vendredi 26 juin 2026

Le crime parfait

 

A première vue.

Dans la pénombre en entrant, on entrevoit d’abord un amoncellement d’étoffes, informe et coloré.

Informe et coloré : Les étoffes sont claires, imprimées de motifs divers, sans doute des fleurs, au moins des fleurs. Il doit y avoir d’autres motifs mais décidément la lumière est paresseuse.

Coloré et informe : il faut rester attentif car peu à peu l’informe prend forme, il y a quelque chose là-dessous ou quelqu’un. La porte entrouverte sur la droite donne un éclairage à la photo, on a oublié de la fermer en arrivant, et ce pourrait bien être une personne qui se cache. Quelle idée d’entrer chez les gens pour photographier ! Pourtant il faut bien choisir son but quand on est photographe, donner à voir et, pourquoi pas, donner à exister.

La personne, s’il en est une, ne veut pas exister et nul ne la verra. Honte, peur, contagion, tradition ? On devine le geste de relever le tissu sur le visage, le transformant en une sorte de bec d’oiseau de mauvais augure ou de médecin façon grand-siècle.

 

Triste histoire.

Tu t’es réfugiée là et tu t’y croyais à l’abri. Tu voulais réfléchir dans le noir avant de prendre ta décision quand cet intrus a surgi avec son appareil photo, sans même frapper. Un grand froid t’a saisie et ton cerveau s’est vidé, juste le réflexe de te transformer en tas de chiffons. Voilà, un seul cliché et il est ressorti sans avoir rien vu mais tu ne sais plus où tu es arrivée, tu dois tout reprendre depuis le début. Peut-être bien que le photographe était une femme, une photographe, ce qui explique son retrait rapide. Un homme aurait soulevé l’étoffe, violé la cachette, scoop toujours.

Inspire. Expire. Voilà, c’est mieux. Tu te nommes Lola, te souvient-il. Tu es partie de chez toi enveloppée d’une simple couverture pour te tenir chaud, pas eu le temps d’enfiler autre chose que quelques vêtements légers, tout avait été si rapide. Tu as eu raison de ne pas traîner devant ta garde-robe, quand tu es sortie les gyrophares étaient déjà au bout de la rue.

Passé l’angle, tu as vite rejoint le petit cagibi abandonné auquel personne ne pensait jamais. Il faut être photographe pour fouiner dans un endroit pareil, mais bon, tu vas l’oublier, elle ne compte plus maintenant que la photo est faite sans toi, ou presque. Inutile d’y penser. Tu as quelques heures devant toi, le temps qu’ils inspectent la scène de crime, qu’ils fouillent partout, qu’ils emportent ce qu’ils veulent. Ils ne penseront jamais à venir ici, ce n’est pas parce qu’ils ont des appareils photo qu’ils sont photographes.

Tu as les clés, tu pourras toujours revenir la nuit prochaine ou la suivante, tu sais qu’ils ne trouveront pas le magot, trop occupés par le corps de Marcel, enfin froid.

Nouveau départ.

Je ne me fais pas d’illusions : il y a mon ADN partout, forcément, c’est chez moi qu’ils fouillent, mais surtout sur le tisonnier qui m’a servi à achever le travail.

Je n’ai jamais été très soigneuse et Marcel me le reprochait assez, mais là je reconnais que c’est une véritable boucherie. Il l’avait bien cherché et, non, je ne regrette rien, sinon qu’il n’a pas eu le temps de souffrir ni de supplier. Je ne sais pas s’il est possible de tuer un homme proprement, je n’ai pas d’expérience dans cette spécialité.

Le magot est partagé entre deux cachettes. Marcel n’avait finalement aucune imagination et j’étais tombée dessus par hasard, bien que j’aie entendu dire qu’il n’y a jamais de hasard. Le sachant prêt à tout, j’avais bien soigné ce travail là et choisi deux endroits, l’un classique mais un peu pervers et l’autre tellement improbable qu’ils ne trouveront jamais et que je n’ai pas intérêt à oublier moi-même. Je n’en dirai pas davantage, inutile de le crier sur les toits.

