Nous sommes amis depuis l’enfance autant dire depuis
toujours, et depuis toujours je te vois te lancer des défis insensés et les
réussir ; plus rien n’aurait dû m’étonner. Mais cette fois tu es allé
vraiment trop loin et je n’ai rien vu venir. Comme tu savais que je t’aurais
dissuadé tu as gardé le secret mais notre amitié t’empêchant de te taire tout à
fait tu as laissé traîner juste assez d’indices pour que je n’aie de reproches
à faire qu’à moi-même.
Tout au long de ta vie tu as su marier tes talents
simultanés d’inventeur et de commerçant. Tu as accumulé les redevances des brevets
que tu déposais, qui ont financé ton atelier à prototypes d’où tu tirais de
nouveaux brevets suffisant à ton équipe d’une trentaine de fous furieux de la
technique, mécanos, électro, chimistes, codeurs, chaudronniers, j’en passe,
tous autant cerveaux musclés que doigts de fées, hommes et femmes en parité.
Tu n’as jamais voulu me faire visiter ton hangar posé
en Beauce, collé à un bosquet qui le cachait de la route proche. De l’autre
côté d’immenses champs à perte de vue, quel meilleur abri ? Tu refusais de
mêler ta vie de bricolo, comme tu disais, à tes autres vies. Amicales bien
entendu, et surtout familiale qui t’importait plus que tout. Je me souviens
comme d’hier de ta rencontre avec ‘Aliénor.
Ce soir là je ne te reconnaissais plus, ton monde de
physique appliquée aurait pu disparaître sans que tu frémisses, tu m’as parlé
une nuit entière de ‘Aliénor et sa fille Marion née dix ans plus tôt, orpheline
d’un père que ‘Aliénor disait pudiquement « parti sans laisser
d’adresse ». Un mauvais virus, un hôpital mal tenu, un docteur dépassé.
Je te l’ai dit cette nuit là, je l’ai redit plus tard,
une pré-ado de dix ans qui a dû vivre beaucoup de faux espoirs et de vraies
trahisons, n’y pense même pas et sauve-toi ! Tu ne m’entendais pas.
« Je serai le rocher qui la fera grandir, disais-tu les yeux brillants, et
avec sa mère nous la conduirons jusqu’à un âge assez adulte pour qu’à son tour
elle m’adopte ». C’était là ton projet majuscule, à croire que cette
paternité soudaine attendait en toi son heure pour se matérialiser. Pour autant
tu ne négligeais pas tes prototypes mais de fins ils devenaient moyens.
Quinze ans ont passé. ‘Aliénor et toi formaient le
couple le plus emboîté qui soit, à la fois si différents et si associés que
même vos disputes révélaient votre entente. Comme prévu, dès le premier jour
Marion t’a refusé : cramponnée à ce père mort qu’elle ne connaissait pas
elle n’est jamais devenue ta fille, sa résistance n’a pas cédé devant ta
résistance.
Tu as cru terminée cette longue nuit de quinze années à
la naissance de sa fille, ta petite-fille. Marion proposa d’elle-même que tu
sois Papi avec un point sur le i. Elle gardait ses distances mais Papi tu
fus. Ainsi habité des trois femmes de ta vie ton travail en devint plus créatif
encore. C’est à cette période que tu as mis au point le plus petit vaisseau
spatial du monde avec carburant miracle. Finis les monstres, une plateforme
d’hélicoptère suffisait d’où l’on pouvait partir pour la Lune et revenir dans
un champ de blé. Les agences spatiales t’ont lancé des ponts d’or. Ton hangar
devint place-forte, téléobjectifs, drones et petits malins se sont cassé les
dents sur ta protection très efficace.
Ce fut une belle parenthèse, jusqu’à ce repas l’an
dernier. J’étais invité chez toi pour ton sempiternel gigot-flageolet
dominical. Marion, son mari et leur fille étaient venues aussi. Pour entretenir
une conversation laborieuse, tu nous parlais de tes prochains déplacements. Tu
devais t’absenter deux semaines accompagné de gros bras pour ta sécurité.
‘Aliénor n’aimait pas ces voyages mais il ne t’était jamais rien arrivé. Pour
mieux la rassurer, tu as ajouté que tu étais inscrit sur un site nommé Ariane
qui la préviendrait en cas de pépin ainsi que Marion que tu avais aussi
désignée, en tant que fille. Erreur fatale. Marion s’est mise à hurler qu’elle
n’était pas ta fille, que tu lui faisais un chantage affectif à ta mort, que tu
étais abject.
