mardi 24 février 2026

Sur une photographie de Henri Cartier-Bresson

 

Il y a une sorte de « no man’s land » sur la banquette en rotin, je dirais même une zone démilitarisée. Au Nord, du côté du froid, la dame au chapeau rond, au Sud nettement plus chaud, l’étudiante aux cheveux longs.

À  peine assise, brouillonne, la jeune femme a déplié son Monde et commandé un vittel, troublant la quiétude de la dame installée là depuis longtemps à siroter ses glaçons sous prétexte d’apprendre par cœur le Figaro. Trahis par les reflets dans la vitre, les gens vont et viennent sur le trottoir devant la terrasse de la brasserie et personne ne fait attention à elles. Sauf, évidemment, un photographe hors du commun que personne ne verra non plus.

On ne reconnaît pas tout de suite la dame parisienne, elle ne porte pas ce chapeau d’habitude, et pourtant il lui va comme un gant. Mais bien sûr, c’est Marguerite, la dame qui habite seule le deux-cents mètres carrés au premier étage de l’immeuble haussmannien juste en face, de l’autre côté du Boulevard. De mémoire de serveur, elle vient s’installer à la terrasse chaque jour à la même heure, sans doute pour fuir la solitude du logement qui l’éloigne de la vie de la ville, sûre en terrasse d’être entourée et tranquille en même temps.

La voici sortie de sa lecture et incapable de s’y remettre, bousculée par le vacarme du papier qu’on déplie et replie et par les mouvements de la banquette fatiguée. On n’a pas idée de s’assoir si lourdement quand on est jeune et fluette !

 

On le voit bien dans le regard de Marguerite : rien ne lui convient dans cette jeunette écervelée : l’arrivée intempestive, les cheveux ébouriffés, la jupe trop courte mon dieu mais est-ce seulement une jupe, cette façon de se ronger les ongles, il ne manquerait plus qu’elle fumât ! Alors aucune retenue ne la limite et, fidèle à ses lectures bien seyantes, la dame au chapeau désapprouve, juge et condamne, sans appel, au nom du bon vieux temps où les jeunes savaient se tenir, où les adultes savaient les tenir. Si on les laisse faire, ils vont nous tenter une révolution au prochain printemps …

Marguerite se reprend et se rassure, elle revient sur terre ; la chose n’est pas près d’arriver, il ne se passe plus rien en ce mois de mars 1968 au point que tout le monde semble s’ennuyer dans le pays. Alors elle reprend sa lecture, et que jeunesse se passe.

L’étudiante a saisi son journal et le secoue en ricanant. Marguerite n’en peut plus, alors elle la regarde d’un air plus sévère encore, que pourtant elle croit aimable, corsetée de principes de politesse, et elle lui demande : « que lisez-vous qui vous amuse donc tant ? ». Surprise, l’étudiante lui rend son regard à peine moins hostile tout en se croyant respectueuse, il y avait des jeunes bien éduqués en ce temps-là, comme en tous les temps depuis qu’il y a des jeunes et des dames, mais on aime se croire les premiers et les derniers. « Je ne m’amuse pas, dit-elle. Il y a là un journaliste qui a pondu un papier très bizarre ». Toujours en ce temps-là, on ne disait pas ‘trop’, on disait ‘très’, ce qui voulait dire ‘très’.

Marguerite soudain devient curieuse. Elle se rapproche imperceptiblement en mordant la zone démilitarisée, et demande : « Quel journaliste, mademoiselle ? Et bizarre en quoi ? ». Jamais deux questions à la fois, Marguerite, c’est le meilleur moyen de n’avoir aucune réponse. Et on ne dit pas mademoiselle, enfin, on ne le dit plus, mais on est toujours en ce temps-là.

« Chais pas, répond l’étudiante ». Ce qui signifie qu’elle ne sait pas. Puis elle complète : « c’est signé en bas de l’article avec les initiales PVP, enfin je suppose que ce sont les initiales du journaliste ». A ses deux questions, Marguerite a obtenu au moins une réponse, elle a de la chance. Il y a parfois de bonnes surprises avec les jeunes. Encouragée par ce succès, et contente en secret d’avoir engagé une conversation, elle pousse son avantage : « et vous avez dit bizarre ». Bien entendu survient alors l’inévitable répartie de la jeune femme : « moi, j’ai dit bizarre ? ». Elle n’a rien ajouté d’autre, on n’est pas au cinéma mais dans la vraie vie de ce temps-là qui décidément ne nous quitte plus. C’est la magie de la photographie.