S’ils trouvent la première cachette par extraordinaire, ils ne trouveront jamais la seconde et j’aurai de quoi voir venir dans tous les cas. Et si je me fais prendre demain matin ou un peu plus tard en revenant sur les lieux du crime, je n’en aurai plus jamais besoin. Il me suffit d’un tout petit peu de patience, d’un petit somme, et de ces quelques biscuits, en attendant que l’horizon s’éclaircisse et que la maréchaussée rentre dans ses bureaux.

Je n’en raconterai pas davantage, j’ai terminé le premier jour de ma nouvelle vie.

A dernière vue.

En effet, plus personne n’entendit parler de Lola, la femme sans visage du cagibi abandonné. Quant à Marcel, il a été soigné, guéri, après une longue rééducation. Il a une femme et cinq enfants et il se débat dans les difficultés quotidiennes que connaissent toutes les familles de ce pays.

 


 

 

 

 

lundi 18 mai 2026

LA GUERRE DU FEU

La Guerre du feu

 

 

Dolmen était un enfant surdoué. En ces temps lointains le mot surdoué n’existait pas et le comportement de ces enfants-là ne faisait l’objet d’aucune thèse ni théorie. On sait bien pourtant à quel point ces enfants sont insupportables, et Dolmen était insupportable. Quand ses frères marchaient bien alignés sur le sentier de la forêt, à la recherche d’une clairière pour établir le campement en un lieu sûr le soir venu, il galopait en tous sens en poussant des cris aigus et en fouinant tous les recoins du trajet.

Ces agitations sont pénibles, surtout pour l’entourage qui s’en désole. Cette agitation était pénible aussi pour la tribu qui acceptait de moins en moins facilement cette indiscipline et ce désordre, néfastes à la bonne tenue des migrations et à la nécessaire discrétion du mouvement. Personne ne songeait que la souffrance pouvait être bien plus grande encore chez l’enfant, et y songe-t-on vraiment aujourd’hui ? Néanmoins, les chefs de la tribu toléraient tant bien que mal cette situation et le laissaient gambader à sa guise car ils avaient bien remarqué que chaque soir il apportait une trouvaille, un outil, une proie, une idée, dont chacun faisait aussitôt son profit ou qui venait enrichir le patrimoine de l’assemblée.

Et plusieurs fois, les combats contre les autres tribus néandertaliennes voisines avaient été remportés grâce à sa créativité. Il avait ainsi échappé au sacrifice humain rituel que tout sorcier qui se respecte se doit de réserver chaque année à un enfant différent. Il paraît que cela maintient les bons rapports entre les dieux et l’homme de Néandertal. C’est ce que disait le sorcier qui rongeait son frein devant cette concurrence imprévue.

Ce soir-là, la tribu s’était arrêtée au pied d’une falaise en surplomb qui longeait la rivière aux eaux noires. L’orage menaçait et l’abri ainsi déniché allait être précieux. Tout le monde s’est groupé dans le fond pour éviter le rideau de pluie qui s’est abattu sur la colline et tous les environs. On commençait à grelotter mais en se serrant on laisserait passer la colère de la nuit ; on en avait vu d’autres depuis des lustres, ce n’est pas un orage d’été qui va faire peur.

A la lueur d’un éclair tous virent surgir des fourrés devant la rivière l’enfant turbulent, le petit Dolmen tout guilleret et tout trempé, on le serait à moins mais il n’en semblait pas contrarié, tenant entre ses mains presque jointes une sorte de boule de branchages d’où sortait une fumée. « C’est le feu, s’écria-t-il en inventant le mot sur le coup de la joie de la découverte, je l’ai pris dans un arbre frappé par la foudre et j’ai réussi à le confiner dans ma boule, il a traversé la rivière avec moi et il est toujours là ! ».

« Mais que vas-tu en faire, maintenant ? lui demanda le chef.

Mais nous allons tous en faire ce nous voudrons. »

Et l’enfant se lança avec l’enthousiasme de sa jeunesse dans la description de tout ce que le feu allait leur apporter : la protection contre les fauves, contre le froid, le steak saignant et le bœuf bourguignon, le durcissement des épieux, l’anéantissement des ennemis, et la lumière dans la nuit. Il dit bien d’autres choses mais je ne m’en souviens pas tant il y en eut, ce n’est pas grave, tout le monde connaît aujourd’hui les avantages du feu en général et de l’énergie en particulier.

