dimanche 26 avril 2026

Jeu de Piques

 Jeu de Piques

Baobab, un bien joli mot plein de sons, des « O » et des « Bah », des hauts et des bas. Jouer avec les sons comme le fait cet arbre millénaire sinon rien. Alors un petit jeu de pique, ge, je, geu, jeu, je, et pic, pique. A caser n’importe où pour ne rien dire, sans craindre les facilités et les tricheries.

Picnic de pluie.

Un picard de Picardie mais de lointaine jeunesse

Se piqua un jour de déjeuner du côté de Genève.

Il dégela aspic congelé et jeta au frais Picpoul

Et autres piquettes de bon aloi, assez pour picorer

Sous le baobab qu’il fallait bien caser par là.

Il ne vit pas le ciel nuageux façon tropique

Monter depuis la berge fangeuse et projeter sa lumière

Dans les fonds marécageux comme un pique-assiette.

Sous le déluge orageux le pique-nique devint épique

Et l’eau montant jusqu’à ses genoux

Le picard dériva aussi piteux que l’as de pique,

A fumer de la Beuh.

 

Je fais ce que je peux. Et comme on ne peut pas toujours dire qu’on aime, le voici en pleine gloire, l’emme, Monsieur M.

C’est Mozart qu’on assassine.

Marcel mena Mozart en musique militaire

Mais malade, il manqua le mi mineur du menuet

En malmenant le moderato ma non troppo

Minime maladresse malhabile, mal nommée,

Mal sonnée.

Mes amis musiciens mimèrent la moue

Et menacèrent le menu Marcel

De moult misères amassées

En un monceau malveillant et magistral.

Et Mozart en mourut.

 

Bon. On ne peut pas poéter plus haut que son Q.

 


 

samedi 18 avril 2026

Le Léviathan de la Cité des Anges

 

 

Ce n’est pas tous les jours qu’en entrant dans une librairie de quartier on fasse une découverte étonnante. A commencer par la librairie elle-même à l’existence si précaire qu’on ne pensait plus en trouver. Puis il faut y entrer sans craindre d’y respirer la poussière de papier, si enivrante qu’on peut en faire une syncope ; enfin, il faut oser se perdre dans les échafaudages de rayons emplis de livres, mais oui, des livres.

Peut-être mettra-t-on la main sur la perle rare, celle qu’on ne cherche pas. On ne cherche rien, dans une librairie, on musarde, on picore, on hume, et on ressort les mains vides ou avec un bouquin imprévu, qui saisira ou qui endormira, ou qu’on oubliera sur la banquette de l’autobus. Ce jour ensoleillé où j’étais entré pour fuir la chaleur de la rue en vain car il faisait aussi chaud dedans que dehors, entre deux pavés de philosophie j’ai vu un plus gros pavé encore, intitulé « Le Léviathan de la Cité des Anges » (traduction fidèle de l’américain) que le traducteur, un certain P. Modiano, avait traduit par « Les Misérables ».

Alors, comme tout bon acheteur instinctif, j’ai lu la quatrième de couverture et le premier paragraphe que les savants nomment incipit. J’ai distraitement parcouru la biographie sommaire de l’auteur, un jeune Afro-Américain qui fera sans doute carrière, du nom de Vittorio Iougoat, détail qui n’a aucun intérêt ici. Je n’ai pas encore lu le livre, j’en ai dix-huit à terminer auparavant, dont l’intégrale de Kant et celle de Romain Gary. Je ne vais donc pas le résumer ici mais seulement en recopier quatrième de couverture et incipit. Recopiage et bavardage sont mes mamelles littéraires car j’ai d’autres chats à fouetter.

Je vais mettre des guillemets pour éviter l’accusation de plagiat, et pour bien montrer que je n’y suis pour rien, dans cette affaire.

« Les nuits sont toujours poisseuses à Los Angeles. Surtout les quartiers Sud dans les dernières pentes avant les falaises battues par les embruns. Fantina et Mario vont devoir se battre pour échapper à leur communauté étouffante et aux dangers extérieurs plus terrifiants encore, en tâtonnant dans le brouillard de leurs souvenirs. Il faudra oublier les villas de rêve, les plages parisiaques sous le soleil éclatant, et plonger dans les profondeurs de la misère de l’Amérique du Prince-Président. …

L’AUTEUR. Jeune et encore inconnu, il a dû s’exiler sur une ile de l’Atlantique au large des côtes de son pays natal pour échapper à la vindicte. Il ne restera pas inconnu longtemps. Une fois plongé dans le bain, le lecteur n’en ressortira qu’après avoir traversé les tentacules du Léviathan, hors d’haleine, prêt à tout reprendre depuis le début ».

