mercredi 14 juin 2017

KERTESZ


La photo de Kertész est connue. Sait-on son histoire ? Connaît-on le dessous des cartes ? Non certes. Alors je m’en vais révéler ici la vérité, la vraie vérité que je tiens d’un cousin du beau-frère de mon collègue de bureau de la deuxième compagnie pour laquelle j’ai travaillé il y a très longtemps. C’est dire à quel point cette vérité est vraie.
 
L’affaire avait défrayé la chronique. Les journaux télévisés en faisaient leurs choux gras et les chaînes d’infos continues passaient en boucle les vidéos des caméras de surveillance et des téléphones portables des touristes : tous les personnages peints et sculptés du Musée du Louvre s’étaient évadés l’autre jour entre 14h15 et 17h12 au vu et au su de l’affluence et personne n’avait pu les arrêter. La police était sur les dents, on avait décrété l’état d’urgence, et on en avait déjà récupérés quelques uns. On avait mis la main sur la Joconde qui ne souriait plus et sur la Victoire de Samothrace qui n’avait plus toute sa tête. La Vénus de Milo c’était pire, les bras m’en tombent.

Mais l’essentiel avait disparu. On peut le dire, tous ces évadés avaient bien ourdi leur complot et leurs points de chute avaient été choisis avec grand soin. Ainsi, Socrate et la Liberté de Delacroix avaient décidé d’abriter leurs ébats dans une petite chambre de bonne mansardée de la Rue de la Boétie, ce qui est un double pléonasme, dans cette rue Haussmannienne les chambres de bonnes sont toujours mansardées et petites. Mais pour être pléonastique leur cachette n’en était pas moins introuvable. La Boétie, il y avait longtemps que Socrate voulait habiter chez le périgourdin, et Madame Liberté, pourvu qu’elle soit avec son philosophe, serait allée en enfer.
 
  • « Tu crois que c’est prudent de se montrer aux carreaux, lui dit elle.
  • - Ils ne nous chercherons jamais ici. Tous les étages de toute la rue ont été transformés en bureaux, les chambres de bonnes sont devenus des dépotoirs à cartons d’archives oubliées ou compromettantes.
  • - Mais les hélicos qui tournent ?
  • - Justement, ils tournent. Ils dirigent le flot des inspecteurs à travers les rues pour être sûrs de tout balayer en se renforçant sur les parties intellos de la capitales, je vois bien leur manège d’ici, cinquième, sixième, onzième, douzième, un peu du côté de Drouot mais ce n’est pas notre quartier et beaucoup du côté de Rochechouart et Barbés bien plus au nord. »
Liberté s’inquiéta : « Là-bas je vois un vigile devant Saint-Philippe du Roule.
  • - Non, il pose des contraventions. Samedi est son meilleur jour, tu penses bien qu’il ne va pas lever le nez de ses souches.
  • - Dis-donc, Socrate, tu es bien au fait de la vie parisienne !
  • - C’est que j’en ai entendu, des bavardages autour de moi au Musée. Il n’y a pas que Saint-Philippe, Saint-Honoré et La Boétie ; les usages de Tokyo, de New-York ou de Londres n’ont pas de secret pour moi.
  • - Tu pourrais voyager à travers le monde sans te faire repérer alors ?
  • -Exactement. Il n’y a sur terre qu’un seul endroit que je ne sens pas.
  • - Lequel, mon chou ?
  • - Tu aurais dû deviner ; Athènes, forcément. Déjà je n’en suis pas parti dans de bonnes conditions et j’ai mis très longtemps à m’en remettre. Ajoute ce Platon qui m’a caricaturé à force de me faire dire ce que je n’aurais jamais osé penser, j’aurais l’air de quoi si j’y retournais ? Il était pourtant bien mignon, le petit Platon à son arrivée dans mon équipe. Mais il a mal tourné en vieillissant, surtout après mon procès. Il s’est mis en tête que face à une telle injustice, il y avait nécessairement quelque part de la Justice, du Vrai, du Beau, du Bien, et qu’il suffisait à un bon philosophe de les trouver pour les répandre dans le monde. Pauvre fou, et l’on croit encore aujourd’hui à ces sornettes. Le pire est qu’il n’y a jamais de touriste grec dans ce musée, à croire qu’ils n’ont pas un rond pour venir me voir.
  • - Moi non plus ils ne viennent pas me voir, et pourtant il est beau mon décolleté.
  • - Ce sont des grecs ma chère. Mais ne concluons pas trop vite, tu sais comme je m’en tiens philosophiquement à ce que j’observe et que je me garde de toute extrapolation, comme vous dites vous autres d’après Jésus-Christ.
  • - Tu sais, moi, quand je bondissais par-dessus les barricades avec mon drapeau sous la mitraille, je ne m’embarrassais pas avec des mots compliqués.
  • - Moi non plus. Il a fallu que les philosophes s’en mêlent et nous emmêlent avec leurs étymologies tordues puisées dans ma propre langue maternelle. Du coup, je n’ai aucune idée de ce qu’Athènes est devenue ni même si cette ville existe encore. »
Liberté interrompit Socrate dans sa nostalgie et s’écria : « Regarde, là en bas, je vois un photographe !
  • - Oui, il nous a pris. Mais son appareil est un ancien modèle, on dirait une de ces chambres noires à plaque de verre des années trente, un pro-ICA sans doute. Il va lui falloir du temps pour faire le tirage et plus encore pour le répandre dans le monde. J’ai cru reconnaître sa tête, ce doit être Kertész, un copain hongrois qui est passé plusieurs fois me voir au Musée il y a longtemps. Je le croyais mort.
  • - Il l’est peut-être, puisque nous sommes vivants.
  • - Objection retenue. Mais on ne va pas pouvoir rester ici.
  • - Je n’ai rien à me mettre.
  • - On va trouver une solution ma belle. Il n’y a personne dans les bureaux un samedi, on y aura bien oublié un imper ou une redingote selon l’époque où sera situé l’étage que nous visiterons. Et quand on se nomme Liberté, on n’a pas peur de son vêtement, n’est-ce-pas, jolie fugueuse ?
  • - Mais oui mon bon Socrate. Mais c’est toi qui va chercher. Et si tu ne trouves rien, tu pourras toujours te servir dans les conteneurs à vieux vêtements que je vois devant l’église, à l’angle Boétie-Roosevelt. Je vais t’expliquer comment les ouvrir, dans ce quartier les vieux vêtements sont chics.
  • - La Liberté a toujours de la ressource, à ce que je vois. Voilà trois mille ans qu’elle ne vieillit pas, et je compte au plus court. En attendant, nous allons nous reculer un brin et ne plus faire de bruit, moi je me drape dans ma dignité et je pars en chasse. Toi tu te reposes un peu, car il pourrait y avoir encore de la mitraille, comme tu dis. »
Ce qui fut dit fut fait. L’on ne retrouva plus jamais Socrate qui avait enfin saisi sa Liberté.