Alors le sorcier se leva et de la voix caverneuse qu’il prenait lorsque les dieux l’inspiraient pour hypnotiser ses petits camarades de préhistoire, il clama : « détruisez le feu ! ».

Il ajouta :

« Il n’y a rien de pire que le feu, détruisez-le immédiatement. Il anéantit les forêts et le gibier qui s’y cache, il brûle la peau, et ne croyez pas cette boule rusée où il se love, on ne sait pas le confiner, pas longtemps quelques instant tout au plus, il saura s’échapper et viendra tous nous dévorer, il paraît tout mignon tout gentil, là, laissez-le seulement s’étendre un peu dans un bûcher et le voici qui va prendre tout l’espace et nous enfumer, ne laissant derrière lui que cendres stériles et sol desséché, pollutions et déchets,  souvenez-vous des savanes incendiées du temps passé ! ».

La litanie dura longtemps, trois jours et trois nuits, le sorcier était plus bavard et plus aguerri à la parole que l’enfant. Bien entendu la tribu terrifiée finit par se jeter sur la boule pour la piétiner, éteindre le diable en embuscade. Et on tua Dolmen sans autre forme de procès.

Le sorcier avait enfin retrouvé sa place.

Cela n’a pas fait long feu : mille ans plus tard ou peut-être cent-mille ans ma montre était arrêtée, Néandertal avait disparu de la surface de la Terre, remplacé par le fragile Sapiens qui, lui, avait maîtrisé ce petit démon-là. Faut-il une morale à ce conte cousu de fil blanc ? N’est-ce point plutôt la morale envisagée qui a inventé le conte pour faire croire à sa pertinence ? Il y a toujours piège en la demeure et les plus belles histoires cachent manipulations et propagandes. D’ailleurs, sait-on vraiment pourquoi Néandertal a disparu, sait-on vraiment s’il a disparu. Il est peut-être parmi nous, bien caché derrière sa barbe en bataille, boîte d’allumettes en poche et regard sournois -Néandertal est connu pour son regard sournois- , prêt à tous les grands remplacements de chromosomes.

Néandertal ni Sapiens ne doivent craindre les dons de Prométhée. La peur n’est pas de mise, ils savent désormais que l’Univers n’est qu’énergie et qu’il ne va pas se calmer de sitôt. Alors il faut transmettre la consigne à ces compères et néanmoins ancêtres, ainsi qu’à leurs descendants mêlés : rester vigilants et surveiller ce bon vieux Titan comme le lait sur le feu.

 

 

dimanche 26 avril 2026

Jeu de Piques

 Jeu de Piques

Baobab, un bien joli mot plein de sons, des « O » et des « Bah », des hauts et des bas. Jouer avec les sons comme le fait cet arbre millénaire sinon rien. Alors un petit jeu de pique, ge, je, geu, jeu, je, et pic, pique. A caser n’importe où pour ne rien dire, sans craindre les facilités et les tricheries.

Picnic de pluie.

Un picard de Picardie mais de lointaine jeunesse

Se piqua un jour de déjeuner du côté de Genève.

Il dégela aspic congelé et jeta au frais Picpoul

Et autres piquettes de bon aloi, assez pour picorer

Sous le baobab qu’il fallait bien caser par là.

Il ne vit pas le ciel nuageux façon tropique

Monter depuis la berge fangeuse et projeter sa lumière

Dans les fonds marécageux comme un pique-assiette.

Sous le déluge orageux le pique-nique devint épique

Et l’eau montant jusqu’à ses genoux

Le picard dériva aussi piteux que l’as de pique,

A fumer de la Beuh.

 

Je fais ce que je peux. Et comme on ne peut pas toujours dire qu’on aime, le voici en pleine gloire, l’emme, Monsieur M.

C’est Mozart qu’on assassine.

Marcel mena Mozart en musique militaire

Mais malade, il manqua le mi mineur du menuet

En malmenant le moderato ma non troppo

Minime maladresse malhabile, mal nommée,

Mal sonnée.

Mes amis musiciens mimèrent la moue

Et menacèrent le menu Marcel

De moult misères amassées

En un monceau malveillant et magistral.

Et Mozart en mourut.

 

Bon. On ne peut pas poéter plus haut que son Q.

