dimanche 15 février 2015

Conte philosophique - C'est arrivé en 2050 #6



6.        La vague

Je repris le cours de mes souvenirs et en vint à ce qu’elle attendait. 

Moi : « La vague est arrivée plusieurs heures après le début des secousses. Les ondes se déplacent moins vite en mer que dans le corps terrestre. Je n’ai rien vu et ceux qui ont vu ne sont plus là pour le raconter. Personne n’a survécu sur son passage. J’ai fait quelques voyages depuis, dans les zones encore accessibles, et en particulier j’ai pu souvent aller à Saint-Étienne où un laboratoire géologique est resté en activité. Il n’y a pas de ligne de feu d’ici jusqu’au sud du Mont Aigoual et notre radeau est un long cordon de petits massifs restés solidaires pour des raisons qu’ils s’efforcent d’expliquer, là-bas, justement.
« On parle d’un mur d’eau de mille mètres de haut. Pour une vague c’était une vague. Elle a déferlé sur le champ de ruines qu’avait laissé la secousse, sur les incendies qui s’ensuivaient, sur la panique des petits malins saisis au petit déjeuner, sur les fuyards enlisés dans les embouteillages, et sur tout ce qui s’est trouvé sur son passage. Elle n’avait plus grand-chose à détruire, les secousses s’en était chargé, mais elle pouvait massacrer, ce qu’elle fit. Étrange effet d’une décision collective, c’est à la cote trois-cents que le déferlement est venu mourir en poussant devant lui une montagne d’horreurs, carcasses, gravats, boues, et des cadavres, des cadavres, des cadavres, des Ardennes aux contreforts des Causses, sur le pourtour du Limousin, et même jusqu’à la rive droite de la Loire, pour ce qui est le plus proche de nous.
« Bien entendu, ceux qui étaient trop proches des côtes, même à plus de trois-cent mètres d'altitude, ont été emportés. Il n’est rien resté de la Bretagne et on m’a raconté qu’au Portugal et en Galice, pas une vallée n’a été épargnée, pas un plateau. Ces mots n’ont pas de sens pour toi, ni ceux de Bassin Parisien, de Belgique ou de Pays-Bas. Les seuls renseignements précis dont je dispose portent sur l’Aquitaine grâce au Pic du Midi de Bigorre qui a résisté aux secousses et à l’immersion, et dont les télescopes ont pu suivre la progression de la vague à travers la plaine, le temps était clair ce jour-là.
« La vague de l’Aquitaine fut sans doute l’une des pires qui déferla sur l’Europe de l’Ouest, à cause sans doute d’un effet de concentration dans le Golfe de Gascogne. Le rouleau a gagné en vitesse en déferlant sur le plateau continental et a pu atteindre et submerger le seuil du Lauragais pour enfin ravager Narbonne, Béziers, Montpellier. Il avait encore cinquante mètres de haut arrivé là, bien suffisant pour n’y laisser aucun survivant. Il n’y a plus rien désormais au sud de l’Aigoual.
« Sur toutes les côtes, de la Norvège au Sénégal, après le premier rouleau d’autres ont suivi, qui ont malaxé sans répit les restes de nos civilisations, le bon et le mauvais dans le même sac, ont tout broyé en une boue planétaire, entre flux et reflux ; imagine la violence des courants et la succession des murs d’eau qui après une semaine atteignaient encore deux-cents ou trois cents mètres de hauteur là où il avait nos plages. Il fallut deux mois de ce chaos pour voir apparaître quelque chose qui ressemblât à du sol à ce qu’ont dit plus tard les survivants du Pic du Midi, si l’on peut appeler sol ce qui émergea. Les nomades, les premiers, sont allés voir au-delà de la fameuse cote trois-cents et de l’abominable dune que l’Océan avait poussé devant lui jusqu’au bout de ses forces et certains n’en sont pas revenus de ce qu’ils ont vu. »

Moi : « Voilà, tu es contente ? » 

Seul me répond son silence.

samedi 14 février 2015

Conte philosophique - C'est arrivé en 2050 #5



5.         La rencontre

Elle : « Il y a eu du bruit ?

