lundi 1 février 2021

Arborescence

 Arborescence

Je n’ai pas de nom. L’idée même de nom n’existe pas dans le monde qui est le mien. Mais j’ai remarqué que les humains qui me tournent autour m’en ont donné un ; mon bois a des oreilles, tout comme les murs de la maison dont j’orne aujourd’hui le jardin. Et il a bien reconnu que le mot « althéa » me désignait. Les humains avaient sans doute peur de me confondre avec cet énorme marronnier dont l’ombre m’empêche de fleurir autant que j’aimerais, comme si on pouvait confondre le petit arbuste que je suis avec ce mastodonte envahi de pigeons et de merles. Les merles, passe encore, leur gaité m’amuse, mais les pigeons, je hais les pigeons. Ils sont bizarres, les humains, à tout vouloir nommer et classer de peur de mélanger même l’immiscible.

Il n’empêche, malgré l’ombre du marronnier, c’est moi qui porte des fleurs de juillet à novembre, des simples, des doubles, des blanches et des mauves et parfois des violettes, quand l’autre fleurit une petite quinzaine et à la fin laisse tomber ses hérissons. Combien sont-ils, les arbres qui peuvent se vanter de produire à lui seul plusieurs formes et plusieurs couleurs de fleurs ? Ma copine la rose trémière peut-être, mais ce n’est pas un arbre, ni même un arbuste. Alors le marronnier, il peut se gonfler la boule tant qu’il peut, il ne pourra jamais m’interdire d’attirer plus d’abeilles que lui ni d’égayer le jardin du monsieur qui m’a planté là il y a trente-cinq ans.

Transplanté, plus exactement. Pour ne pas rester dans la demi-mesure, je me suis transformé en bosquet, en semant mes graines à l’automne. Depuis tout ce temps, je suis une bonne dizaine d’althéas à moi tout seul, sur mon petit brin de pelouse. Et même si l’ombre humide nous couvre trop souvent, le camaïeu mauve l’emporte tout l’été. Il faut dire que j’avais été bien entraîné. J’ai dû germer il y a plus d’un siècle, je crois que c’est un oiseau qui m’a laissé tomber en graine sur les coteaux de la rive gauche, et j’ai poussé tranquillement au milieu des broussailles du talus, juste dérangé par les rongeurs et les pinsons. Puis la ville d’Issy-les-Moulineaux s’est étendue, les broussailles sont devenues jardins en terrasses et le vieil Augustin qui avait pris possession du terrain m’a cerné de buis pour m’offrir un écrin. Chaque hiver, il m’a taillé régulièrement.

Son fils a continué le travail patient. Il a construit une maison à côté et c’est depuis ce temps-là que je me suis habitué à l’ombre.

Les bombes anglaises et américaines sont tombées de l’autre côté de l’avenue et j’ai pu reprendre mon souffle après la guerre, entouré cette fois d’enfants turbulents. Je suis devenu avec eux poteau, tourniquet, souffre-douleur, sans jamais trouver le temps long. Je continuais à semer mes graines, vieux rêve de forêt qui m’habite depuis la nuit des temps.

Un jour il a fallu quitter ma terre natale. Le fils d’Augustin avait cessé de venir me parler, les enfants avaient grandi et s’étaient dispersés à travers le vaste monde. C’est ainsi que l’un d’eux a pris un de ces rejetons qui avaient prospéré dans le cercle de buis et qui n’est autre que moi-même, sachant la terrasse condamnée à la pelle mécanique, et m’a transporté, nouvelle brindille, de l’autre côté du fleuve. Pour moi l’enraciné le monde est vaste un point c’est tout quand il ne faudrait que traverser la rue, alors, franchir la Seine d’Issy-les-Moulineaux à Boulogne-Billancourt !

Mais quelle idée a-t-il eu de me planter trop près de ce fichu marronnier ?

