mercredi 14 juin 2017

KERTESZ


La photo de Kertész est connue. Sait-on son histoire ? Connaît-on le dessous des cartes ? Non certes. Alors je m’en vais révéler ici la vérité, la vraie vérité que je tiens d’un cousin du beau-frère de mon collègue de bureau de la deuxième compagnie pour laquelle j’ai travaillé il y a très longtemps. C’est dire à quel point cette vérité est vraie.
 
L’affaire avait défrayé la chronique. Les journaux télévisés en faisaient leurs choux gras et les chaînes d’infos continues passaient en boucle les vidéos des caméras de surveillance et des téléphones portables des touristes : tous les personnages peints et sculptés du Musée du Louvre s’étaient évadés l’autre jour entre 14h15 et 17h12 au vu et au su de l’affluence et personne n’avait pu les arrêter. La police était sur les dents, on avait décrété l’état d’urgence, et on en avait déjà récupérés quelques uns. On avait mis la main sur la Joconde qui ne souriait plus et sur la Victoire de Samothrace qui n’avait plus toute sa tête. La Vénus de Milo c’était pire, les bras m’en tombent.

Mais l’essentiel avait disparu. On peut le dire, tous ces évadés avaient bien ourdi leur complot et leurs points de chute avaient été choisis avec grand soin. Ainsi, Socrate et la Liberté de Delacroix avaient décidé d’abriter leurs ébats dans une petite chambre de bonne mansardée de la Rue de la Boétie, ce qui est un double pléonasme, dans cette rue Haussmannienne les chambres de bonnes sont toujours mansardées et petites. Mais pour être pléonastique leur cachette n’en était pas moins introuvable. La Boétie, il y avait longtemps que Socrate voulait habiter chez le périgourdin, et Madame Liberté, pourvu qu’elle soit avec son philosophe, serait allée en enfer.
 
  • « Tu crois que c’est prudent de se montrer aux carreaux, lui dit elle.
  • - Ils ne nous chercherons jamais ici. Tous les étages de toute la rue ont été transformés en bureaux, les chambres de bonnes sont devenus des dépotoirs à cartons d’archives oubliées ou compromettantes.
  • - Mais les hélicos qui tournent ?
  • - Justement, ils tournent. Ils dirigent le flot des inspecteurs à travers les rues pour être sûrs de tout balayer en se renforçant sur les parties intellos de la capitales, je vois bien leur manège d’ici, cinquième, sixième, onzième, douzième, un peu du côté de Drouot mais ce n’est pas notre quartier et beaucoup du côté de Rochechouart et Barbés bien plus au nord. »
Liberté s’inquiéta : « Là-bas je vois un vigile devant Saint-Philippe du Roule.
  • - Non, il pose des contraventions. Samedi est son meilleur jour, tu penses bien qu’il ne va pas lever le nez de ses souches.
  • - Dis-donc, Socrate, tu es bien au fait de la vie parisienne !
  • - C’est que j’en ai entendu, des bavardages autour de moi au Musée. Il n’y a pas que Saint-Philippe, Saint-Honoré et La Boétie ; les usages de Tokyo, de New-York ou de Londres n’ont pas de secret pour moi.
  • - Tu pourrais voyager à travers le monde sans te faire repérer alors ?
  • -Exactement. Il n’y a sur terre qu’un seul endroit que je ne sens pas.
  • - Lequel, mon chou ?
  • - Tu aurais dû deviner ; Athènes, forcément. Déjà je n’en suis pas parti dans de bonnes conditions et j’ai mis très longtemps à m’en remettre. Ajoute ce Platon qui m’a caricaturé à force de me faire dire ce que je n’aurais jamais osé penser, j’aurais l’air de quoi si j’y retournais ? Il était pourtant bien mignon, le petit Platon à son arrivée dans mon équipe. Mais il a mal tourné en vieillissant, surtout après mon procès. Il s’est mis en tête que face à une telle injustice, il y avait nécessairement quelque part de la Justice, du Vrai, du Beau, du Bien, et qu’il suffisait à un bon philosophe de les trouver pour les répandre dans le monde. Pauvre fou, et l’on croit encore aujourd’hui à ces sornettes. Le pire est qu’il n’y a jamais de touriste grec dans ce musée, à croire qu’ils n’ont pas un rond pour venir me voir.
  • - Moi non plus ils ne viennent pas me voir, et pourtant il est beau mon décolleté.
  • - Ce sont des grecs ma chère. Mais ne concluons pas trop vite, tu sais comme je m’en tiens philosophiquement à ce que j’observe et que je me garde de toute extrapolation, comme vous dites vous autres d’après Jésus-Christ.
  • - Tu sais, moi, quand je bondissais par-dessus les barricades avec mon drapeau sous la mitraille, je ne m’embarrassais pas avec des mots compliqués.
  • - Moi non plus. Il a fallu que les philosophes s’en mêlent et nous emmêlent avec leurs étymologies tordues puisées dans ma propre langue maternelle. Du coup, je n’ai aucune idée de ce qu’Athènes est devenue ni même si cette ville existe encore. »
Liberté interrompit Socrate dans sa nostalgie et s’écria : « Regarde, là en bas, je vois un photographe !
  • - Oui, il nous a pris. Mais son appareil est un ancien modèle, on dirait une de ces chambres noires à plaque de verre des années trente, un pro-ICA sans doute. Il va lui falloir du temps pour faire le tirage et plus encore pour le répandre dans le monde. J’ai cru reconnaître sa tête, ce doit être Kertész, un copain hongrois qui est passé plusieurs fois me voir au Musée il y a longtemps. Je le croyais mort.
  • - Il l’est peut-être, puisque nous sommes vivants.
  • - Objection retenue. Mais on ne va pas pouvoir rester ici.
  • - Je n’ai rien à me mettre.
  • - On va trouver une solution ma belle. Il n’y a personne dans les bureaux un samedi, on y aura bien oublié un imper ou une redingote selon l’époque où sera situé l’étage que nous visiterons. Et quand on se nomme Liberté, on n’a pas peur de son vêtement, n’est-ce-pas, jolie fugueuse ?
  • - Mais oui mon bon Socrate. Mais c’est toi qui va chercher. Et si tu ne trouves rien, tu pourras toujours te servir dans les conteneurs à vieux vêtements que je vois devant l’église, à l’angle Boétie-Roosevelt. Je vais t’expliquer comment les ouvrir, dans ce quartier les vieux vêtements sont chics.
  • - La Liberté a toujours de la ressource, à ce que je vois. Voilà trois mille ans qu’elle ne vieillit pas, et je compte au plus court. En attendant, nous allons nous reculer un brin et ne plus faire de bruit, moi je me drape dans ma dignité et je pars en chasse. Toi tu te reposes un peu, car il pourrait y avoir encore de la mitraille, comme tu dis. »
Ce qui fut dit fut fait. L’on ne retrouva plus jamais Socrate qui avait enfin saisi sa Liberté.

mardi 30 mai 2017

ROUTINE ROUTIERE


Toutes les semaines il y avait réunion à l’usine. A neuf heures précises, tout le monde entrait dans la grande salle illuminée de néons et s’asseyait selon un ordre immuable que pourtant personne n’avait institué. Il avait choisi son fauteuil dos aux fenêtres ce qui lui permettait une fois le jour bien levé de pouvoir observer ses vis-à-vis et leurs mimiques involontaires en restant lui-même à contre-jour, situation toujours utile en cas de discussion tendue.
 
Il avait besoin de cette petite ruse car la matinée pour lui commençait beaucoup plus tôt. Chacun de ces jeudis matins là, la réunion se passait tous les jeudis, il devait se lever à trois heures sans réveiller la maison, se préparer et partir par tous temps faire les quatre cents kilomètres qui le séparaient de l’usine. Un litre de thé dont il avait préparé les ingrédients la veille au soir, thé en vrac, Darjeeling, boule en inox et bouilloire bien entartrée, il savait que la douche fraîche suffisait pour être pile à l’ébullition frémissante. C’était infusé le temps de s’habiller, le valet était posé dans un coin du palier pour ne pas déranger, et juste assez tiédi pour être avalé le temps de vérifier les dossiers et récapituler les démonstrations et autres argumentaires, enfin, les grandes lignes.
 
A quatre heures moins cinq il descendait au parking et un observateur insomniaque aurait pu régler sa montre à l’heure exacte quand la porte basculante se refermait sur ses feux arrière.
 
Venait alors le temps de la grande parenthèse : quatre heures d’autoroute à l’exception des cent derniers kilomètres qui, au fil des ans, ont fini par devenir autoroute aussi, lui faisant gagner un petit quart d’heure de sommeil ; personne à côtoyer sinon parfois un camion, mais ils étaient rares sur ce trajet à cette heure là, il n’a jamais su pourquoi.
 