Moi : « C’est une chose incroyable, je ne me souviens pas d’avoir entendu du bruit à cet instant. Le sol s’est dérobé sous nous horizontalement, nous projetant dans un rayon de quinze à vingt mètres. Pas de blessures grave pour quiconque, mais tu t’es mise à hurler ce qui nous a plus effrayé encore que le spectacle des arbres rompus, des nuages de poussière, de l’effondrement des rares cahutes que certains avaient montées et de toutes nos tentes, mais elles étaient prévues pour cela. Sous elles se trouvaient tous nos biens, et ma foi ils étaient moins en danger là qu’à ciel ouvert ou dans des caves. Ce fut comme un gros hoquet silencieux, comme pour nous mettre l’eau à la bouche. Les trois coups de brigadier avant le drame en cinq actes en un seul cahot. Un point de suspension, brutal mais clair et net. Nous ne perdions rien pour attendre, ces quelques secondes suspendues et nous sur le carreau.

Vint alors le déchaînement, le vacarme après le silence, le hurlement de la terre, et la peur, la peur, la peur, non cette émotion qui te saisit parfois devant un danger soudain, mais une peur ontologique, primordiale, métaphysique, une peur que je croyais réfugiée au fin fond de quelque vieux cauchemar et qui remontait comme un remugle, en plein éveil, en plein jour.

Elle : « Combien de temps a duré la secousse ?

Moi : « Je te l’ai déjà dit. Elle ne s’est plus jamais arrêtée, elle dure encore, voilà dix ans qu’elle dure. Depuis cet instant jusqu’à aujourd’hui et pour combien de siècles je ne sais, la terre a perdu son bel équilibre planétaire et ne cessera plus de hoqueter ; l’idée même d’immobilité est devenue inaccessible. Bien sûr la violence initiale a disparu, les premières secousses étaient les effets de la rencontre. Secousses horizontales suivies de secousses verticales beaucoup plus difficiles à vivre encore qui nous projetèrent à un bon mètre du sol comme un trampoline devenu fou, je ne sais comment nous avons pu subir cela sans dommages. Nombreux ont été les blessés autour de nous, sans parler des crises cardiaques, des chutes d’arbres, des gens et des animaux rendus fous. Nous étions tous devenus semblables, êtres vivants face à la fin du monde, tous égaux dans la peur.

Ces ondes de choc ont détruit les structures fragiles de la croûte terrestre en laissant juste de petits morceaux de continent éparpillés, notre bon vieux granit a rempli sa tâche et a gardé notre radeau intact, de ce qui était le Morvan jusqu’au pied des Cévennes et des contreforts du Forez aux dernières collines avant le Rhône. Au-delà ce fut, et c’est encore, l’enfer. Nous vivons désormais sur de multiples îles flottantes dont la crème anglaise est un magma furieux d’avoir été dérangé dans ses convections, et tu connais la difficulté que nous avons pour échanger d’une île à l’autre, il faut franchir les lignes de feu, comme les nomades les appellent, eux qui sont passés maîtres dans cet art dangereux.

Elle : « Tu ne m’as toujours pas raconté la vague, papi. »

Décidément, ma petite-fille a de la suite dans les idées. Il faut bien que j’y vienne, elle ne me lâchera pas. J’ai vu lors d’un de mes voyages exploratoires les restes du monde où j’avais vécu, après le passage de la vague, et je n’en suis pas guéri. Il faut maintenant transmettre ce savoir à cette tête angélique, et les mots me manquent. Le moment est pourtant venu.

Moi : « Oui ma chérie, la vague. J’y viens, doucement. Je finis avec les secousses. Tu as grandi avec, tu ne peux imaginer ce qu’est une terre immobile, tu ne tombes jamais même lorsqu’elles sont soudain plus violentes. Tu es une fille de la nouvelle ère. Moi je n’ai jamais pu m’y habituer et la terreur me submerge encore dès que les secousses s’aggravent. Dix minutes de calme et j’oublie, et je tombe à la onzième parce que dix minutes est bien le maximum qu’on puisse espérer. Tu rigoles ou tu me ramasses, mais tu ignores à quel point je suis ravagé de l’intérieur de ne pouvoir jamais souffler plus de dix minutes, ravagé comme doit l’être la planète entière en son cœur. »

Depuis le début de mon histoire j’étais déjà tombé trois fois sous l’effet des tremblements de terre incessants, quand ma petite-fille gardait la pose impassible du vieux loup de mer qui a toujours vécu sur un navire fou.

vendredi 13 février 2015

Conte philosophique - C'est arrivé en 2050 #4



4.         La cote 300


Elle : « Raconte-moi la grande vague, papi.
Moi : « Tu es une maligne, petite. C’est là que tu voulais que je vienne, non ?

Elle : « Je n’aime pas quand tu dis petite. J’ai douze ans, papi.
Moi : « Note que parfois je t’appelle ma grande. Mais je me venge parce que tu me manipules.

Elle : « Mais non. Je pense à la vague parce que tu as parlé de chance. Tu l’avais dit, un jour.