mardi 30 mai 2017

ROUTINE ROUTIERE


Toutes les semaines il y avait réunion à l’usine. A neuf heures précises, tout le monde entrait dans la grande salle illuminée de néons et s’asseyait selon un ordre immuable que pourtant personne n’avait institué. Il avait choisi son fauteuil dos aux fenêtres ce qui lui permettait une fois le jour bien levé de pouvoir observer ses vis-à-vis et leurs mimiques involontaires en restant lui-même à contre-jour, situation toujours utile en cas de discussion tendue.
 
Il avait besoin de cette petite ruse car la matinée pour lui commençait beaucoup plus tôt. Chacun de ces jeudis matins là, la réunion se passait tous les jeudis, il devait se lever à trois heures sans réveiller la maison, se préparer et partir par tous temps faire les quatre cents kilomètres qui le séparaient de l’usine. Un litre de thé dont il avait préparé les ingrédients la veille au soir, thé en vrac, Darjeeling, boule en inox et bouilloire bien entartrée, il savait que la douche fraîche suffisait pour être pile à l’ébullition frémissante. C’était infusé le temps de s’habiller, le valet était posé dans un coin du palier pour ne pas déranger, et juste assez tiédi pour être avalé le temps de vérifier les dossiers et récapituler les démonstrations et autres argumentaires, enfin, les grandes lignes.
 
A quatre heures moins cinq il descendait au parking et un observateur insomniaque aurait pu régler sa montre à l’heure exacte quand la porte basculante se refermait sur ses feux arrière.
 
Venait alors le temps de la grande parenthèse : quatre heures d’autoroute à l’exception des cent derniers kilomètres qui, au fil des ans, ont fini par devenir autoroute aussi, lui faisant gagner un petit quart d’heure de sommeil ; personne à côtoyer sinon parfois un camion, mais ils étaient rares sur ce trajet à cette heure là, il n’a jamais su pourquoi.
 
Alors la radio lui tenait compagnie. Il n’aimait pas écouter de la musique, il préférait les radios bavardes où chacun avait son mot à dire, son histoire à raconter, ses théories fumeuses, ses débats agités mais entre quatre et huit heures du matin personne ne songeait au pugilat médiatique en ce temps là. Il aimait surtout les dramatiques, art radiophonique oublié, dont les images dansaient dans sa tête et dont les voix jouaient aux devinettes avec les acteurs cachés derrière leur micro.
 