Alors la radio lui tenait compagnie. Il n’aimait pas écouter de la musique, il préférait les radios bavardes où chacun avait son mot à dire, son histoire à raconter, ses théories fumeuses, ses débats agités mais entre quatre et huit heures du matin personne ne songeait au pugilat médiatique en ce temps là. Il aimait surtout les dramatiques, art radiophonique oublié, dont les images dansaient dans sa tête et dont les voix jouaient aux devinettes avec les acteurs cachés derrière leur micro.
 
Il savait qu’il changeait d’émission dans cette grande courbe en descente, et qu’il aurait le temps d’écouter le journal juste avant de s’arrêter sur l’aire où il prendrait son œuf sur le plat avec bacon, son jus d’orange et un grand café. Ainsi qu’évacuer la percolation du litre de thé.
 
A huit heures, il entrait au poste de garde et présentait son laisser-passer. Le vigile le reconnaissait, mais il le connaissait et il faisait mine de vérifier la validité de la carte plastifiée. Un manquement aurait été remarqué. Il disposait ainsi d’une heure pour faire le tour des ateliers, interroger les opérateurs et les techniciens, lire les graphiques et les enregistrements, et surtout dissiper cette sorte de torpeur concentrée que l’on éprouve après un long trajet.
 
On lui avait souvent posé la question : pourquoi ne prends-tu pas l’avion, ou le train ? Pourquoi n’y vas-tu pas la veille ? Parce qu’il faut bien le dire, le soir voyait l’opération inverse se produire : l’après-midi à rédiger, à réorganiser, à recalculer, selon les résultats de la réunion du matin, et il fallait sortir de l’usine à vingt heures pour rentrer à la maison à minuit. Belle journée de travail en vérité.
 

Il n’a jamais écouté les sirènes trompeuses de la facilité. Il avait peut-être de bonnes raisons familiales de procéder ainsi, mais jamais de la vie il n’aurait renoncé à ces deux parenthèses enchantées du jeudi, à contempler les campagnes changeantes au gré des saisons et de la météo, et pourtant c’était parfois difficile dans le brouillard ou les nuits de tempête. Il détestait les aéroports, surtout ceux des petits matins, et il dormait dans les trains. Les rares fois qu’il dut tenter l’expérience, il est arrivé en retard ou il a annulé sa présence, pour raisons indépendantes de sa volonté.
 
Alors, pendant quinze ans, il a appris par cœur la géographie de ce paysage, il a vu disparaître des forêts et pousser des maisons, il a vu l’autoroute gagner du terrain sur les marais et sur les champs, et il en a écouté, des gens qui dans le poste lui parlaient à l’oreille du monde et de ses tourments.

mardi 23 mai 2017

POUR UN PESO


Gabriel Garcia Marquez est un grand écrivain. Je ne vais pas lui disputer la place et je le laisse volontiers sur son piédestal mérité mais beaucoup plus inconfortable que ma retraite en sous-sol. Je vais ainsi me permettre de lui voler ses idées ou plutôt ses situations, comme je n’ai aucune imagination il m’apportera sans doute de la matière première déjà passablement raffinée dont je vais faire mauvais usage. Il y a toujours un bon élève et un chenapan. Quand on partage un gâteau il y en a moins pour chacun, quand on partage des idées tout le monde y gagne.

Alors voici.
Quelque part en Amérique latine, un petit village perdu, la place centrale, je ne sais plus comment on nomme partout là-bas les places centrales des villes et des villages il y a un mot pour le dire, c’est le début de l’après-midi et il fait très chaud. Deux clients à la terrasse du café de la place. Café, bar, bodega, je ne sais ce qu’il faut écrire.

Le bruit court depuis ce matin qu’un évènement grave va se produire aujourd’hui.
 
  • « Il fait chaud, il fait vraiment chaud, dit Luis.
     
  • - Il fait toujours chaud à cette heure-ci, bougonne son voisin Pedro. Tu ne vas pas te plaindre d’une chaleur que nous supportons depuis toujours comme nos pères et bien avant.
     
  • -Moi je te dis que je n’ai jamais eu si chaud, répond Luis, tu vois, rien que d’en parler, je ne me sens pas bien. Je crois que je vais rentrer à la maison.
     
  • -Tu me laisserais seul sur la place comme un pestiféré, ce serait bien la première fois depuis trente ans qu’on s’y pose tous les midis. On n’a encore échangé aucune nouvelle du jour, à quoi bon faire la sieste si on ne peut plus profiter des ragots !
     
  • -J’en sais assez avec cette catastrophe annoncée.
     
  • -Quelle catastrophe, s’étonne Pedro ?
     
  • -Je te l’ai dit tout à l’heure mais tu n’écoutes jamais. Le petit-fils de la vieille Rosa, là-haut, il a parié devant tout le monde qu’il y aurait une catastrophe aujourd’hui, même que sa grand-mère l’a dit. Un peso.
     
  • -Le pari du grand dadais ? Le gars qui raconte cette histoire est un spécialiste du bobard alors je n’en crois pas un mot. Il faut toujours se méfier au cas où ce serait encore un coup de ce romancier qui nous invente. Remets-toi plutôt à l’ombre et commande une bière, elle te fera du bien, il se trouve que le frigo de Pablo fonctionne pour une fois et elles sont fraîches.
     
  • -Justement, ce n’est pas normal qu’il marche, ce frigo, depuis dix ans qu’il est en panne. Tous les désastres ont des signes avant-coureurs, on le sait depuis la nuit des temps, mais seul le sage les remarque et prend le large ».

Pedro se moque.
 
  • « Parce que maintenant tu te prends pour un sage, on aura tout vu. En voilà bien un, de signe avant-coureur de mauvais augure, Luis qui se prend pour un sage … Vite, il faut réagir, Pablo, apporte nous deux bières ! »
 
La voix de Pablo sort du fond du bistrot.
  • « Fraîches ou pas fraîches ?
     
  • -Pas fraîches. Luis se prend pour un sage, il lui faut une bière tiède. Un bon coup de barre le remettra d’aplomb.
     
  • -Je n’aime pas tes blagues, Pedro. C’est décidé, je rentre chez moi, tu n’auras qu’à te les boire toutes, tes bières, moi ce sera une bonne douche et au lit. Et ne compte plus sur moi pour bavarder dans le cagnard sur les rumeurs et les ragots ».
Luis se lève et s’éloigne en traversant la place. Pedro hésite, il voit maintenant approcher la catastrophe à laquelle pourtant il n’avait pas cru, et même deux.

Il lui reste encore une petite chance de les éviter toutes les deux mais il se sent sans inspiration ni ressort, un peu comme dans un cauchemar alors qu’il est bien réveillé. Une ou deux minutes pour agir, tout au plus, le temps que Luis de son pas lourd atteigne la dernière arcade. Ensuite le destin se mettra en marche. Il aurait dû commander une bière fraîche mais les regrets ne sont plus de mise.

Il y avait longtemps que tout le monde dans le village savait ce que faisait la femme de Luis avec le boucher du village pendant que Pedro et Luis médisaient à la terrasse du café, et c’en serait fini de leur amitié.

Voilà la mauvaise farce du conteur, deux catastrophes pour le prix d’une, un peso.

samedi 6 mai 2017

Mes climats #3

A bout de souffle


Car on était en plein hiver et le vent balayait la rue de ses rafales de givre alourdissant les branches du poids de la glace finement dentelée en paillettes étincelantes, alors je devais m’enfoncer le cou dans le col qui me semblait toujours trop court pour protéger ma peau des morsures climatiques, « on dit du mal du réchauffement mais il y a des moments où ce ne sont pas deux degrés de plus qu’il me faudrait mais dix ou quinze et qu’importent les cyclones à l’autre bout du monde si ici j’échappe aux engelures » me disais-je en marchant contre le vent dans ma tenue débraillée et trop légère en cherchant s’il y avait quelqu’un dans le coin mais non, personne pour se réchauffer ne serait-ce que d’un bonjour-bonsoir, je ne demande pourtant pas la lune mais de lune il n’y a pas, le ciel est bas et ce sera bientôt tempête de neige et compagnie « j’ai intérêt à me dépêcher de rentrer mais pour cela il faudrait que je retrouve mon chemin », l’inquiétude avait depuis longtemps fait place à une sorte de résignation car mourir de froid est une mort douce alors pourquoi pas s’il suffisait de laisser filer le petit courant d’espoir qui continuait à me traverser l’esprit, s’il suffisait de continuer à marcher devant moi sans ne plus penser à rien jusqu’à ne plus se sentir tomber, mais il était plus collant qu’un sparadrap de bande dessinée cet espoir minuscule, indécrottable, obstiné, et je restait en éveil attentif malgré moi au moindre indice, au moindre abri, « comment peut-on mourir de froid en pleine ville même par une nuit comme celle-ci », cette idée me faisait tenir sur mes jambes, me faisait mettre un pied devant l’autre et marcher contre le vent qui me donnait la bonne direction générale, au point qu’à plusieurs reprises, voilà, voilà le piège, traversant une place, un square ou une avenue, mon cerveau à moitié paralysé et donc à moitié mobile m’envoyait le message que je l’avais déjà vue quelque part, cette place, ce square, cette avenue, et que j’approchais du but alors qu’au fond je n’avais aucune idée précise de ce qui restait à parcourir mais c’est ainsi que l’espoir-sparadrap restait accroché et que ma marche somnambule traversait la nuit comme un fantôme que peu à peu, je le sentais bien, j’étais en train de devenir et que je serais inévitablement devenu si tout à coup je n’étais tombé sur le point final.

dimanche 30 avril 2017

ELECTIONS PRESIDENTIELLES 2017

Pour une fois, un billet d'humeur daté. Il sera bientôt démodé. Ou non.
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Bon. Je ne voulais pas. Mais voilà, maintenant je sors de mes gonds. Oui, il y a longtemps, j'étais surnommé "jarnière", et comme forcément à un moment ou un autre quelqu'un demandait pourquoi, on répondait : "parce qu'il a l'air d'un gond".

