L'espion de mémé
L’espion de Mémé
Ce soir là, mémé était sortie faire ses courses plus
tard que d’habitude. Elle avait pourtant ses horaires et chacun réglait sa
pendule à son passage ; mais voilà, pleine lune, canicule, ou une envie
perverse de compliquer la vie de son quartier, elle était partie la nuit tombée,
en complet décalage. La fraîcheur se faisait attendre et tous les murs de la
ville exhalaient la chaleur emmagasinée sous le soleil de fin juillet. Mémé ne
craignait rien et ce n’est pas un coup de chaud qui allait l’inquiéter.
Pourtant la silhouette qui s’avançait vers elle dans
le passage mal éclairé l’intrigua. Il portait un grand imperméable beige un peu
fatigué et un chapeau feutre qui aurait déjà été démodé de son temps de
jeunette. Quel accoutrement par trente-sept deux le soir ! On aurait dit
un espion d’un mauvais roman des années cinquante tout droit arrivé d’Union
Soviétique et reconnaissable de loin. Columbo lui-même n’aurait pas osé. Pas la
peine de te cacher les yeux sous ton galure, petit amateur.
Elle se préparait à lui faire une réflexion moqueuse
de ce genre mais l’homme la devança. Il lui saisit le bras sans ménagement, le
bras qui lui faisait mal à cause de son arthrose, et lui murmura à voix si
basse qu’elle ne comprit pas tout de suite et il dut répéter.
« Les plans, tu as les plans ? ».
Elle le regarda avec cet air interloqué que je lui
connais bien chaque fois que je lui invente mes salades, et demanda d’un air
outragé : « Quels plans ? ». C’est à ces détails qu’on
devine que mémé a de la répartie.
« Pas de simagrées, veux-tu, dit-il plus fort en
serrant de même. Je n’ai pas de temps à perdre.
-Mais enfin monsieur, vous me faites mal, je ne sais
pas de quoi vous parlez et j’ai mes poireaux à acheter avant la fermeture, ce
soir c’est soupe aux poireaux ».
L’homme se fit menaçant et la serra plus fort encore,
il commençait à tourner la main pour une clé douloureuse. Pauvre mémé sans
défense, j’aurais bien voulu être là pour voler à son secours. Mais je n’étais
pas là et il fallait qu’elle se débrouille toute seule face à l’homme costaud
dans la rue déserte et obscure. Elle frappa l’espion de sa main restée libre,
un coup bien léger, mais si inattendu qu’il en relâcha son étreinte.
Quand je
disais amateur.
Mémé lui asséna alors son coup de Jarnac qu’elle
connaissait de ses cours de Tai Qi, longue tradition familiale transmise de
mère en fille autant dire que je n’en connais rien, qui le mit à terre.
« Tu me laisses tranquille maintenant, petit garnement », lui
dit-elle de sa voix flûtée et douce, et elle s’éloigna jusqu’à l’avenue où
allaient et venaient passants et automobilistes. Quand elle se retourna,
l’homme avait disparu.
Alors elle repartit acheter ses poireaux en
maugréant : « si encore il m’avait dit le bon mot de passe, je les
lui aurais donnés, ses plans ».
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