mardi 16 décembre 2025

INTEMPERIES

 

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Où il est question de l’hiver, des sensations de l’hiver, du souvenir des sensations de l’hiver, de l’oubli du souvenir des sensations de l’hiver, sans parler du climat.

 

On m’a dit, il y a bien longtemps, que la neige était un phénomène météorologique qui se produisait de préférence en hiver. Qu’il remplaçait avantageusement le crachin interminable ou la drache soudaine des jours sans parapluie. On m’en a dites, des choses au sujet de la neige, on m’a même interdit d’en faire des batailles de boules, des bonhommes tout blancs avec ou sans carotte, des glissades tourbillonnantes, peut-être dans le secret espoir de me voir désobéir et batailler, bonhommer, glisser.

Rien n’y fit : je n’aime pas la neige, je ne l’ai jamais aimée. Elle nous tombe dessus et nous réduit au silence, puis insidieusement nous glace les os ; elle nous barre la vue, la route la direction, l’orientation. Toutes les vessies deviennent lanternes et les lacs gelés guettent nos pas pour nous engloutir.

Je pourrais en raconter, des histoires où la neige s’est mise en travers de ma route. Je préfère encore les brouillards épais du petit matin à avancer à petits pas en guettant l’ombre d’un obstacle pouvant surgir à tout moment, mais qu’on peut repérer à l’oreille avec quelques précieuses secondes d’avance. Sans compte qu’on peut s’arrêter pile, alors qu’avec la neige il n’en est pas question.

Hypocrisie suprême, la neige ne tombe jamais quand on l’attend. Elle tombe mi-novembre sans crier gare, elle tombe début mai quand fleurissent les bulbes et qu’on a rangé les boots pour l’année prochaine ; mais tout l’hiver les stations de ski l’ont attendue en vain et se préparent à déposer le bilan. Ce n’est pas grave, je hais le ski.

Alors il n’y aura aucune circonstance atténuante dans ce procès, bien au contraire, une aggravation caractérisée. Par un beau soleil enchanteur, j’entrepris de franchir un bout des Montagnes Rocheuses pour accéder au parc de Yellowstone. Le mois de juin brillait de tous ses feux. A peine franchi le Bear Tooth Pass, trois mille trois cents et quelques, le Col de la Dent de l’Ours en version française, un nuage descendu du Canada a déversé sa marée de flocons. Le piège s’est refermé, il m’a fallu plusieurs heures pour rejoindre le bungalow d’été que j’avais réservé, et je ne sais toujours pas par quelle succession de miracles j’ai pu finalement le trouver.

Le lendemain, après une nuit à moins cinq degrés Celsius, la porte était bloquée par la glace. Il a encore fallu un miracle. Je pourrais bien ensuite verser dans la description enthousiaste de la magie des paysages immaculés parcourus en longues trainées sombres par des troupeaux de bisons, d’élans, et autres bestioles finalement tout aussi larguées que moi dans cet hiver inattendu, car la magie des paysages immaculés avec ses troupeaux désemparés était bien du voyage, je pourrais aussi évoquer la blancheur foudroyante de la vapeur du geyser Old Faithfull sur fond de forêt enneigée et de chute dense de flocons, façon blanc sur blanc sur blanc à damner un amateur de peinture conceptuelle, du jamais vu de mémoire de photographe, avec rayon de soleil soudain pile à l’éruption, j’ai les photos en archives si l’on ne me croit pas, je pourrais ne serait-ce que pour plaider les circonstances atténuantes, je pourrais je pourrais mais je m’en garderai bien, je ne suis pas l’avocat de la défense.

Que personne ne me parle de neige ni de flocon.

Autre chose ?