Il savait qu’il changeait d’émission dans cette grande courbe en descente, et qu’il aurait le temps d’écouter le journal juste avant de s’arrêter sur l’aire où il prendrait son œuf sur le plat avec bacon, son jus d’orange et un grand café. Ainsi qu’évacuer la percolation du litre de thé.
 
A huit heures, il entrait au poste de garde et présentait son laisser-passer. Le vigile le reconnaissait, mais il le connaissait et il faisait mine de vérifier la validité de la carte plastifiée. Un manquement aurait été remarqué. Il disposait ainsi d’une heure pour faire le tour des ateliers, interroger les opérateurs et les techniciens, lire les graphiques et les enregistrements, et surtout dissiper cette sorte de torpeur concentrée que l’on éprouve après un long trajet.
 
On lui avait souvent posé la question : pourquoi ne prends-tu pas l’avion, ou le train ? Pourquoi n’y vas-tu pas la veille ? Parce qu’il faut bien le dire, le soir voyait l’opération inverse se produire : l’après-midi à rédiger, à réorganiser, à recalculer, selon les résultats de la réunion du matin, et il fallait sortir de l’usine à vingt heures pour rentrer à la maison à minuit. Belle journée de travail en vérité.
 

Il n’a jamais écouté les sirènes trompeuses de la facilité. Il avait peut-être de bonnes raisons familiales de procéder ainsi, mais jamais de la vie il n’aurait renoncé à ces deux parenthèses enchantées du jeudi, à contempler les campagnes changeantes au gré des saisons et de la météo, et pourtant c’était parfois difficile dans le brouillard ou les nuits de tempête. Il détestait les aéroports, surtout ceux des petits matins, et il dormait dans les trains. Les rares fois qu’il dut tenter l’expérience, il est arrivé en retard ou il a annulé sa présence, pour raisons indépendantes de sa volonté.
 
Alors, pendant quinze ans, il a appris par cœur la géographie de ce paysage, il a vu disparaître des forêts et pousser des maisons, il a vu l’autoroute gagner du terrain sur les marais et sur les champs, et il en a écouté, des gens qui dans le poste lui parlaient à l’oreille du monde et de ses tourments.

mardi 23 mai 2017

POUR UN PESO


Gabriel Garcia Marquez est un grand écrivain. Je ne vais pas lui disputer la place et je le laisse volontiers sur son piédestal mérité mais beaucoup plus inconfortable que ma retraite en sous-sol. Je vais ainsi me permettre de lui voler ses idées ou plutôt ses situations, comme je n’ai aucune imagination il m’apportera sans doute de la matière première déjà passablement raffinée dont je vais faire mauvais usage. Il y a toujours un bon élève et un chenapan. Quand on partage un gâteau il y en a moins pour chacun, quand on partage des idées tout le monde y gagne.

Alors voici.
Quelque part en Amérique latine, un petit village perdu, la place centrale, je ne sais plus comment on nomme partout là-bas les places centrales des villes et des villages il y a un mot pour le dire, c’est le début de l’après-midi et il fait très chaud. Deux clients à la terrasse du café de la place. Café, bar, bodega, je ne sais ce qu’il faut écrire.

Le bruit court depuis ce matin qu’un évènement grave va se produire aujourd’hui.
 
  • « Il fait chaud, il fait vraiment chaud, dit Luis.
     
  • - Il fait toujours chaud à cette heure-ci, bougonne son voisin Pedro. Tu ne vas pas te plaindre d’une chaleur que nous supportons depuis toujours comme nos pères et bien avant.
     
  • -Moi je te dis que je n’ai jamais eu si chaud, répond Luis, tu vois, rien que d’en parler, je ne me sens pas bien. Je crois que je vais rentrer à la maison.
     
  • -Tu me laisserais seul sur la place comme un pestiféré, ce serait bien la première fois depuis trente ans qu’on s’y pose tous les midis. On n’a encore échangé aucune nouvelle du jour, à quoi bon faire la sieste si on ne peut plus profiter des ragots !
     
  • -J’en sais assez avec cette catastrophe annoncée.
     
  • -Quelle catastrophe, s’étonne Pedro ?
     
  • -Je te l’ai dit tout à l’heure mais tu n’écoutes jamais. Le petit-fils de la vieille Rosa, là-haut, il a parié devant tout le monde qu’il y aurait une catastrophe aujourd’hui, même que sa grand-mère l’a dit. Un peso.
     
  • -Le pari du grand dadais ? Le gars qui raconte cette histoire est un spécialiste du bobard alors je n’en crois pas un mot. Il faut toujours se méfier au cas où ce serait encore un coup de ce romancier qui nous invente. Remets-toi plutôt à l’ombre et commande une bière, elle te fera du bien, il se trouve que le frigo de Pablo fonctionne pour une fois et elles sont fraîches.
     
