jeudi 18 avril 2024

L'OCEAN ATLANTIQUE



 

Mélanger l’immiscible. A-t-on idée ? Les deux tableaux sont là devant moi, impassibles ils m’attendent. Un tableau, une histoire. Une histoire vraie comme toujours, toutes les histoires sont vraies. Une seule histoire donc un seul tableau : c’est très agaçant d’avoir à choisir. M’en approprier un signifie rejeter l’autre ; pas question. Je n’ai aucune envie de jeter l’autre quel qu’il soit. Au diable qui m’a demandé de choisir ! J’en ferais une mayonnaise, un œil pour chaque tableau, un peu d’huile de toile, et tout va se mélanger. Que la mayonnaise monte ou se liquéfie ne sera pas mon affaire, moi je mélange.

 

Paris fin de siècle. Des promeneurs sur le boulevard. Au fond de la rue adjacente, un échafaudage pour finir une statue qu’on a déjà vu quelque part mais ailleurs. Immense, elle est par-dessus les toits. Haussmann paraît petit avec ses balcons de quatrième étage, ses mansardes sous zinc. Oui madame, on a construit la statue de la liberté en plein dix-septième arrondissement au bout de la rue Alfred de Vigny, juste là où elle butte sur la rue de Chazelles. Bien malin qui trouverait trace de cet exploit en repassant sur les lieux. Mais en ce temps là le vacarme empêchait tout le quartier de dormir et les estaminets faisaient fortune à la sortie des ateliers.

 

Le moyen-âge bat son plein et l’amour courtois est à la mode. Un monsieur déjà mûr s’intéresse à moi qui suis venue loin du bruit des rues me reposer au milieu d’une forêt aimable et giboyeuse. On n’a pas trouvé mieux pour décrire la scène que l’expression conter fleurette, et si nous faisons tapisserie nous n’y pouvons rien, seul le support d’haute-lice d’Arras en est la cause, il fallait bien qu’il en restât. Je garde mes distances et trouve le monsieur un peu ridicule bien qu’il soit dans l’air du temps, de ce temps là où je vivais. Je ne suis pas certaine que sa présence me plaise, mais ce n’est que mon idée : quelqu’un est en train de penser par-dessus mon épaule et prend des libertés avec moi. Liberté ! Un drôle de mot dont on pourrait faire une statue. Ne bougeons plus, les oiseaux sortent et les lapins courent.

Les ingrédients de la mayonnaise sont prêts, à bonne température, je vais pouvoir tout mélanger, les siècles, les gens, les industries, les galanteries, toiles et tapisseries, fils d’or et pots de couleurs. Fusionner une tapisserie du moyen-âge courtois avec un chantier de chaudronnerie de la fin du dix-neuvième siècle : j’entends d’ici le vacarme dans les échafaudages, je vois les passants du boulevard las de cette mégalomanie transatlantique, et chacun n’a qu’une envie, partir dans la forêt la plus proche déclarer sa flamme à sa belle, et moi-même je n’attends qu’un prétexte pour m’asseoir dans l’herbe tendre au milieu des lapins.

Je dois faire attention, la dame a repéré ma présence dans son esprit.

A vrai dire, je ne savais pas que la statue de la liberté avait été construite à Paris, à vingt-cinq minutes en métro de chez moi alors qu’il n’y avait pas encore de métro. Je croyais que Bartholdi avait fait un prototype et que les Américains encore sauvages l’avaient prise pour modèle en cédant à leur manie du gigantisme. Je découvre que cette folie venait de chez moi et que les Américains n’ont rien inventé. Fierté, ou désolation ? Le vacarme du dix-septième arrondissement n’a pas cessé après le départ de la statue à travers l’Océan, des véhicules à la bruyante frénésie ont noyé la chaussée où l’on ne peut plus marcher bras dessus bras dessous.

Il n’y a plus que les forêts pour être piétonnes et silencieuses, à condition de pouvoir rester assise à rêvasser sans se faire aborder par un olibrius en cape et collant qui, importun mais courtois, se met à déclamer poèmes, épigrammes, élégies, et en plus il chante faux. J’aurais dû rester à jouer au billard rue de Chazelles, il y a là-bas un bouge où ils m’acceptent, ils sont plutôt rares ceux qui laissent jouer une femme dans leur antre. J’ai fini par m’habituer aux blagues grivoises peu imaginatives, quand c’est mon tour de pousser la boule avec la queue.

