mario était le seul à les connaître. Il y avait bien longtemps que les services de la ville avaient déserté la zone et les archives avaient dû disparaître au fur et à mesure des déménagements et des réorganisations. Chaque nouveau chef de service déménage et réorganise pour plus d’efficacité, avec le succès que l’on sait. Désormais, personne ne savait ce que Mario savait, ni même qu’il le savait.

Il aurait été incapable de dire quel profit il pourrait tirer de ce savoir, si un profit quelconque était possible, il ne s’était d’ailleurs jamais posé la question et l’idée ne l’en avait jamais effleuré. Pourtant, il gardait au fond de lui ce précieux secret, ce secret qu’il pressentait précieux au point de ne l’avoir jamais évoqué devant Fantina, sa seule amie, son ange gardien.

Fantina ! La plus belle fille du quartier. Inaccessible et souveraine, jamais bien loin quand on croisait Mario et réciproquement, mais personne pour dire depuis quand et pourquoi ces deux-là s’accompagnaient ainsi. Eux-mêmes n’auraient pu répondre à ces questions. Et pourtant, elle ignorait le secret de Mario, elle ignorait qu’il pût exister un secret pour elle en lui. » …

Bonne lecture !

 

lundi 23 mars 2026

VUE OUÏE GOÛT ODORAT TOUCHER

Deux histoires pour le prix d’un seul billet. Sensations, sensualité, sans souci.

1.            Une pause s’impose

La prévention routière nous le répète assez dans ses vignettes télévisées obsédantes, dont on se demande si elles servent à quoi que ce soit quand on voit ce qu’on voit. « Un arrêt toutes les deux heures », voilà le clou qu’il faut s’enfoncer. J’approuve sans réserve, note le bien, mais je n’aime pas qu’on me serine. Alors, approbation ou conditionnement, toutes les deux heures je m’arrête.

Attention, ce ne sont jamais deux heures pile, l’œil braqué sur la trotteuse et le freinage intempestif, je ne veux pas me trouver immobile au milieu d’un rond-point ou sur la file de gauche. Au bout d’une heure quarante-cinq, je commence à chercher le bon endroit ; sur autoroute c’est facile, il y a des aires et des panneaux les annoncent dix kilomètres puis deux kilomètres puis trois-cents mètres à l’avance, impossible de faire semblant de ne pas savoir.

C’est beaucoup plus compliqué sur nos départementales, chères à Jean Yanne pour ceux qui savent. Il n’y a jamais de place de stationnement ni d’aire de repos, encore moins de signalisation, tout juste si parfois subsiste un panneau indicateur de direction. Quant à dire où s’arrêter, personne n’y a songé. Ils n’ont pas dû écouter les vignettes de la télé, ou ils y ont échappé par quelque miracle. Alors il faut ouvrir l’œil, enfin l’œil droit car le gauche surveille la route, il faut bien continuer à surveiller la route.

Repérer à temps le chemin qui débouche et y renoncer car il pourrait bloquer la sortie d’un tracteur, et celui-là qui est écrasé de soleil, et cet autre où l’on va s’embourber dans la fondrière, et mettre son espoir dans le petit bois là-bas qui sent bon la mousse et l’humus, mais il est clôturé de barbelés antipathiques. La fatigue s’insinue, les deux heures sont maintenant passées, ils n’ont pas tort les donneurs de leçon les vignettes commencent à danser dans les oreilles. La conduite est lente et silencieuse hormis les autres usagers qui dépassent en rugissant. Et soudain le voici.

Le petit chemin creux dans la forêt. On pourra même y faire demi-tour pour repartir proprement ; oui, en voiture, lorsque je m’arrête, la première chose à laquelle je pense est le moment du repartir. La lumière crue du jour est filtrée par les feuillages, un chatoiement d’ombres et de taches claires vacille au vent léger, la terre encore mouillée d’un vieil orage dégaze ses souvenirs. Je me sens bien soudain, les paupières lourdes, décidément ils avaient vu juste avec leurs deux heures, comment avaient-ils deviné ?

Il faut avancer le siège et faire basculer le dossier ; je vois la cime des arbres à travers le toit ouvrant, accompagné d’un bruissement aérien. Il y a même un nom pour ce bruit joli qui ne me revient pas, tout à ma pesanteur nouvelle, il ressemble à un nom de maladie, alors je ne tiens pas à le retrouver. Je flotte, je n’entends plus le son de l’autoradio qui pourtant s’obstine, il n’est jamais fatigué. Le montant du dossier me presse un peu la tempe mais il rassure, il me berce presque. Un duvet perdu volète sous ma narine et me chatouille, dernière touche.

Les vignettes de la prévention routière ne disent pas combien de temps on doit s’arrêter toutes les deux heures, alors je me suis fait la plus simple des raisons possibles : je me réveille quand je me réveille, cinq minutes plus tard ou le lendemain matin, un goût de reviens-y dans la bouche.