 


 

samedi 18 avril 2026

Le Léviathan de la Cité des Anges

 

 

Ce n’est pas tous les jours qu’en entrant dans une librairie de quartier on fasse une découverte étonnante. A commencer par la librairie elle-même à l’existence si précaire qu’on ne pensait plus en trouver. Puis il faut y entrer sans craindre d’y respirer la poussière de papier, si enivrante qu’on peut en faire une syncope ; enfin, il faut oser se perdre dans les échafaudages de rayons emplis de livres, mais oui, des livres.

Peut-être mettra-t-on la main sur la perle rare, celle qu’on ne cherche pas. On ne cherche rien, dans une librairie, on musarde, on picore, on hume, et on ressort les mains vides ou avec un bouquin imprévu, qui saisira ou qui endormira, ou qu’on oubliera sur la banquette de l’autobus. Ce jour ensoleillé où j’étais entré pour fuir la chaleur de la rue en vain car il faisait aussi chaud dedans que dehors, entre deux pavés de philosophie j’ai vu un plus gros pavé encore, intitulé « Le Léviathan de la Cité des Anges » (traduction fidèle de l’américain) que le traducteur, un certain P. Modiano, avait traduit par « Les Misérables ».

Alors, comme tout bon acheteur instinctif, j’ai lu la quatrième de couverture et le premier paragraphe que les savants nomment incipit. J’ai distraitement parcouru la biographie sommaire de l’auteur, un jeune Afro-Américain qui fera sans doute carrière, du nom de Vittorio Iougoat, détail qui n’a aucun intérêt ici. Je n’ai pas encore lu le livre, j’en ai dix-huit à terminer auparavant, dont l’intégrale de Kant et celle de Romain Gary. Je ne vais donc pas le résumer ici mais seulement en recopier quatrième de couverture et incipit. Recopiage et bavardage sont mes mamelles littéraires car j’ai d’autres chats à fouetter.

Je vais mettre des guillemets pour éviter l’accusation de plagiat, et pour bien montrer que je n’y suis pour rien, dans cette affaire.

« Les nuits sont toujours poisseuses à Los Angeles. Surtout les quartiers Sud dans les dernières pentes avant les falaises battues par les embruns. Fantina et Mario vont devoir se battre pour échapper à leur communauté étouffante et aux dangers extérieurs plus terrifiants encore, en tâtonnant dans le brouillard de leurs souvenirs. Il faudra oublier les villas de rêve, les plages parisiaques sous le soleil éclatant, et plonger dans les profondeurs de la misère de l’Amérique du Prince-Président. …

L’AUTEUR. Jeune et encore inconnu, il a dû s’exiler sur une ile de l’Atlantique au large des côtes de son pays natal pour échapper à la vindicte. Il ne restera pas inconnu longtemps. Une fois plongé dans le bain, le lecteur n’en ressortira qu’après avoir traversé les tentacules du Léviathan, hors d’haleine, prêt à tout reprendre depuis le début ».

Voilà pour la quatrième de couverture. Nuits blanches et journées noires en perspective. C’est le moment d’ouvrir le livre et de lire l’incipit.

« Mario connaissait parfaitement les dédales des égouts de son quartier. Mario était le seul à les connaître. Il y avait bien longtemps que les services de la ville avaient déserté la zone et les archives avaient dû disparaître au fur et à mesure des déménagements et des réorganisations. Chaque nouveau chef de service déménage et réorganise pour plus d’efficacité, avec le succès que l’on sait. Désormais, personne ne savait ce que Mario savait, ni même qu’il le savait.

Il aurait été incapable de dire quel profit il pourrait tirer de ce savoir, si un profit quelconque était possible, il ne s’était d’ailleurs jamais posé la question et l’idée ne l’en avait jamais effleuré. Pourtant, il gardait au fond de lui ce précieux secret, ce secret qu’il pressentait précieux au point de ne l’avoir jamais évoqué devant Fantina, sa seule amie, son ange gardien.

Fantina ! La plus belle fille du quartier. Inaccessible et souveraine, jamais bien loin quand on croisait Mario et réciproquement, mais personne pour dire depuis quand et pourquoi ces deux-là s’accompagnaient ainsi. Eux-mêmes n’auraient pu répondre à ces questions. Et pourtant, elle ignorait le secret de Mario, elle ignorait qu’il pût exister un secret pour elle en lui. » …

Bonne lecture !