lundi 17 mai 2021

Des fleurs et des épines

 

─         Pourquoi les roses ont-elles des épines ?

─         Parce que certaines personnes ont commis des erreurs.

─         Attends, c’est trop facile, là. Tu accuses on ne sait qui d’avoir fait on ne sait quoi, tu n’as aucune preuve et tu crois pouvoir t’en tirer sans dommage ? Sans compter que ce n’est peut-être même pas une erreur, l’épine. C’est peut-être juste exprès pour t’embêter, d’ailleurs tu viens de te griffer au mollet en ne faisant pas attention, et maintenant la rose a perdu les pétales, ils jonchent le sol comme un cheminement de couronnement de potentat oriental.

─         Oui mais quand même il y a des gens qui ont commis des erreurs. Un pétunia n’a pas d’épine ni les zazalées.

─         Tu as déjà vu toi des couronnements de potentats orientaux qui marchent sur des pétales de pétunias ? Rien que d’y penser je suis mort de rire et tu devrais te soigner sinon tu risques d’attraper le tétanos avec ton mollet. Elle est ici l’erreur et pas ailleurs et c’est toi qui l’as faite, personne d’autre, aucun de ces anonymes que tu accuses histoire de noyer le poisson. Viens, on va à l’hôpital.

─         Je ne veux pas aller à l’hôpital ! Je veux voir passer le défilé du couronnement, je ne connais pas la tête du potentat oriental qu’on couronne aujourd’hui.

─         Mais il n’y a pas de défilé ni de potentat ni de couronnement. C’était juste pour dire que les pétales de pétunias n’ont rien des pétales de roses et que ta confusion est comique. C’est pourquoi sans doute pour être sûr de ne pas se tromper il y a des épines sur les roses et il n’y en a pas sur les pétunias.

─         Mais il a bien fallu se tromper à un moment ou à un autre pour que les épines s’accrochent aux roses et pas aux pétunias, on aurait dû faire le contraire, des épines sur toutes les fleurs pétunias, zazalées, et tutti fiori, et pas sur les roses. Ainsi on n’aurait pas confondu non plus.

─         Impossible. Tu te rends compte, toutes ces épines partout, la moindre pâquerette et les champs de tulipes ; imagine un peu les Bataves face à des hectares d’épines ! Ils trouveraient moyen d’en faire commerce et d’oublier les fleurs. Non, c’est bien ainsi, aux roses les épines, aux autres fleurs l’ennui et la morosité.

─         Mais ce n’est pas ennuyeux, les tulipes, ni les pétunias.

─         On voit bien que tu n’es jamais allé aux Pays-Bas en pleine floraison. On se croirait fourmi sur la nappe de ta grand-mère. Et les pétunias, ils en font une tête, avec leur fleur perchée au bout d’une tige qui s’effondre au premier crachin. Il n’y a rien de plus ennuyeux, et je ne te parle même pas des géraniums aux fenêtres et des orchidées de véranda. Rien ne vaut la rose et ses épines, qui te laisse languir en bouton des semaines durant avant d’exploser un matin pour faner à midi juste le jour où tu fais la grasse matinée. Mais viens donc, tu saignes encore je n’aime pas ça.

─         Je n’ai même pas mal et je veux trouver l’erreur de la rose.

─         Tu ne la trouveras jamais. Il n’y a pas d’erreur. C’est voulu, je te dis. C’est voulu qu’il y ait des épines. Je vais te révéler un secret : oublie la rose de Chandernagor qu’a chantée le poète, sans épine et sans parfum. Et sache qu’il fallait que ce soient toutes les autres roses qui aient des épines, et elles seules. Sans les épines, jamais la foule ne viendrait voir le couronnement et le potentat serait seul dans la rue.

─         Mais pourquoi le potentat serait-il seul ?

─         Mais ils n’attendent que ça, les gens, qu’il marche dessus.

***

 


 

lundi 19 avril 2021

De la relativité des trombones

 


 
 
─      L’enfant : C’est quoi qui fait tourner la terre ?

─      L’adulte : C’est le bruit que fait le sucre quand il fond dans le café.

