lundi 23 mars 2026

VUE OUÏE GOÛT ODORAT TOUCHER

Deux histoires pour le prix d’un seul billet. Sensations, sensualité, sans souci.

1.            Une pause s’impose

La prévention routière nous le répète assez dans ses vignettes télévisées obsédantes, dont on se demande si elles servent à quoi que ce soit quand on voit ce qu’on voit. « Un arrêt toutes les deux heures », voilà le clou qu’il faut s’enfoncer. J’approuve sans réserve, note le bien, mais je n’aime pas qu’on me serine. Alors, approbation ou conditionnement, toutes les deux heures je m’arrête.

Attention, ce ne sont jamais deux heures pile, l’œil braqué sur la trotteuse et le freinage intempestif, je ne veux pas me trouver immobile au milieu d’un rond-point ou sur la file de gauche. Au bout d’une heure quarante-cinq, je commence à chercher le bon endroit ; sur autoroute c’est facile, il y a des aires et des panneaux les annoncent dix kilomètres puis deux kilomètres puis trois-cents mètres à l’avance, impossible de faire semblant de ne pas savoir.

C’est beaucoup plus compliqué sur nos départementales, chères à Jean Yanne pour ceux qui savent. Il n’y a jamais de place de stationnement ni d’aire de repos, encore moins de signalisation, tout juste si parfois subsiste un panneau indicateur de direction. Quant à dire où s’arrêter, personne n’y a songé. Ils n’ont pas dû écouter les vignettes de la télé, ou ils y ont échappé par quelque miracle. Alors il faut ouvrir l’œil, enfin l’œil droit car le gauche surveille la route, il faut bien continuer à surveiller la route.

Repérer à temps le chemin qui débouche et y renoncer car il pourrait bloquer la sortie d’un tracteur, et celui-là qui est écrasé de soleil, et cet autre où l’on va s’embourber dans la fondrière, et mettre son espoir dans le petit bois là-bas qui sent bon la mousse et l’humus, mais il est clôturé de barbelés antipathiques. La fatigue s’insinue, les deux heures sont maintenant passées, ils n’ont pas tort les donneurs de leçon les vignettes commencent à danser dans les oreilles. La conduite est lente et silencieuse hormis les autres usagers qui dépassent en rugissant. Et soudain le voici.

Le petit chemin creux dans la forêt. On pourra même y faire demi-tour pour repartir proprement ; oui, en voiture, lorsque je m’arrête, la première chose à laquelle je pense est le moment du repartir. La lumière crue du jour est filtrée par les feuillages, un chatoiement d’ombres et de taches claires vacille au vent léger, la terre encore mouillée d’un vieil orage dégaze ses souvenirs. Je me sens bien soudain, les paupières lourdes, décidément ils avaient vu juste avec leurs deux heures, comment avaient-ils deviné ?

Il faut avancer le siège et faire basculer le dossier ; je vois la cime des arbres à travers le toit ouvrant, accompagné d’un bruissement aérien. Il y a même un nom pour ce bruit joli qui ne me revient pas, tout à ma pesanteur nouvelle, il ressemble à un nom de maladie, alors je ne tiens pas à le retrouver. Je flotte, je n’entends plus le son de l’autoradio qui pourtant s’obstine, il n’est jamais fatigué. Le montant du dossier me presse un peu la tempe mais il rassure, il me berce presque. Un duvet perdu volète sous ma narine et me chatouille, dernière touche.

Les vignettes de la prévention routière ne disent pas combien de temps on doit s’arrêter toutes les deux heures, alors je me suis fait la plus simple des raisons possibles : je me réveille quand je me réveille, cinq minutes plus tard ou le lendemain matin, un goût de reviens-y dans la bouche.

***

 

2.            Les travaux d’Hercule en herbe

Sans vouloir me vanter, la propriété faisait bien son demi-hectare. Un bon camarade à moi, de ces genres de bons camarades dont on se sait inséparables pour la vie et qu’on perd de vue sitôt passé le bac, m’y tenait compagnie et réciproquement plusieurs fois par an pour un weekend entier, emmenés là-bas par notre professeure de mathématiques elle-même amie de nos mères respectives elles-mêmes professeures collègues du même établissement. Si personne ne comprend je peux recommencer mais ce n’est pas important pour la suite.