Moi : « J’ai dit que le choix de la cote de trois-cent mètres comme limite de sécurité était un compromis et incroyable coup de chance. Mais l’un et l’autre sont liés par une secrète logique que nul ne saurait décortiquer. Je t’ai déjà raconté comment cette décision avait été prise. Alors je reprends où nous en étions. Le choix du lieu, et nos allers-retours au cours des mois qui ont suivi notre décision pour mettre à l’abri ce qui nous a semblé le plus important. Un peu en aveugle, personne n’avait la moindre idée de ce qui allait arriver et de ce qui s’en suivrait. Il y avait un petit côté poker-menteur qui ne nous déplaisait pas. Nous avions décidé que nous allions nous trouver sans électricité ni aucune énergie mécanique d’aucune sorte, et nous nous organisions sur cette base. Ce n’était pas idiot, mais je regrette un peu que nous ayons été trop extrêmes dans ce choix.                  
    
« Environ un an avant la date fatidique, les calculs ont bien convergé concernant l’emplacement de l’impact : ce sera à l’ouest de Cuba, dans le Golfe du Mexique. Impact sub-tangentiel, d’ouest en est, c'est-à-dire dans le sens de rotation de la terre, plus précisément ouest-sud-ouest vers est-nord-est. L’astéroïde tournant très vite sur lui-même, on ne réussissait pas à savoir quelle position il aurait au moment du choc, s’il y aurait rebond ou collage. Les calculs donnaient des résultats trop éparpillés.
     
« L’Europe avait globalement fait les meilleurs choix possibles, un an avant. On pouvait s’attendre à de fortes secousses et à une série de grandes vagues dont les estimations les plus effrayantes donnaient une hauteur de plusieurs centaines de mètres. Même pas peur, disaient les petits malins décidés à rester à Paris, à Bordeaux, ou dans leur Bretagne natale. En fait, beaucoup estimèrent que la chute dans l’océan était une bonne nouvelle. Quelques soubresauts, quelques inondations, et on n’en parlerait plus, juste des expéditions d’alpinistes pour explorer cette nouvelle montagne pleine de minerais métalliques rares qui excitaient déjà les spéculateurs. Eux aussi disaient chute.

Elle : « La vague, papi, raconte la vague.

Moi : « Ces gens s’imaginaient qu’une fine lame d’eau était une protection suffisante pour arrêter un bolide de quarante kilomètres sur quinze lancé à deux-cents kilomètres par seconde. A cette échelle, un océan de cinq-mille mètres de profondeur comme on le trouvait au large du Mexique n’était qu’une fine lame d’eau et rien d’autre, autant tirer un coup de révolver dans une flaque en s’imaginant ne pas toucher le fond.  
      
«  Mais je dois dire autre chose encore, à propos du Mexique. Tu ne l’as pas encore appris à l’école, mais tu as certainement entendu parler de la disparition des dinosaures à la fin de l’ère secondaire. C’est même ce moment-là qui sépare l’ère secondaire de l’ère tertiaire.

Elle : « Oui papi.

Moi : « Il y a toujours eu des bagarres entre savants pour savoir ce qui a causé cette disparition. Il est admis que de grands bouleversements géologiques et climatiques sont apparus brusquement et que la biologie des grands reptiles n’a pas pu s’adapter à la brutalité du changement. Cette explication est évidemment insuffisante puisqu’elle ne donne pas la cause même du bouleversement. Mon idée est que le plus probable est le choc d’un objet cosmique de grande taille, un astéroïde par exemple.
Elle : « Oui, et alors ?
Moi : « Le plus curieux est que toutes les études convergent vers le fait que cet astéroïde serait tombé exactement au même endroit que celui-ci. Comme si le Golfe du Mexique avait un pouvoir attractif particulier. C’est rigolo, non ?

Elle : « La vague, papi !

Moi : « Nous avions définitivement emménagé un mois avant, si on peut appeler cela un emménagement. Une fuite, un abandon, une renonciation, un crève-cœur ; il le fallait et nous y étions préparés, mais quelle tristesse de laisser la maison encore pleine de nous.
      