***

 

2.            Les travaux d’Hercule en herbe

Sans vouloir me vanter, la propriété faisait bien son demi-hectare. Un bon camarade à moi, de ces genres de bons camarades dont on se sait inséparables pour la vie et qu’on perd de vue sitôt passé le bac, m’y tenait compagnie et réciproquement plusieurs fois par an pour un weekend entier, emmenés là-bas par notre professeure de mathématiques elle-même amie de nos mères respectives elles-mêmes professeures collègues du même établissement. Si personne ne comprend je peux recommencer mais ce n’est pas important pour la suite.

Il se trouve qu’à l’occasion d’un de ces viaducs dont le mois de mai a le secret, je m’y suis retrouvé sans mon camarade appelé à d’autres obligations dont j’ai oublié la teneur, coincé entre la prof et son compagnon. Avril avait été frais et pluvieux et mes hôtes avaient déserté la campagne depuis de longues semaines. Autant dire qu’il y avait du pain sur la planche ou, pour être plus exact, de la végétation à recoiffer : tailles, tontes, tri, tuteurs. L’herbe avait pris du champ, ses aises et de la hauteur, épargnant le petit potager du fond. Il avait fallu d’abord chevaucher la pétrolette qui, tant bien que mal, fit le tour des pommiers et des buis pour tout éclaircir dans un vacarme de deux-temps surchauffé.

Puis le silence revint. Je sentis alors sur moi des regards qui ne trompaient pas, malgré l’air de penser à autre chose que je savais si bien afficher. Qui allait ramasser la tonte ? Deux formules : primo ne rien voir ne rien comprendre et se précipiter sur un livre qui pouvait traîner par là, on n’empêche pas un jeune qui veut lire de lire surtout quand on est prof. Secundo devancer l’appel en prévenant que l’on ne pourra que faire le début du commencement. Comme il n’y avait pas de livre à portée de regard à cet instant précis, je me suis proposé comme volontaire pour ramasser les foins. Mais ne force pas, m’ont-ils dit soulagés, si tu es fatigué tu arrêtes.

J’ai pris le râteau d’un main et mon courage de l’autre et je suis parti tout au fond, du côté du potager, avec l’intention de progresser lentement vers la maison, sûr de ma tranquillité en étant loin. Que les mauvais esprits se taisent, je ne voulais pas tirer au flanc mais organiser les heures qui venaient à ma convenance, partir à droite ici ou à gauche là-bas, procéder par îlots ou par bandes, ramasser à l’avancement ou rabattre sur la desserte.

Le choix de la méthode avait son importance. Ce n’était pas un rectangle ni même un terrain plat, plutôt une succession d’excroissances, de monticules, de massifs et de buissons, d’arbres dispersés, et d’allées entrecoupées en diagonales arrondies et sinueuses, qu’il fallait contourner en soignant les bords. De ce puzzle montait encore l’inévitable odeur d’herbe coupée et d’humidité terreuse comme on ne la connaît qu’en Normandie.

Alors je me suis jeté dans cet océan vert avec le râteau comme seule nageoire, espérant avoir la paix à bonne distance du rivage. Et c’est bien la paix que j’ai trouvée dans ce travail. Loin de tout ou presque, dans le raclement obstiné et rythmé qui se propageait dans les épaules, peu à peu mon corps s’est occupé de la mission pendant que mon cerveau s’est mis à voyager de par le monde à travers la carte qui se dessinait au sol sous le râteau, continents, montagnes, déserts et forêts impénétrables.

Parfois le tintement d’un caillou me faisait faire surface, observer les alentours, découvrir les étranges dessins des zones traitées au milieu des monceaux en attente, car il en faisait des fantaisies, mon corps, avec la disposition chahutée de la propriété, pendant que je voyageais en sous-marin.

Deux jours, il m’a fallu, pour aligner de jolis tas d’herbe réguliers le long des allées. Deux journées complètes du matin au soir, dans le pépiement des oiseaux et le parfum des fleurs de printemps, avec de temps à autre la voix des amphitryons qui vérifiaient que j’étais encore en vie. Le dimanche soir tout le monde est parti dans les embouteillages des retours, et les tas d’herbe vont s’ennuyer dans la plaine.

 

 


 


mardi 24 février 2026

Sur une photographie de Henri Cartier-Bresson

 

Il y a une sorte de « no man’s land » sur la banquette en rotin, je dirais même une zone démilitarisée. Au Nord, du côté du froid, la dame au chapeau rond, au Sud nettement plus chaud, l’étudiante aux cheveux longs.

À  peine assise, brouillonne, la jeune femme a déplié son Monde et commandé un vittel, troublant la quiétude de la dame installée là depuis longtemps à siroter ses glaçons sous prétexte d’apprendre par cœur le Figaro. Trahis par les reflets dans la vitre, les gens vont et viennent sur le trottoir devant la terrasse de la brasserie et personne ne fait attention à elles. Sauf, évidemment, un photographe hors du commun que personne ne verra non plus.