Voilà pour la quatrième de couverture. Nuits blanches et journées noires en perspective. C’est le moment d’ouvrir le livre et de lire l’incipit.

« Mario connaissait parfaitement les dédales des égouts de son quartier. Mario était le seul à les connaître. Il y avait bien longtemps que les services de la ville avaient déserté la zone et les archives avaient dû disparaître au fur et à mesure des déménagements et des réorganisations. Chaque nouveau chef de service déménage et réorganise pour plus d’efficacité, avec le succès que l’on sait. Désormais, personne ne savait ce que Mario savait, ni même qu’il le savait.

Il aurait été incapable de dire quel profit il pourrait tirer de ce savoir, si un profit quelconque était possible, il ne s’était d’ailleurs jamais posé la question et l’idée ne l’en avait jamais effleuré. Pourtant, il gardait au fond de lui ce précieux secret, ce secret qu’il pressentait précieux au point de ne l’avoir jamais évoqué devant Fantina, sa seule amie, son ange gardien.

Fantina ! La plus belle fille du quartier. Inaccessible et souveraine, jamais bien loin quand on croisait Mario et réciproquement, mais personne pour dire depuis quand et pourquoi ces deux-là s’accompagnaient ainsi. Eux-mêmes n’auraient pu répondre à ces questions. Et pourtant, elle ignorait le secret de Mario, elle ignorait qu’il pût exister un secret pour elle en lui. » …

Bonne lecture !

 

lundi 23 mars 2026

VUE OUÏE GOÛT ODORAT TOUCHER

Deux histoires pour le prix d’un seul billet. Sensations, sensualité, sans souci.

1.            Une pause s’impose

La prévention routière nous le répète assez dans ses vignettes télévisées obsédantes, dont on se demande si elles servent à quoi que ce soit quand on voit ce qu’on voit. « Un arrêt toutes les deux heures », voilà le clou qu’il faut s’enfoncer. J’approuve sans réserve, note le bien, mais je n’aime pas qu’on me serine. Alors, approbation ou conditionnement, toutes les deux heures je m’arrête.

Attention, ce ne sont jamais deux heures pile, l’œil braqué sur la trotteuse et le freinage intempestif, je ne veux pas me trouver immobile au milieu d’un rond-point ou sur la file de gauche. Au bout d’une heure quarante-cinq, je commence à chercher le bon endroit ; sur autoroute c’est facile, il y a des aires et des panneaux les annoncent dix kilomètres puis deux kilomètres puis trois-cents mètres à l’avance, impossible de faire semblant de ne pas savoir.

C’est beaucoup plus compliqué sur nos départementales, chères à Jean Yanne pour ceux qui savent. Il n’y a jamais de place de stationnement ni d’aire de repos, encore moins de signalisation, tout juste si parfois subsiste un panneau indicateur de direction. Quant à dire où s’arrêter, personne n’y a songé. Ils n’ont pas dû écouter les vignettes de la télé, ou ils y ont échappé par quelque miracle. Alors il faut ouvrir l’œil, enfin l’œil droit car le gauche surveille la route, il faut bien continuer à surveiller la route.

Repérer à temps le chemin qui débouche et y renoncer car il pourrait bloquer la sortie d’un tracteur, et celui-là qui est écrasé de soleil, et cet autre où l’on va s’embourber dans la fondrière, et mettre son espoir dans le petit bois là-bas qui sent bon la mousse et l’humus, mais il est clôturé de barbelés antipathiques. La fatigue s’insinue, les deux heures sont maintenant passées, ils n’ont pas tort les donneurs de leçon les vignettes commencent à danser dans les oreilles. La conduite est lente et silencieuse hormis les autres usagers qui dépassent en rugissant. Et soudain le voici.

Le petit chemin creux dans la forêt. On pourra même y faire demi-tour pour repartir proprement ; oui, en voiture, lorsque je m’arrête, la première chose à laquelle je pense est le moment du repartir. La lumière crue du jour est filtrée par les feuillages, un chatoiement d’ombres et de taches claires vacille au vent léger, la terre encore mouillée d’un vieil orage dégaze ses souvenirs. Je me sens bien soudain, les paupières lourdes, décidément ils avaient vu juste avec leurs deux heures, comment avaient-ils deviné ?

Il faut avancer le siège et faire basculer le dossier ; je vois la cime des arbres à travers le toit ouvrant, accompagné d’un bruissement aérien. Il y a même un nom pour ce bruit joli qui ne me revient pas, tout à ma pesanteur nouvelle, il ressemble à un nom de maladie, alors je ne tiens pas à le retrouver. Je flotte, je n’entends plus le son de l’autoradio qui pourtant s’obstine, il n’est jamais fatigué. Le montant du dossier me presse un peu la tempe mais il rassure, il me berce presque. Un duvet perdu volète sous ma narine et me chatouille, dernière touche.