Je finis par l’écouter, mon poète. Il me change des braillards de bistrot et sa voix de fausset reste plus vivable que le tintamarre des marteaux à cuivre et des pinces à rivets. Il m’étonne aussi. Nous sommes en ce temps que vous nommerez le Moyen-Âge, je ne suis pas folle je sais bien qu’on est au quinzième siècle, et pourtant on croirait ce monsieur sorti tout droit d’un dessin de Peynet dont plus personne ne se souvient mais qui n’a pas encore vécu. Je ne connais pas ce Peynet mais il a une façon unique de dessiner des amoureux avec un cœur ici ou là, alors je me sens devenir l’ancêtre de toutes les femmes amoureuses qui sortiront de son crayon dans cinq-cent-cinquante ans. Rien que pour cette promotion je me dois d’écouter et de regarder avec bienveillance le visiteur empoté qui paraît tellement plus âgé que moi.

J’en ai soupé, des godelureaux plus ou moins en envahissants, grossiers, malappris, qu’ils sortent du chantier, qu’ils soient archers du seigneur du coin, qu’ils hantent les troquets de la rue de Chazelles ou l’auberge du village. Pressés de faire leur affaire, de forcer le passage, sans même s’inquiéter qu’il puisse exister une tête et un cerveau au-dessus de ce qu’ils convoitent, et ne parlons pas de consentement. Le siècle ne change rien c’est toujours la même chanson laide. Alors pourquoi pas un monsieur plus âgé, avec le cœur sur la main et une voix éraillée par l’émotion ? Pourquoi pas ?

Mais pourquoi donc à la fin ? N’ai-je pas d’autres voyages en tête ?

Je trébuche sur un obstacle pour que cette mayonnaise finisse bien. Je vais être obligée de choisir mon camp, décider dans quel tableau l’idylle pourrait se nouer ou se perdre. Rude obstacle. Le monsieur, visiblement, n’habite pas Rue de Chazelles, ni même rue Alfred de Vigny ou Boulevard de Courcelles. Château de Courcelles, peut-être, pourquoi ne pas l’imaginer, cerise sur ma sauce. Un pied de nez à un impossible choix ou un grand écart ; comment peut-on fusionner une tapisserie et une huile sur toile, un début quinzième avec une fin dix-neuvième, le bucolique et l’industrieux, la ville et la campagne, la toute neuve Amérique et la si vieille Europe ?

Allons donc. L’incendie d’Arras a ravagé toutes mes sœurs de trame et de chaîne, et la statue est finie. J’ai déjà franchi cinq cents ans. Il me reste un vingtième siècle entier à traverser. Je vais poser un lapin à mon amoureux, je tiens trop à ma liberté. A nous deux, l’Océan Atlantique !




 

lundi 15 avril 2024

Mes lieux communs #1à13


    Lieu commun numéro 1 - Temps

Il était une fois le néant. Enfin, le néant, je ne sais pas, je n’en suis pas sûr, je n’y étais pas. Forcément, je ne pouvais pas y être sinon ce n’aurait pas été le néant. Quoique.
Mais n’insiste pas, je n’y étais pas je m’en souviendrais. Je me souviens toujours de rien quand il faut s’en souvenir, alors le néant, c’est facile. Treize virgule sept milliards d’années, ce n’est pas si loin après tout. Loin, j’ai écrit loin, je n’ai pas écrit longtemps, mais loin. A cet endroit là il y avait un mur, il y a un mur, car il existe encore et j’ai bien peur qu’il existe bien longtemps après que je sois moi aussi devenu le néant que je suis peut-être déjà. On le nomme le mur de Planck, ce n’est pas une blague et d’ailleurs Planck s’écrit Planck et pas autrement. Je ne connais aucun maçon de ce nom là mais c’est ainsi qu’on le nomme et il est non seulement éternel et infini, mais également infranchissable.
Le rêve fou de tout maçon sachant maçonner.
Pourtant c’est faux. J’en connais un qui a su le franchir. Il s’est éloigné un peu plus et il s’est remonté lui-même. Il est tombé de l’autre côté et il est mort. Le mur de Planck est un assassin, il a tué le temps.
 

