vendredi 20 février 2026

Des prénoms, des noms et des homonymies

 

Tout ceci n’est que pure fiction puisque, tout le monde le sait, je ne me prénomme pas Michel. C’est ainsi plus facile de pérorer sur le prénom d’un personnage inventé.

1.            Le prénom Michel

Mais comment donc ? Mais comment est-ce que je m’appelle ? Je m’appelle ! Ne devrais-je pas écrire je me nomme, je me prénomme ? Étrange vocabulaire qui voudrait que je hurlasse mon prénom à la cantonade pour rester dans le bon sens du mot appeler. Donc, pour garder le silence, je murmurerai que je me prénomme Michel.

Pourquoi mes parents ont-ils choisi cet archange-là ? Ils ne m’ont rien dit, sans doute ne le savaient-ils pas eux-mêmes, ce pourquoi-là. Un natif sur quatre de cette année où je naquis se prénommèrent Michel, alors auraient-ils cédé à la mode du temps eux qui se tinrent éloignés toute leur vie des modes, des tendances, des prescriptions, des intrusions ? Trois ans plus tard, plus personne de masculin ne portera ce prénom ; Mike, Mikhaïl, Michael, Miguel, tout ce qu’on voudra, mais point de Michel ; et si Michèle a survécu quelque temps c’est à cause de la Morgan. Je donne mon prénom, on connaît mon âge. Nul besoin de Big Data.

Ce prénom me va très bien. Non comme un vêtement qui tomberait juste, plutôt comme un gant dont je ne saurais me séparer. Mes parents ont eu le nez creux de me nommer ainsi et j’ai fini par me persuader que ce sont eux, sans le savoir, qui ont lancé la mode éphémère du prénom Michel. Mais le cheminement qui fut le leur reste un mystère qui vient rejoindre tous les mystères autour de notre naissance à nous tous, et par lesquels en définitive nous vivons. J’aime imaginer que par la fenêtre de la chambre de ma mère on apercevait dans la brume la fine silhouette du clocher de l’église du même nom, et qu’elle vint se poser sur moi le moment venu.

C’est ainsi qu’on habille les mystères, par des inventions. L’inconnu reste, tapi, ombrageux, secret. Une seule loupiote éclaire cette nuit puisque, cela je le sais on me l’a raconté, je suis né entre le vendredi et le samedi et entre deux pannes de courant, dans le bref éclairage du moment, juste comme l’Église Saint-Michel à Bordeaux sonnait les onze coups de la onzième heure.

Encore une invention : non point l’heure, il était bien vingt-trois heures cette nuit-là., mais les sonnailles dont personne ne m’a dit mot mais qui résonnent dans les vestiges de mon cerveau d’enfant.

1.2.            Un homonyme voisin

Homonyme de prénom, homonyme de nom, et le pire, homonyme de prénom-nom. Commençons par lui, le prénom-nom. Rarissime dans mon cas : une vie entière sans en rencontrer un seul, enfin, un seul, juste un seul, il y a de cela quelque vingt années.

Ce jour-là j’ai trouvé dans ma boîte aux lettres une enveloppe à mon prénom-nom, dûment timbrée oblitérée avec cachet de la poste lisible. La lettre venait d’un lointain département que je n’ai jamais fréquenté de ma vie, les circonstances ne s’y sont pas prêtées. Est-il superflu d’expliquer ce qu’est une boîte aux lettres, une enveloppe timbrée, un cachet de la poste ? D’ici peu plus personne ne saura ce que cela signifie et il faudra peut-être des notes de bas de page pour éclairer le lecteur perplexe. On admettra que c’est superflu pour encore un peu de temps.

