mardi 14 juillet 2026

TRANSPORT AMOUREUX

Transport amoureux 

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La soirée tirait à sa fin. Presque tout le monde était parti, il ne restait que ce couple entre deux âges mais je ne sais lesquels, que je ne me souvenais plus avoir invité. Les flots de champagne bon marché, excellent au demeurant, avaient sans doute eu raison de ma mémoire. Ils avaient l’air si amoureux l’un de l’autre que, pour meubler le silence qui approchait, j’ai demandé depuis quand ils se connaissaient. Ils eurent le même geste signifiant très longtemps. Et lui, tout aussi pompette que moi, enchérit du verbe : « il importe que je vous raconte comment j’ai rencontré ma troisième épouse, ici présente ». La formule me fit soudain souvenir qu’il était notaire, et il commença son récit.

« Il y a bien longtemps, j’ai dû prendre le train Paris-Montpellier via Clermont-Ferrand. Simple clerc à l’époque, je n’avais pas droit aux voyages en wagons-lits et j’étais en place assise dans le train de jour. J’avais réussi à négocier la compagnie de ma deuxième épouse pour me faire la conversation, ses bavardages continuels quoique intéressants m’assurant de ne pas m’ennuyer sans que j’eusse le moindre effort à fournir, pour cet interminable trajet que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, ni les moins de quarante ans non plus d’ailleurs. Il faut vous dire qu’elle est conférencière professionnelle car à ma connaissance elle est toujours en fonction.

Tout le compartiment a pu être ainsi occupé à l’entendre sinon à l’écouter. Il y avait là un jeune couple un peu renfrogné, une vieille dame charmante encombrée de valises gigantesques, un monsieur distingué qui accompagnait deux adolescents bien sages, tout arrive, peut-être ses enfants mais c’est moi qui brode, fille et garçon, très jolie jeune fille et son frère aussi boutonneux qu’enlunetté.

Je ne vais pas détailler l’étendue des sujets abordés par ma conférencière de conjointe, mais nous avons fait plusieurs fois le tour de la planète et de ses maux, exploré les trous noirs, et traversé l’Amazonie en espadrilles. Je dois lui reconnaître son grand talent, tout le monde était captivé sauf le jeune couple qui semblait peu réceptif. Lui cherchait à parler à sa compagne et elle n’avait visiblement pas envie de l’écouter, ni d’écouter personne à commencer par ma propre femme. De temps à autre, elle me jetait un coup d’œil que je croyais comprendre. « Mais faites-la taire ! » me disaient ses yeux verts. Je ne pouvais satisfaire sa demande ni ne le voulais, et je n’osais pas trop la regarder : d’une part j’étais parfaitement incapable d’interrompre le flot du discours, nombreux étaient ceux qui avaient échoué par le passé, d’autre part ma femme était là justement pour ses talents oratoires. Quatre heures déjà de trajet, six encore à tirer, je n’allais pas la jeter du train.

Après Clermont, le paysage devient magnifique. Je pouvais superposer les croupes volcaniques aux marécages de l’Orénoque et rêvasser au choc des civilisations. Le regard vert de ma voisine en vis-à-vis, coin fenêtre également mais sens de la marche, devenait insistant. Ce n’étaient plus des coups d’œil furtifs mais une fixette que je pouvais de moins en moins feindre d’ignorer, d’autant moins que je commençais à y trouver du plaisir surtout en constatant que le mari se renfrognait de plus en plus.

Après la gare de Brioude nous nous faisions du pied et après les sources du Tarn nous étions amoureux pour la vie. A Montpellier, ma deuxième épouse oublia de descendre du train, elle n’était pas encore arrivée à Manaus, et le mari renfrogné fut trop occupé à aider la vieille dame et ses valises pour nous voir tous les deux partir en courant vers l’hôtel de la gare. Quant aux adolescents et à leur père, je n’ai jamais eu de leurs nouvelles. »

Le notaire se tut un instant et ajouta : « nous devons prendre congé, avons assez abusé de votre hospitalité ». Puis il reprit sa respiration, son manteau, sa troisième épouse, son chapeau, et partit d’un pas hésitant mais digne. Ils rejoignirent leur véhicule où elle prit le volant pour regagner sans encombre leur domicile, prouvant ainsi que le notariat est contagieux.