    Lieu commun numéro 2 - Mot

Le plus gros dictionnaire du monde est celui qui n’a jamais eu le dernier mot.
 

    Lieu commun numéro 3 - Compromis

Pendant la réunion de négociation salariale, le délégué voulait absolument que je montasse sur mes grands chevaux. J’ai bien été obligé de lui avouer que je n’avais qu’un petit poney peiné.
 

    Lieu commun numéro 4 - Esprit

La ferme du Poitou où vivent le coq et la pendule de la chanson est une bâtisse très ancienne qui remonte sans doute aux temps lointains où parfois surgissaient du sud profond quelques bandes venues d’au-delà des monts et qu’on appelait Maures. Ce n’est pas un hasard qu’elle soit au lieu-dit La Sarrasinière. Les autorités de l’époque on su mettre bon ordre à tout cela, on a même prétendu qu’une bataille avait eu lieu dans les parages.
Rien de certain cependant, sinon pour la glorification posthume du grand-père de Charlemagne et de la Troisième République réunis : les bandes s’évanouissaient dans la nature dès qu’un heaume dépassait des fourrés, solubles dans le décor, ce qui me donne un petit quelque chose de berbère.
Depuis ce temps là, chacun dans la ferme a son esprit bien à lui. La vieille tante a l’esprit de l’armoire, pas question de l’ouvrir sans faire grincer la porte qu’elle seule ouvre en silence. Le chef de famille fait le tour des chais pour surveiller l’esprit de vin. L’esprit de la grande table de la salle à manger encercle la maîtresse des lieux quand s’y pressent les maquignons affamés les jours de foire. Et moi je reste tranquille à l’étage, personne ne vient, car j’ai l’esprit de l’escalier.
 

    Lieu commun numéro 5 - Poules

Ce n’est jamais très agréable de vouloir se coucher avec les poules pour faire la sieste. Elles s’ébrouent, caquètent, sautillent, et franchement l’odeur n’est pas ma tasse de thé. J’ai trouvé une solution pour qu’elles me laissent tranquille : je les étonne en leur posant un lapin.
 

    Lieu commun numéro 6 - Chute

C’était à la fin de ma dernière histoire. Je l’avais sortie du fond du puits où elle allait se noyer ; je l’avais attrapée par la main mais toute mouillée elle glissait alors pour éviter de perdre ma chute j’ai dû la tirer par les cheveux. Elle a hurlé de douleur et il a fallu que je lui explique que c’était le seul moyen pour qu’elle ne finisse pas en queue de poisson.
 

    Lieu commun numéro 7 - Intempérie

J’ai eu beau froncer les sourcils, injurier le ciel et courir comme un dératé dans les couloirs du vieux manoir plein d’armures rouillées, je n’ai jamais réussi à faire la pluie et le beau temps. J’ai juste fait tomber des hallebardes.
 

    Lieu commun numéro 8 – Grammaire 

Mais où est donc Ornicar ?
Je vois bien où tu veux en venir, avec ta question. Si tu crois que je vais te lâcher le morceau, tu te trompes lourdement, tu te trompes grave comme diront nos arrière-arrière-arrière-petits-enfants mais en aurons-nous seulement, de tels descendants avant que ne survienne la fin du monde ? Je ne suis pas monté à Paris depuis ma terre normande pour trahir des secrets qu’on ne m’a pas confiés, contrairement à ce que tu crois.
En vérité je te le dis parce que je ne me prends pas pour n’importe qui, je ne sais rien de cet Ornicar dont on t’a fait croire que c’était mon ami grammatical et je pense même qu’il n’existe pas encore à l’instar des descendants. Nous sommes, toi-z-et moi, de vieux français, nous conjuguons et nous déclinons tant bien que mal, nous en perdons peu à peu notre latin et les théoriciens austères et patriarcaux de l’âge classique qui viendront régenter notre parler si souple et joyeux ne sont pas encore nés.
Tu vois trop loin dans l’avenir, mon cher questionnement, et n’ont de sens que les réponses que l’on connaît déjà, non point celles sans tête ni queue aux questions sans queue ni tête comme dirait cet autre ectoplasme, et où ni mais or car donc.
 