Je ne voulais pas en sortir, et c'est arrivé. Il ne te reste plus qu'à lire ce qui en découle. Ou à te tirer d'ici, après tout, quand on veut rester l'âme pure et les mains propres, le mieux est de se tirer d'ici.

Âme pure et mains propres. Voilà la posture de mes amis. De beaucoup d'entre eux. Et c'est cela qui me met en rage. Leur bonne conscience, leur certitude, leur doux oreiller de confort mental. Oui le résultat du premier tour ne me convient pas. Oui il aurait pu encore plus me disconvenir. On aurait pu rêver d'une meilleure affiche, j'avais rêvé d'une meilleure affiche. Pour faire court, un -on contre un autre -on m'aurait convenu, et j'aurais pu tout à loisir, choisir, éliminer, ou m'abstenir selon les -on retenus.

Mais adieu veaux vaches cochons, nous voici tous au pied d'un mur, c’est là qu'on voit le maçon. Alors, bonne conscience et mains propres, je déchire le chèque en blanc et je reste à la maison.

N'est-ce-pas, c'est brillant, courageux, cohérent, et je peux me regarder dans ma glace. Quand l'autre dame grâce à cette tour d'ivoire improvisée va pouvoir entrer dans le palais et y placer ses équipes, articles 16 et 49.3 en mains, je pourrai me lamenter, mais je prétendrai que je n'y suis pour rien. Sans parler de l’état d’urgence déjà voté et de ses soutiens dans la police et l’armée.
Je serai donc un lâche et un menteur. Un irresponsable. Je savais. Je ne pourrai pas dire que je ne savais pas. 1933 n'est pas si loin et je me souviens de mes cours d'histoire, il y en avait encore de mon temps. Je me souviens aussi, c'est moins loin, de l'élection de Monsieur Trump. Et j'aurai bien mérité les années qui s'en suivront. 
 
C'est une vieille règle de la démocratie élective que celui qui s'abstient (ou qui vote blanc, je ne vais pas ici ergoter entre l'un et l'autre, ce sera pour plus tard au cas où le vote soit encore une pratique chez vous) vote en réalité pour celui qui gagnera. Donc si Macron est élu, les abstentionnistes auront voté pour lui de toutes façons, et si c'est l'autre dame, même motif même punition. Et le chèque en blanc sera donné par le vote de la même couleur dans tous les cas.

Alors que faire ? L'abominable libéral des neiges qui, à ce qu’on prétend, va aggraver la loi travail déjà en place, vendre la France à l'Amérique, laisser les polonais et les roumains sous-payés prendre les emplois de nos arabes, l'internationaliste affairiste milliardaire et corrompu qui va se goberger dans les brasseries chics avec des internationalistes milliardaires et corrompus, j'en passe et des meilleures, ou bien l'autre ? Car telle est la question, être ou ne pas être.

Je me dis qu'il y aura un troisième et un quatrième tour nommés élections législatives, ou du moins que ceux-ci n'auront de sens que si le vilain libéral l'emporte au deuxième. Je sais bien qu’on ne va pas nous supprimer le droit de vote le lendemain, mais le tour viendra et peu importe son numéro, parfois il y a des risques que je n'ai pas du tout envie de courir, et il y a des moments où il faut bien se mettre un peu de cambouis.

Si je cherche qui veut conserver le mariage pour tous, qui accepte la présence de réfugiés syriens et autres, qui maintient le budget culturel, qui reste attaché aux droits humains, au moins en paroles (car l'autre ne cache pas ce qu'elle fera), je me dis que je pourrai continuer à me regarder dans une glace même avec des mains sales, et je ferai un petit salut au camarade Jean-Paul, réconcilié pour une fois avec Monsieur Albert et ses justes.

Et je voterai Macron.

jeudi 27 avril 2017

LE PIRE VOYAGE DU BARON DE LA TREMOÏLLE


    Même embarqué sur un galion à quatre mâts pratiquement échoué dans une baie en calme plat depuis trois semaines, le Baron affichait ses plus belles chausses de la Cour pour orner ses mollets gracieux qui faisaient tant saliver Mercredi Après-Midi, le plus féroce des cannibales des iles Salomon, bien caché derrière un bosquet d’arbres vénéneux …
 
  • Exercice : Après ce début prometteur, continuer et terminer l’histoire en n’utilisant que des informations véridiques et vérifiées.
C’est que Mercredi Après-Midi n’était pas seulement cannibale, il était aussi fin gourmet, et des chausses immaculées comme celles du Baron, il n’en avait encore jamais cuisinées de semblables. Plutôt que de lancer une attaque tout seul qu’il jugeait vouée à l’échec même avec l’effet de surprise et qui risquait surtout de maculer les chausses, il décida de négocier. Il sortit du bosquet empoisonné en brandissant un chiffon qui aurait pu être blanc, et s’approcha du Baron.

Personne ne sut ce qu’ils se dirent mais des témoins, probablement les marins du galion restés à bord, affirment que la conversation, tendue au début, prit un tour plus amical et dura longtemps. Puis les deux compères disparurent bras dessus bras dessous dans l’ombre du taillis toxique pour ne plus revenir.
 
Une rumeur persistante depuis plus de trois siècles et jamais démentie prétend qu’ils sont à l’origine d’une chaîne de restauration rapide établie tout autour de l’Océan Pacifique et même au-delà, dont le plat fétiche est le mollet haché cuit au feu de bois vénéneux dans sa chausse blanche, maison fondée en 1664.
 
  • 1.    Si ce n’est pas de l’histoire véridique et vérifiée, je veux bien être forcé à manger dans un de ces restaurants.
    2.    Merci à JSR et à SBI pour le début prometteur.

jeudi 23 mars 2017

IMPOSSIBLES RENCONTRES


Où l’on va croiser un chat, des gratte-ciel, le paquet de farine et des tickets de métro ou de cinéma, un homme et une femme, et le reste à l’avenant (quelques titres de films aussi).

1.    Première conjugaison : la 2ème personne du singulier.

La nuit avait été tourmentée et tu avais du mal à te sortir des cauchemars qui tournoyaient encore pendant que tu te faisais chauffer le thé. Il était déjà tard et le soleil avait eu le temps de chasser l’ombre des gratte-ciel. Un coup d’œil par la fenêtre t’avait montré que le monde battait son plein et que ta présence n’y avait vraiment rien de nécessaire : les voies enchevêtrées du RER, la Défense et la rondeur du CNIT, la rue devant ton pavillon le dernier de tout le quartier en pleine frénésie bétonnière, les gens qui vont et viennent sur ton trottoir comme justement cet homme et cette femme qui se croisent sans un regard alors que tu comprends dans ton brouillard qu’ils auraient été faits l’un pour l’autre.

Quelle drôle d’idée ! Mais ton thé est déjà trop infusé et tu oublies la fenêtre et la question qui te venait, pourquoi faits l’un pour l’autre ? Tu ouvres le placard à pain rassis de la veille, tu aimes le tremper dans ton thé le matin, et tu rattrapes de justesse le paquet de farine mal rangé, te voici empoudré de blanc. Le geste brusque t’a fait écraser la queue du chat qui hurle et se sauve, tout va mal décidément à commencer par le moral.

Mais pourquoi étaient-ils faits l’un pour l’autre, la question te revient en boomerang, ces deux passants parmi tous les autres devant ta grille vétuste. Au fond, c’est par là que tu aurais dû commencer, te sortir d’une impression obscure et la transformer en histoire vraie, en roman d’amour, en tragédie grecque. Mais tes cauchemars de la nuit sont encore là et t’emprisonnent l’imaginaire, sors donc et achète un ticket de cinéma, tu verras, on y trouve tout au cinéma, même les passants du Sans-Souci.