  • -Justement, ce n’est pas normal qu’il marche, ce frigo, depuis dix ans qu’il est en panne. Tous les désastres ont des signes avant-coureurs, on le sait depuis la nuit des temps, mais seul le sage les remarque et prend le large ».

Pedro se moque.
 
  • « Parce que maintenant tu te prends pour un sage, on aura tout vu. En voilà bien un, de signe avant-coureur de mauvais augure, Luis qui se prend pour un sage … Vite, il faut réagir, Pablo, apporte nous deux bières ! »
 
La voix de Pablo sort du fond du bistrot.
  • « Fraîches ou pas fraîches ?
     
  • -Pas fraîches. Luis se prend pour un sage, il lui faut une bière tiède. Un bon coup de barre le remettra d’aplomb.
     
  • -Je n’aime pas tes blagues, Pedro. C’est décidé, je rentre chez moi, tu n’auras qu’à te les boire toutes, tes bières, moi ce sera une bonne douche et au lit. Et ne compte plus sur moi pour bavarder dans le cagnard sur les rumeurs et les ragots ».
Luis se lève et s’éloigne en traversant la place. Pedro hésite, il voit maintenant approcher la catastrophe à laquelle pourtant il n’avait pas cru, et même deux.

Il lui reste encore une petite chance de les éviter toutes les deux mais il se sent sans inspiration ni ressort, un peu comme dans un cauchemar alors qu’il est bien réveillé. Une ou deux minutes pour agir, tout au plus, le temps que Luis de son pas lourd atteigne la dernière arcade. Ensuite le destin se mettra en marche. Il aurait dû commander une bière fraîche mais les regrets ne sont plus de mise.

Il y avait longtemps que tout le monde dans le village savait ce que faisait la femme de Luis avec le boucher du village pendant que Pedro et Luis médisaient à la terrasse du café, et c’en serait fini de leur amitié.

Voilà la mauvaise farce du conteur, deux catastrophes pour le prix d’une, un peso.

samedi 6 mai 2017

Mes climats #3

A bout de souffle


Car on était en plein hiver et le vent balayait la rue de ses rafales de givre alourdissant les branches du poids de la glace finement dentelée en paillettes étincelantes, alors je devais m’enfoncer le cou dans le col qui me semblait toujours trop court pour protéger ma peau des morsures climatiques, « on dit du mal du réchauffement mais il y a des moments où ce ne sont pas deux degrés de plus qu’il me faudrait mais dix ou quinze et qu’importent les cyclones à l’autre bout du monde si ici j’échappe aux engelures » me disais-je en marchant contre le vent dans ma tenue débraillée et trop légère en cherchant s’il y avait quelqu’un dans le coin mais non, personne pour se réchauffer ne serait-ce que d’un bonjour-bonsoir, je ne demande pourtant pas la lune mais de lune il n’y a pas, le ciel est bas et ce sera bientôt tempête de neige et compagnie « j’ai intérêt à me dépêcher de rentrer mais pour cela il faudrait que je retrouve mon chemin », l’inquiétude avait depuis longtemps fait place à une sorte de résignation car mourir de froid est une mort douce alors pourquoi pas s’il suffisait de laisser filer le petit courant d’espoir qui continuait à me traverser l’esprit, s’il suffisait de continuer à marcher devant moi sans ne plus penser à rien jusqu’à ne plus se sentir tomber, mais il était plus collant qu’un sparadrap de bande dessinée cet espoir minuscule, indécrottable, obstiné, et je restait en éveil attentif malgré moi au moindre indice, au moindre abri, « comment peut-on mourir de froid en pleine ville même par une nuit comme celle-ci », cette idée me faisait tenir sur mes jambes, me faisait mettre un pied devant l’autre et marcher contre le vent qui me donnait la bonne direction générale, au point qu’à plusieurs reprises, voilà, voilà le piège, traversant une place, un square ou une avenue, mon cerveau à moitié paralysé et donc à moitié mobile m’envoyait le message que je l’avais déjà vue quelque part, cette place, ce square, cette avenue, et que j’approchais du but alors qu’au fond je n’avais aucune idée précise de ce qui restait à parcourir mais c’est ainsi que l’espoir-sparadrap restait accroché et que ma marche somnambule traversait la nuit comme un fantôme que peu à peu, je le sentais bien, j’étais en train de devenir et que je serais inévitablement devenu si tout à coup je n’étais tombé sur le point final.

dimanche 30 avril 2017

ELECTIONS PRESIDENTIELLES 2017

Pour une fois, un billet d'humeur daté. Il sera bientôt démodé. Ou non.
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Bon. Je ne voulais pas. Mais voilà, maintenant je sors de mes gonds. Oui, il y a longtemps, j'étais surnommé "jarnière", et comme forcément à un moment ou un autre quelqu'un demandait pourquoi, on répondait : "parce qu'il a l'air d'un gond".