- « Mais alors, insiste Marguerite, qu’est-ce qui vous a fait ricaner en lisant cet article ?

- Je ne sais pas trop, c’est confus dans ma tête car le journaliste n’explique pas pourquoi il l’a intitulé ni pourquoi il l’a conclu de cette façon. Il fait part de son état d’âme plutôt que d’une analyse factuelle et distanciée. Alors à quoi sert d’écrire un article entier même pas signé de son nom ?

- Vous savez, mademoiselle, les états d’âme sont quelquefois des raccourcis inventés par le cerveau pour comprendre le flou, le diffus, l’incertain qui naissent des analyses factuelles et distanciées, comme vous dites. Quels sont donc ce titre et cette conclusion tirées de nulle part ?

- Le titre ? « Quand la France s’ennuie ». La conclusion ? « A la limite, cela s’est vu, un pays peut aussi mourir d’ennui ». PVP, le monde du 15 mars 1968. Voilà madame ce qui m’a fait rire ».

L’étudiante jeta quelques pièces sur la table, se leva, salua la dame d’un hochement de tête et partit vers son avenir. Marguerite se replongea dans la nécrologie du Figaro.

 

 

 

 

vendredi 20 février 2026

Des prénoms, des noms et des homonymies

 

Tout ceci n’est que pure fiction puisque, tout le monde le sait, je ne me prénomme pas Michel. C’est ainsi plus facile de pérorer sur le prénom d’un personnage inventé.

1.            Le prénom Michel

Mais comment donc ? Mais comment est-ce que je m’appelle ? Je m’appelle ! Ne devrais-je pas écrire je me nomme, je me prénomme ? Étrange vocabulaire qui voudrait que je hurlasse mon prénom à la cantonade pour rester dans le bon sens du mot appeler. Donc, pour garder le silence, je murmurerai que je me prénomme Michel.

Pourquoi mes parents ont-ils choisi cet archange-là ? Ils ne m’ont rien dit, sans doute ne le savaient-ils pas eux-mêmes, ce pourquoi-là. Un natif sur quatre de cette année où je naquis se prénommèrent Michel, alors auraient-ils cédé à la mode du temps eux qui se tinrent éloignés toute leur vie des modes, des tendances, des prescriptions, des intrusions ? Trois ans plus tard, plus personne de masculin ne portera ce prénom ; Mike, Mikhaïl, Michael, Miguel, tout ce qu’on voudra, mais point de Michel ; et si Michèle a survécu quelque temps c’est à cause de la Morgan. Je donne mon prénom, on connaît mon âge. Nul besoin de Big Data.

Ce prénom me va très bien. Non comme un vêtement qui tomberait juste, plutôt comme un gant dont je ne saurais me séparer. Mes parents ont eu le nez creux de me nommer ainsi et j’ai fini par me persuader que ce sont eux, sans le savoir, qui ont lancé la mode éphémère du prénom Michel. Mais le cheminement qui fut le leur reste un mystère qui vient rejoindre tous les mystères autour de notre naissance à nous tous, et par lesquels en définitive nous vivons. J’aime imaginer que par la fenêtre de la chambre de ma mère on apercevait dans la brume la fine silhouette du clocher de l’église du même nom, et qu’elle vint se poser sur moi le moment venu.

C’est ainsi qu’on habille les mystères, par des inventions. L’inconnu reste, tapi, ombrageux, secret. Une seule loupiote éclaire cette nuit puisque, cela je le sais on me l’a raconté, je suis né entre le vendredi et le samedi et entre deux pannes de courant, dans le bref éclairage du moment, juste comme l’Église Saint-Michel à Bordeaux sonnait les onze coups de la onzième heure.

Encore une invention : non point l’heure, il était bien vingt-trois heures cette nuit-là., mais les sonnailles dont personne ne m’a dit mot mais qui résonnent dans les vestiges de mon cerveau d’enfant.

1.2.            Un homonyme voisin

Homonyme de prénom, homonyme de nom, et le pire, homonyme de prénom-nom. Commençons par lui, le prénom-nom. Rarissime dans mon cas : une vie entière sans en rencontrer un seul, enfin, un seul, juste un seul, il y a de cela quelque vingt années.