Il se trouve qu’à l’occasion d’un de ces viaducs dont le mois de mai a le secret, je m’y suis retrouvé sans mon camarade appelé à d’autres obligations dont j’ai oublié la teneur, coincé entre la prof et son compagnon. Avril avait été frais et pluvieux et mes hôtes avaient déserté la campagne depuis de longues semaines. Autant dire qu’il y avait du pain sur la planche ou, pour être plus exact, de la végétation à recoiffer : tailles, tontes, tri, tuteurs. L’herbe avait pris du champ, ses aises et de la hauteur, épargnant le petit potager du fond. Il avait fallu d’abord chevaucher la pétrolette qui, tant bien que mal, fit le tour des pommiers et des buis pour tout éclaircir dans un vacarme de deux-temps surchauffé.

Puis le silence revint. Je sentis alors sur moi des regards qui ne trompaient pas, malgré l’air de penser à autre chose que je savais si bien afficher. Qui allait ramasser la tonte ? Deux formules : primo ne rien voir ne rien comprendre et se précipiter sur un livre qui pouvait traîner par là, on n’empêche pas un jeune qui veut lire de lire surtout quand on est prof. Secundo devancer l’appel en prévenant que l’on ne pourra que faire le début du commencement. Comme il n’y avait pas de livre à portée de regard à cet instant précis, je me suis proposé comme volontaire pour ramasser les foins. Mais ne force pas, m’ont-ils dit soulagés, si tu es fatigué tu arrêtes.

J’ai pris le râteau d’un main et mon courage de l’autre et je suis parti tout au fond, du côté du potager, avec l’intention de progresser lentement vers la maison, sûr de ma tranquillité en étant loin. Que les mauvais esprits se taisent, je ne voulais pas tirer au flanc mais organiser les heures qui venaient à ma convenance, partir à droite ici ou à gauche là-bas, procéder par îlots ou par bandes, ramasser à l’avancement ou rabattre sur la desserte.

Le choix de la méthode avait son importance. Ce n’était pas un rectangle ni même un terrain plat, plutôt une succession d’excroissances, de monticules, de massifs et de buissons, d’arbres dispersés, et d’allées entrecoupées en diagonales arrondies et sinueuses, qu’il fallait contourner en soignant les bords. De ce puzzle montait encore l’inévitable odeur d’herbe coupée et d’humidité terreuse comme on ne la connaît qu’en Normandie.

Alors je me suis jeté dans cet océan vert avec le râteau comme seule nageoire, espérant avoir la paix à bonne distance du rivage. Et c’est bien la paix que j’ai trouvée dans ce travail. Loin de tout ou presque, dans le raclement obstiné et rythmé qui se propageait dans les épaules, peu à peu mon corps s’est occupé de la mission pendant que mon cerveau s’est mis à voyager de par le monde à travers la carte qui se dessinait au sol sous le râteau, continents, montagnes, déserts et forêts impénétrables.

Parfois le tintement d’un caillou me faisait faire surface, observer les alentours, découvrir les étranges dessins des zones traitées au milieu des monceaux en attente, car il en faisait des fantaisies, mon corps, avec la disposition chahutée de la propriété, pendant que je voyageais en sous-marin.

Deux jours, il m’a fallu, pour aligner de jolis tas d’herbe réguliers le long des allées. Deux journées complètes du matin au soir, dans le pépiement des oiseaux et le parfum des fleurs de printemps, avec de temps à autre la voix des amphitryons qui vérifiaient que j’étais encore en vie. Le dimanche soir tout le monde est parti dans les embouteillages des retours, et les tas d’herbe vont s’ennuyer dans la plaine.

 

 


 


mardi 24 février 2026

Sur une photographie de Henri Cartier-Bresson

 

Il y a une sorte de « no man’s land » sur la banquette en rotin, je dirais même une zone démilitarisée. Au Nord, du côté du froid, la dame au chapeau rond, au Sud nettement plus chaud, l’étudiante aux cheveux longs.

À  peine assise, brouillonne, la jeune femme a déplié son Monde et commandé un vittel, troublant la quiétude de la dame installée là depuis longtemps à siroter ses glaçons sous prétexte d’apprendre par cœur le Figaro. Trahis par les reflets dans la vitre, les gens vont et viennent sur le trottoir devant la terrasse de la brasserie et personne ne fait attention à elles. Sauf, évidemment, un photographe hors du commun que personne ne verra non plus.