 

 


 

vendredi 26 juin 2026

Le crime parfait

 

A première vue.

Dans la pénombre en entrant, on entrevoit d’abord un amoncellement d’étoffes, informe et coloré.

Informe et coloré : Les étoffes sont claires, imprimées de motifs divers, sans doute des fleurs, au moins des fleurs. Il doit y avoir d’autres motifs mais décidément la lumière est paresseuse.

Coloré et informe : il faut rester attentif car peu à peu l’informe prend forme, il y a quelque chose là-dessous ou quelqu’un. La porte entrouverte sur la droite donne un éclairage à la photo, on a oublié de la fermer en arrivant, et ce pourrait bien être une personne qui se cache. Quelle idée d’entrer chez les gens pour photographier ! Pourtant il faut bien choisir son but quand on est photographe, donner à voir et, pourquoi pas, donner à exister.

La personne, s’il en est une, ne veut pas exister et nul ne la verra. Honte, peur, contagion, tradition ? On devine le geste de relever le tissu sur le visage, le transformant en une sorte de bec d’oiseau de mauvais augure ou de médecin façon grand-siècle.

 

Triste histoire.

Tu t’es réfugiée là et tu t’y croyais à l’abri. Tu voulais réfléchir dans le noir avant de prendre ta décision quand cet intrus a surgi avec son appareil photo, sans même frapper. Un grand froid t’a saisie et ton cerveau s’est vidé, juste le réflexe de te transformer en tas de chiffons. Voilà, un seul cliché et il est ressorti sans avoir rien vu mais tu ne sais plus où tu es arrivée, tu dois tout reprendre depuis le début. Peut-être bien que le photographe était une femme, une photographe, ce qui explique son retrait rapide. Un homme aurait soulevé l’étoffe, violé la cachette, scoop toujours.

Inspire. Expire. Voilà, c’est mieux. Tu te nommes Lola, te souvient-il. Tu es partie de chez toi enveloppée d’une simple couverture pour te tenir chaud, pas eu le temps d’enfiler autre chose que quelques vêtements légers, tout avait été si rapide. Tu as eu raison de ne pas traîner devant ta garde-robe, quand tu es sortie les gyrophares étaient déjà au bout de la rue.

Passé l’angle, tu as vite rejoint le petit cagibi abandonné auquel personne ne pensait jamais. Il faut être photographe pour fouiner dans un endroit pareil, mais bon, tu vas l’oublier, elle ne compte plus maintenant que la photo est faite sans toi, ou presque. Inutile d’y penser. Tu as quelques heures devant toi, le temps qu’ils inspectent la scène de crime, qu’ils fouillent partout, qu’ils emportent ce qu’ils veulent. Ils ne penseront jamais à venir ici, ce n’est pas parce qu’ils ont des appareils photo qu’ils sont photographes.

Tu as les clés, tu pourras toujours revenir la nuit prochaine ou la suivante, tu sais qu’ils ne trouveront pas le magot, trop occupés par le corps de Marcel, enfin froid.

Nouveau départ.

Je ne me fais pas d’illusions : il y a mon ADN partout, forcément, c’est chez moi qu’ils fouillent, mais surtout sur le tisonnier qui m’a servi à achever le travail.

Je n’ai jamais été très soigneuse et Marcel me le reprochait assez, mais là je reconnais que c’est une véritable boucherie. Il l’avait bien cherché et, non, je ne regrette rien, sinon qu’il n’a pas eu le temps de souffrir ni de supplier. Je ne sais pas s’il est possible de tuer un homme proprement, je n’ai pas d’expérience dans cette spécialité.

Le magot est partagé entre deux cachettes. Marcel n’avait finalement aucune imagination et j’étais tombée dessus par hasard, bien que j’aie entendu dire qu’il n’y a jamais de hasard. Le sachant prêt à tout, j’avais bien soigné ce travail là et choisi deux endroits, l’un classique mais un peu pervers et l’autre tellement improbable qu’ils ne trouveront jamais et que je n’ai pas intérêt à oublier moi-même. Je n’en dirai pas davantage, inutile de le crier sur les toits.