On ne reconnaît pas tout de suite la dame parisienne, elle ne porte pas ce chapeau d’habitude, et pourtant il lui va comme un gant. Mais bien sûr, c’est Marguerite, la dame qui habite seule le deux-cents mètres carrés au premier étage de l’immeuble haussmannien juste en face, de l’autre côté du Boulevard. De mémoire de serveur, elle vient s’installer à la terrasse chaque jour à la même heure, sans doute pour fuir la solitude du logement qui l’éloigne de la vie de la ville, sûre en terrasse d’être entourée et tranquille en même temps.

La voici sortie de sa lecture et incapable de s’y remettre, bousculée par le vacarme du papier qu’on déplie et replie et par les mouvements de la banquette fatiguée. On n’a pas idée de s’assoir si lourdement quand on est jeune et fluette !

 

On le voit bien dans le regard de Marguerite : rien ne lui convient dans cette jeunette écervelée : l’arrivée intempestive, les cheveux ébouriffés, la jupe trop courte mon dieu mais est-ce seulement une jupe, cette façon de se ronger les ongles, il ne manquerait plus qu’elle fumât ! Alors aucune retenue ne la limite et, fidèle à ses lectures bien seyantes, la dame au chapeau désapprouve, juge et condamne, sans appel, au nom du bon vieux temps où les jeunes savaient se tenir, où les adultes savaient les tenir. Si on les laisse faire, ils vont nous tenter une révolution au prochain printemps …

Marguerite se reprend et se rassure, elle revient sur terre ; la chose n’est pas près d’arriver, il ne se passe plus rien en ce mois de mars 1968 au point que tout le monde semble s’ennuyer dans le pays. Alors elle reprend sa lecture, et que jeunesse se passe.

L’étudiante a saisi son journal et le secoue en ricanant. Marguerite n’en peut plus, alors elle la regarde d’un air plus sévère encore, que pourtant elle croit aimable, corsetée de principes de politesse, et elle lui demande : « que lisez-vous qui vous amuse donc tant ? ». Surprise, l’étudiante lui rend son regard à peine moins hostile tout en se croyant respectueuse, il y avait des jeunes bien éduqués en ce temps-là, comme en tous les temps depuis qu’il y a des jeunes et des dames, mais on aime se croire les premiers et les derniers. « Je ne m’amuse pas, dit-elle. Il y a là un journaliste qui a pondu un papier très bizarre ». Toujours en ce temps-là, on ne disait pas ‘trop’, on disait ‘très’, ce qui voulait dire ‘très’.

Marguerite soudain devient curieuse. Elle se rapproche imperceptiblement en mordant la zone démilitarisée, et demande : « Quel journaliste, mademoiselle ? Et bizarre en quoi ? ». Jamais deux questions à la fois, Marguerite, c’est le meilleur moyen de n’avoir aucune réponse. Et on ne dit pas mademoiselle, enfin, on ne le dit plus, mais on est toujours en ce temps-là.

« Chais pas, répond l’étudiante ». Ce qui signifie qu’elle ne sait pas. Puis elle complète : « c’est signé en bas de l’article avec les initiales PVP, enfin je suppose que ce sont les initiales du journaliste ». A ses deux questions, Marguerite a obtenu au moins une réponse, elle a de la chance. Il y a parfois de bonnes surprises avec les jeunes. Encouragée par ce succès, et contente en secret d’avoir engagé une conversation, elle pousse son avantage : « et vous avez dit bizarre ». Bien entendu survient alors l’inévitable répartie de la jeune femme : « moi, j’ai dit bizarre ? ». Elle n’a rien ajouté d’autre, on n’est pas au cinéma mais dans la vraie vie de ce temps-là qui décidément ne nous quitte plus. C’est la magie de la photographie.

- « Mais alors, insiste Marguerite, qu’est-ce qui vous a fait ricaner en lisant cet article ?

- Je ne sais pas trop, c’est confus dans ma tête car le journaliste n’explique pas pourquoi il l’a intitulé ni pourquoi il l’a conclu de cette façon. Il fait part de son état d’âme plutôt que d’une analyse factuelle et distanciée. Alors à quoi sert d’écrire un article entier même pas signé de son nom ?

- Vous savez, mademoiselle, les états d’âme sont quelquefois des raccourcis inventés par le cerveau pour comprendre le flou, le diffus, l’incertain qui naissent des analyses factuelles et distanciées, comme vous dites. Quels sont donc ce titre et cette conclusion tirées de nulle part ?

- Le titre ? « Quand la France s’ennuie ». La conclusion ? « A la limite, cela s’est vu, un pays peut aussi mourir d’ennui ». PVP, le monde du 15 mars 1968. Voilà madame ce qui m’a fait rire ».

L’étudiante jeta quelques pièces sur la table, se leva, salua la dame d’un hochement de tête et partit vers son avenir. Marguerite se replongea dans la nécrologie du Figaro.