Étendue neigeuse

Le silence de l’hiver

La fleur a percé

 

L’étang est gelé

Là-bas au fond des bois noirs

Un canard s’envole

 

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mardi 11 novembre 2025

LE PRÉSENT DU PASSÉ

 

Le plus compliqué dans cette affaire est de ressentir une ville à travers ce que ressent le personnage qui déambule, tout à son projet. Une ville que sans doute je devrais connaître sinon comment profiter de la déambulation ? Une ville où j’aurais posé un pied et jeté un œil, au moins, sans pour autant me transformer en plagiaire de Guide avec pignon sur rue. Je ne vais pas recopier des paragraphes entiers du Routard sur Rome, pour faire le malin et étaler mon inculture, par exemple. Tous les chemins y mènent d’ailleurs et j’ai bien dû y aller un jour.

 

Rome n’est pas une bonne idée. J’oublie Rome. Il me faut autre chose. Il me faut des truchements, des intermédiaires, des étages successifs. Je vais malaxer les souvenirs de mon ami Pierrot, ou plutôt le souvenir de ses souvenirs de ce voyage qu’il fit naguère, vers l’Est, pour rejoindre une fête organisée par sa famille de là-bas en mémoire du bon vieux temps. Tu ne connais pas mon ami Pierrot, tu ne peux comprendre ce que porte l’expression « le bon vieux temps » quand il la prononce, alors je te mets les points sur les zi : la fête avait lieu dans un quartier de Varsovie bien resté dans son jus d’époque, tout petit quartier résiduel, avec pavés et rails de tramway rouillés, le seul de ce côté de la Vistule à n’avoir pas été reconstruit. Et la fête n’était pas une fête.

 

Je l’aurais bien appelée regroupement mémoriel dans une cour du ghetto, mais Pierrot ne me l’aurait pas permis.

 

On ne lui avait pas donné d’adresse. On ne se souvenait que de l’ancien nom de la rue et de l’ancien numéro, alors que tout avait changé. Drôle de mot, changé, comme si Pierrot pouvait s’en satisfaire. Il avait réservé une chambre dans la partie moderne de la ville, entièrement reconstruite après les ravages de la guerre, dans un premier élan selon l’architecture grise et uniforme du réalisme socialiste, puis le moment venu selon l’architecture conquérante de verre et d’acier qui, peu à peu, grignotait le stalinisme en voie d’extinction.

 

Pierrot était arrivé avec quelques jours d’avance afin d’avoir le temps de s’adapter, repérer les lieux, humer l’air du temps. Il avait beaucoup marché, tout le monde sait que pour apprivoiser une ville il faut d’abord y marcher beaucoup, nécessité insuffisante. Il arpenta le damier orthogonal des avenues nouvelles, larges et minérales, il se perdit avec délectation dans les bâtiments des années cinquante où s’activait un peuple bruyant et modeste dont l’énergie donnait aux immeubles staliniens un charme inattendu. Ses retours au Novotel, ou était-ce Sofitel, Marriott, Hyatt, tous semblables peu importe leur raison sociale, le précipitaient dans un néant multinational, sans âme et sans repère, où il ne rencontrait plus personne, pas même lui.

 

Élargissant l’exploration, il rejoignit le centre historique. Il en ferait un point de départ pour rejoindre le quartier qui l’attendait. Historique n’était pas le bon mot là non plus. Mais comment le nommer, alors ce centre, si vivant lui-aussi, si animé, si habité ? Il est ainsi des mots qui perdent leur sens car aucune pierre d’aucune de ces maisons n’était là il y a cent ans. C’est pourtant un joli centre bien vivant qu’il a traversé, parcouru, humé, aimé. Mais entièrement reconstruit parait-il à l’identique de ce qui existait autrefois, avant les tapis de bombes, avant les combats, avant la férocité.

 

Mais il n’y avait ni carton-pâte ni peintures en trompe-l’œil. Ce n’est pas un décor de théâtre, c’est bel et bien une ville et peut-être qu’un voyageur du passé égaré sur place aurait reconnu les lieux, peut-être. Est-ce que je sais, moi, est-ce que Pierrot le savait, lui, comment était ce centre historique avant moi, avant lui ? Autant jouer le jeu, et le nommer centre historique, avec la statue de Chopin et la belle église à l’angle. Autant jouer le jeu de la mémoire et permettre au voyageur égaré de s’y retrouver s’il pouvait exister encore un voyageur égaré. C’est le moindre des devoirs, le moindre du respect.