Ce jour-là j’ai trouvé dans ma boîte aux lettres une enveloppe à mon prénom-nom, dûment timbrée oblitérée avec cachet de la poste lisible. La lettre venait d’un lointain département que je n’ai jamais fréquenté de ma vie, les circonstances ne s’y sont pas prêtées. Est-il superflu d’expliquer ce qu’est une boîte aux lettres, une enveloppe timbrée, un cachet de la poste ? D’ici peu plus personne ne saura ce que cela signifie et il faudra peut-être des notes de bas de page pour éclairer le lecteur perplexe. On admettra que c’est superflu pour encore un peu de temps.

En dehors du cachet de la poste, il n’y avait pas de coordonnées d’expéditeur ni de signature lisible sur le petit mot gentil à l’intérieur. Mais il y avait une coquette somme en bons billets, en récompense pour services rendus quelque part dans un village du Jura que j’imagine charmant, bucolique et isolé, et où je n’ai donc jamais mis les pieds ni posé l’œil. Bizarrement, l’idée d’empocher l’argent ne m’a même pas effleuré, ce n’est qu’en racontant là maintenant que je me dis que mes bas instincts sont encore à revoir.

Je me suis creusé le cerveau pour retourner ou restituer ce qui ne m’était pas destiné bien que l’enveloppe ait été à mon prénom-nom, avec mon adresse puisque c’est dans ma boîte aux lettres qu’elle m’attendait, posée là par un facteur harassé. Dans la lettre de remerciements, il était fait état d’un petit groupe d’amies vivant dans ce village, et qu’elles avaient longuement cherché comment remercier le bienfaiteur homonyme en prénom-nom, puisque c’était bien la seule hypothèse qui me venait à l’esprit.

Et elles avaient fini par trouver ce prénom-nom, pile dans ma ville à mon adresse, ce qui est logique puisque j’apparaissais dans l’annuaire papier de ce temps-là. Combien d’annuaires papier ont-elles feuilleté pour arriver à moi, je n’ose l’imaginer, d’ailleurs je n’ai jamais su qui étaient ces femmes qui me voulaient du bien. Mais elles ont peut-être trouvé très vite en ouvrant directement le volume de mon département, et je me suis donc précipité sur les mêmes pages blanches, là où devrait figurer mon homonyme prénom-nom.

Ce fut vite résolu. Il y avait bien un homonyme de cet acabit. Comme il habitait une commune éloignée dans l’ordre alphabétique, ces dames m’avaient trouvé en premier et n’avaient pas cherché plus loin ; elles m’avaient envoyé le magot. Ce n’était pas un gros magot, mais à travers leurs mots naïfs et maladroits, on sentait bien que c’était important pour elles et qu’elles avaient dû longuement se cotiser. Je n’avais plus de prétexte, j’étais coincé. J’ai appelé le monsieur qui m’a confirmé qu’il se nommait bien moi, j’ai pris rendez-vous et je lui ai apporté l’enveloppe.

Il m’a reçu sur le palier en bas de son immeuble, m’a remercié et a disparu dans l’ascenseur. Je ne l’ai jamais revu et je ne sais même pas si la lettre lui était destinée vraiment. Avec internet aujourd’hui je pourrais sans doute vérifier s’il est toujours vivant dans le département, ce serait presque trop facile.

Mais je ne suis pas sûr d’en avoir envie.

1.3.            Michel, les retours

Au risque de me répéter, l’homonymie du prénom m’intéresse tant sont nombreux les Michel qui encombrent les rues dans ma tranche d’âge. Et si je remonte l’échelle du temps nombreux sont aussi ceux qui se sont faufilés dans l’Histoire. Alors je n’ai que l’embarras du choix pour les trouver, tel un chat, les neuf vies qui m’ont précédé. Je ne vais pas les énumérer, il me faudrait les connaître toutes. Je vais cependant en citer une qui me poursuit depuis mes dix-sept ans.

Je n’avais rien demandé à personne et il a fallu que ce professeur de français me l’enfonçât dans le crâne un trimestre entier, en version originale qui plus est, ce français des origines à l’orthographe si fantasque. Les polices de caractères n’avaient pas encore frappé.