    Lieu commun numéro 9 – Baccalauréat

Comme chaque année, l’organisation de la diffusion des sujets du bac avait fait l’objet des plus grandes précautions. Dame, 5218 étoiles à approvisionner en même temps, à raison de dix-huit millions de centres d’examen par étoile en moyenne approximative, sans qu’il y ait la moindre fuite, il en fallait, de l’habileté, de la préparation, de l’organisation, de la compétence et du verrouillage, sans parler des délais.
C’est bien simple, compte-tenu de la vitesse de la lumière et des décalages horaires, pour que l’étoile la plus éloignée soit servie en même temps qu’ici, il avait fallu lui envoyer la cyber enveloppe cryptée en juin 2017.
Elle contenait le sujet suivant : « une œuvre d’art doit-elle avoir du sens ? »
 

    Lieu commun numéro 10 – Laconique

Adjectif. Qui s’exprime brièvement et rarement. Taiseux.
Mais ça c’était avant, bien avant, du temps d’il y a deux-mille-trois-cents ans quand les taiseux lacédémoniens de Laconie se chamaillaient avec les athéniens bavards d’Attique. Et lorsque les athéniens s’atteignirent, les lacédémoniens se turent. Il ne faut pas chercher, seuls les béotiens comprendront.
 

    Lieu commun numéro 11 – Carpaccio

Viande rouge étalée sur un tableau de peinture italienne pour faire croire à un bain de sang. Cette invention picturale est attribuée au peintre Tintoret, Tintoretto pour les intimes, le fils du teinturier, car il voulait faire concurrence à son ennemi Tiziano, Titien pour les connaisseurs. Il en subsista l’expression « ne pas se voir en peinture ».
Cette querelle fit tant de bruit qu’on en vit de toutes les couleurs et qu’on en oublia Vittore Carpaccio, mort depuis longtemps bien que peintre lui-aussi, ce qui n’était pas une coïncidence.
 

    Lieu commun numéro 12 – Mazagran

Instrument de torture constitué d’une tasse sans anse en équilibre précaire sur un seul pied, de sorte qu’on ne peut boire son café chaud sans au mieux se brûler les mains, au pire se le renverser sur son pantalon colonial blanc, et se brûler derechef la cuisse.
Il reste la possibilité de le boire froid, humiliation majuscule. Le procédé a été inventé dans une ville maritime d’Algérie qui, par métonymie, prit le nom de Mazagran.
 

    Lieu commun numéro 13 – Définitions

•    Mémoire : au masculin, pavé indigeste ; au féminin, évanescence provisoire.
•    Politique : Tu ne fais pas de politique, tu ne t'en occupes pas et tu es très content de toi ainsi. Je te rassure, la politique s’occupe de toi.
•    Écriture : abstraction qui a du sens mais pas de direction.

 

(d'autres lieux communs à suivre)

 

mardi 9 avril 2024

LA MEMOIRE D'UN ÂNE

 

          

Je suis un âne. Ne te trompe pas, ne crois pas que je vais me coiffer du bonnet du même nom après quelque bêtise. Je veux que tu comprennes bien ce que je raconte ici : je suis un âne parce que je le suis, ma mère était une ânesse et mon père un baudet du Poitou, célèbre dans toute la contrée.

Je suis un âne intelligent.

Mon patron se nomme Buridan. Oui, voilà, tu y es, je suis l’âne de Buridan. J’aurais sans doute dû commencer par là, nous aurions gagné du temps et un paragraphe entier. Mais sommes-nous ici pour gagner du temps et des paragraphes, alors que j’écris mes mémoires et que tu les lis ? Il faudrait d’ailleurs tout mettre au passé car mon histoire est finie depuis longtemps et que je suis mort. Les vautours et les chacals m’ont transformé en un beau squelette qui orne cette route d’Aragon où s’est achevée ma longue marche.