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mardi 26 janvier 2021

Pohaimeu

 

Le phare de Cordouan est un étrange signal

Il a ponctué ma vie mais je ne sais comment

Je ne peux dire la première fois que je le vis et le connus

Car depuis toujours le revoir et le reconnaître.

Je n’y suis jamais allé et n’irai jamais

Il doit rester cette silhouette changeante au bout du ciel

Sans commencement et sans fin

Phallus impassible enserré dans l’estuaire humide,

Gironde qui va et vient au gré des marées.

Il est ma mort il est ma naissance.

 

lundi 18 janvier 2021

Le dernier train pour Londres

 

Il y a des esprits chagrins qui prétendent que cette histoire ne peut pas avoir existé, sous prétexte que le Brexit n’a pas eu lieu le 29 avril 2019, qu’il a été reporté au 31 octobre de la même année, puis décalé encore plus tard, sait-on au moins si cette absurde décision au nom d’une soi-disant liberté sera définitivement entérinée un jour ? D’autres enfin prétendront que ce n’est pas Theresa May qui était Prime quand il a eu lieu. C’est toujours plus facile quand on connaît l’histoire une fois qu’elle a eu lieu, alors que celle-ci, d’histoire, n’a lieu que dans les imaginations de ceux qui n’ont rien vécu encore. Je soupçonne que la réalité du vrai de vrai sera bien plus désespérante encore.

Billevesées fallacieuses ! Le 29 avril 2019, Theresa May était bel et bien Prime ; dans tous les cas, de plus, le Brexit n’aura pas eu lieu le 31 octobre de la même année et cette histoire est écrite le 2 avril 2019. Soit sept mois avant que le Brexit retardé n’ait pas lieu. Voyons les choses en face, je persiste et signe, cette histoire a parfaitement existé et les univers parallèles ne sont pas faits pour les chiens. Est-ce que j’ai une tête de raconteur à dormir debout ?

C’est le dernier train pour Londres, ce soir du 29 avril 2019.

Soyons précis, en matière de ferroviaire il faut toujours être précis, règle d’or que notre SNCF naguère si ponctuelle a une fâcheuse tendance à oublier. Soyons précis, donc : c’est le dernier train sans arrêt pour Londres au départ de Bruxelles. Il part à 21h03 et il arrive à 22h41 heure de Londres. Le train suivant inscrit au tableau d’affichage part à 23h12 heure de Bruxelles, mais aucune heure d’arrivée n’est indiquée. On sait seulement qu’elle est postérieure au Brexit, programmé à 23h00 heure de Londres. Les quatre zéros clignotent en attendant d’en savoir davantage.

Les derniers passagers arrivent en courant. Il y a toujours des retardataires dans les gares, comme si on ne savait pas à quelles heures partent les trains. La caméra de surveillance les enregistre machinalement et la mémoire sera effacée dans quelque temps, un certain temps, si rien n’est arrivé. Combien de temps garde-t-on en mémoire la course des retardataires quand rien ne se passe ? Une heure, un jour, un mois, un an, un siècle ? Si un archéologue veut retrouver la trace d’un futur ex-Premier Ministre de sa Majesté dans plus d’un siècle, il ne pourra pas compter sur les caméras.

Futur ex-Prime ? Voici l’important de notre histoire ; Theresa May en personne a été filmée par la caméra traînant sa valise à roulettes de documents confidentiels pour ne pas rater le dernier train. Theresa May est, à cet instant précis, la Madame Première en exercice et vos objections sont nulles et non avenues. Il n’est pas élégant de profiter qu’on connaisse l’avenir pour faire le malin. Alors accordons lui cette ignorance : même elle, surtout elle, n’avait aucune idée de l’heure d’arrivée du train suivant, le train aux zéros clignotants, et il lui fallait absolument attraper celui-ci avant que le Brexit ne tombe comme un couperet sur une tête couronnée.