On ne reconnaît pas tout de suite la dame parisienne, elle ne porte pas ce chapeau d’habitude, et pourtant il lui va comme un gant. Mais bien sûr, c’est Marguerite, la dame qui habite seule le deux-cents mètres carrés au premier étage de l’immeuble haussmannien juste en face, de l’autre côté du Boulevard. De mémoire de serveur, elle vient s’installer à la terrasse chaque jour à la même heure, sans doute pour fuir la solitude du logement qui l’éloigne de la vie de la ville, sûre en terrasse d’être entourée et tranquille en même temps.

La voici sortie de sa lecture et incapable de s’y remettre, bousculée par le vacarme du papier qu’on déplie et replie et par les mouvements de la banquette fatiguée. On n’a pas idée de s’assoir si lourdement quand on est jeune et fluette !

 

On le voit bien dans le regard de Marguerite : rien ne lui convient dans cette jeunette écervelée : l’arrivée intempestive, les cheveux ébouriffés, la jupe trop courte mon dieu mais est-ce seulement une jupe, cette façon de se ronger les ongles, il ne manquerait plus qu’elle fumât ! Alors aucune retenue ne la limite et, fidèle à ses lectures bien seyantes, la dame au chapeau désapprouve, juge et condamne, sans appel, au nom du bon vieux temps où les jeunes savaient se tenir, où les adultes savaient les tenir. Si on les laisse faire, ils vont nous tenter une révolution au prochain printemps …

Marguerite se reprend et se rassure, elle revient sur terre ; la chose n’est pas près d’arriver, il ne se passe plus rien en ce mois de mars 1968 au point que tout le monde semble s’ennuyer dans le pays. Alors elle reprend sa lecture, et que jeunesse se passe.

L’étudiante a saisi son journal et le secoue en ricanant. Marguerite n’en peut plus, alors elle la regarde d’un air plus sévère encore, que pourtant elle croit aimable, corsetée de principes de politesse, et elle lui demande : « que lisez-vous qui vous amuse donc tant ? ». Surprise, l’étudiante lui rend son regard à peine moins hostile tout en se croyant respectueuse, il y avait des jeunes bien éduqués en ce temps-là, comme en tous les temps depuis qu’il y a des jeunes et des dames, mais on aime se croire les premiers et les derniers. « Je ne m’amuse pas, dit-elle. Il y a là un journaliste qui a pondu un papier très bizarre ». Toujours en ce temps-là, on ne disait pas ‘trop’, on disait ‘très’, ce qui voulait dire ‘très’.

Marguerite soudain devient curieuse. Elle se rapproche imperceptiblement en mordant la zone démilitarisée, et demande : « Quel journaliste, mademoiselle ? Et bizarre en quoi ? ». Jamais deux questions à la fois, Marguerite, c’est le meilleur moyen de n’avoir aucune réponse. Et on ne dit pas mademoiselle, enfin, on ne le dit plus, mais on est toujours en ce temps-là.

« Chais pas, répond l’étudiante ». Ce qui signifie qu’elle ne sait pas. Puis elle complète : « c’est signé en bas de l’article avec les initiales PVP, enfin je suppose que ce sont les initiales du journaliste ». A ses deux questions, Marguerite a obtenu au moins une réponse, elle a de la chance. Il y a parfois de bonnes surprises avec les jeunes. Encouragée par ce succès, et contente en secret d’avoir engagé une conversation, elle pousse son avantage : « et vous avez dit bizarre ». Bien entendu survient alors l’inévitable répartie de la jeune femme : « moi, j’ai dit bizarre ? ». Elle n’a rien ajouté d’autre, on n’est pas au cinéma mais dans la vraie vie de ce temps-là qui décidément ne nous quitte plus. C’est la magie de la photographie.

- « Mais alors, insiste Marguerite, qu’est-ce qui vous a fait ricaner en lisant cet article ?

- Je ne sais pas trop, c’est confus dans ma tête car le journaliste n’explique pas pourquoi il l’a intitulé ni pourquoi il l’a conclu de cette façon. Il fait part de son état d’âme plutôt que d’une analyse factuelle et distanciée. Alors à quoi sert d’écrire un article entier même pas signé de son nom ?