2.    Deuxième conjugaison : la 3ème personne du singulier.
 
Il marchait dans Brooklyn. Oui, forcément, c’est plus facile à Brooklyn, surtout quand on se promène sur Brooklyn Heights et qu’on regarde vers l’ouest. Il voyait la Manhattan Skyline : elle a fait le bonheur des photographes, des cinéastes et des touristes. Appareil photo en bandoulière il va ajouter la profusion à la profusion, contre-jour sur l’East River sur fond de Statue de la Liberté et de gratte-ciel.

Il n’y a pas un chat sur la promenade à cette heure-ci, qui a dit que New-York grouillait de monde vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il se laisse aller à son péché mignon et il mitraille, il mitraille le Pont de Brooklyn encore fluide, il mitraille les hélicos déjà en chasse, il mitraille les bancs publics esseulés et même cette femme qu’il n’a pas vue et qu’il découvrira le soir venu en transférant les photos sur son Mac.

Elle le regardait d’un air apeuré, c’est du moins ce qu’il lui sembla en agrandissant l’image à l’écran, mais pourquoi donc ? Il est vrai qu’il n’avait pas sérieusement nettoyé le paquet de farine qui lui était tombé dessus du haut du placard de sa kitchenette mal fichue, les bed-and-breakfast de New-York ne sont plus ce qu’ils étaient, préparer son thé y devient un sport de combat. Il devait avoir étrange allure avec son visage de clown blanc et sa veste d’Auguste.

Il comprit alors pourquoi en descendant du haut perron, Dieu qu’ils sont hauts les perrons de Brooklyn, quelqu’un ce matin là lui avait spontanément offert un ticket ce qui lui avait permis de rentrer par le dernier métro.

3.    Troisième conjugaison : la 1ère personne du singulier.

Je m’appelle Auguste et j’aime les chats. Chaque fois que je raconte une histoire, je trouve le moyen d’en caser un. Alors, la contrainte n’est pas bien contraignante de faire passer un chat dans ces lignes. Il est tigré comme tout gouttière qui se respecte et on a intérêt à le respecter, il a la griffe facile et le feulement félin. C’est un chat mal élevé comme il doit l’être et je ne le changerais pour aucun chien au monde ni pour ces prétentieux de persans ou d’égyptiens.

Mais ce n’est pas de mon chat dont il s’agit ici. Il n’est venu dans la conversation que par sa présence installée sur le clavier : il aime mon clavier et grâce à lui j’ai écrit des pages que l’on a dit géniales, alors que je me contentais de regarder les caractères défiler à l’écran. Parfois, je le laissais là, à ronronner dans la ventilation du processeur et je partais m’offrir un ticket de cinéma en bas du gratte-ciel où s’était faufilé un multiplex.

Le temps d’un film, et ma copie du jour est prête, juste le temps de passer à la supérette m’acheter le thé du matin ou le paquet de farine pour remplacer celui envahi de capricornes. Je remonte en vitesse et c’est devant ma porte que je comprends, mettant ainsi en pratique l’esprit de l’escalier : je la connais, cette belle femme que je viens de croiser sans voir en sortant du cinoche. Qui est-elle déjà, et d’où puis-je la connaître ? Comment ai-je pu la manquer à ce point ? Pour en avoir le cœur net, je redescends quatre à quatre mais il n’y a plus dans la rue déserte qu’un clochard qui grogne.

Au moins il me restera un joli titre : la belle et le clochard.

8 juin 2016

mercredi 1 mars 2017

LA POMME DE DISCORDE


Le stage tire à sa fin. Ce n’est pas trop tôt. Six mois de solitude austère à m’occuper de brebis dans les pentes caillouteuse de la montagne, voilà ce que mon paternel ose nommer un stage. Il dirige la plus grosse entreprise de toute la côte ouest de la péninsule et il ne trouve rien de mieux que la succursale d’un concurrent au fin fond des terres pour m’y reléguer avec mission de me calmer. Pendant ce temps-là, qui recueille les compliments et les courbettes ? Aîné, mon mielleux de grand frère qui se voit déjà à la place du père. Que je sois le premier cadet n’est pas une raison, après tout il aurait pu envoyer Hector, le petit dernier, sa fougue aurait trouvé ici de quoi se déployer.

Toute la semaine à courir après les brebis égarées, car toute brebis a pour destin d’être un jour égarée, je les compte et je les recompte et ce n’est jamais le même nombre, à croire qu’elles font exprès. Le repos du dimanche ne vaut guère mieux. Le village en bas est désert, chacun reste chez soi et surveille le voisin, et je sens des yeux qui me suivent à travers les persiennes quand j’y descends. 
Sans la jolie brune qui fait semblant de ne pas me regarder de sa fenêtre, je serais devenu neurasthénique. Alors je traîne savate dans les ruelles, autour de la maison du sous-directeur de la succursale où loge sa fille au premier étage, l’air de rien, faisant à mon tour semblant de voir ailleurs. En fin d’après midi, je m’arrête au petit café de la place où ruminent quelques vieillards en attente.

C’est mon dernier dimanche. Demain je boucle mon baluchon et je rentre à la maison. Aîné n’a qu’à bien se tenir. En entrant dans le café, j’ai la surprise d’y trouver de l’animation pour la première fois depuis le début de mon séjour ici : quelques jeunes hommes aux yeux brillants parlent inutilement fort comme s’ils devaient être entendus de loin, et la brochette de petits vieux se trémousse toute ragaillardie. Cette ambiance insolite est due à la présence plus insolite encore de trois femmes à la beauté surhumaine debout devant le bar, on n’avait jamais vu de femmes dans un bar de mémoire d’ancêtre. Elles sont visiblement agitées, une chamaillerie sans doute, une discorde peut-être.

Je comprends les yeux brillants des garçons, les miens ne doivent pas valoir mieux.

C’est ainsi que je photographie mentalement la scène en entrant. 

Elles s’interrompent en me voyant. Je ne suis pas étonné car je sais depuis toujours que ma gueule de pâtre grec fait fureur, mais je pressens un danger. Ces femmes irradiaient malgré leur sourire crispé. Elles me font signe d’approcher, je devrais fuir j’obéis. Sur le bar est posée une pomme en or, un bel ouvrage d’orfèvrerie qui semble l’objet de la dispute, sur lequel sont incrustés en pierreries façon Fabergé ces mots : « à la plus belle ». Je ne sais pas quelle championne de la zizanie leur avait placé là la pomme, mais en comparaison celle du péché originel fait dans l’amateurisme.

Le ciel me tombe sur la tête quand elles me demandent de décider à qui revient la pomme. Qu’avais-je donc commis comme crime pour un tel châtiment, sinon traîner mon ennui comme tous les dimanches dans ce bar, jusqu’à ce dernier dimanche de mon stage.

J’essaie de gagner du temps mais j’ai déjà mon idée. Je leur demande de se présenter.

Mademoiselle A. est la plus grande. D’une impressionnante stature, un port impérial, un regard vif et perçant où l’intelligence le dispute à la connaissance, elle dégage une force peu commune et je suis certain qu’elle saurait s’en servir habilement si je lui confiais une kalachnikov. Une guerrière savante, pour ainsi dire. Ce n’est pas prudent de s’en faire une ennemie, d’autant plus qu’elle me suggère qu’elle saura chasser Aîné du palais si je le lui demande. Bon, mais son air de se croire issue de la cuisse de Jupiter m’agace et je la recale.

Madame H. est la plus enveloppante. On n’échappe pas à sa vigilance, à son attention, à sa prévenance. Très vite auprès d’elle je me sens chaud et protégé comme si plus rien ne peut m’arriver, comme à la maison lorsque près du foyer bien ronflant j’entends dehors hurler la neige et les grincements de dents. Elle me susurre que je ne manquerai de rien le restant de ma vie, que ses bons petits plats dépassent de loin l’art de tous les grands chefs réunis du monde entier. Bon, mais je comprends que si rien n’arrive plus jamais, aucun plat ne me fera sortir de l’ennui. Recalée.

La troisième ne me donne pas son vrai nom. Miss V. est le pseudo qu’elle garde depuis son séjour à Rome. Je sais depuis le début que je la choisirai. Elle n’est ni jolie ni belle, elle est la beauté dans sa transcendance, l’incarnation de l’idéal toutes humanités confondues, indescriptible, baignée dans une bulle de sensualité à mourir sur place. Je l’imagine sortir des eaux sur un coquillage juste vêtue de sa chevelure, du grand n’importe quoi dans ma tête j’en conviens, mais face à elle n’importe quel homme imaginerait n’importe quoi. Pour ne me laisser aucune chance, elle sort son atout maître : la garantie de l’amour de la fille du sous-directeur, la belle Hélène à sa fenêtre. Je n’ai aucune chance et je lui donne la pomme, me faisant instantanément deux ennemies irréductibles.