Je ne voulais pas en sortir, et c'est arrivé. Il ne te reste plus qu'à lire ce qui en découle. Ou à te tirer d'ici, après tout, quand on veut rester l'âme pure et les mains propres, le mieux est de se tirer d'ici.

Âme pure et mains propres. Voilà la posture de mes amis. De beaucoup d'entre eux. Et c'est cela qui me met en rage. Leur bonne conscience, leur certitude, leur doux oreiller de confort mental. Oui le résultat du premier tour ne me convient pas. Oui il aurait pu encore plus me disconvenir. On aurait pu rêver d'une meilleure affiche, j'avais rêvé d'une meilleure affiche. Pour faire court, un -on contre un autre -on m'aurait convenu, et j'aurais pu tout à loisir, choisir, éliminer, ou m'abstenir selon les -on retenus.

Mais adieu veaux vaches cochons, nous voici tous au pied d'un mur, c’est là qu'on voit le maçon. Alors, bonne conscience et mains propres, je déchire le chèque en blanc et je reste à la maison.

N'est-ce-pas, c'est brillant, courageux, cohérent, et je peux me regarder dans ma glace. Quand l'autre dame grâce à cette tour d'ivoire improvisée va pouvoir entrer dans le palais et y placer ses équipes, articles 16 et 49.3 en mains, je pourrai me lamenter, mais je prétendrai que je n'y suis pour rien. Sans parler de l’état d’urgence déjà voté et de ses soutiens dans la police et l’armée.
Je serai donc un lâche et un menteur. Un irresponsable. Je savais. Je ne pourrai pas dire que je ne savais pas. 1933 n'est pas si loin et je me souviens de mes cours d'histoire, il y en avait encore de mon temps. Je me souviens aussi, c'est moins loin, de l'élection de Monsieur Trump. Et j'aurai bien mérité les années qui s'en suivront. 
 
C'est une vieille règle de la démocratie élective que celui qui s'abstient (ou qui vote blanc, je ne vais pas ici ergoter entre l'un et l'autre, ce sera pour plus tard au cas où le vote soit encore une pratique chez vous) vote en réalité pour celui qui gagnera. Donc si Macron est élu, les abstentionnistes auront voté pour lui de toutes façons, et si c'est l'autre dame, même motif même punition. Et le chèque en blanc sera donné par le vote de la même couleur dans tous les cas.

Alors que faire ? L'abominable libéral des neiges qui, à ce qu’on prétend, va aggraver la loi travail déjà en place, vendre la France à l'Amérique, laisser les polonais et les roumains sous-payés prendre les emplois de nos arabes, l'internationaliste affairiste milliardaire et corrompu qui va se goberger dans les brasseries chics avec des internationalistes milliardaires et corrompus, j'en passe et des meilleures, ou bien l'autre ? Car telle est la question, être ou ne pas être.

Je me dis qu'il y aura un troisième et un quatrième tour nommés élections législatives, ou du moins que ceux-ci n'auront de sens que si le vilain libéral l'emporte au deuxième. Je sais bien qu’on ne va pas nous supprimer le droit de vote le lendemain, mais le tour viendra et peu importe son numéro, parfois il y a des risques que je n'ai pas du tout envie de courir, et il y a des moments où il faut bien se mettre un peu de cambouis.

Si je cherche qui veut conserver le mariage pour tous, qui accepte la présence de réfugiés syriens et autres, qui maintient le budget culturel, qui reste attaché aux droits humains, au moins en paroles (car l'autre ne cache pas ce qu'elle fera), je me dis que je pourrai continuer à me regarder dans une glace même avec des mains sales, et je ferai un petit salut au camarade Jean-Paul, réconcilié pour une fois avec Monsieur Albert et ses justes.

Et je voterai Macron.

jeudi 27 avril 2017

LE PIRE VOYAGE DU BARON DE LA TREMOÏLLE


    Même embarqué sur un galion à quatre mâts pratiquement échoué dans une baie en calme plat depuis trois semaines, le Baron affichait ses plus belles chausses de la Cour pour orner ses mollets gracieux qui faisaient tant saliver Mercredi Après-Midi, le plus féroce des cannibales des iles Salomon, bien caché derrière un bosquet d’arbres vénéneux …
 
  • Exercice : Après ce début prometteur, continuer et terminer l’histoire en n’utilisant que des informations véridiques et vérifiées.
C’est que Mercredi Après-Midi n’était pas seulement cannibale, il était aussi fin gourmet, et des chausses immaculées comme celles du Baron, il n’en avait encore jamais cuisinées de semblables. Plutôt que de lancer une attaque tout seul qu’il jugeait vouée à l’échec même avec l’effet de surprise et qui risquait surtout de maculer les chausses, il décida de négocier. Il sortit du bosquet empoisonné en brandissant un chiffon qui aurait pu être blanc, et s’approcha du Baron.