Les vignettes de la prévention routière ne disent pas combien de temps on doit s’arrêter toutes les deux heures, alors je me suis fait la plus simple des raisons possibles : je me réveille quand je me réveille, cinq minutes plus tard ou le lendemain matin, un goût de reviens-y dans la bouche.

***

 

2.            Les travaux d’Hercule en herbe

Sans vouloir me vanter, la propriété faisait bien son demi-hectare. Un bon camarade à moi, de ces genres de bons camarades dont on se sait inséparables pour la vie et qu’on perd de vue sitôt passé le bac, m’y tenait compagnie et réciproquement plusieurs fois par an pour un weekend entier, emmenés là-bas par notre professeure de mathématiques elle-même amie de nos mères respectives elles-mêmes professeures collègues du même établissement. Si personne ne comprend je peux recommencer mais ce n’est pas important pour la suite.

Il se trouve qu’à l’occasion d’un de ces viaducs dont le mois de mai a le secret, je m’y suis retrouvé sans mon camarade appelé à d’autres obligations dont j’ai oublié la teneur, coincé entre la prof et son compagnon. Avril avait été frais et pluvieux et mes hôtes avaient déserté la campagne depuis de longues semaines. Autant dire qu’il y avait du pain sur la planche ou, pour être plus exact, de la végétation à recoiffer : tailles, tontes, tri, tuteurs. L’herbe avait pris du champ, ses aises et de la hauteur, épargnant le petit potager du fond. Il avait fallu d’abord chevaucher la pétrolette qui, tant bien que mal, fit le tour des pommiers et des buis pour tout éclaircir dans un vacarme de deux-temps surchauffé.

Puis le silence revint. Je sentis alors sur moi des regards qui ne trompaient pas, malgré l’air de penser à autre chose que je savais si bien afficher. Qui allait ramasser la tonte ? Deux formules : primo ne rien voir ne rien comprendre et se précipiter sur un livre qui pouvait traîner par là, on n’empêche pas un jeune qui veut lire de lire surtout quand on est prof. Secundo devancer l’appel en prévenant que l’on ne pourra que faire le début du commencement. Comme il n’y avait pas de livre à portée de regard à cet instant précis, je me suis proposé comme volontaire pour ramasser les foins. Mais ne force pas, m’ont-ils dit soulagés, si tu es fatigué tu arrêtes.

J’ai pris le râteau d’un main et mon courage de l’autre et je suis parti tout au fond, du côté du potager, avec l’intention de progresser lentement vers la maison, sûr de ma tranquillité en étant loin. Que les mauvais esprits se taisent, je ne voulais pas tirer au flanc mais organiser les heures qui venaient à ma convenance, partir à droite ici ou à gauche là-bas, procéder par îlots ou par bandes, ramasser à l’avancement ou rabattre sur la desserte.

Le choix de la méthode avait son importance. Ce n’était pas un rectangle ni même un terrain plat, plutôt une succession d’excroissances, de monticules, de massifs et de buissons, d’arbres dispersés, et d’allées entrecoupées en diagonales arrondies et sinueuses, qu’il fallait contourner en soignant les bords. De ce puzzle montait encore l’inévitable odeur d’herbe coupée et d’humidité terreuse comme on ne la connaît qu’en Normandie.

Alors je me suis jeté dans cet océan vert avec le râteau comme seule nageoire, espérant avoir la paix à bonne distance du rivage. Et c’est bien la paix que j’ai trouvée dans ce travail. Loin de tout ou presque, dans le raclement obstiné et rythmé qui se propageait dans les épaules, peu à peu mon corps s’est occupé de la mission pendant que mon cerveau s’est mis à voyager de par le monde à travers la carte qui se dessinait au sol sous le râteau, continents, montagnes, déserts et forêts impénétrables.

Parfois le tintement d’un caillou me faisait faire surface, observer les alentours, découvrir les étranges dessins des zones traitées au milieu des monceaux en attente, car il en faisait des fantaisies, mon corps, avec la disposition chahutée de la propriété, pendant que je voyageais en sous-marin.

Deux jours, il m’a fallu, pour aligner de jolis tas d’herbe réguliers le long des allées. Deux journées complètes du matin au soir, dans le pépiement des oiseaux et le parfum des fleurs de printemps, avec de temps à autre la voix des amphitryons qui vérifiaient que j’étais encore en vie. Le dimanche soir tout le monde est parti dans les embouteillages des retours, et les tas d’herbe vont s’ennuyer dans la plaine.