Buridan est espagnol d’Aragon. Silencieux, frugal, bourru, rien ne lui échappe, même mes pensées les plus cachées. Le monde n’a pas de secret pour lui et il avance dans sa vie comme dans un livre ouvert. C’est un philosophe sans écriture, un péripatéticien sans élève, une bibliothèque sans lendemain. Mais c’est un bon patron. Toujours à l’heure pour m’apporter ma brassée de chardons quotidienne et mes deux seaux d’eau fraîche. Il en pose un devant moi et l’autre un peu plus loin à l’ombre pour qu’elle ne s’échauffe pas trop dans le cagnard. Tu le sais mieux que tout le monde, le cagnard du côté de Teruel de juin à septembre, c’est quelque chose.

Je ne sais pas comment il s’en est aperçu, mais il a senti que sa méthode des seaux d’eau décalés m’irrite, que je rejette cette sorte d’injonction de boire d’abord ce seau ci avant d’aller boire ce seau là, que je perds ainsi un peu de cette liberté qu’il me laisse le reste du temps, à choisir mon chargement et mon itinéraire, à s’accommoder de mes choix, à faire semblant de croire que je choisis toujours ce qui l’arrange bien qu’à l’insu de mon plein gré comme dit l’autre.

Alors un beau matin, qui est plutôt un torride midi de solstice, il me déverse les meilleurs chardons de la région puis il dépose les deux seaux avec un soin extrême, juste devant moi, je te le dis comme tu me vois, les deux. Avec une tige droite qu’il s’était fabriquée, il fait en sorte qu’ils soient très exactement à la même distance de mon museau. Et il me dit :

« J’espère que j’ai bien fait tout comme tu veux, que je n’ai rien tenté, volontairement ou involontairement, qui puisse influencer ta liberté de choix. Je t’ai mis la même eau, de même température, dans les mêmes seaux, même forme même métal même contenance. Je te laisse et je m’éloigne, je ne te regarde pas, surtout pas, on ne sait jamais, mon regard pourrait agir sur ton inconscient. Tu ne penseras plus que je te prive de ton libre-arbitre ! ».

Et il part comme il a dit. Je suis impressionné avec quelle finesse d’esprit il a deviné mon tourment secret, mon irritation à peine consciente. Je le regarde s’éloigner avec reconnaissance. Puis, n’y tenant plus, il fait vraiment trop soif sur cette plaine caillouteuse, j’observe les deux seaux. Le ciel s’y reflète en petits éclats frais et tentateurs, de la même façon sur un seau et sur l’autre, Buridan a bien travaillé, j’ai affaire à deux jumeaux parfaits. Il ne me reste plus qu’à m’approcher et boire jusqu’à plus soif.

M’approcher. Oui, bien sûr. Mais de quel seau ? Il faut m’approcher de l’un ou de l’autre, ils sont tous deux exactement à la même distance, à vue de museau un petit mètre cinquante. Je n’ai ni deux têtes ni deux langues, il faut bien que ce soit l’un ou l’autre seau. Quelle main, quel papillon, quelle raison démonstrative, quelle divagation tectonique, va me pousser vers celui-ci plutôt que celui-ci ? Pourquoi devrais-je renoncer à commencer par l’un et non par l’autre, renoncer au premier pour m’attaquer au second ? La première gorgée de bière est dit-on la meilleure, pourquoi donnerais-je ce privilège à un seau et non à son jumeau, et réciproquement ?

Les questions, les ruminations, les pensées se sont mises à tourner dans ma tête ensoleillée pendant que ma langue gonflait. Quoi, disait ce morceau de cerveau, tu hésites ? Ce n’est pourtant pas compliqué de plonger la tête dans l’eau qui t’attend ! Oui, répondait la cervelle voisine, mais rien ne me pousse plus d’un côté que de l’autre, l’équilibre est parfait, et si quelque cataclysme ne survient pas, la gémellité restera parfaite et je ne pourrai sortir de mon immobilité. J’ai commencé à m’énerver et j’ai commencé à t’écrire au passé parce que je me souviens très bien de ce moment. J’ai voulu tout reprendre à zéro, comme on dit dans les interrogatoires, pour tenter de mettre le doigt sur le détail qui fera éclater la vérité.

Parce que la vérité, là maintenant, je ne la connais toujours pas, monsieur l’inspecteur. Je sais seulement que je suis mort de soif à force de ne pouvoir disposer d’aucune pulsion ne serait-ce qu’infinitésimale, à force de tourner dans ma tête devant cette eau bienfaisante qui n’attendait qu’un coup de langue.