Je décide de m’enfuir sans attendre que se lèvent les vents contraires. Ce sera peut-être oublié si je reste caché plusieurs autres semaines au fond de ma bergerie ou dans quelque retraite secrète que je connais, et les deux éconduites auront d’autres chats à fouetter, d’autres Olympe à gravir. Aîné peut attendre. Trop tard et malheur à moi ! Sur le pas de la porte du café apparaît déjà ma nouvelle amoureuse, que j’aurais pourtant voulu oublier aussi. Miss V. ne lui avait pas envoyé seulement l’amour, mais encore l’énergie et l’entreprise. Elle me saisit par le bras et m’entraîne dans l’ombre, les lumignons de la place sont faiblards. Elle me chuchote que son sous-directeur de succursale de père l’a envoyée lui acheter des cigarettes, une chance unique qui nous laisse un peu de temps pour fuir ensemble. « J’ai les clés de la voiture de papa et il a fait le plein ce matin », ajoute-t-elle.

Tout ceci ne me dit rien qui vaille, a-t-on jamais vu une fille à marier sortir seule à la nuit, à la demande du père en plus ? Mais le temps presse et je ne fais pas de résistance. Qui l’aurait fait ? C’est à elle que j’aurai pu donner la pomme si je n’avais eu affaire à Miss V. Hélène est la plus jolie fille du pays ; je ne suis qu’un homme et mon cerveau n’est pas toujours au bon endroit. Je la suis, nous arrivons à la grand-route. Je vois le 4x4 garé dans une allée en retrait, prêt à partir. Miss V. a manifestement tout prévu.

Nous arrivons chez mon paternel au petit matin, à la surprise générale et au grand désarroi de toute la famille. On les comprend. Qu’est-ce qui m’a pris de la suivre ?

On connaît désormais l’histoire, les poètes l’ont chantée et les archéologues l’ont vérifiée. Le sous-directeur ameutera la concurrence, il organisera avec ses pairs un immense cartel qui viendra bloquer nos activités, avec l’aide de Mademoiselle A. et Madame H. pour une fois alliées, aide qui ne fera vite plus aucun doute mais qui pour notre malheur fera merveille.

La guerre de Troie aura lieu et nous la perdrons.

dimanche 26 février 2017

NAISSANCE D'UN TABLEAU


Paris, le 14 décembre 2032.

Madame,

Pardonnez mon audace, vous êtes sans doute trop occupée par le triomphe de votre exposition au Grand-Palais pour perdre quelques minutes à me lire. Je suis revenu de cette exposition si ému que je ne saurais vous l’exprimer que sottement, et le seul moyen qui m’est venu à l’esprit est de vous demander de bien vouloir accepter de me peindre. Que de ronds de jambes pour formuler une telle folie ! La question purement financière peut être écartée, je dispose d’un pécule qui m’est arrivé impromptu et dont je veux me débarrasser au plus vite, alors ce sera vous.
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Cette affaire de tableau me poursuit depuis des années. Je vieillis et ma descendance se fait rare. Je sens bien que je ne les intéresse plus, ils connaissent mes histoires, mes radotages, mes lubies, et même mes exploits. Car j’ai des exploits à mon actif, mais rabâchés ils deviennent soupe au lait et sansonnets. L’idée de figer une image de moi qui, presque malgré eux, se plaquerait sur leur souvenir négligé et s’y substituerait inconsciemment m’est venue, non pour ma plus grande gloire, vaine ambition, mais juste pour me dire que je ne resterai pas aussi déliquescent dans leur tête que je crois bien l'être devenu aujourd’hui.
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En voyant l’autre jour vos tableaux que vous avez choisi d’exposer et surtout les cinq ou six portraits, la décision d’être votre prochain modèle s’est imposée sans que je puisse ni veuille résister. Dans l’espoir de recevoir une suite favorable, veuillez croire, Madame, à l’expression de mon plus grand respect admiratif et intimidé.
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…

Paris, le 25 décembre 2032.
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Madame,
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C’est aujourd’hui noël, doublement noël. Hier votre réponse intéressée m’a été remise et je me jette sur le papier pour répondre à vos questions. Je dois, dites-vous, décrire ce que je veux comme tableau car peindre seulement ma tête ne vous suffit pas pour parler aux souvenirs de mes survivants, c’est votre formule un peu cruelle mais inévitable, il faut un cadre, des accessoires, des symboles, une posture, et vous me confiez ce travail.
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C’est très compliqué. Je ne vais pas énumérer tout ce que je voudrais mettre sinon le format des Noces de Cana ne suffirait pas. Il faut tailler dans le vif, trancher, effacer, cacher, détruire, et ne conserver que l’os. L’os à moelle, évidemment, si je puis me permettre, la substantifique. Ma tête d’aujourd’hui mais pas trop ridée, le regard de face, je les regarde, ma fille et ma petite fille droit dans les yeux et quand elles se déplacent je les suis.
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Je me tiens dans une pièce, un bureau sans fenêtre, un bureau en sous-sol, rien pour distraire de l’instant. Mais j’ai beaucoup voyagé, elles me l’ont assez reproché, de ne pas être présent quand elles l’auraient voulu. Le reproche est facile, elles n’avaient jamais besoin de moi quand j’y étais, empêcheur de danser en rond, chat pas là souris qui danse. Alors pour les voyages, un globe terrestre comme elles m’en ont toujours vu à portée de la main, prêt à pointer le pays dont on parle, dont on rêve, parfois les yeux perdus dans le Pacifique ou l’Océan Indien oubliant de venir à table. Et sur le mur, une marine, tempête sous les falaises de Saint-Jean-de-Luz ou port de La Rochelle, par exemple, tableaux dans le tableau, vertige de la profondeur.
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Et puisque j’ai évoqué les souris qui dansent en l’absence du chat, il y faudra un chat. Je suis chat, elles le savent, je ronronne et soudain je griffe sans crier gare. A chacun de comprendre ce qui s’est passé et pourquoi tout est si instable.
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Que puis-je proposer d’autre ? Il est déjà bien rempli. Je suis assis sur une chaise, non, pas un fauteuil, plus le temps passe et plus je m’affale alors qu’au moins j’ai l’air un peu droit dans mes pantoufles à défaut de bottes. On me voit écrire avec un beau stylo-plume qui a survécu à toutes les invasions de claviers et d’imprimantes, et l’encre violette que vous avez certainement remarquée sur l’enveloppe ; celle qui se répand à l’heure des vœux et des cartes de voyage.
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Il vous reste à trouver l’agencement de tout ce bric-à-brac, et moi la force de tenir la pose. Nous pourrons en parler de vive voix la semaine prochaine, j’ai d’autres choses à vous dire.
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Avec toute mon amitié naissante.

On n’a jamais retrouvé la suite de la correspondance ni le tableau commandé.

samedi 18 février 2017

UNE JOURNEE PARTICULIERE


1.    Une invention qui peut changer le monde


La journée s’annonçait mal. Hermine venait de sortir sur le pas de sa porte, histoire de prendre l’air après une mauvaise nuit et retrouver quelques couleurs, quand elle aperçut Monsieur le Baron courir tel Achille aux pieds légers malgré sa prothèse de hanche comme s’il cherchait à s’enfuir. « Cachez vous, cria-t-il en passant devant elle, tout va sauter, le calculateur a divergé ! ». Hermine ne s’inquiéta pas tout de suite, elle connaissait trop le Baron et ses appétits d’inventeur fou. Elle ne les avait pourtant jamais vu courir si vite, le vieux Nouvitt et sa canne à pommeau doré 24 carats.

En tendant l’oreille, elle perçu un grondement lointain en provenance d’Issy-les-Moulineaux où le baron avait ses habitudes mais qui peu à peu semblait enfler, comme une marée que déchaînerait un Poséidon furibard. Elle songea qu’il serait probablement judicieux de rentrer chez elle et de s’y barricader. Chose facile à penser mais difficile à faire sans personne pour l’aider, sans savoir ce qui allait advenir. Le Baron aurait quand même pu en dire davantage avant de disparaître.

Le grondement du Baron prenait son temps pour envahir l’espace et Hermine estima qu’elle disposait d’un peu de répit. Elle se résolut à appeler sa voisine Eléonor. Elle était chez elle pour une fois, délaissant sa villégiature de Saint-Omer, et elle était d’une imagination sans borne face à l’imprévu. Elles sauraient, à elles deux, faire face à la tempête virtuelle, réelle, implicite, explicite, qui s’annonçait, sitôt le péril identifié.

