Ce n’est pas tous les jours qu’en entrant dans une
librairie de quartier on fasse une découverte étonnante. A commencer par la
librairie elle-même à l’existence si précaire qu’on ne pensait plus en trouver.
Puis il faut y entrer sans craindre d’y respirer la poussière de papier, si
enivrante qu’on peut en faire une syncope ; enfin, il faut oser se perdre dans
les échafaudages de rayons emplis de livres, mais oui, des livres.
Peut-être mettra-t-on la main sur la perle rare, celle
qu’on ne cherche pas. On ne cherche rien, dans une librairie, on musarde, on
picore, on hume, et on ressort les mains vides ou avec un bouquin imprévu, qui
saisira ou qui endormira, ou qu’on oubliera sur la banquette de l’autobus. Ce
jour ensoleillé où j’étais entré pour fuir la chaleur de la rue en vain car il
faisait aussi chaud dedans que dehors, entre deux pavés de philosophie j’ai vu
un plus gros pavé encore, intitulé « Le Léviathan de la Cité des Anges »
(traduction fidèle de l’américain) que le traducteur, un certain P. Modiano,
avait traduit par « Les Misérables ».
Alors, comme tout bon acheteur instinctif, j’ai lu la
quatrième de couverture et le premier paragraphe que les savants nomment
incipit. J’ai distraitement parcouru la biographie sommaire de l’auteur, un
jeune Afro-Américain qui fera sans doute carrière, du nom de Vittorio Iougoat, détail
qui n’a aucun intérêt ici. Je n’ai pas encore lu le livre, j’en ai dix-huit à
terminer auparavant, dont l’intégrale de Kant et celle de Romain Gary. Je ne
vais donc pas le résumer ici mais seulement en recopier quatrième de couverture
et incipit. Recopiage et bavardage sont mes mamelles littéraires car j’ai
d’autres chats à fouetter.
Je vais mettre des guillemets pour éviter l’accusation
de plagiat, et pour bien montrer que je n’y suis pour rien, dans cette affaire.
« Les nuits sont toujours poisseuses à Los Angeles.
Surtout les quartiers Sud dans les dernières pentes avant les falaises battues
par les embruns. Fantina et Mario vont devoir se battre pour échapper à leur
communauté étouffante et aux dangers extérieurs plus terrifiants encore, en
tâtonnant dans le brouillard de leurs souvenirs. Il faudra oublier les villas
de rêve, les plages parisiaques sous le soleil éclatant, et plonger dans les
profondeurs de la misère de l’Amérique du Prince-Président. …
L’AUTEUR. Jeune et encore inconnu, il a dû s’exiler
sur une ile de l’Atlantique au large des côtes de son pays natal pour échapper
à la vindicte. Il ne restera pas inconnu longtemps. Une fois plongé dans le
bain, le lecteur n’en ressortira qu’après avoir traversé les tentacules du
Léviathan, hors d’haleine, prêt à tout reprendre depuis le début ».
Voilà pour la quatrième de couverture. Nuits blanches
et journées noires en perspective. C’est le moment d’ouvrir le livre et de lire
l’incipit.
« Mario connaissait parfaitement les dédales des
égouts de son quartier. Mario était le seul à les connaître. Il y avait bien
longtemps que les services de la ville avaient déserté la zone et les archives
avaient dû disparaître au fur et à mesure des déménagements et des
réorganisations. Chaque nouveau chef de service déménage et réorganise pour
plus d’efficacité, avec le succès que l’on sait. Désormais, personne ne savait
ce que Mario savait, ni même qu’il le savait.
Il aurait été incapable de dire quel profit il
pourrait tirer de ce savoir, si un profit quelconque était possible, il ne
s’était d’ailleurs jamais posé la question et l’idée ne l’en avait jamais
effleuré. Pourtant, il gardait au fond de lui ce précieux secret, ce secret
qu’il pressentait précieux au point de ne l’avoir jamais évoqué devant Fantina,
sa seule amie, son ange gardien.
Fantina ! La plus belle fille du quartier.
Inaccessible et souveraine, jamais bien loin quand on croisait Mario et
réciproquement, mais personne pour dire depuis quand et pourquoi ces deux-là
s’accompagnaient ainsi. Eux-mêmes n’auraient pu répondre à ces questions. Et
pourtant, elle ignorait le secret de Mario, elle ignorait qu’il pût exister un
secret pour elle en lui. » …
Bonne lecture !