S’ils trouvent la première cachette par extraordinaire, ils ne trouveront jamais la seconde et j’aurai de quoi voir venir dans tous les cas. Et si je me fais prendre demain matin ou un peu plus tard en revenant sur les lieux du crime, je n’en aurai plus jamais besoin. Il me suffit d’un tout petit peu de patience, d’un petit somme, et de ces quelques biscuits, en attendant que l’horizon s’éclaircisse et que la maréchaussée rentre dans ses bureaux.

Je n’en raconterai pas davantage, j’ai terminé le premier jour de ma nouvelle vie.

A dernière vue.

En effet, plus personne n’entendit parler de Lola, la femme sans visage du cagibi abandonné. Quant à Marcel, il a été soigné, guéri, après une longue rééducation. Il a une femme et cinq enfants et il se débat dans les difficultés quotidiennes que connaissent toutes les familles de ce pays.

 


 

 

 

 

lundi 18 mai 2026

LA GUERRE DU FEU

La Guerre du feu

 

 

Dolmen était un enfant surdoué. En ces temps lointains le mot surdoué n’existait pas et le comportement de ces enfants-là ne faisait l’objet d’aucune thèse ni théorie. On sait bien pourtant à quel point ces enfants sont insupportables, et Dolmen était insupportable. Quand ses frères marchaient bien alignés sur le sentier de la forêt, à la recherche d’une clairière pour établir le campement en un lieu sûr le soir venu, il galopait en tous sens en poussant des cris aigus et en fouinant tous les recoins du trajet.

Ces agitations sont pénibles, surtout pour l’entourage qui s’en désole. Cette agitation était pénible aussi pour la tribu qui acceptait de moins en moins facilement cette indiscipline et ce désordre, néfastes à la bonne tenue des migrations et à la nécessaire discrétion du mouvement. Personne ne songeait que la souffrance pouvait être bien plus grande encore chez l’enfant, et y songe-t-on vraiment aujourd’hui ? Néanmoins, les chefs de la tribu toléraient tant bien que mal cette situation et le laissaient gambader à sa guise car ils avaient bien remarqué que chaque soir il apportait une trouvaille, un outil, une proie, une idée, dont chacun faisait aussitôt son profit ou qui venait enrichir le patrimoine de l’assemblée.

Et plusieurs fois, les combats contre les autres tribus néandertaliennes voisines avaient été remportés grâce à sa créativité. Il avait ainsi échappé au sacrifice humain rituel que tout sorcier qui se respecte se doit de réserver chaque année à un enfant différent. Il paraît que cela maintient les bons rapports entre les dieux et l’homme de Néandertal. C’est ce que disait le sorcier qui rongeait son frein devant cette concurrence imprévue.

Ce soir-là, la tribu s’était arrêtée au pied d’une falaise en surplomb qui longeait la rivière aux eaux noires. L’orage menaçait et l’abri ainsi déniché allait être précieux. Tout le monde s’est groupé dans le fond pour éviter le rideau de pluie qui s’est abattu sur la colline et tous les environs. On commençait à grelotter mais en se serrant on laisserait passer la colère de la nuit ; on en avait vu d’autres depuis des lustres, ce n’est pas un orage d’été qui va faire peur.

A la lueur d’un éclair tous virent surgir des fourrés devant la rivière l’enfant turbulent, le petit Dolmen tout guilleret et tout trempé, on le serait à moins mais il n’en semblait pas contrarié, tenant entre ses mains presque jointes une sorte de boule de branchages d’où sortait une fumée. « C’est le feu, s’écria-t-il en inventant le mot sur le coup de la joie de la découverte, je l’ai pris dans un arbre frappé par la foudre et j’ai réussi à le confiner dans ma boule, il a traversé la rivière avec moi et il est toujours là ! ».

« Mais que vas-tu en faire, maintenant ? lui demanda le chef.

Mais nous allons tous en faire ce nous voudrons. »

Et l’enfant se lança avec l’enthousiasme de sa jeunesse dans la description de tout ce que le feu allait leur apporter : la protection contre les fauves, contre le froid, le steak saignant et le bœuf bourguignon, le durcissement des épieux, l’anéantissement des ennemis, et la lumière dans la nuit. Il dit bien d’autres choses mais je ne m’en souviens pas tant il y en eut, ce n’est pas grave, tout le monde connaît aujourd’hui les avantages du feu en général et de l’énergie en particulier.