─      E : Mais pourquoi que la terre elle tournerait juste à cause d’un bruit ?

─      A : M’enfin, tu sais bien, si tu entends un bruit derrière toi, tu te tournes. Ben la terre, c’est pareil.

─      E : Oui mais quand même, je ne me tourne pas à cause du sucre qui fond, j’entends rien quand il fond.

─      A : Toi tu n’entends rien, mais pourquoi la terre elle n’entendrait pas, elle ? Est-ce que tu sais ce qu’elle entend et qu’on n’entend pas, nous ? Je suis sûr qu’elle a un vacarme dans les oreilles dont on n’a pas idée.

─      E : Justement, si elle a du vacarme, alors elle peut pas entendre le sucre qui fond, déjà qu’il fait aucun bruit le sucre.

─      A : Parce que tu as des bruits qui ne font pas de bruit et qu’on entend bien plus fort que tout, même s’il y a du vacarme, tiens, un peu comme le triangle au fond d’un orchestre de trombones. La preuve, on trouve toujours des gens qui jouent du triangle alors que si on ne les entendait pas ils resteraient chez eux pour le même prix.

─      E : Oui mais personne a essayé de faire fondre du sucre dans un orchestre de trombones.

─      A : C’était une métaphore, les trombones.

─      E : Ça fait du bruit, les métaphores ?

─      A : Il y en a qui ont fait beaucoup de bruit qu’on en parle encore aujourd’hui alors qu’il y a belle lurette qu’elles se sont tues.

─      E : Alors c’est avec des métaphores qu’on fait tourner la terre !

─      A : Seulement si elles font du bruit. La terre, dès qu’elle entend du bruit, elle tourne, alors tu parles, depuis le temps, il a fallu en fabriquer, du sucre, du café, des métaphores, des orchestres de trombones et des triangles, et plein d’autres choses que tu ne sauras jamais ni moi non plus d’ailleurs.

─      E : Bon mais je comprends toujours pas. La terre, depuis le temps comme tu dis, elle le connait le bruit du sucre que j’entends pas, et la métaphore que t’as pas dit ce que c’est, et même un orchestre de trombones, elle connait tout, alors pourquoi elle se tournerait ? Moi je connais les trombones et je ne tourne pas quand ils jouent.

─      A : Toi peut-être mais regarde les danseurs comme ils tournent avec l’orchestre. Il ne faut pas tout ramener à toi, mais comprendre qu’il y a des forces qui t’épargnent en agissant sur les autres, et sur la terre aussi. Toi tu vas te pencher en avant quand tu entendras le bruit du triangle alors que les danseurs, eux, vont tourner plus vite.

─      E : Oui mais la terre elle ne penche jamais.

─      A : Si. Son axe est incliné et c’est la faute au triangle. Un jour il a bu son café sans sucre et il a eu un accès de faiblesse pendant le concert, il n’a pas joué sa note et la terre s’est penchée.

─      E : C’était quand ?

─      A : Il y a très longtemps. Le café n’était pas encore inventé, ni le sucre, ni le trombone et Monsieur Thalès venait juste d’imaginer le triangle. C’est pourquoi ce fut si grave. Il en est tombé au fond du puits.

─      E : Qui ça ?

─      A : Ben Monsieur Thalès. On raconte qu’il regardait les étoiles et qu’il n’a pas vu le trou. C’est faux. Il a basculé avec l’axe de la terre. C’est depuis ce temps qu’on est obligé de faire des calculs très compliqués avec l’écliptique, les équinoxes, les solstices, et tout le bazar. Sans parler des ides de mars et des calendes grecques. C’est tellement énervant que je ne prends plus de sucre dans mon café, histoire de rétablir l’équilibre.

─      E : Quel équilibre ?

─      A : L’équilibre des forces. Un jour, je prendrai tellement pas de sucre dans mon café que le silence s’imposera à tous, qu’on n’entendra plus la musique et que la terre cessera de tourner.

─      E : Mais alors, qu’est-ce qu’il va arriver ?

─      A : Alors, je pourrai déguster, mon enfant.

-                   Le 5 novembre 2013.