Madame Padekalé ne répondit pas. Hermine était pourtant certaine que sa voisine était là, elle l’avait vue rentrer il y n’y avait pas une demi-heure. C’est alors qu’elle revit le Baron repasser devant sa maison, en courant aussi vite mais cette fois en marche arrière et en criant des mots incompréhensibles. La vision fut brève mais Hermine comprit : elle remontait le temps.

2.    Épidémie


Elle ne pouvait plus compter sur Eléonor, celle-ci n’étant pas encore revenue de Saint-Omer, mais il lui restait un espoir, récupérer le Baron avant sa fuite, qu’elle soit à l’endroit ou à l’envers. Il lui fallait rejoindre la bande à Moebius et parcourir assez longtemps le chemin mystérieux pour se retrouver du bon côté des choses. Alors peut-être le grondement s’apaiserait-il.

Elle prit son parapluie et son sac et partit en direction de son envie. Bientôt quelques personnes se joignirent à elle parmi lesquelles elle reconnut Eléonor, mais Eléonor ne la reconnut pas. Puis le groupe grossit, tout le monde marchant dans la même direction et Hermine pâlit encore un peu plus en se voyant elle-même là-bas rejoindre la foule qui marchait. Elle s’en rapprocha, se rapprocha d’elle-même, mais elle ne se reconnut pas non plus, tandis qu’Eléonor qui dans la bousculade s’était retrouvée là aussi se précipita sur la nouvelle Hermine qui ne la reconnut pas mais salua le Baron qui venait d’apparaître suivi de deux autres Barons d’Issy, Nouvitt pour les intimes.

Le mal était bien pire que ce qu’elle avait imaginé au début. Il fallait mettre fin à cette épidémie de clones avant d’être envahi sans retour. Elle saisit le premier Baron Nouvitt d’Issy qui passait à sa portée et le secoua sans ménagement. Elle savait qu’il la craignait dans ses accès de violence et espéra qu’il la reconnaîtrait ne serait-ce que par peur. « Que se passe-t-il, Baron, qu’avez-vous fait ? ». Le Baron, pour échapper à la furie qui venait de l’empoigner, répondit en tremblant : « j’ai inventé la machine à remonter le temps sur le principe du ruban de Moebius ».

3.    Le voyage dans le temps


Epouvantée, Hermine relâcha le Baron, et comme on était du mauvais côté, à supposer qu’il y eût un bon et un mauvais côté, le Baron tomba dans le vide en poussant un hurlement à couvrir le grondement d’Issy. A sa suite on vit tous les barons de la foule tomber dans le vide dans toutes les directions et il n’y eut bientôt plus personne pour arrêter la machine infernale.

Hermine avait compris que tous ces gens n’étaient pas des clones mais des eux-mêmes à différents instants de cette journée et que, plus ils tournaient sur le ruban, plus ils étaient nombreux, les uns se souvenant de ce que les autres n’avaient pas encore vécu et que personne n’étant du même instant évidemment personne ne se reconnaissait. Le seul moyen de s’en sortir était de retrouver celui ou celle de la même position avant qu’il ne tombe à son tour dans l’espace vectoriel.

Comment les repérer ? Comment retrouver la maison d’où elle était sortie ce matin pour respirer un bol d’air ? Comment trouver Eléonor juste revenue de Saint-Omer, avant qu’elle ne se multiplie en marchant sur Moebius, et surtout comment mettre la main sur le dernier Baron des mohicans, avant qu’il n’appuie sur le bouton « ON » de sa machine à voyager dans le temps ?

Les inventions farfelues, c’est bien pour les poètes, pour Homère, Ulysse, Achille et les autres, mais pour moi et ma petite santé, une pilule de bonheur serait plus utile. Hermine grommelait tout en marchant interminablement sur le chemin maléfique, plongée dans ses pensées coléreuses ; elle trébucha. Étrange chose de trébucher sur le rien. Il n’y avait rien où elle avait avancé le pied et c’est cela qui la fit trébucher. Dans sa chute, elle déchira la bande tordue et partit en vrille à son tour à travers les équations folles de la machine qui grondait, elle tournoya cette éternité éternelle dont parlent les livres, perdit la notion du temps ce qui est la moindre des choses, on la perdrait à moins, et se retrouva assise sur le seuil de sa maison à côté du Baron qui fumait sa pipe, odeur détestable.

Elle le regarda sans comprendre. Derrière lui, dans la maison voisine, elle vit Eléonor s’affairer à ranger les vêtements sortis de sa valise. Le Baron, devant sa figure défaite, partit d’un grand éclat de rire et dit : « alors, on n’a pas bien rigolé ? ».

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lundi 26 décembre 2016

LA VERITABLE HISTOIRE DU PETIT CHAPERON ROUGE


C’était la plus jolie fille de la cité. Il y avait déjà longtemps que les garçons alentours la reluquaient, mais par quelque étrange mystère elle ne se rendait compte de rien, elle allait et venait tranquillement sans jamais être importunée, sous le regard attendri et attentif de sa mère qui l’élevait seule comme beaucoup de mères dans le quartier. Sa seule coquetterie était d’avoir sur elle une tache rouge, un accessoire, un vêtement, chapeau, bonnet, chaussure, sac, à chaque jour son prétexte. Un petit malin l’avait surnommée le chaperon rouge. Comme personne ne connaissait ce mot de chaperon, le surnom était resté.

Un jour, la mère apprit par la rumeur que son ex-belle-mère était au plus mal. Elle ne l’avait pas vue depuis des années et sa fille ne la connaissait pas, depuis la fuite du père les ponts étaient coupés. Elle habitait à l’autre bout de la ville, chez les bourges comme on dit par ici. Apprenant la nouvelle, la fille dit à la mère : « j’aimerais bien voir cette dame. C’est ma grand-mère après tout, et c’est peut-être la seule fois que je pourrai parler avec elle ».

L’idée ne plaisait pas à la mère. Elle avait toujours cherché à préserver sa fille de ce monde où l’on risquait à tout instant d’être aspiré dans les sables mouvants de la tentation, comme elle-même l’avait été autrefois. La seule joie qui lui en restait était cette fille magnifique qu’elle avait su protéger ; comment pourrait-elle maintenant la laisser s’approcher du miroir aux alouettes ? Mais elle dut consentir. Elle ne pouvait pas lui refuser un face à face avec ce d’où elle venait, avec ceux dont elle descendait.

Sa fille prit sa plus jolie capuche et partit d’un pas léger rejoindre la gare du RER. Le trajet fut long, elle n’imaginait pas que la ville fût si grande. Quand elle sortit du métro du côté de la Muette, il faisait nuit. Le plan mal griffonné de sa mère ne correspondait à rien. Elle se trompa et s’engagea vers le Bois de Boulogne. Bientôt l’obscurité fut totale hormis de vagues lueurs lointaines venues de la ville ou de rares voitures qui lui évitaient de trébucher.

Malgré son naturel placide, elle commençait à s’inquiéter et se disait que ce n’était sans doute pas par là qu’elle allait trouver la rue de la pompe où habitait mère-grand, il allait falloir rebrousser chemin. Mais elle eut de la chance ; soudain devant elle, bien visible, apparaissait une voiture arrêtée, ou plutôt une camionnette. On allait pouvoir la renseigner.

Elle toqua à la porte, toc toc toc. Une voix grave à l’intérieur dit : « tu tournes la poignée comme tout le monde et tu entres ».

Elle entra, et on ne la revit plus jamais.

lundi 21 novembre 2016

UN CONTE DE NOEL

Mais pour qui te prends-tu, garnement ? On dirait que tu t’y crois déjà, dans l’attelage, à faire le mariole au milieu de tous les autres et à leur apporter ta part d’énergie. As-tu seulement idée de ce que représente une chevauchée mondiale en moins de vingt-quatre heure, un milliard et demi de foyers à servir et autant de cheminées à descendre puis remonter sans se salir, avec, au moins au départ, quatre millions de tonnes de marchandises.

Alors toi, petit avorton de Bambi, tu t’imagines capable de participer à cette folie douce ? Il y a beaucoup d’autres façons de voir du pays et, je te préviens tout de suite, tu te feras jeter comme je l’ai été quand j’ai voulu faire le malin. Je leur avais dit d’un air de défi, « moi, Rodolphe, ces deux villes Alep et Raqqa, je peux m’en occuper seul », j’en avais assez de courir, coincé entre quatre rennes sans rien voir du paysage.
 
Tu ne sais pas à quel point ce travail est difficile, comme il faut avoir tout préparé, tout minuté, la construction du chargement, la compatibilité avec l’ordre des visites, la taille des cheminées, la croyance des cibles. Oui, c’est ce qu’on dit, des cibles. Pourtant les deux villes n’étaient pas si grandes et le climat plutôt clément à cette date, mais j’étais mal préparé et j’ai fait n’importe quoi. Tu connais la suite.
 