Quand Buridan est revenu du village, à la tombée de la nuit, les vautours avaient commencé leur dîner. Il parait qu’il aurait dit, je ne sais pas qui a pu l’entendre mais il y a toujours des oreilles qui traînent dans ces champs de cailloux, des oreilles d’âne évidemment, il parait qu’il a dit « que ce qui doit arriver arrive ».

Tu n’es pas obligé de me croire car tu es libre.

 


 

jeudi 28 mars 2024

LA THEORIE DU CHAOS

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PAPILLON. On l’appelait Papillon. Le surnom lui était tombé dessus le lendemain de sa naissance personne ne savait comment. Même son père, qui avait couru jusqu’à la mairie du coin pour y déclarer sa descendance. Il avait bien annoncé à Monsieur l’Officier d’État Civil un prénom conforme aux usages et à l’époque, mais sitôt sorti de l’établissement il avait oublié ce qu’il avait déclaré et seul ce nom de Papillon lui voletait encore dans la tête. Papillon, un point c’est tout.

DUSCHMOLL. L’inspecteur Duschmoll était l’un des meilleurs de la « Crim ». Il ne payait pas de mine et ses méthodes relevaient de la préhistoire : il ne possédait ni ordinateur ni tablette, et son téléphone portatif ne lui servait qu’à téléphoner. Ses rapports étaient manuscrits, d’une écriture scolaire, appliquée, et, du coup, lisible même dans la chiche lumière des bureaux du Quai les soirs d’hiver. Tout y était clair et précis, et regroupé dans ces antiques classeurs à sangle de diverses couleurs, dument étiquetés et alignés dans les rayonnages, classeurs que personne n’utilisait plus depuis quarante ans. Ses collègues pouvaient bien railler ses dossiers à sangle, ils avaient tous subi l’humiliation du Non-Lieu-Libération-Immédiate alors que lui, jamais. Le commissaire le savait et l’appréciait.

CHRYSALIDE. Le hasard aurait mis Duschmoll sur la piste de Papillon. « Il n’y a pas de hasard, disait l’inspecteur à toute occasion, il n’y a pas de coïncidences, il faudrait bannir ce mot de la langue française, au minimum de la langue policière ». La ritournelle était lassante mais il s’y tenait. Alors, on se contentera des faits : il avait été invité par des amis d’amis de parents lointains au baptême Laïque et Républicain du troisième fils de Papillon. Sa femme Jeanne que tout le monde appelait Chrysalide lui avait donné trois garçons, et en citoyen modèle il les avait baptisés dans la République à la fin de leur troisième année.

FÊTE. La cérémonie fut courte, digne et républicaine, puis tout ce beau monde alla festoyer. L’inspecteur, coincé entre deux dames respectables, tenta d’animer une conversation languissante en les questionnant au sujet du père du baptisé. Pourquoi ce nom de Papillon, que fait-il, où va-t-il, enfin toutes ces sortes de questions qu’un inspecteur de la crim sait si bien poser mine de rien. Les deux dames, charmées de se sentir intéressantes, ne se firent pas prier et lui expliquèrent que tous les événements marquants de la vie de Monsieur Papillon ont été suivis dans la journée sinon dans l’heure d’une catastrophe dans le monde. Dès sa naissance, mon brave monsieur : le 11 mars 2011 à 1h03 du matin, il poussa son premier cri dans une clinique huppée de la banlieue ouest, et vous connaissez la suite dans le Nord du Japon, 4h43 plus tard.

COÏNCIDENCES. Chacune enchérit et bientôt Duschmoll croulait sous les anecdotes. On y trouvait les incendies de la Tasmanie et de la Californie après une rage de dents ou l’entrée à l’école primaire, les épisodes cévenols qui rasèrent Montpellier et Nîmes après sa mention au baccalauréat en 2027, les orages méditerranéens qui détruisirent Draguignan, Fréjus et Juan-Les-Pins le soir de sa place de major au concours de La Grande École en 2029, sans parler dix ans plus tard du tremblement de Terre qui ravagea le Japon, le Sud cette fois, pendant sa nuit de noces et des autres broutilles du même acabit qui ont émaillé les années 2040.