Personne ne sut ce qu’ils se dirent mais des témoins, probablement les marins du galion restés à bord, affirment que la conversation, tendue au début, prit un tour plus amical et dura longtemps. Puis les deux compères disparurent bras dessus bras dessous dans l’ombre du taillis toxique pour ne plus revenir.
 
Une rumeur persistante depuis plus de trois siècles et jamais démentie prétend qu’ils sont à l’origine d’une chaîne de restauration rapide établie tout autour de l’Océan Pacifique et même au-delà, dont le plat fétiche est le mollet haché cuit au feu de bois vénéneux dans sa chausse blanche, maison fondée en 1664.
 
  • 1.    Si ce n’est pas de l’histoire véridique et vérifiée, je veux bien être forcé à manger dans un de ces restaurants.
    2.    Merci à JSR et à SBI pour le début prometteur.

jeudi 23 mars 2017

IMPOSSIBLES RENCONTRES


Où l’on va croiser un chat, des gratte-ciel, le paquet de farine et des tickets de métro ou de cinéma, un homme et une femme, et le reste à l’avenant (quelques titres de films aussi).

1.    Première conjugaison : la 2ème personne du singulier.

La nuit avait été tourmentée et tu avais du mal à te sortir des cauchemars qui tournoyaient encore pendant que tu te faisais chauffer le thé. Il était déjà tard et le soleil avait eu le temps de chasser l’ombre des gratte-ciel. Un coup d’œil par la fenêtre t’avait montré que le monde battait son plein et que ta présence n’y avait vraiment rien de nécessaire : les voies enchevêtrées du RER, la Défense et la rondeur du CNIT, la rue devant ton pavillon le dernier de tout le quartier en pleine frénésie bétonnière, les gens qui vont et viennent sur ton trottoir comme justement cet homme et cette femme qui se croisent sans un regard alors que tu comprends dans ton brouillard qu’ils auraient été faits l’un pour l’autre.

Quelle drôle d’idée ! Mais ton thé est déjà trop infusé et tu oublies la fenêtre et la question qui te venait, pourquoi faits l’un pour l’autre ? Tu ouvres le placard à pain rassis de la veille, tu aimes le tremper dans ton thé le matin, et tu rattrapes de justesse le paquet de farine mal rangé, te voici empoudré de blanc. Le geste brusque t’a fait écraser la queue du chat qui hurle et se sauve, tout va mal décidément à commencer par le moral.

Mais pourquoi étaient-ils faits l’un pour l’autre, la question te revient en boomerang, ces deux passants parmi tous les autres devant ta grille vétuste. Au fond, c’est par là que tu aurais dû commencer, te sortir d’une impression obscure et la transformer en histoire vraie, en roman d’amour, en tragédie grecque. Mais tes cauchemars de la nuit sont encore là et t’emprisonnent l’imaginaire, sors donc et achète un ticket de cinéma, tu verras, on y trouve tout au cinéma, même les passants du Sans-Souci.

2.    Deuxième conjugaison : la 3ème personne du singulier.
 
Il marchait dans Brooklyn. Oui, forcément, c’est plus facile à Brooklyn, surtout quand on se promène sur Brooklyn Heights et qu’on regarde vers l’ouest. Il voyait la Manhattan Skyline : elle a fait le bonheur des photographes, des cinéastes et des touristes. Appareil photo en bandoulière il va ajouter la profusion à la profusion, contre-jour sur l’East River sur fond de Statue de la Liberté et de gratte-ciel.

Il n’y a pas un chat sur la promenade à cette heure-ci, qui a dit que New-York grouillait de monde vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il se laisse aller à son péché mignon et il mitraille, il mitraille le Pont de Brooklyn encore fluide, il mitraille les hélicos déjà en chasse, il mitraille les bancs publics esseulés et même cette femme qu’il n’a pas vue et qu’il découvrira le soir venu en transférant les photos sur son Mac.

Elle le regardait d’un air apeuré, c’est du moins ce qu’il lui sembla en agrandissant l’image à l’écran, mais pourquoi donc ? Il est vrai qu’il n’avait pas sérieusement nettoyé le paquet de farine qui lui était tombé dessus du haut du placard de sa kitchenette mal fichue, les bed-and-breakfast de New-York ne sont plus ce qu’ils étaient, préparer son thé y devient un sport de combat. Il devait avoir étrange allure avec son visage de clown blanc et sa veste d’Auguste.

Il comprit alors pourquoi en descendant du haut perron, Dieu qu’ils sont hauts les perrons de Brooklyn, quelqu’un ce matin là lui avait spontanément offert un ticket ce qui lui avait permis de rentrer par le dernier métro.