Alors le sorcier se leva et de la voix caverneuse qu’il prenait lorsque les dieux l’inspiraient pour hypnotiser ses petits camarades de préhistoire, il clama : « détruisez le feu ! ».

Il ajouta :

« Il n’y a rien de pire que le feu, détruisez-le immédiatement. Il anéantit les forêts et le gibier qui s’y cache, il brûle la peau, et ne croyez pas cette boule rusée où il se love, on ne sait pas le confiner, pas longtemps quelques instant tout au plus, il saura s’échapper et viendra tous nous dévorer, il paraît tout mignon tout gentil, là, laissez-le seulement s’étendre un peu dans un bûcher et le voici qui va prendre tout l’espace et nous enfumer, ne laissant derrière lui que cendres stériles et sol desséché, pollutions et déchets,  souvenez-vous des savanes incendiées du temps passé ! ».

La litanie dura longtemps, trois jours et trois nuits, le sorcier était plus bavard et plus aguerri à la parole que l’enfant. Bien entendu la tribu terrifiée finit par se jeter sur la boule pour la piétiner, éteindre le diable en embuscade. Et on tua Dolmen sans autre forme de procès.

Le sorcier avait enfin retrouvé sa place.

Cela n’a pas fait long feu : mille ans plus tard ou peut-être cent-mille ans ma montre était arrêtée, Néandertal avait disparu de la surface de la Terre, remplacé par le fragile Sapiens qui, lui, avait maîtrisé ce petit démon-là. Faut-il une morale à ce conte cousu de fil blanc ? N’est-ce point plutôt la morale envisagée qui a inventé le conte pour faire croire à sa pertinence ? Il y a toujours piège en la demeure et les plus belles histoires cachent manipulations et propagandes. D’ailleurs, sait-on vraiment pourquoi Néandertal a disparu, sait-on vraiment s’il a disparu. Il est peut-être parmi nous, bien caché derrière sa barbe en bataille, boîte d’allumettes en poche et regard sournois -Néandertal est connu pour son regard sournois- , prêt à tous les grands remplacements de chromosomes.

Néandertal ni Sapiens ne doivent craindre les dons de Prométhée. La peur n’est pas de mise, ils savent désormais que l’Univers n’est qu’énergie et qu’il ne va pas se calmer de sitôt. Alors il faut transmettre la consigne à ces compères et néanmoins ancêtres, ainsi qu’à leurs descendants mêlés : rester vigilants et surveiller ce bon vieux Titan comme le lait sur le feu.

 

 

dimanche 26 avril 2026

Jeu de Piques

 Jeu de Piques

Baobab, un bien joli mot plein de sons, des « O » et des « Bah », des hauts et des bas. Jouer avec les sons comme le fait cet arbre millénaire sinon rien. Alors un petit jeu de pique, ge, je, geu, jeu, je, et pic, pique. A caser n’importe où pour ne rien dire, sans craindre les facilités et les tricheries.

Picnic de pluie.

Un picard de Picardie mais de lointaine jeunesse

Se piqua un jour de déjeuner du côté de Genève.

Il dégela aspic congelé et jeta au frais Picpoul

Et autres piquettes de bon aloi, assez pour picorer

Sous le baobab qu’il fallait bien caser par là.

Il ne vit pas le ciel nuageux façon tropique

Monter depuis la berge fangeuse et projeter sa lumière

Dans les fonds marécageux comme un pique-assiette.

Sous le déluge orageux le pique-nique devint épique

Et l’eau montant jusqu’à ses genoux

Le picard dériva aussi piteux que l’as de pique,

A fumer de la Beuh.

 

Je fais ce que je peux. Et comme on ne peut pas toujours dire qu’on aime, le voici en pleine gloire, l’emme, Monsieur M.

C’est Mozart qu’on assassine.

Marcel mena Mozart en musique militaire

Mais malade, il manqua le mi mineur du menuet

En malmenant le moderato ma non troppo

Minime maladresse malhabile, mal nommée,

Mal sonnée.

Mes amis musiciens mimèrent la moue

Et menacèrent le menu Marcel

De moult misères amassées

En un monceau malveillant et magistral.

Et Mozart en mourut.

 

Bon. On ne peut pas poéter plus haut que son Q.