« Nous connaissions déjà nos voisins, les paysans du coin qui nous avaient finalement plutôt bien accueillis et quelques familles également réfugiées. Nous étions nettement moins nombreux que prévu, et pour limiter les affrontements prévisibles entre gens du cru et populations déplacées l’Europe avait très largement subventionné les paysans accueillants ; ils en avaient un peu oublié leurs réflexes de sédentaires et l’étaient devenus, accueillants, dans les deux sens du terme.                   
« Nous étions installés dans notre refuge le jour dit. Nous n’en menions pas large et la tension était perceptible. Nous nous étions assis en cercle, sur le sol. C’était ton deuxième anniversaire, le dix-neuf mai. Nous avions posé une petite radio au milieu pour écouter les nouvelles, tu penses bien que l’on n’y parlait que de la catastrophe imminente, comme un compte à rebours où s’égrenaient les minutes avant l’impact et où les journalistes surexcités tentaient de tirer les vers du nez des observateurs rivés à leurs télescopes. Je suis sûr que certains savaient qu’ils vivaient leurs deniers instants de vie mais que leur place était là, derrière le micro, à transmettre les messages qu’ils recevaient de tous les observatoires du monde qui s’étaient préparés à l’évènement.
« J’avais de l’admiration et de la compassion pour eux, de la reconnaissance aussi parce que l’attente en était rendue plus supportable. Ils ne faisaient pas partie des petits malins restés sur place par stupidité, ils faisaient juste leur boulot.


Je me tus un instant pour retrouver ma respiration. Il me pesait de lui raconter tout.


« Le dix-neuf mai deux-mille-cinquante, à neuf heures quarante-sept, un astéroïde a heurté la terre et a labouré un sillon de huit-cents kilomètres dans le Golfe du Mexique entre les villes de Merida et de La Havane dont il ne reste rien j’imagine, ni de Cuba ni du Mexique, formant une monstrueuse montagne de trente-cinq kilomètres sur douze et de dix-mille mètres d’altitude. Enfin, à peu près. L’Everest pouvait aller se rhabiller.

« Après la fébrilité des derniers préparatifs, après l’excitation des dernières heures, nous étions figés, assis autour du poste, à nous regarder, comme pour nous envoyer un dernier message d’amour, une dernière pensée, un dernier secours, comme pour conjurer le temps perdu et les non-dits qui le resteront. A l’heure pile il ne se passa rien, sinon un petit rire nerveux de ta mère. La sirène d’alerte s’est peu à peu éteinte et je ne peux te dire combien de temps a duré cette tension extrême.
« La radio s’est tue soudain au beau milieu d’une phrase du journaliste, définitivement inachevée. Au même moment, tous les animaux alentours ont été pris de panique. Comprends-le bien, ma grande, rien n’était encore perceptible et pourtant les animaux savaient. Comment, par quels sens, par quelles ondes ressentaient-ils déjà ce qui se précipitait vers nous, je suis incapable de répondre à ces questions. Que sait-on vraiment de l’image du monde qu’ont les autres espèces vivantes, de leur ressenti cosmique ? On a déjà du mal à connaître celle de son frère.

Et puis ce fut la première secousse. »

jeudi 12 février 2015

Conte philosophique - C'est arrivé en 2050 #3



3.         La faute à l’Europe

Moi : « Les institutions européennes, ma petite. Ce sont elles qui ont lancé l’action massive de sauvegarde. C’est ainsi qu’ils l’ont appelée. Je ne suis plus très sûr mais ils ont bien dû en faire un acronyme. Le parlement européen a voté un ensemble de directives très contraignantes, la commission les a approuvées et en a proposé le financement, voté et renforcé par le parlement européen en lecture retour, et des moyens de police considérable et de sanctions graduées pour les réticents ont été déployés. Les gouvernements en place, soudain pris la main dans le sac, n’ont rien pu faire sinon ce qu’ils faisaient toujours, lancer toutes les mesures impopulaires en se cachant derrière la faute à l’Europe.

Elle : « Tu m’ennuies papi avec tous ces détails.

Moi : « Tu as raison. Je n’en dirai pas davantage sur les décisions prises. Mais sans elles, nous ne serions pas en vie aujourd’hui : le cataclysme lui-même nous aurait emportés, ou par effet rebond ses conséquences et ses suites. Nous survivons désormais dans le monde qui lui aussi survit, depuis dix ans que la rencontre a eu lieu. Tu le sais comme moi que c’est ainsi qu’on nomme sans plus de cérémonie ce qui à mon avis constitue juste un changement d’ère géologique : « la rencontre ».

Elle : « On a fait quoi, alors ?

Moi : « On a déterminé des zones de déplacement dans lesquelles on a construit d’immenses villes de toiles. Ces zones ont été définies selon trois règles : elles devaient être loin de la mer, elles devaient être sur une géologie robuste, elles devaient être à plus de trois-cents mètres d’altitude.

Elle : « Pourquoi trois-cents ?