 

Pierrot a longtemps erré, pris par le charme désuet qu’on trouve à ces villes d’Europe vestiges de vieux empires, restes de baroque, soupçons d’art déco. La sensation était rehaussée par un marché animé, fruits et légumes, plats chauds sur place, ventes ambulantes, camelots clandestins. D’un restaurant voisin surgissait un fumet de carpe farcie, très ancienne recette juive encore pratiquée ; il dut réfléchir un bon moment pour ne pas s’égarer dans le temps à son tour. Il se répéta la leçon d’histoire qu’il avait lue la veille, le centre-ville avait été rasé à la fin de la guerre, complètement bombardé suivant une bonne vieille tradition de l’armée rouge bien aidée en cela par ses vis-à-vis allemands, puis avait été reconstitué avec un soin minutieux sinon maniaque afin de faire de ce passé table rase. Était-ce vraiment à l’identique, la question n’a pas lieu d’être et Pierrot n’en avait aucune idée, mais l’illusion était telle qu’elle devenait réalité sous le soleil de mai.

 

Assez flâné, il fallait rejoindre les autres. Son plan à la main, il tenta de convaincre quelques passants de l’aider à identifier sa destination. Le seul mot de ghetto semblait faire peur et chacun déclarait son ignorance d’un tel endroit avec l’air de celui qui sait exactement de quoi il ne veut pas parler. Pierrot se déguisa alors en touriste, lunettes noires et appareil photo ostensible, et pénétra dans l’Office du même nom qui se trouvait dans les parages. La jeune femme très aimable pour qui le mot ghetto n’évoquait que l’intérêt incompréhensible des visiteurs de l’ouest pour un quartier vieillot et désert, bien au-delà du parc qu’il fallait traverser, lui donna les numéros des tramways successifs qu’il devrait prendre et même le nom de l’arrêt le plus proche, ensuite il n’y a que l’avenue à traverser et vous y êtes.

 

Elle constella son plan de croix pour qu’il se souvienne car elle n’était pas sûre qu’il comprît tout, entre son anglais approximatif et les noms propres à vingt-cinq lettres.

 

Elle avait bien travaillé ; il arriva sur place. Le trajet en tram n’avait rien de remarquable et il n’en retint aucune image, aucune trace, aucun souvenir, à croire qu’il avait traversé une faille d’espace-temps. Seule subsistait la vision de la ville qui s’offrit à lui une fois le tram reparti, là juste en face, de l’autre côté de l’avenue. La ville oubliée, la ville sans nom, la ville noire. Faille spatio-temporelle, vertige quantique, la réalité devenait fiction, science-fiction, chape de plomb, silence de mort. Ce petit bout de passé avait échappé aux bombes et donc à la reconstruction pimpante, l’oubli avait échappé à la table rase et tout était là, sous ses yeux, immeubles témoins : de hautes constructions de briques noircies de fumées et de vieillesse, des cours intérieures délabrées et parfois étayées, des rues pavées où s’alignent les rails rouillés déjà évoqués, et, il faut le répéter, silence de mort.

 

Pierrot fut frappé par ce silence. Lieu commun que l’expression, de mort. Mais ici inévitable et pertinent. Il pénétra lentement dans les rues désertes, craignant quelque sacrilège, un pied mal placé, une respiration trop bruyante ; le quartier avait été laissé tel quel, ce quartier-là, Pierrot ignorait pourquoi lui plutôt qu’un autre, pourquoi lui seul, mais à lui seul il portait tout le poids de ce dont il fallait se souvenir, de ce dont il aurait fallu se souvenir. Ce ne sont pas les grandes photographies d’habitants d’autrefois encore accrochées aux murs, aux regards désormais impassibles, qui allaient le contredire.