- Vous savez, mademoiselle, les états d’âme sont quelquefois des raccourcis inventés par le cerveau pour comprendre le flou, le diffus, l’incertain qui naissent des analyses factuelles et distanciées, comme vous dites. Quels sont donc ce titre et cette conclusion tirées de nulle part ?

- Le titre ? « Quand la France s’ennuie ». La conclusion ? « A la limite, cela s’est vu, un pays peut aussi mourir d’ennui ». PVP, le monde du 15 mars 1968. Voilà madame ce qui m’a fait rire ».

L’étudiante jeta quelques pièces sur la table, se leva, salua la dame d’un hochement de tête et partit vers son avenir. Marguerite se replongea dans la nécrologie du Figaro.

 

 

 

 

vendredi 20 février 2026

Des prénoms, des noms et des homonymies

 

Tout ceci n’est que pure fiction puisque, tout le monde le sait, je ne me prénomme pas Michel. C’est ainsi plus facile de pérorer sur le prénom d’un personnage inventé.

1.            Le prénom Michel

Mais comment donc ? Mais comment est-ce que je m’appelle ? Je m’appelle ! Ne devrais-je pas écrire je me nomme, je me prénomme ? Étrange vocabulaire qui voudrait que je hurlasse mon prénom à la cantonade pour rester dans le bon sens du mot appeler. Donc, pour garder le silence, je murmurerai que je me prénomme Michel.

Pourquoi mes parents ont-ils choisi cet archange-là ? Ils ne m’ont rien dit, sans doute ne le savaient-ils pas eux-mêmes, ce pourquoi-là. Un natif sur quatre de cette année où je naquis se prénommèrent Michel, alors auraient-ils cédé à la mode du temps eux qui se tinrent éloignés toute leur vie des modes, des tendances, des prescriptions, des intrusions ? Trois ans plus tard, plus personne de masculin ne portera ce prénom ; Mike, Mikhaïl, Michael, Miguel, tout ce qu’on voudra, mais point de Michel ; et si Michèle a survécu quelque temps c’est à cause de la Morgan. Je donne mon prénom, on connaît mon âge. Nul besoin de Big Data.

Ce prénom me va très bien. Non comme un vêtement qui tomberait juste, plutôt comme un gant dont je ne saurais me séparer. Mes parents ont eu le nez creux de me nommer ainsi et j’ai fini par me persuader que ce sont eux, sans le savoir, qui ont lancé la mode éphémère du prénom Michel. Mais le cheminement qui fut le leur reste un mystère qui vient rejoindre tous les mystères autour de notre naissance à nous tous, et par lesquels en définitive nous vivons. J’aime imaginer que par la fenêtre de la chambre de ma mère on apercevait dans la brume la fine silhouette du clocher de l’église du même nom, et qu’elle vint se poser sur moi le moment venu.

C’est ainsi qu’on habille les mystères, par des inventions. L’inconnu reste, tapi, ombrageux, secret. Une seule loupiote éclaire cette nuit puisque, cela je le sais on me l’a raconté, je suis né entre le vendredi et le samedi et entre deux pannes de courant, dans le bref éclairage du moment, juste comme l’Église Saint-Michel à Bordeaux sonnait les onze coups de la onzième heure.

Encore une invention : non point l’heure, il était bien vingt-trois heures cette nuit-là., mais les sonnailles dont personne ne m’a dit mot mais qui résonnent dans les vestiges de mon cerveau d’enfant.

1.2.            Un homonyme voisin

Homonyme de prénom, homonyme de nom, et le pire, homonyme de prénom-nom. Commençons par lui, le prénom-nom. Rarissime dans mon cas : une vie entière sans en rencontrer un seul, enfin, un seul, juste un seul, il y a de cela quelque vingt années.

Ce jour-là j’ai trouvé dans ma boîte aux lettres une enveloppe à mon prénom-nom, dûment timbrée oblitérée avec cachet de la poste lisible. La lettre venait d’un lointain département que je n’ai jamais fréquenté de ma vie, les circonstances ne s’y sont pas prêtées. Est-il superflu d’expliquer ce qu’est une boîte aux lettres, une enveloppe timbrée, un cachet de la poste ? D’ici peu plus personne ne saura ce que cela signifie et il faudra peut-être des notes de bas de page pour éclairer le lecteur perplexe. On admettra que c’est superflu pour encore un peu de temps.