Moi : « Parce que. »

Silence pensif. Difficile de répondre à la question. Trop de savoir indispensable. Mais impossible de ne pas répondre.

Moi : « Je ne suis ni géologue ni géographe, je suis un modeste ingénieur en électronique et si nous vivons à peu près nous le devons à ce savoir que j’ai gardé d’avant. Alors je ne peux pas répondre à ta question. Je pense que, comme toute décision de ce genre, il y a eu des empoignades entre techniciens, entre politiques, entre techniciens et politiques, pour finir par un compromis qui n’était ni politique ni technique mais qui a constitué le seul point sur lequel on s’est trouvé le moins en désaccord. C’est la vie. Tu l’apprendras à ton tour quand tu te lanceras dans l’arène. Et je pense que c’est ainsi que se prennent les bonnes décisions. Je récuse la seule raison instrumentale et la dictature du scientifiquement exact.

Elle : « Alors tout le monde devait aller sous la tente dans les montagnes ? Douze milliards de gens ?

Moi : « Je te raconte ce qui a été décidé en Europe. A vrai dire, les pires rumeurs ont couru sur ce qui s’est passé ailleurs, parce que d’autres sortes de décisions ont été prises. Des déportations massives et autoritaires sans mesures d’accompagnement, en Chine ou en Russie par exemple ; une absence totale de décision, soit au nom de la liberté individuelle comme aux États-Unis, soit par absence de pouvoir central capable de la moindre décision comme en Afrique, soit par aveuglement religieux comme dans certains pays gouvernés par la religion, comme il y en avait tant à l’époque. Voilà. Alors je ne te raconte que l’Europe, qui partout a construit ses villes de tentes. En six mois c’était fait. Il restait un an-et-demi pour convaincre la population d’y aller, et convaincre les populations accueillantes d’accueillir, on ne déplace pas deux-cents millions de gens chez deux-cents autres millions sans mal. En réalité, nous avons été beaucoup moins nombreux à nous déplacer.

Elle : « Pourquoi ? Les gens n’ont pas voulu se mettre à l’abri ?

Moi : « Ils n’ont pas cru ce qu’on leur a dit. Ils ont préféré croire les complotistes, ils ont préféré écouter les persifleurs, les pourfendeurs d’intellos, et ils sont restés chez eux. Ils ont joué au plus malin. Finalement, il n’y eut guère qu’un européen sur dix parmi ceux qui auraient dû se déplacer qui l’ont fait pour s’installer sous la tente, ou plutôt pour réserver une tente pour lui et les siens le moment venu. J’étais parmi les premiers à me décider avec ta mamie, pour toi, tes parents et nous deux. J’ai eu tout le choix possible, il y avait de la place partout et un des points essentiels des décisions du gouvernement était que chacun restait libre de déménager ou de rester. Alors j’ai choisi ce coin où nous sommes.

Elle : « Comment as-tu fait pour choisir ici ?

Moi : « Au pif, comme tu dis. Je me répète, je suis électronicien et les sciences de la terre me sont tout à fait étrangères, hormis de vagues et lointains souvenirs de géographie du collège qui me soufflaient les mots altitude moyenne, stabilité du sol, faible densité de population. Alors j’ai choisi le Morvan. Ne m’en demande pas plus. Ce n’est ni ma terre natale, ni celle de mes ancêtres, ni même une terre amicale ou un lieu d’adoption. J’y étais passé deux fois dans ma vie, une fois pour visiter Vézelay, une fois pour dormir à Montréal. Je savais aussi que des hommes vivaient là depuis des milliers d’années.                              
        « Voilà tout. Reconnais-le, nous sommes encore en vie, nous deux. Nous avons eu plus de chance que ta mamie et que tes parents et plus de jugeote que les centaines de millions de petits malins. Mais d’avoir choisi le Morvan fait partie de cette chance, pas totalement due au hasard. Une sorte d’intuition, et un bon usage par le profane que je suis de la carte géologique de la France telle qu’elle existait encore il y a dix ans.

Elle : « Et si l’astéroïde était tombé ailleurs ?

Moi : « D’abord on ne dit pas tombé. C’est une rencontre, non une chute. Ensuite, si la rencontre avait eu lieu sur nous, on ne se poserait plus aucune question. Et si le lieu avait été différent, les effets l’auraient été aussi, moins graves ou plus graves, qui peut le dire ? Nous ne pouvions faire plus que ce que nous avons fait, en tentant de choisir les moins mauvaises solutions. C’est tout. On ne réécrit jamais l’histoire : à celui qui est en posture de le faire, l’histoire n’a pas été si défavorable.