 

Maintenant qu’il avait repéré les lieux et même retrouvé l’adresse, les anciens noms de rues étaient parfois encore gravés dans les pierres d’angle, tous allaient pouvoir se réunir demain et Pierrot avec eux, et tous ensemble ils se souviendraient des grands-parents disparus sans laisser de trace.

 

 

vendredi 7 novembre 2025

LES NUITS INSOLITES


Tout le monde peut te raconter sa nuit insolite, tout le monde a eu ou aura une nuit insolite à raconter. Une fois que tout le monde l’aura vécue ou inventée, bien sûr. Je n’ai aucune imagination et je n’ai jamais connu de nuit insolite. Alors je ne peux rien raconter et on se demande ce que je fais ici à écrire. Je me le demande aussi d’ailleurs et je farfouille dans mes pensées et dans mes papiers à la recherche d’un temps perdu qui viendrait me sauver de cet embarras. Voilà, j’ai trouvé.

Dans ma poubelle jaune gît un papier froissé jeté là sans réfléchir par un de mes colocs, la page centrale, celle que personne ne lit étant justement centrale, de la Gazette du Bocage le célèbre journal qu’on ne présente plus. Et, surprise, le titre de la manchette est : une nuit insolite. Alors sans avoir l’air et sans vergogne, je vais le recopier pour faire croire.

Le maire du village de Carrefour-sur-Gambette avait réussi à convaincre tous ses administrés de respecter l’arrêté communal publié six mois plus tôt : la nuit du 12 au 13, tout le monde serait tenu de dormir en dehors de sa ou ses propriétés, ou de sa location car il y avait aussi des locataires dans le village, à la belle étoile s’il faisait beau mais tentes et abris étaient autorisés en cas de mauvais temps ou de vent frisquet. Bien entendu, camping-cars et caravanes étaient strictement interdites comme d’ailleurs tout le reste de l’année, le village ayant depuis longtemps banni ces fauteurs de désordre, où n’étaient acceptés que les gens du voyage, bien établis tout là-bas derrière le petit bois.

Les palabres avaient été laborieuses et les réticences multiples mais il avait su y faire et, le jour venu ou plutôt la veille de la nuit, tout le monde était prêt pour l’aventure.

Officiellement, chacun avait gardé pour lui le lieu choisi, le nid douillet, champ de luzerne ou coin de sous-bois, discrètement aménagé au cours des semaines précédentes. Officieusement, de petits groupes s’étaient secrètement constitués, histoire de rire un bon coup et de boire le même, jusqu’à l’aube. La rumeur courait que des couples illégitimes s’étaient formés en prévision de l’évènement mais ce n’est pas la place dans cette gazette de propager des rumeurs infondées.

Depuis dix jours que régnait la canicule, cette nuit au grand air allait rafraîchir les idées de tous ; ce fut d’ailleurs l’argument final qui convainquit les derniers résistants. Le maire n’avait pas choisi la date au hasard, c’était une nuit de nouvelle lune et après un court crépuscule comme on les connaît par temps chaud et sous les tropiques, l’obscurité fit tomber sa chape.

Un observateur, journaliste par exemple qui aurait déambulé dans la rue principale ou dans les rues latérales car le travail du journaliste est de tout observer, un observateur donc aurait aperçu de furtives silhouettes errer en tous sens sans y voir goutte à la recherche du lieu magique aménagé avec soin. Par instant on devinait l’éclat d’une lampe de poche ou d’un téléphone, vite occulté, l’arrêté interdisait la lumière artificielle et l’éclairage public avait été coupé, forcément. Le ballet fantomatique a duré longtemps car l’obscure clarté des étoiles tant vantée était beaucoup plus obscure que clarté.

Pour dire les choses comme l’observateur les a observées puisque c’est lui-même qui les relate ici, plus personne ne savait où il était ni avec qui, tout juste s’il se souvenait de qui il était. Certains n’ont pas réussi à sortir du village, d’autres ont dormi dans le potager du voisin, il en est qui se sont perdus on les a retrouvés deux jours plus tard. En vérité, ils avaient dû le faire exprès pour s’accorder à la rumeur. Quant aux premières lueurs de l’aube, on se demande encore ce qu’elles sont devenues.