En dehors du cachet de la poste, il n’y avait pas de coordonnées d’expéditeur ni de signature lisible sur le petit mot gentil à l’intérieur. Mais il y avait une coquette somme en bons billets, en récompense pour services rendus quelque part dans un village du Jura que j’imagine charmant, bucolique et isolé, et où je n’ai donc jamais mis les pieds ni posé l’œil. Bizarrement, l’idée d’empocher l’argent ne m’a même pas effleuré, ce n’est qu’en racontant là maintenant que je me dis que mes bas instincts sont encore à revoir.

Je me suis creusé le cerveau pour retourner ou restituer ce qui ne m’était pas destiné bien que l’enveloppe ait été à mon prénom-nom, avec mon adresse puisque c’est dans ma boîte aux lettres qu’elle m’attendait, posée là par un facteur harassé. Dans la lettre de remerciements, il était fait état d’un petit groupe d’amies vivant dans ce village, et qu’elles avaient longuement cherché comment remercier le bienfaiteur homonyme en prénom-nom, puisque c’était bien la seule hypothèse qui me venait à l’esprit.

Et elles avaient fini par trouver ce prénom-nom, pile dans ma ville à mon adresse, ce qui est logique puisque j’apparaissais dans l’annuaire papier de ce temps-là. Combien d’annuaires papier ont-elles feuilleté pour arriver à moi, je n’ose l’imaginer, d’ailleurs je n’ai jamais su qui étaient ces femmes qui me voulaient du bien. Mais elles ont peut-être trouvé très vite en ouvrant directement le volume de mon département, et je me suis donc précipité sur les mêmes pages blanches, là où devrait figurer mon homonyme prénom-nom.

Ce fut vite résolu. Il y avait bien un homonyme de cet acabit. Comme il habitait une commune éloignée dans l’ordre alphabétique, ces dames m’avaient trouvé en premier et n’avaient pas cherché plus loin ; elles m’avaient envoyé le magot. Ce n’était pas un gros magot, mais à travers leurs mots naïfs et maladroits, on sentait bien que c’était important pour elles et qu’elles avaient dû longuement se cotiser. Je n’avais plus de prétexte, j’étais coincé. J’ai appelé le monsieur qui m’a confirmé qu’il se nommait bien moi, j’ai pris rendez-vous et je lui ai apporté l’enveloppe.

Il m’a reçu sur le palier en bas de son immeuble, m’a remercié et a disparu dans l’ascenseur. Je ne l’ai jamais revu et je ne sais même pas si la lettre lui était destinée vraiment. Avec internet aujourd’hui je pourrais sans doute vérifier s’il est toujours vivant dans le département, ce serait presque trop facile.

Mais je ne suis pas sûr d’en avoir envie.

1.3.            Michel, les retours

Au risque de me répéter, l’homonymie du prénom m’intéresse tant sont nombreux les Michel qui encombrent les rues dans ma tranche d’âge. Et si je remonte l’échelle du temps nombreux sont aussi ceux qui se sont faufilés dans l’Histoire. Alors je n’ai que l’embarras du choix pour les trouver, tel un chat, les neuf vies qui m’ont précédé. Je ne vais pas les énumérer, il me faudrait les connaître toutes. Je vais cependant en citer une qui me poursuit depuis mes dix-sept ans.

Je n’avais rien demandé à personne et il a fallu que ce professeur de français me l’enfonçât dans le crâne un trimestre entier, en version originale qui plus est, ce français des origines à l’orthographe si fantasque. Les polices de caractères n’avaient pas encore frappé.

Il eut raison, ce prof. Ce Michel-là ne m’a plus quitté depuis, comme un jumeau de quatre-cent-douze ans d’écart. Il faut dire que nous sommes du même coin, lui rive droite et moi rive gauche du même fleuve, que nous sommes natifs de la même cité, et que sa prose a résisté au gavage forcé du lycée au point qu’il ne se passe pas une semaine sans que je lui rende une petite visite, incognito, dans sa tour secrète de Montaigne.