Abject. Elle avait utilisé le mot commode qui ne
renvoie à aucun fait précis dont il lui faudrait rendre compte ne serait-ce
qu’à son miroir. Elle était fine mouche dans sa détestation ontologique. Elle a
dit abject, elle s’est levée et elle est partie en claquant la porte, après
avoir rameuté fille, mari, manteau, sac à main.
Tu n’as pas bougé, plutôt statue que rocher, et moi
seul je t’ai entendu murmurer : « elle n’aime que si on est parti
sans laisser d’adresse ». Tu ne les as plus jamais revues, la seule
tentative vers ta petite-fille t’a été retournée en texto, je ne veux plus te
voir Papi. « C’est bien, elle est solidaire de ses parents », as-tu
conclu. Ta bienveillance inébranlable m’agace furieusement.
Tu as continué à travailler, comme un forcené. Tu
passais plusieurs jours de suite en dormant sur place. Il y a quelques semaines
à ma grande surprise, tu m’as invité à visiter ton hangar. J’ai fait
connaissance avec ta fine équipe, hommes et femmes que tu appelais tes gars, et
j’ai été étonné de ressentir comme une ambiance vacancière là où j’attendais un
bourdonnement studieux. Les ateliers ronronnaient sans impatience. Au centre,
sous la coupole ouvrante, trônait ta dernière machine, la DER des DER, comme
elle venait d’être baptisée de peinture fraîche : une miniaturisation
hallucinante de véhicule interstellaire. On ne rit plus, on ne va plus sur la
Lune, désormais ce sont les confins du système solaire et les étoiles que tu
vises. J’ai tout compressé, m’as-tu expliqué. Pas de module retour, un poste de
pilotage symbolique on ne sait jamais, il y a un marché colossal de pays
pauvres qui vont pouvoir jouer dans la cour des grands pour moins cher qu’une
Ferrari.
J’ai passé une journée magnifique au milieu de ces
idées de génie que tu ne cherchais plus à me cacher. J’ai appris en parlant à
tes gars que, comme son nom l’indiquait, la DER des DER serait le dernier
prototype produit. Livraison de l’ouvrage le premier mai prochain avant
fermeture définitive.
Personne n’en prenait ombrage, les conditions du
licenciement étaient telles qu’on aurait eu mauvaise grâce à protester. Tes
gars étaient tous poursuivis par les chasseurs de têtes et ils n’avaient aucun
souci pour la suite, sinon de quitter cette belle aventure. Je suis rentré chez
moi abasourdi d’une telle réussite et d’une telle fin.
Le soir du premier mai, ‘Aliénor m’a téléphoné très
inquiète. En l’écoutant, j’ai compris aussitôt qu’elle ignorait encore que tu
arrêtais ton activité et que c’était ce soir même ; elle te croyait au
travail mais tu ne répondais pas, ce n’étais pas ton habitude tu l’appelais
souvent pendant tes absences studieuses. Mort de peur, je suis passé la prendre
chez elle et nous nous sommes précipités au hangar, une heure de route. Le
portail principal de l’enclos était grand ouvert mais le hangar était fermé de
l’intérieur. Aucun vigile, aucune alarme. Nous avons dû trouver un serrurier,
ce qui n’est pas simple un soir de premier mai au milieu de la Beauce.
Il faisait nuit quand il est arrivé et il a tout
arraché comme un goujat, ce qui nous a coûté un bras. Nous aurions mieux fait
d’engager un cambrioleur, c’eût été plus propre, plus rapide et moins cher. Le hangar
était vide comme une usine délocalisée. Le prototype s’était envolé et la
coupole était restée ouverte. Il y avait un peu partout des dépôts de
particules fines imbrûlées, ton moteur est perfectible.
Et soudain ta vérité m’a aveuglé.
‘Aliénor aussi avait compris mais tout en elle s’y
refusait : « il n’y a rien à trouver ici, me dit-elle, il faut aller
prévenir les gendarmes ». Inutile de fermer la porte saccagée, il n’y a
plus rien à prendre, mais machinalement j’ai tiré le portail de l’enclos et un panneau
en est tombé que nous n’avions pas vu en arrivant. J’ai reconnu ton
écriture : PARTI SANS LAISSER D’ADRESSE