En dehors du cachet de la poste, il n’y avait pas de coordonnées d’expéditeur ni de signature lisible sur le petit mot gentil à l’intérieur. Mais il y avait une coquette somme en bons billets, en récompense pour services rendus quelque part dans un village du Jura que j’imagine charmant, bucolique et isolé, et où je n’ai donc jamais mis les pieds ni posé l’œil. Bizarrement, l’idée d’empocher l’argent ne m’a même pas effleuré, ce n’est qu’en racontant là maintenant que je me dis que mes bas instincts sont encore à revoir.

Je me suis creusé le cerveau pour retourner ou restituer ce qui ne m’était pas destiné bien que l’enveloppe ait été à mon prénom-nom, avec mon adresse puisque c’est dans ma boîte aux lettres qu’elle m’attendait, posée là par un facteur harassé. Dans la lettre de remerciements, il était fait état d’un petit groupe d’amies vivant dans ce village, et qu’elles avaient longuement cherché comment remercier le bienfaiteur homonyme en prénom-nom, puisque c’était bien la seule hypothèse qui me venait à l’esprit.

Et elles avaient fini par trouver ce prénom-nom, pile dans ma ville à mon adresse, ce qui est logique puisque j’apparaissais dans l’annuaire papier de ce temps-là. Combien d’annuaires papier ont-elles feuilleté pour arriver à moi, je n’ose l’imaginer, d’ailleurs je n’ai jamais su qui étaient ces femmes qui me voulaient du bien. Mais elles ont peut-être trouvé très vite en ouvrant directement le volume de mon département, et je me suis donc précipité sur les mêmes pages blanches, là où devrait figurer mon homonyme prénom-nom.

Ce fut vite résolu. Il y avait bien un homonyme de cet acabit. Comme il habitait une commune éloignée dans l’ordre alphabétique, ces dames m’avaient trouvé en premier et n’avaient pas cherché plus loin ; elles m’avaient envoyé le magot. Ce n’était pas un gros magot, mais à travers leurs mots naïfs et maladroits, on sentait bien que c’était important pour elles et qu’elles avaient dû longuement se cotiser. Je n’avais plus de prétexte, j’étais coincé. J’ai appelé le monsieur qui m’a confirmé qu’il se nommait bien moi, j’ai pris rendez-vous et je lui ai apporté l’enveloppe.

Il m’a reçu sur le palier en bas de son immeuble, m’a remercié et a disparu dans l’ascenseur. Je ne l’ai jamais revu et je ne sais même pas si la lettre lui était destinée vraiment. Avec internet aujourd’hui je pourrais sans doute vérifier s’il est toujours vivant dans le département, ce serait presque trop facile.

Mais je ne suis pas sûr d’en avoir envie.

1.3.            Michel, les retours

Au risque de me répéter, l’homonymie du prénom m’intéresse tant sont nombreux les Michel qui encombrent les rues dans ma tranche d’âge. Et si je remonte l’échelle du temps nombreux sont aussi ceux qui se sont faufilés dans l’Histoire. Alors je n’ai que l’embarras du choix pour les trouver, tel un chat, les neuf vies qui m’ont précédé. Je ne vais pas les énumérer, il me faudrait les connaître toutes. Je vais cependant en citer une qui me poursuit depuis mes dix-sept ans.

Je n’avais rien demandé à personne et il a fallu que ce professeur de français me l’enfonçât dans le crâne un trimestre entier, en version originale qui plus est, ce français des origines à l’orthographe si fantasque. Les polices de caractères n’avaient pas encore frappé.

Il eut raison, ce prof. Ce Michel-là ne m’a plus quitté depuis, comme un jumeau de quatre-cent-douze ans d’écart. Il faut dire que nous sommes du même coin, lui rive droite et moi rive gauche du même fleuve, que nous sommes natifs de la même cité, et que sa prose a résisté au gavage forcé du lycée au point qu’il ne se passe pas une semaine sans que je lui rende une petite visite, incognito, dans sa tour secrète de Montaigne.