3.    Troisième conjugaison : la 1ère personne du singulier.

Je m’appelle Auguste et j’aime les chats. Chaque fois que je raconte une histoire, je trouve le moyen d’en caser un. Alors, la contrainte n’est pas bien contraignante de faire passer un chat dans ces lignes. Il est tigré comme tout gouttière qui se respecte et on a intérêt à le respecter, il a la griffe facile et le feulement félin. C’est un chat mal élevé comme il doit l’être et je ne le changerais pour aucun chien au monde ni pour ces prétentieux de persans ou d’égyptiens.

Mais ce n’est pas de mon chat dont il s’agit ici. Il n’est venu dans la conversation que par sa présence installée sur le clavier : il aime mon clavier et grâce à lui j’ai écrit des pages que l’on a dit géniales, alors que je me contentais de regarder les caractères défiler à l’écran. Parfois, je le laissais là, à ronronner dans la ventilation du processeur et je partais m’offrir un ticket de cinéma en bas du gratte-ciel où s’était faufilé un multiplex.

Le temps d’un film, et ma copie du jour est prête, juste le temps de passer à la supérette m’acheter le thé du matin ou le paquet de farine pour remplacer celui envahi de capricornes. Je remonte en vitesse et c’est devant ma porte que je comprends, mettant ainsi en pratique l’esprit de l’escalier : je la connais, cette belle femme que je viens de croiser sans voir en sortant du cinoche. Qui est-elle déjà, et d’où puis-je la connaître ? Comment ai-je pu la manquer à ce point ? Pour en avoir le cœur net, je redescends quatre à quatre mais il n’y a plus dans la rue déserte qu’un clochard qui grogne.

Au moins il me restera un joli titre : la belle et le clochard.

8 juin 2016

mercredi 1 mars 2017

LA POMME DE DISCORDE


Le stage tire à sa fin. Ce n’est pas trop tôt. Six mois de solitude austère à m’occuper de brebis dans les pentes caillouteuse de la montagne, voilà ce que mon paternel ose nommer un stage. Il dirige la plus grosse entreprise de toute la côte ouest de la péninsule et il ne trouve rien de mieux que la succursale d’un concurrent au fin fond des terres pour m’y reléguer avec mission de me calmer. Pendant ce temps-là, qui recueille les compliments et les courbettes ? Aîné, mon mielleux de grand frère qui se voit déjà à la place du père. Que je sois le premier cadet n’est pas une raison, après tout il aurait pu envoyer Hector, le petit dernier, sa fougue aurait trouvé ici de quoi se déployer.

Toute la semaine à courir après les brebis égarées, car toute brebis a pour destin d’être un jour égarée, je les compte et je les recompte et ce n’est jamais le même nombre, à croire qu’elles font exprès. Le repos du dimanche ne vaut guère mieux. Le village en bas est désert, chacun reste chez soi et surveille le voisin, et je sens des yeux qui me suivent à travers les persiennes quand j’y descends. 
Sans la jolie brune qui fait semblant de ne pas me regarder de sa fenêtre, je serais devenu neurasthénique. Alors je traîne savate dans les ruelles, autour de la maison du sous-directeur de la succursale où loge sa fille au premier étage, l’air de rien, faisant à mon tour semblant de voir ailleurs. En fin d’après midi, je m’arrête au petit café de la place où ruminent quelques vieillards en attente.

C’est mon dernier dimanche. Demain je boucle mon baluchon et je rentre à la maison. Aîné n’a qu’à bien se tenir. En entrant dans le café, j’ai la surprise d’y trouver de l’animation pour la première fois depuis le début de mon séjour ici : quelques jeunes hommes aux yeux brillants parlent inutilement fort comme s’ils devaient être entendus de loin, et la brochette de petits vieux se trémousse toute ragaillardie. Cette ambiance insolite est due à la présence plus insolite encore de trois femmes à la beauté surhumaine debout devant le bar, on n’avait jamais vu de femmes dans un bar de mémoire d’ancêtre. Elles sont visiblement agitées, une chamaillerie sans doute, une discorde peut-être.

Je comprends les yeux brillants des garçons, les miens ne doivent pas valoir mieux.

C’est ainsi que je photographie mentalement la scène en entrant. 

Elles s’interrompent en me voyant. Je ne suis pas étonné car je sais depuis toujours que ma gueule de pâtre grec fait fureur, mais je pressens un danger. Ces femmes irradiaient malgré leur sourire crispé. Elles me font signe d’approcher, je devrais fuir j’obéis. Sur le bar est posée une pomme en or, un bel ouvrage d’orfèvrerie qui semble l’objet de la dispute, sur lequel sont incrustés en pierreries façon Fabergé ces mots : « à la plus belle ». Je ne sais pas quelle championne de la zizanie leur avait placé là la pomme, mais en comparaison celle du péché originel fait dans l’amateurisme.