Hauts talons et roulettes sont de sérieux adversaires à la course au train ; elle put toutefois sauter dans un wagon à temps et l’archéologue en chef du lointain futur en sera pour ses frais : pas de chute spectaculaire ni de ratage de train ni aucune de ces catastrophes désopilantes dont est friand tout archéologue digne de ce nom. Il aura pourtant fait une bonne récolte ; quelques minutes avant Theresa, c’est Monsieur son Opposant en titre, Monsieur Corbyn lui-même, qui avait pris place dans le même train, sans courir, indifférent à l’heure d’arrivée car à 22h41 heure de Londres le Brexit n’avait toujours pas eu lieu, il le savait comme le sait le parachutiste en torche, jusqu’ici tout va bien.

Ultime surprise, ultime vestige archéologique, le dernier passager à monter alors que claquaient déjà les portières, in extremis, était Michel Barnier. Que faisait-il dans cette galère, mais que diable allait-il y faire, mon archéologue de dans cent ans sera bien incapable de le deviner, mais moi qui observe attentivement le déroulement des faits, je peux le révéler ici : il avait cru que c’était le dernier train pour Paris.

Il était excusable. Depuis deux jours, ou plutôt quarante-huit heures, car à Bruxelles parfois les heures sont élastiques, et je pourrais le dire en secondes tant ce fut sans la moindre pause, tout ce que l’Europe avait de dirigeants et de fortes têtes s’était écharpé dans les salles de réunion blotties au creux des immeubles de verre et d’acier. Ces trois-là avaient le cerveau en compote et leurs oreilles bourdonnaient encore des arguties proférées et entendues. Ce travail épuisant, pour aboutir finalement à ce rien que tous annonçaient depuis de longues semaines, atteignait là une forme record de non-productivité qu’on allait pouvoir inscrire dans les annales.

Et le train est parti, pile à l’heure. Et le train est arrivé à Saint-Pancras, pile à l’heure. Il y a aussi des caméras de surveillance à Saint-Pancras, et d’autres archéologues installés de ce côté là de la Manche pourront peut-être examiner les enregistrements issus du dernier train arrivé d’Europe avant le Brexit. Notre histoire suppose bien entendu que la dérive des continents n’a pas précipité la perfide Albion contre nos belles falaises crayeuses et que, dans cent ans, il y aura encore un Channel pour nous protéger de ces insulaires insolents. Nos petits connaisseurs de l’avenir pourront de nouveau faire les malins.

Revenons à nos archéologues. Que verront-ils sur la vidéo de ce temps à venir, si les prétentions démocratiques n’ont pas obligé les autorités à l’avoir effacée ? Ils verront ceci, ils verront nos trois dirigeants sortir du wagon-restaurant bras dessus bras dessous en riant comme des baleines.

Depuis ce jour, les archéologues des deux côtés du détroit ont formé un club international, la Communauté Ethnographique d’Etudes, la CEE, afin de regrouper tous les restes, vestiges, indices, enregistrements, cartes mémoires, textes numériques et même textes manuscrits dont certains sont peut-être encore lisibles, pour comprendre le phénomène et savoir ce que ces trois personnages ont bien pu se raconter dans le train, cent ans plus tôt.

Pour ma part, je me pose une seule question, et au fond la seule qui vaille : est-ce que vraiment on peut prétendre qu’elles rient, les baleines ?

On connaît la suite. Ou plutôt on ne la connaît toujours pas. Le Brexit n’a pas encore eu lieu. Il a été décrété et validé en janvier 2020, et ce n’est pas Theresa May qui l’aura signé. Il paraît qu’on négocie encore afin d’aboutir à la fin de l’année, au 31 décembre 2020. Aboutir à quoi, that is the question, et quelle année d’ailleurs ? On pourrait finir par se demander s’il aura vraiment lieu : aucun risque, il aura lieu, comme eut lieu la guerre de Troie. Les entreprises stupides construites sur des illusions et des mensonges finissent toujours par avoir lieu, et on saura bien trouver les bonnes raisons pour expliquer que leurs conséquences désastreuses n’ont rien à voir avec elles. Ainsi en sera-t-il du Brexit.