Il n’y a rien d’autre à raconter, sinon pour satisfaire la curiosité du lecteur insolent : qu’a fait le maire cette nuit-là ? L’observateur zélé avait devancé la question et s’était intéressé de près aux faits et gestes de l’édile. Vous le croirez si vous voulez, le maire a dormi profondément dans son lit du soir au matin sans être dérangé à aucun moment pour la première fois depuis son élection.



 

dimanche 28 septembre 2025

AVIS de TEMPÊTE

AVIS DE TEMPÊTE
Il faut toujours divaguer devant un tableau, en particulier devant ceux d’Edward Hopper :     

                              
 

     Second story sunlight, 1960.

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Il y a beaucoup d’avantages à se reposer à Cape Cod en mars.

Il n’y a personne, et parfois on a des après-midi magnifiques sur le golfe, le soleil disparaît derrière les collines dans un grand éclair blanc dont l’eau calme conserve la lumière jusqu’à la nuit.

Margaret eut un peu de mal à convaincre sa fille de l’accompagner pour ces quelques jours de villégiature, mais Charlotte accepta finalement car sa mère payait tout, en cette saison les prix sont bas.

Il y a beaucoup d’inconvénients à se reposer à Cape Cod en mars.

Il n’y a personne, et toujours il fait froid, sauf parfois un étrange après-midi ensoleillé de ce côté-ci du cap, avant que le soleil ne s’efface derrière les collines là-bas, sur le continent, annonciateur de tempête. De courts moments dont Charlotte voulait profiter pour bronzer avant le vent du soir.

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    « Charlotte, écarte-toi, tu me fais de l’ombre ! 

    - Mais non, tu es en plein soleil, je ne te gêne pas du tout, c’est juste un prétexte pour que je rentre.

    - Tu n’as rien à faire sur cette rambarde dans cette tenue ! Pour qui va-t-on nous prendre ?

    - Il n’y a personne, voilà une semaine qu’on ne voit personne, qui pourrait bien nous prendre pour je ne sais quoi ? Et d’abord je veux bronzer, c’est le premier jour tiède après toutes ces pluies.

    - De te savoir perchée là m’empêche de me concentrer.

    - Fallait pas m’amener ici. Si c’est pour lire ton journal, on était aussi bien à Boston.

    - T’entendre tourner en rond dans l’appartement de Boston à ruminer ta séparation est encore plus gênant pour lire. Ici au moins tu as toute la plage pour tourner en rond.

    - Je ne tourne pas en rond, maman, je bronze sur toutes les faces, et je tente de récupérer les derniers rayons. J’en profite pour regarder le voilier là-bas qui rentre au port.

    - Ce n’est pas un voilier ma fille, c’est un bateau de pêche, il n’a même pas de voile.

    - Il y a peut-être le beau marin qu’on a croisé ce matin au marché.

    - Tu ne reconnais pas les bateaux mais tu sais voir un beau marin si loin ?

    - Laisse-moi le croire, maman, laisse-moi croire à ma vie sans t’en mêler, laisse-moi regarder le golfe, l’autre rive, les collines, le soleil, et les beaux gosses. Je tournerai moins en rond et tu pourras lire tranquille.

    - Tu parles comme si tu te préparais à te jeter dans une nouvelle histoire même pas guérie de l’autre.

    - Pour guérir comme tu dis, j’ai justement besoin d’une nouvelle histoire et on ne l’appellera pas histoire, on l’appellera remède. Le marin du chalutier sera mon homme-médecine.

    - On ne le voit plus, ton bateau. Ton rêve a déjà coulé avant d’être né et si tu ne bouges pas de ton perchoir tu vas attraper froid.

    - Mais si, je le vois, je le vois, je vois son mât qui dépasse de la jetée. La tempête qu’on annonce ne lui fera aucun mal et demain matin, emmitouflée dans mon ciré mais toute bronzée en dessous, je le retrouverai, mon matelot et son goût d’eau salée. »