DOSSIER. En cette fin de nuit de juillet 2049, il rentra chez lui en taxi, encore étourdi par le champagne de la veille et par ce qu’il avait entendu au Baptême de Papillon Junior III, il se leva tard ce dimanche et appris par la radio l’engloutissement de Tahiti dans une éruption volcanique. C’en était trop. Le lundi matin, premier arrivé au bureau à la surprise générale, il ouvrit sa réserve de dossiers à sangle, en choisit le plus rouge vif qu’il trouva, et y apposa une étiquette sobrement rédigée « PAPILLON » : il commençait sa traque.

ENQUÊTE. Il dépouilla méthodiquement chaque journée du passé de Papillon, un nom à devenir bagnard disait-il, depuis le fameux jour de sa naissance, la petite enfance, les vies scolaires, les amours, les déceptions, les renoncements, enfin tout ce qui fait une vie d’homme, Des coïncidences qui n’en étaient pas, il en trouva beaucoup. Il négligea toutes les affaires en cours, refilant ses dossiers aux premiers stagiaires venus ; ce travail était devenu son obsession, plus acharné que Javert poursuivant Jean Valjean. Car il buttait sur un mur, son mur de Planck à lui : il ne trouvait pas le lien de cause à effet.

CAUSE-EFFET. De la cause à l’effet, entre le cri poussé par Papillon en classe de CM1 et une manifestation monstre du Trocadéro sous la pluie, entre la punition qu’il avait méritée au collège et une guerre en Ukraine, une rupture sentimentale et la réélection de Donald Trump, pour ne citer que les cas les plus anciens déjà oubliés par l’histoire du vingt-et-unième siècle, sa vie devint un naufrage. On le voyait tourner comme un lion dans son bureau, dessiner sur son tableau noir, le dernier du pays, des schémas enchevêtrés de flèches de ronds et de losanges rageusement effacés dans la minute. Il en devenait aigri, agressif, grimaçant, agrippé qu’il était à son sujet. Le commissaire lui-même commençait à se faire du souci, pour lui et pour son service.

RETRAITES. Duschmoll finit par tomber malade. Il fut déclaré inapte et mis à la retraite anticipée. Il se retira dans une bourgade silencieuse des Ardennes. On a raconté qu’il s’était enfin mis au numérique pour continuer ses recherches, mais ce n’est peut-être qu’une rumeur. Un jour, on sut qu’il était mort. Le commissaire, soucieux de ne pas détruire l’œuvre de presque toute une vie, ordonna qu’on rangeât tous les dossiers rouges dans un coffre, bien dans l’ordre des numéros, après avoir vérifié que tous les feuillets écrits de cette écriture scolaire, appliquée et lisible y étaient classés. On riva une plaque métallique sur le coffre, gravée « Les faits Papillon », puis on le déposa aux archives du troisième sous-sol du Quai. On l’y oublia. A son tour, le commissaire prit sa retraite méritée, comme les collègues du temps jadis et le monde continua de vaquer à ses occupations.

CARRIÈRE. Papillon ne s’est jamais douté de rien. Il mena une brillante carrière de grand commis de l’État, occupa un temps le poste de Secrétaire Général de l’Élysée, vit avec fierté ses trois fils prendre place dans les premiers rangs du pays, et à son tour partit en retraite à l’âge de quatre-vingt-deux ans lui qui toute sa vie avait revendiqué une limite à soixante ; retraite parfois agrémentée d’une conférence, d’un article, d’un livre. Il n’y avait plus d’inspecteur pour observer qu’à chaque évènement de sa vie un cyclone ou une révolution détruisait une ville ou un pays à l’autre bout de la planète, ou juste à côté.

ASTÉROÏDE. Papillon mourut paisiblement le 23 février 2123. Dans la nuit qui suivit, un astéroïde oblong de trois-cents kilomètres de long et cent kilomètres de diamètre vint frapper la Terre à la vitesse de quarante-trois kilomètres par seconde. L’impact était situé à mi-distance entre la Mer Baltique et la Mer Noire. Dans le désordre qui s’ensuivit, l’orgueilleuse humanité disparut sans laisser de trace.