En attendant, Jeremy Corbyn aura sombré dans les poubelles de l’histoire pour n’avoir pas choisi entre to be or not to be et on aura oublié jusqu’au nom de Theresa May. Quant à Michel Barnier, il aura continué ses réunions dans les immeubles de verre sans doute jusqu’à la fin des temps. Le futur antérieur a de beaux jours devant lui.

Mais où sont les wagons-restaurants d’antan ?


mardi 15 décembre 2020

JE ME SOUVIENS DE JEAN (réédition, texte daté du 8 avril 2004)

 

J’ai encore laissé passer une commémoration. De celles qu’on n’a pas le droit de laisser passer. De celles qui n’intéressent personne parce qu’elles ne sont pas télégéniques, et que le commémoré n’intéresse que si peu de monde. Alors avec le retard de quelques semaines que je n’arriverai plus jamais à rattraper, voici celui dont je me souviens, qui fut mon ami.

Le jeudi 8 avril 2004.

Jean Berthier est mort ce matin.

Homme de Méditerranée, métis et fier de l’être, il se proclamait juif, nègre, kabyle et arabe. Son regard pétillant reflétait en effet toute l’histoire de la mer primordiale. Même affaibli par les contingences cruelles, ce regard est resté intact jusqu’au bout et quand la parole ne pouvait plus passer, il nous déversait sa joie de vivre encore, son amour torrentiel et provocateur.

Il est peintre. Il a croisé toute sa vie ce que le vingtième siècle a fait de bien en musique et en peinture.

Je ne sais si ce qu’il a peint, abstractions et rêves, rythmes et couleurs, se rattache à une école ou à une théorie ; les exégètes sauront mieux que moi en parler, ils le compareront à Dubuffet ou à Duchamp, par exemple, ou à Duchnock, pardon pour mon incompétence. Il n’aimait pas parler de ses tableaux. Il les montrait, il aimait qu’on les aime, et j’aime ses tableaux, les Black and Blue, les Early Autumn, les Misterioso, et tant d’autres. Il travaillait ainsi par séries, et je crois bien qu’il est le seul homme que je connaisse qui ait pu voir le jazz en peinture.

Il a d’ailleurs été connu pour ce qu’il appelait ses performances, qui consistaient à peindre en public devant un orchestre de jazz, un quartet en général, la toile devant être terminée à la fin du morceau. Je peux témoigner qu’il ne s’agissait pas d’une fantaisie superficielle, mais d’une tentative surhumaine de faire voir la musique et entendre la peinture, d’un effort physique et mental démesuré, qui lui demandait du temps avant et pas question de l’approcher alors, et du temps après où il avait besoin de nous.

Jean parfois était surhumain.

Son dernier grand œuvre est une série (encore) de collages extraordinaires, le matériau de base étant constitué des couvertures de revues de Jazz. Les fragments de titres et de visages, les regards, les télescopages, les apparentements terribles, vous font vivre un siècle de musiques improvisées, et c’est tout juste si on ne les entend pas jouer, tous ceux qui sont venus là se coller dans le cadre. Une chose est sûre : ils jouent dans sa tête, ils jouent pour lui.

Il est mort. Un passant distrait qui nous aurait croisé dans la rue l’aurait vu plus vieux que moi, mais l’enfance et l’innocence étaient de son côté et il me manque. Je ne peux rien faire d’autre que l’honorer ici et vous dire que j’aimais cet homme étonnant, rien faire d’autre qu’être avec sa femme et sa fille, et, sachant ce qu’elles doivent porter, leur faire savoir que je le sais.

Puisse t’il ainsi être moins lourd, le fardeau.

FIN. Le jeudi 8 avril 2004.