Alors écoute-moi, petit Bambi, écoute ton aîné Rodolphe : tiens-toi loin de ce cirque commercial et reste sagement dans les cartons à dessin de monsieur Disney. Tu y feras carrière et même si ta fin y est tragique, tu deviendras éternellement célèbre.
 
Immortel, en quelque sorte.

samedi 5 novembre 2016

LE HUITIEME PECHE CAPITAL - 3/3 & fin Grégoire et Thomas

3/3 . Grégoire et Thomas.

·    Hassan.
Dis donc, nous en sommes loin maintenant, de ton huitième péché capital.
 
·    Ezéchiel.
Pas du tout. On y est pile dessus. Je te disais que nous étions tous condamnés à l’ignorance, à l’obscurité. Pour avancer dans cette obscurité, personne n’a de chemin à me montrer que je n’ai accepté et que je ne puisse révoquer à tout moment. Tant que les explications me conviennent, tant que la voie me permet d’avancer le moins mal possible, tant que je ressens une cohérence, j’accepte. Je peux même m’obstiner sur cette voie dans l’incertitude et le doute. Mais je peux aussi, sans avoir à m’en expliquer, lâcher prise et prendre une traverse pour voir si l’herbe est plus verte autrement. Aucun Platon sur terre n’a le pouvoir de me demander des comptes.
 
·    Hassan.
Alors, rien qui tienne de la Vérité, à t’en croire.
 
·    Ezéchiel.
Tu me fatigues, avec ton erreur et ta vérité. Et sans majuscule, s’il te plaît. Sais-tu ce que j’ai vu chez Gault et Gueule, en plus des listes de mes envies ?
 
·    Hassan.
Tu vas me le dire.
 
·    Ezéchiel.
La liste des sept péchés capitaux ne remonte ni à Mathusalem ni à Platon, ni même aux pères de l’église, aussi augustes soient-ils. Ils ont bien essayé de donner à ce fameux VRAI inventé par Platon une sorte de codification afin de définir le MAL, mais leurs listes tâtonnaient trop selon les humeurs du lieu et du temps, incertaines et variables. Platon était trop flou dans sa métaphore et les chrétiens qui lui ont emboîté le pas n’ont pas su s’y retrouver.
 
·    Hassan.
Et alors, mal et bien, on sait faire la différence, non ?
 
·    Ezéchiel.
Il est parfois des situations inextricables qui font la joie des romanciers et des dramaturges. Cette liste des sept péchés capitaux est récente. Après quelques siècles de débats ésotérique, le pape Grégoire a tapé du poing sur la table, fatigué, et a demandé une liste une fois pour toute. On a cherché, diverses propositions ont fleuri, Grégoire est mort et les débats ont repris. Comme quoi la Vérité a bien du mal à se faire un chemin, surtout avec sa majuscule qui l’embarrasse dans les passages étroits. Encore quelques siècles et Thomas est arrivé, il n’y a même pas huit cents ans. Thomas, un enfant d’Aristote.
 
·    Hassan.
Si je comprends bien, une idée de Platon mise en pratique par Aristote. Un grand classique, en quelque sorte.
 
·    Ezéchiel.
Si tu veux. Thomas a sorti la liste de son chapeau et il a bien pris soin qu’il y en ait sept. C’est pourquoi il ne peut pas y avoir de mot pour le huitième. Thomas a vu le danger, il savait que sept est un chiffre sacré, il en connaissait un sacré rayon en sacré, il lui en fallait donc sept pour fermer la porte à des petits malins qui auraient pu en rajouter. Il n’en avait que six au départ, in extremis il a placé la gourmandise.
 
·    Hassan.
(Six). Voilà pourquoi la gourmandise ! J’ai toujours eu du mal à accepter que ce péché là soit Kapital, ni même péché d’ailleurs. Remarque je me pose la question aussi pour la paresse, (et de sept), je me demande si le monde n’irait pas mieux si nous étions tous d’incorrigibles paresseux.
 
·    Ezéchiel.
Tu ne vas pas commencer à pérorer sur les sept péchés capitaux, surtout qu’on les a déjà tous placés dans la discussion. On n’en finirait pas et j’aimerais bien qu’on mette enfin le doigt sur le huitième maintenant qu’il est coincé dans la cage.
 
·    Hassan.
Je ne vois rien.
 
·    Ezéchiel.
Evidemment, tu t’es dispersé avec paresse et gourmandise. Alors je reprends. Que ce soit Platon, Aristote, un grand prêtre, un prix Nobel, un sorcier, un économiste, le Pape, l’Ayatollah, les dernier des Mohicans ou qui que ce soit d’autre, personne ne sait ce qu’on ne sait pas, ce qu’on ne sens par aucun de nos cinq sens, personne ne peut t’obliger à te soumettre à ce que qui d’autre que ce soit croit savoir. Croit. Du verbe croire. Voilà le verbe qui, en dernier ressort, cache le huitième péché capital.
 
·    Hassan.
C’est un péché capital, de croire ?
 
·    Ezéchiel.
Mais non, c’est un buisson qui t’obscurcit la vue. On peut admettre, accepter, décider, que ceci ou cela puisse être vrai, localement et temporairement, en restant sans cesse vigilant sur la possibilité de garder et de reprendre sa liberté au premier signe. A toi de savoir le reconnaître, ce signe, personne n’a autorité pour le faire à ta place.
 
·    Hassan.
Mais alors, où est-il, bon sang, ton huitième péché ?
 
·    Ezéchiel.
Il est dans le cœur de qui prétend asséner à l’humanité entière, à toi, à moi, comme autant de coups de massue, les sept péchés capitaux.

FIN
Printemps 2016

vendredi 4 novembre 2016

LE HUITIEME PECHE CAPITAL - 2/3 Retour à la caverne


2/3 . Retour à la caverne

·    Ezéchiel.
Tu n’as pas entièrement tort. J’ai été présomptueux, je voulais faire une révélation, parole d’Ezéchiel, et je découvre soudain que les mots me manquent. Ce péché est si bien caché qu’il ne porte pas de nom ; d’une certaine façon, d’une façon étymologique, c’est un péché innommable. Il nous faut en faire le tour, un peu comme un explorateur commence à contourner une terre inconnue avant d’y pénétrer.
 
·    Hassan.
Je connais, c’est le principe de Magellan.
 
·    Ezéchiel.
Si tu le dis. Alors, pour tenter d’éclairer ta lanterne, je vais remonter dans l’histoire de la pensée.
 
·    Hassan.
On n’est pas sorti de l’auberge si tu vas chercher Mathusalem.
 
·    Ezéchiel.
Non, je me contente de remonter à la caverne.
 
·    Hassan.
De mieux en mieux, nous voici avec Cro-Magnon. Tu as besoin de Cro-Magnon pour ton péché, c’est la meilleure, tu me perds dans tes décomptes, tes listes et tes litanies pour finir assis habillé de peaux devant un feu de camp. Ce n’est plus l’histoire de la pensée mais sa défaite.
 
·    Ezéchiel.
Tu n’y es pas du tout. Je ne parle pas de l’homme des cavernes mais de l’Homme de LA caverne. Platon. C’est là, dans cette caverne là, que se trouve le huitième péché capital, et il est assez bien caché pour que je sois obligé de tourner autour du pot au lieu de te balancer un bon gros mot bien senti comme à la télé qui clouerait le bec même à Socrate.
 
·    Hassan.
Attends. Je te rappelle que c’est moi qui t’ai raconté, détaillé, expliqué le premier cette histoire de caverne de Platon, tu me regardais avec des yeux en ronds de flan. J’espère que tu t’en souviens. Les hommes enchaînés, les ombres sur la paroi, et le philosophe qui par sa seule force mentale parvient à deviner sans rien voir l’ouverture le soleil et les personnages qui passent avec leurs pancartes, leurs banderoles, une vraie manif pour faire de l’ombre à l’humanité aveugle.
 
·    Ezéchiel.
Je me souviens très bien et tu n’as plus rien à m’apprendre. Mais ce que tu m’as appris m’a longtemps troublé. Quelle est cette prétention du philosophe de nous révéler une vérité qu’en fait il n’a pas plus vue que nous, nous sommes tous enchaînés à la même enseigne : « à la paroi de granit, graffitis en tous genres, illusions et ombres chinoises. Femmes et Enfants acceptés. Interdit aux animaux. Séjour éternel gratuit jusqu’à ce que mort s’ensuive ».
 
·    Hassan.
Tu me l’avais déjà sortie, celle-là, l’auberge espagnole.
 
