LA GUERRE DU FEU
Dolmen était un enfant surdoué. En ces temps lointains le mot surdoué n’existait pas et le comportement de ces enfants-là ne faisait l’objet d’aucune thèse ni théorie. On sait bien pourtant à quel point ces enfants sont insupportables, et Dolmen était insupportable. Quand ses frères marchaient bien alignés sur le sentier de la forêt, à la recherche d’une clairière pour établir le campement en un lieu sûr le soir venu, il galopait en tous sens en poussant des cris aigus et en fouinant tous les recoins du trajet.
Ces agitations sont pénibles, surtout pour l’entourage qui s’en désole. Cette agitation était pénible aussi pour la tribu qui acceptait de moins en moins facilement cette indiscipline et ce désordre, néfastes à la bonne tenue des migrations et à la nécessaire discrétion du mouvement. Personne ne songeait que la souffrance pouvait être bien plus grande encore chez l’enfant, et y songe-t-on vraiment aujourd’hui ? Néanmoins, les chefs de la tribu toléraient tant bien que mal cette situation et le laissaient gambader à sa guise car ils avaient bien remarqué que chaque soir il apportait une trouvaille, un outil, une proie, une idée, dont chacun faisait aussitôt son profit ou qui venait enrichir le patrimoine de l’assemblée.
Et plusieurs fois, les combats contre les autres tribus néandertaliennes voisines avaient été remportés grâce à sa créativité. Il avait ainsi échappé au sacrifice humain rituel que tout sorcier qui se respecte se doit de réserver chaque année à un enfant différent. Il paraît que cela maintient les bons rapports entre les dieux et l’homme de Néandertal. C’est ce que disait le sorcier qui rongeait son frein devant cette concurrence imprévue.
Ce soir-là, la tribu s’était arrêtée au pied d’une falaise en surplomb qui longeait la rivière aux eaux noires. L’orage menaçait et l’abri ainsi déniché allait être précieux. Tout le monde s’est groupé dans le fond pour éviter le rideau de pluie qui s’est abattu sur la colline et tous les environs. On commençait à grelotter mais en se serrant on laisserait passer la colère de la nuit ; on en avait vu d’autres depuis des lustres, ce n’est pas un orage d’été qui va faire peur.
A la lueur d’un éclair tous virent surgir des fourrés devant la rivière l’enfant turbulent, le petit Dolmen tout guilleret et tout trempé, on le serait à moins mais il n’en semblait pas contrarié, tenant entre ses mains presque jointes une sorte de boule de branchages d’où sortait une fumée. « C’est le feu, s’écria-t-il en inventant le mot sur le coup de la joie de la découverte, je l’ai pris dans un arbre frappé par la foudre et j’ai réussi à le confiner dans ma boule, il a traversé la rivière avec moi et il est toujours là ! ».
« Mais que vas-tu en faire, maintenant ? lui demanda le chef.
─ Mais nous allons tous en faire ce nous voudrons. »
Et l’enfant se lança avec l’enthousiasme de sa jeunesse dans la description de tout ce que le feu allait leur apporter : la protection contre les fauves, contre le froid, le steak saignant et le bœuf bourguignon, le durcissement des épieux, l’anéantissement des ennemis, et la lumière dans la nuit. Il dit bien d’autres choses mais je ne m’en souviens pas tant il y en eut, ce n’est pas grave, tout le monde connaît aujourd’hui les avantages du feu en général et de l’énergie en particulier.
Alors le sorcier se leva et de la voix caverneuse qu’il prenait lorsque les dieux l’inspiraient pour hypnotiser ses petits camarades de préhistoire, il clama : « détruisez le feu ! ».
Il ajouta :
« Il n’y a rien de pire que le feu, détruisez-le immédiatement. Il anéantit les forêts et le gibier qui s’y cache, il brûle la peau, et ne croyez pas cette boule rusée où il se love, on ne sait pas le confiner, pas longtemps quelques instant tout au plus, il saura s’échapper et viendra tous nous dévorer, il paraît tout mignon tout gentil, là, laissez-le seulement s’étendre un peu dans un bûcher et le voici qui va prendre tout l’espace et nous enfumer, ne laissant derrière lui que cendres stériles et sol desséché, pollutions et déchets, souvenez-vous des savanes incendiées du temps passé ! ».
La litanie dura longtemps, trois jours et trois nuits, le sorcier était plus bavard et plus aguerri à la parole que l’enfant. Bien entendu la tribu terrifiée finit par se jeter sur la boule pour la piétiner, éteindre le diable en embuscade. Et on tua Dolmen sans autre forme de procès.
Le sorcier avait enfin retrouvé sa place.
Cela n’a pas fait long feu : mille ans plus tard ou peut-être cent-mille ans ma montre était arrêtée, Néandertal avait disparu de la surface de la Terre, remplacé par le fragile Sapiens qui, lui, avait maîtrisé ce petit démon-là. Faut-il une morale à ce conte cousu de fil blanc ? N’est-ce point plutôt la morale envisagée qui a inventé le conte pour faire croire à sa pertinence ? Il y a toujours piège en la demeure et les plus belles histoires cachent manipulations et propagandes. D’ailleurs, sait-on vraiment pourquoi Néandertal a disparu, sait-on vraiment s’il a disparu. Il est peut-être parmi nous, bien caché derrière sa barbe en bataille, boîte d’allumettes en poche et regard sournois -Néandertal est connu pour son regard sournois- , prêt à tous les grands remplacements de chromosomes.
Néandertal ni Sapiens ne doivent craindre les dons de Prométhée. La peur n’est pas de mise, ils savent désormais que l’Univers n’est qu’énergie et qu’il ne va pas se calmer de sitôt. Alors il faut transmettre la consigne à ces compères et néanmoins ancêtres, ainsi qu’à leurs descendants mêlés : rester vigilants et surveiller ce bon vieux Titan comme le lait sur le feu.