Le ciel me tombe sur la tête quand elles me demandent de décider à qui revient la pomme. Qu’avais-je donc commis comme crime pour un tel châtiment, sinon traîner mon ennui comme tous les dimanches dans ce bar, jusqu’à ce dernier dimanche de mon stage.

J’essaie de gagner du temps mais j’ai déjà mon idée. Je leur demande de se présenter.

Mademoiselle A. est la plus grande. D’une impressionnante stature, un port impérial, un regard vif et perçant où l’intelligence le dispute à la connaissance, elle dégage une force peu commune et je suis certain qu’elle saurait s’en servir habilement si je lui confiais une kalachnikov. Une guerrière savante, pour ainsi dire. Ce n’est pas prudent de s’en faire une ennemie, d’autant plus qu’elle me suggère qu’elle saura chasser Aîné du palais si je le lui demande. Bon, mais son air de se croire issue de la cuisse de Jupiter m’agace et je la recale.

Madame H. est la plus enveloppante. On n’échappe pas à sa vigilance, à son attention, à sa prévenance. Très vite auprès d’elle je me sens chaud et protégé comme si plus rien ne peut m’arriver, comme à la maison lorsque près du foyer bien ronflant j’entends dehors hurler la neige et les grincements de dents. Elle me susurre que je ne manquerai de rien le restant de ma vie, que ses bons petits plats dépassent de loin l’art de tous les grands chefs réunis du monde entier. Bon, mais je comprends que si rien n’arrive plus jamais, aucun plat ne me fera sortir de l’ennui. Recalée.

La troisième ne me donne pas son vrai nom. Miss V. est le pseudo qu’elle garde depuis son séjour à Rome. Je sais depuis le début que je la choisirai. Elle n’est ni jolie ni belle, elle est la beauté dans sa transcendance, l’incarnation de l’idéal toutes humanités confondues, indescriptible, baignée dans une bulle de sensualité à mourir sur place. Je l’imagine sortir des eaux sur un coquillage juste vêtue de sa chevelure, du grand n’importe quoi dans ma tête j’en conviens, mais face à elle n’importe quel homme imaginerait n’importe quoi. Pour ne me laisser aucune chance, elle sort son atout maître : la garantie de l’amour de la fille du sous-directeur, la belle Hélène à sa fenêtre. Je n’ai aucune chance et je lui donne la pomme, me faisant instantanément deux ennemies irréductibles.

Je décide de m’enfuir sans attendre que se lèvent les vents contraires. Ce sera peut-être oublié si je reste caché plusieurs autres semaines au fond de ma bergerie ou dans quelque retraite secrète que je connais, et les deux éconduites auront d’autres chats à fouetter, d’autres Olympe à gravir. Aîné peut attendre. Trop tard et malheur à moi ! Sur le pas de la porte du café apparaît déjà ma nouvelle amoureuse, que j’aurais pourtant voulu oublier aussi. Miss V. ne lui avait pas envoyé seulement l’amour, mais encore l’énergie et l’entreprise. Elle me saisit par le bras et m’entraîne dans l’ombre, les lumignons de la place sont faiblards. Elle me chuchote que son sous-directeur de succursale de père l’a envoyée lui acheter des cigarettes, une chance unique qui nous laisse un peu de temps pour fuir ensemble. « J’ai les clés de la voiture de papa et il a fait le plein ce matin », ajoute-t-elle.

Tout ceci ne me dit rien qui vaille, a-t-on jamais vu une fille à marier sortir seule à la nuit, à la demande du père en plus ? Mais le temps presse et je ne fais pas de résistance. Qui l’aurait fait ? C’est à elle que j’aurai pu donner la pomme si je n’avais eu affaire à Miss V. Hélène est la plus jolie fille du pays ; je ne suis qu’un homme et mon cerveau n’est pas toujours au bon endroit. Je la suis, nous arrivons à la grand-route. Je vois le 4x4 garé dans une allée en retrait, prêt à partir. Miss V. a manifestement tout prévu.

Nous arrivons chez mon paternel au petit matin, à la surprise générale et au grand désarroi de toute la famille. On les comprend. Qu’est-ce qui m’a pris de la suivre ?

On connaît désormais l’histoire, les poètes l’ont chantée et les archéologues l’ont vérifiée. Le sous-directeur ameutera la concurrence, il organisera avec ses pairs un immense cartel qui viendra bloquer nos activités, avec l’aide de Mademoiselle A. et Madame H. pour une fois alliées, aide qui ne fera vite plus aucun doute mais qui pour notre malheur fera merveille.

La guerre de Troie aura lieu et nous la perdrons.