TRANSPORT AMOUREUX
Transport amoureux
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La soirée tirait à sa fin. Presque tout le monde était parti, il ne restait que ce couple entre deux âges mais je ne sais lesquels, que je ne me souvenais plus avoir invité. Les flots de champagne bon marché, excellent au demeurant, avaient sans doute eu raison de ma mémoire. Ils avaient l’air si amoureux l’un de l’autre que, pour meubler le silence qui approchait, j’ai demandé depuis quand ils se connaissaient. Ils eurent le même geste signifiant très longtemps. Et lui, tout aussi pompette que moi, enchérit du verbe : « il importe que je vous raconte comment j’ai rencontré ma troisième épouse, ici présente ». La formule me fit soudain souvenir qu’il était notaire, et il commença son récit.
« Il y a bien longtemps, j’ai dû prendre le train Paris-Montpellier via Clermont-Ferrand. Simple clerc à l’époque, je n’avais pas droit aux voyages en wagons-lits et j’étais en place assise dans le train de jour. J’avais réussi à négocier la compagnie de ma deuxième épouse pour me faire la conversation, ses bavardages continuels quoique intéressants m’assurant de ne pas m’ennuyer sans que j’eusse le moindre effort à fournir, pour cet interminable trajet que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, ni les moins de quarante ans non plus d’ailleurs. Il faut vous dire qu’elle est conférencière professionnelle car à ma connaissance elle est toujours en fonction.
Tout le compartiment a pu être ainsi occupé à l’entendre sinon à l’écouter. Il y avait là un jeune couple un peu renfrogné, une vieille dame charmante encombrée de valises gigantesques, un monsieur distingué qui accompagnait deux adolescents bien sages, tout arrive, peut-être ses enfants mais c’est moi qui brode, fille et garçon, très jolie jeune fille et son frère aussi boutonneux qu’enlunetté.
Je ne vais pas détailler l’étendue des sujets abordés par ma conférencière de conjointe, mais nous avons fait plusieurs fois le tour de la planète et de ses maux, exploré les trous noirs, et traversé l’Amazonie en espadrilles. Je dois lui reconnaître son grand talent, tout le monde était captivé sauf le jeune couple qui semblait peu réceptif. Lui cherchait à parler à sa compagne et elle n’avait visiblement pas envie de l’écouter, ni d’écouter personne à commencer par ma propre femme. De temps à autre, elle me jetait un coup d’œil que je croyais comprendre. « Mais faites-la taire ! » me disaient ses yeux verts. Je ne pouvais satisfaire sa demande ni ne le voulais, et je n’osais pas trop la regarder : d’une part j’étais parfaitement incapable d’interrompre le flot du discours, nombreux étaient ceux qui avaient échoué par le passé, d’autre part ma femme était là justement pour ses talents oratoires. Quatre heures déjà de trajet, six encore à tirer, je n’allais pas la jeter du train.
Après Clermont, le paysage devient magnifique. Je pouvais superposer les croupes volcaniques aux marécages de l’Orénoque et rêvasser au choc des civilisations. Le regard vert de ma voisine en vis-à-vis, coin fenêtre également mais sens de la marche, devenait insistant. Ce n’étaient plus des coups d’œil furtifs mais une fixette que je pouvais de moins en moins feindre d’ignorer, d’autant moins que je commençais à y trouver du plaisir surtout en constatant que le mari se renfrognait de plus en plus.
Après la gare de Brioude nous nous faisions du pied et après les sources du Tarn nous étions amoureux pour la vie. A Montpellier, ma deuxième épouse oublia de descendre du train, elle n’était pas encore arrivée à Manaus, et le mari renfrogné fut trop occupé à aider la vieille dame et ses valises pour nous voir tous les deux partir en courant vers l’hôtel de la gare. Quant aux adolescents et à leur père, je n’ai jamais eu de leurs nouvelles. »
Le notaire se tut un instant et ajouta : « nous devons prendre congé, avons assez abusé de votre hospitalité ». Puis il reprit sa respiration, son manteau, sa troisième épouse, son chapeau, et partit d’un pas hésitant mais digne. Ils rejoignirent leur véhicule où elle prit le volant pour regagner sans encombre leur domicile, prouvant ainsi que le notariat est contagieux.