COFFRE. Hormis, arraché on ne sait comment des profondeurs et tournant désormais parmi les débris de la planète en dérive autour du soleil qui en avait vu d’autres, un coffre rempli de feuillets couverts d’une écriture scolaire, appliquée, mais que plus personne ne lirait.

lundi 12 février 2024

De la lecture et des livres

 


Je suis un très mauvais lecteur ; précisément un très mauvais lecteur de livres. Des revues, des articles, et toutes ces écritures éphémères qui passent, nous prennent notre temps et qu’on oublie, j’en lis du matin au soir et du soir au matin et le flot ne se tarit jamais. Alors, stoïques, les livres attendent leur tour. Ils sont là, du moins je les crois là, à attendre, et quand le fleuve en furie sera sec je m’y mettrai. Promis, je m’y mettrai, et je le leur dis, aux livres, qu’un jour leur tour viendra.

Parfois j’ai l’impression qu’ils ne me croient pas. Ils prennent un air dubitatif, légèrement penchés sur l’étagère, négligemment appuyés sur l’intégrale de Molière ou le dernier Houellebecq, et me murmurent à l’oreille que je ne suis même pas cap. Alors j’en attrape un, je l’ouvre à la première page -blanche-, puis la deuxième -titre-, puis la troisième -avant-propos-, et je finis par trouver le texte annoncé. Voilà, je lis.

Deux heures plus tard, le livre est posé quelque part dans la maison où je m’étais installé et je vais l’y oublier. Quelqu’un de soigneux, un jour, de guerre lasse, le rangera avec d’autres livres sans autre forme de procès et plus jamais on n’entendra parler de lui, tandis que les œuvres complètes de Molière continueront de s’empoussiérer comme elles le faisaient du temps de mes parents. Elles sont d’ailleurs illisibles car on n’a jamais sur soi, au moment où par extraordinaire on voudrait y lire une pièce, le coupe-papier pour séparer les pages. Ce n’est pas grave, on entend Molière au théâtre et c’est si bon avec ses galères et sa cassette.

Quant à Houellebecq, il est là-bas, très loin à droite, dans les bas-fonds.

Alors, quand je me mets à contempler leur bibliothèque chez mes bons amis lecteurs férus et zélés, éclectiques et inclassables, et surtout très ordonnés et très organisés, je sens bien leur regard inquiet et j’entends mieux encore leurs pensées : « il va encore nous emprunter un bouquin ». Ils le savent et je le sais aussi, que le livre emprunté disparaîtra dans mon Léviathan sans aucun espoir de retour et qu’ils renonceront à me le réclamer après la cinquième relance. Une chose est sûre : le livre n’est pas perdu, il est dans la maison. A vous de l’y trouver parmi les piles les alignements les étagères les escabeaux les chevets, sous les lits, derrière un canapé, et j’en ai même retrouvé un, une fois, sur une armoire dont je ne connaissais ni l’auteur ni le titre ni l’éditeur et qui d’ailleurs ne m’intéressait pas du tout.

Pour couronner le tout, car il faut bien une couronne à ce roi illettré, je perds mes livres même à l’intérieur de ma liseuse et tous les logiciels de l’univers numérique sont impuissants à les faire réapparaître.

Dans ces sables mouvants subsistent quelques exceptions. Comment ont-elles réussi à ne pas se faire engloutir, je ne saurai donner de réponse. Mais elles sont là, sous mes yeux, près du fauteuil en bonne place près de la lumière qui va bien, près du lit à attendre mon coucher, sur le bureau pour me faire patienter quand l’ordinateur rame. Y-a-t’il une règle de survie ? Difficile à préciser, mais quelques indices : les histoires dont les protagonistes me plaisent et que je n’ai pas envie de finir pour rester avec eux plus longtemps, tel l’escargot qui glisse dans le puits la nuit après avoir monté tout le jour, ou bien les confidences amicales d‘un écrivain du temps jadis dont la seule lecture d’un  paragraphe me met en joie pour le lendemain. Ce sont ceux-là, les livres qui m’accueillent à n’importe quelle heure, fatigué ou solide, triste ou guilleret, et dans lesquels je suis aussi bien que dans le fauteuil assorti ou le lit douillet du soir.