 

 

 

dimanche 25 janvier 2026

UNE CARTE DE VŒUX

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Désormais on envoie des textos. Quand ce ne sont pas des SMS. Tous ces mots qu’on utilise pour finalement ne rien dire. Abréviations, acronymes, initiales, tout ce qui permet d’échapper à la pensée. Voilà, j’aime bien parfois faire mon vieux ronchon. Et c’est pourquoi je vais tenter d’écrire ici une carte de vœux comme on les faisait autrefois, comme on m’obligeait à le faire entre le premier et le trente-et-un janvier, aux oncles aux tantes aux cousins sans compter ceux auxquels il fallait répondre qui avaient eux-aussi trimé sur la page blanche. Alors je trime.

 

Mon cher Philippo,

Aujourd’hui 23 janvier il est encore temps, pour une fois. Tu sais que mes mois de janvier sont très occupés, depuis toujours, depuis au moins trente ans que je ne suis jamais parvenu à trouver le moyen malgré mes meilleures intentions. Quand arrive février et le calme qui l’accompagne, il est trop tard et je remets à l’an prochain. Mais trente ans est un chiffre rond, cette fois je prends le taureau par les cornes sans vouloir t’offenser, et la plume par la même occasion, pour enfin te présenter mes vœux les plus traditionnels devant cette trente-et-unième année qui commence.

C’est à cœur ouvert et envahi de sincérité que je t’écris, tu peux me croire. Que pourrais-je donc te souhaiter ? Que tu rencontres enfin l’âme sœur qui te fait défaut depuis que ta femme t’a quitté il y a trente ans pour vivre avec moi. Elle te transmet son bonjour. D’avoir une compagne t’éviterait de te démener à m’envoyer de temps à autre un de tes sbires dont l’incompétence est désolante au point que nous rions chaque fois avec Gertrude de tant de maladresse. Combien en trente ans ? Dix-huit tentatives d’enlèvement sur elle, dix de meurtre sur moi, sans compter ce que n’avons pas remarqué. Au moins notre vie ne manque-t-elle pas de piment et je me demande si nous ne risquons pas de nous ennuyer quand tu te seras mis en ménage.

Nous pouvons d’ailleurs t’aider dans ta recherche, nous connaissons plusieurs veuves charmantes de ton âge, suite aux erreurs sur la personne commises par tes petites mains. Fais-nous signe et nous serons heureux de te rendre ce service. Si tu préfères continuer à animer nos soirées d’hiver et nos longs crépuscules de canicule, libre à toi, nous en serions tout autant ravis.

Pour finir, nous sommes tous les deux en bonne santé, tes enfants ont grandi et sont à leur tour devenus parents, tout le monde m’appelle papa et papi selon la génération, et nous avons terminé les travaux du château ; la fortune de ta femme a bien aidé.

A très bientôt mon cher Philippo, et bonne année encore.

Ton ami Marcello.

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Il va de soi qu’une réponse s’imposait. La voici.

 

Mon vieux Marcello,

Tes vœux me sont bien arrivés malgré mes nombreux déménagements anonymes. La poste qui d’ordinaire égare les courriers les mieux adressés, c’est un sport très couru chez les facteurs d’égarer les courriers depuis que les gradés des étages se sont piqués de rentabilité postale, a réussi à me retrouver. Je suis touché de tes bonnes intentions et je tiens à te rassurer, j’ai une belle collection d’âmes-sœurs parmi lesquelles je papillonne, et qui me fait vivre confortablement. Mes mois de janvier à moi sont très calmes comme d’ailleurs tous les autres mois de l’année.

Je suis content que mes collaborateurs aient pu te faire rire, ce ne sont pas souvent des rigolos. Néanmoins, je leur ai passé un savon, tu me connais je suis un peu chafouin. Ils m’ont promis qu’ils feraient mieux la prochaine fois.

Alors, et c’est tout à fait logique au fond quand on y réfléchit, je ne peux à mon tour et le plus sincèrement du monde, que te souhaiter une très heureuse année et surtout, qu’elle te soit courte.