Il eut raison, ce prof. Ce Michel-là ne m’a plus quitté depuis, comme un jumeau de quatre-cent-douze ans d’écart. Il faut dire que nous sommes du même coin, lui rive droite et moi rive gauche du même fleuve, que nous sommes natifs de la même cité, et que sa prose a résisté au gavage forcé du lycée au point qu’il ne se passe pas une semaine sans que je lui rende une petite visite, incognito, dans sa tour secrète de Montaigne.

 

 

 

dimanche 25 janvier 2026

UNE CARTE DE VŒUX

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Désormais on envoie des textos. Quand ce ne sont pas des SMS. Tous ces mots qu’on utilise pour finalement ne rien dire. Abréviations, acronymes, initiales, tout ce qui permet d’échapper à la pensée. Voilà, j’aime bien parfois faire mon vieux ronchon. Et c’est pourquoi je vais tenter d’écrire ici une carte de vœux comme on les faisait autrefois, comme on m’obligeait à le faire entre le premier et le trente-et-un janvier, aux oncles aux tantes aux cousins sans compter ceux auxquels il fallait répondre qui avaient eux-aussi trimé sur la page blanche. Alors je trime.

 

Mon cher Philippo,

Aujourd’hui 23 janvier il est encore temps, pour une fois. Tu sais que mes mois de janvier sont très occupés, depuis toujours, depuis au moins trente ans que je ne suis jamais parvenu à trouver le moyen malgré mes meilleures intentions. Quand arrive février et le calme qui l’accompagne, il est trop tard et je remets à l’an prochain. Mais trente ans est un chiffre rond, cette fois je prends le taureau par les cornes sans vouloir t’offenser, et la plume par la même occasion, pour enfin te présenter mes vœux les plus traditionnels devant cette trente-et-unième année qui commence.

C’est à cœur ouvert et envahi de sincérité que je t’écris, tu peux me croire. Que pourrais-je donc te souhaiter ? Que tu rencontres enfin l’âme sœur qui te fait défaut depuis que ta femme t’a quitté il y a trente ans pour vivre avec moi. Elle te transmet son bonjour. D’avoir une compagne t’éviterait de te démener à m’envoyer de temps à autre un de tes sbires dont l’incompétence est désolante au point que nous rions chaque fois avec Gertrude de tant de maladresse. Combien en trente ans ? Dix-huit tentatives d’enlèvement sur elle, dix de meurtre sur moi, sans compter ce que n’avons pas remarqué. Au moins notre vie ne manque-t-elle pas de piment et je me demande si nous ne risquons pas de nous ennuyer quand tu te seras mis en ménage.

Nous pouvons d’ailleurs t’aider dans ta recherche, nous connaissons plusieurs veuves charmantes de ton âge, suite aux erreurs sur la personne commises par tes petites mains. Fais-nous signe et nous serons heureux de te rendre ce service. Si tu préfères continuer à animer nos soirées d’hiver et nos longs crépuscules de canicule, libre à toi, nous en serions tout autant ravis.

Pour finir, nous sommes tous les deux en bonne santé, tes enfants ont grandi et sont à leur tour devenus parents, tout le monde m’appelle papa et papi selon la génération, et nous avons terminé les travaux du château ; la fortune de ta femme a bien aidé.

A très bientôt mon cher Philippo, et bonne année encore.

Ton ami Marcello.

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Il va de soi qu’une réponse s’imposait. La voici.

 

Mon vieux Marcello,

Tes vœux me sont bien arrivés malgré mes nombreux déménagements anonymes. La poste qui d’ordinaire égare les courriers les mieux adressés, c’est un sport très couru chez les facteurs d’égarer les courriers depuis que les gradés des étages se sont piqués de rentabilité postale, a réussi à me retrouver. Je suis touché de tes bonnes intentions et je tiens à te rassurer, j’ai une belle collection d’âmes-sœurs parmi lesquelles je papillonne, et qui me fait vivre confortablement. Mes mois de janvier à moi sont très calmes comme d’ailleurs tous les autres mois de l’année.

Je suis content que mes collaborateurs aient pu te faire rire, ce ne sont pas souvent des rigolos. Néanmoins, je leur ai passé un savon, tu me connais je suis un peu chafouin. Ils m’ont promis qu’ils feraient mieux la prochaine fois.

Alors, et c’est tout à fait logique au fond quand on y réfléchit, je ne peux à mon tour et le plus sincèrement du monde, que te souhaiter une très heureuse année et surtout, qu’elle te soit courte.

Signé Philippo.