·    Ezéchiel.
Il m’agace de plus en plus, ton Platon. Il peut imaginer ce qu’il veut, se faire exploser le cerveau d’hypostase en hypostase, voir des nains partout et des banderoles qui défilent, qui est-il pour nous imposer sa vision, son invention, son délire ? Pour le léguer aux générations futures qui vont s’en emparer pour les transformer en religions ? De quel droit ce qu’il imagine serait-il plus VRAI que ce que j’imagine moi ? Pourquoi ce que moi j’ai envie d’imaginer ne serait-il pas plus vrai que sa prétendue vérité ?
 
·    Hassan.
Attention, Ezéchiel tu cumules péché d’envie et péché d’orgueil (quatre et cinq, d’un coup).
 
·    Ezéchiel.
Mais je n’envie personne ni ne cherche à imposer mon imagination à qui que ce soit. Ces ombres que je vois sont le seul accès dont je dispose à l’univers où je vis, j’en déduis ce que je veux, ce que je peux, et je demande de l’aide à qui je veux si c’est trop difficile.
 
·    Hassan.
Mais on peut te raconter des salades bien tournées qui vont t’entraîner dans l’Erreur.
 
·    Ezéchiel.
Bien malin qui pourrait vraiment me dire ce qu’est l’erreur ? Mais tu as raison pour la salade, Hassan, alors j’en écoute beaucoup et je picore à ma guise ce qui convient à ma propre harmonie, je reste en éveil et sans cesse je soumets à ma lorgnette mes récoltes et celles qu’on m’apporte. Il y a beaucoup de déchets, j’en conviens, et je ne saurai jamais le vrai.

jeudi 3 novembre 2016

LE HUITIEME PECHE CAPITAL - 1/3 Les décomptes


1/3 . Les décomptes.

·    Ezéchiel.
Est-ce que tu peux au moins me réciter les sept péchés capitaux ?
 
·    Hassan.
Facile. L’orgueil, l’avarice, l’envie, la colère, la luxure, la paresse, la gourmandise. J’ai bon ?
 
·    Ezéchiel.
Ouais. Je suppose que tu as sagement recopié en allant voir chez Gault et Gueule, mais il n’y a rien à ajouter, tu as bon comme tu dis. Et sais-tu pourquoi ils sont sept ?

·    Hassan.
Je ne le sais pas. Gault et Gueule sont muets sur la question. Sans doute parce qu’il en faut sept, chiffre sacré ou magique, depuis les temps de la nuit. On est sûr que le compte est bon une fois arrivé à sept, six péchés ou huit péchés et tout part en choucroute. C’est comme les sept jours de la semaine, imagine les négociations si la durée variait d’une fois sur l’autre. Un péché par jour est un bon programme, je m’y tiens. Ou alors les sept piliers de la sagesse, chaque pilier posé sur un péché, en voilà une belle fondation. Je vais aller proposer ce plan à Lawrence.

·    Ezéchiel.
Tu ne vois pas plus loin que le bout de ton nez, Hassan. Il pourrait y en avoir davantage mais qui sont cachés, des péchés rampants bien plus dangereux que ces sept mercenaires vite repérés, à la façon de ton Imam qui pour certains des tiens est caché et qui pour d’autres n’existe pas, et que de toute façon personne n’a jamais vu.

·    Hassan.
Que veux-tu dire. Je ne sais pas de quel Imam à moi tu parles ni de qui sont ces miens, et ce n’est pas ton affaire. Pourquoi pas tant que tu y es les sept samouraïs, les ocean twelve, les douze salopards ? J’en passe, et des meilleurs.

·    Ezéchiel.
Toi et tes colères, je te reconnais bien (on en a déjà un).

·    Hassan.
Je préfère et de loin m’occuper avec les trois grâces qui dansent toutes seules là bas dans leur coin. Pour nous calmer et nous distraire un peu.

·    Ezéchiel.
Ne cherche pas à détourner la conversation avec un zeste de luxure (et de deux), et respecte un peu mieux les dix commandements. Non, ne me les récite pas, je les connais aussi, ils sont dix et c’est cela qui est important, comme les dix doigts de la main.

·    Hassan.
Des deux mains.

·    Ezéchiel.
Oui, si tu y tiens. Encore heureux que nous ne soyons pas mille pattes, avec tous les commandements qui viendraient avec. Ne thésaurisons pas avec avarice (et de trois), dix nous suffisent largement ainsi que huit péchés capitaux.

·    Hassan.
Parce que maintenant il y en a huit ! Qu’as-tu fait du nombre sacré ?

·    Ezéchiel.
C’est ce que j’essaie de te dire depuis le début mais tu ne cesses de m’interrompre. Il y a huit péchés capitaux, sept et un péché caché.

·    Hassan.
Et ce huitième, quel est-il ?

·    Ezéchiel.
J’aurais dû parier que tu allais me poser la question. Tu es d’un prévisible désespérant. Pourquoi faut-il que je te réponde ?

·    Hassan.
Parce que justement tu savais que j’allais te poser la question en m’annonçant un huitième péché capital, et que si tu n’avais pas voulu que je te la pose tu n’aurais rien dit. Alors maintenant assume et réponds-moi.



dimanche 2 octobre 2016

LA VIE DE L'ESCARGOT


1.    Naissance de l’escargot.

L’escargot, il faut d’abord le voir. Les autres sens, toucher, ouïe, odorat, goût, ne servent à rien pour le reconnaître. Oui, même le goût. Le goût de l’escargot est d’abord celui de sa sauce. Un petit bout de caoutchouc légèrement amer, voilà ce qu’il donne dans la bouche et c’est ce légèrement amer qui donne tout son sens à sa sauce.
Revenons à notre escargot vivant. Déjà pour la couleur c’est difficile. On le dit gris mais l’est-il ? Un peu vert un peu brun, souvent clair et dans ce cas petit, on doit rester prudent pour en donner la couleur, lui donner une couleur. Alors on simplifie, il est gris.
Il en est des petits et des gros. Ils le sont les uns par rapport aux autres parce que, à l’échelle humaine dont on sait qu’elle est la mesure de toutes choses, ils sont tous petits, de l’ongle du petit doigt d’une petite fille à l’ongle du gros orteil du grand baraqué là-bas.
Une fois réglées les questions de la taille et de la couleur, on observe une coquille arrondie. Ce n’est ni une boule ni un cercle et pourtant c’est arrondi. Encore une fois, l’escargot cache sa vérité dans l’indicible, on dirait des arrondis qui s’emboîtent, une fausse spirale qui se développe à l’intérieur d’elle-même. Quand la coquille est vide, on voit bien le colimaçon nacré à l’intérieur mais alors il y a longtemps que l’escargot est parti.
Il ne faut pas bouger, il faut attendre. Il finit par montrer le bout de son nez, l’escargot, il s’étire en dehors, il s’extirpe, il s’exfiltre, un corps flasque et baveux, vert ou gris ou vert-de-gris, qui se distend peu à peu sur la longueur d’un pouce, celui de la petite fille ou du malabar, et qui va lui permettre d’avancer par rétractions et allongements successifs, la coquille bien posée sur le dessus, qui oscille doucement dans l’effort.
Pour être bien certain que c’est un escargot, il suffit de regarder un des deux bouts : deux grandes pointes avec un point noir au bout sont les yeux, deux petites en dessous sont les palpeurs. Aucune des salades qu’il va croiser n’y résistera.

2.    Mort de l’escargot.
 

On entendait encore au loin les grondements de l’orage maintenant fatigué. Le talus détrempé bruissait, un peu d’eau qui ruisselle, des tiges qui se redressent libérées du poids des gouttes, tout un petit monde qui s’ébroue après la douche. Les hordes n’attendaient que ce moment ; les plus petits étaient déjà partis à l’attaque, personne ne les avait remarqués dans leurs coquilles transparentes, les plus gros s’étaient dressés de tout leur long, les cornes dardées vers l’avant pour repérer le meilleur passage entre les herbes jusqu’au potager voisin.
A nous les salades à l’eau de pluie semblaient crier toutes ces bouches muettes et laborieuses, tous ces estomacs ambulants, on n’est pas pour rien gastéropode. Cinq cents au départ, trois mille de l’autre côté du chemin, on n’avait jamais vu une telle épopée. C’était à qui se jetterait le premier dans la batavia, à qui trouverait la plus belle frisée. Chacun copiait sur son voisin, suivait sa trace à la trace, empruntait son sillage, et les plus malins passaient ailleurs car se trouver seul face à son festin est le plaisir suprême.
Il fallait voir ces petits muscles luisants rivaliser de lenteur sous la lumière blanche de la pleine lune, coquille en bandoulière et bave aux lèvres. Spectacle d’apocalypse silencieuse et implacable. On n’aurait pas donné cher de la récolte du paysan. Mais nous étions là avec notre panier et nous sommes rentrés à la maison avec le plus beau ramassage d’escargots de l’histoire de l’humanité.