Signé Philippo.

 

mardi 16 décembre 2025

INTEMPERIES

 

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Où il est question de l’hiver, des sensations de l’hiver, du souvenir des sensations de l’hiver, de l’oubli du souvenir des sensations de l’hiver, sans parler du climat.

 

On m’a dit, il y a bien longtemps, que la neige était un phénomène météorologique qui se produisait de préférence en hiver. Qu’il remplaçait avantageusement le crachin interminable ou la drache soudaine des jours sans parapluie. On m’en a dites, des choses au sujet de la neige, on m’a même interdit d’en faire des batailles de boules, des bonhommes tout blancs avec ou sans carotte, des glissades tourbillonnantes, peut-être dans le secret espoir de me voir désobéir et batailler, bonhommer, glisser.

Rien n’y fit : je n’aime pas la neige, je ne l’ai jamais aimée. Elle nous tombe dessus et nous réduit au silence, puis insidieusement nous glace les os ; elle nous barre la vue, la route la direction, l’orientation. Toutes les vessies deviennent lanternes et les lacs gelés guettent nos pas pour nous engloutir.

Je pourrais en raconter, des histoires où la neige s’est mise en travers de ma route. Je préfère encore les brouillards épais du petit matin à avancer à petits pas en guettant l’ombre d’un obstacle pouvant surgir à tout moment, mais qu’on peut repérer à l’oreille avec quelques précieuses secondes d’avance. Sans compte qu’on peut s’arrêter pile, alors qu’avec la neige il n’en est pas question.

Hypocrisie suprême, la neige ne tombe jamais quand on l’attend. Elle tombe mi-novembre sans crier gare, elle tombe début mai quand fleurissent les bulbes et qu’on a rangé les boots pour l’année prochaine ; mais tout l’hiver les stations de ski l’ont attendue en vain et se préparent à déposer le bilan. Ce n’est pas grave, je hais le ski.

Alors il n’y aura aucune circonstance atténuante dans ce procès, bien au contraire, une aggravation caractérisée. Par un beau soleil enchanteur, j’entrepris de franchir un bout des Montagnes Rocheuses pour accéder au parc de Yellowstone. Le mois de juin brillait de tous ses feux. A peine franchi le Bear Tooth Pass, trois mille trois cents et quelques, le Col de la Dent de l’Ours en version française, un nuage descendu du Canada a déversé sa marée de flocons. Le piège s’est refermé, il m’a fallu plusieurs heures pour rejoindre le bungalow d’été que j’avais réservé, et je ne sais toujours pas par quelle succession de miracles j’ai pu finalement le trouver.

Le lendemain, après une nuit à moins cinq degrés Celsius, la porte était bloquée par la glace. Il a encore fallu un miracle. Je pourrais bien ensuite verser dans la description enthousiaste de la magie des paysages immaculés parcourus en longues trainées sombres par des troupeaux de bisons, d’élans, et autres bestioles finalement tout aussi larguées que moi dans cet hiver inattendu, car la magie des paysages immaculés avec ses troupeaux désemparés était bien du voyage, je pourrais aussi évoquer la blancheur foudroyante de la vapeur du geyser Old Faithfull sur fond de forêt enneigée et de chute dense de flocons, façon blanc sur blanc sur blanc à damner un amateur de peinture conceptuelle, du jamais vu de mémoire de photographe, avec rayon de soleil soudain pile à l’éruption, j’ai les photos en archives si l’on ne me croit pas, je pourrais ne serait-ce que pour plaider les circonstances atténuantes, je pourrais je pourrais mais je m’en garderai bien, je ne suis pas l’avocat de la défense.

Que personne ne me parle de neige ni de flocon.

Autre chose ?

Étendue neigeuse

Le silence de l’hiver

La fleur a percé

 

L’étang est gelé

Là-bas au fond des bois noirs

Un canard s’envole

 

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