mercredi 8 août 2007

Lettre à mademoiselle le quart de siècle.


Ainsi va l’idée. Elle franchit la rivière de pierre en pierre, gaie dans le gué. Une pierre blanche pour Pierre, un caillou dans le jardin de Jean, un hibou un chou et un genou, poupoupidou. Un mot un matin vient animer mon écran, et l’idée soudain saute sur la rive et décide de me dérider, décidée cette idée. Une clochette primesautière, le crochet en bataille et la poudre d’escampette en tête, m’oblige dans mon blogue. Alors comme hier je me penche sur mes touches et je laisse l’idée se répandre sur la page électrique, avec ses puces, ses transistors, ses serveurs et ses anagrammes anonymes.


Ma chère Mademoiselle le quart de Siècle, ton mot ne peut rester dans un tiroir à se morfondre, ou dans un recoin de disque dur au milieu de tous ces octets qui le regardent comme autant d'yeux noirs. Prends garde à toi. Il faut que prenne le plaisir d'y répondre.

Bien sûr, deux sujets d'importance s'imposent à te lire tant ils transpirent de tes phrases. Le premier est ton départ annoncé, embarquement immédiat ou différé, je ne sais trop, mais départ à coup sûr, je sentais bien que cette Île-de-France n'accrochait pas tes basques avec assez d'énergie. Tu as invoqué le Jura et ses mystères d’assomption ; est-ce lui qui t'appelle de ses plis géologiques, de ses cluses et de ses plateaux glacés, ou n'est-il qu'un passage de miaou, de mi-août ?

Le Jura ne sera pas sur mon chemin cette fois-ci, je n'ai pas de projet italien pour l'instant.

Oui, tu l'as lu sans doute, j'aime traverser le Jura pour aller à Vérone ou à Côme ou à Venise. Mais je pourrais, tu le penses si fort que je l'entends avant même que la lecture te le fasse penser, je pourrais sans aucun prétexte d’Italie rester dans les plis calcaires, à Baume-les-Dames, près d'Arc-en-Senans dans quelque saline solennelle, à Treffort près du chapeau de gendarme, à Pupillin boire à ta santé du vin jaune et du vin de paille. Je le fis, mais ce n'est pas la tentation du jour. Il serait plus facile de se croiser devant la Grand Poste de notre village ou dans quelque passage bien famé non loin d’ici.

La voilà, la véritable tentation, celle qu’il faut examiner, le deuxième sujet, l'accroc à reprendre.

Es-tu encore ici, à contempler de ton balcon la rue qui somnole, et ton ordinateur est-il ouvert ? Va-t-il s'ouvrir, va-t-il souffrir, pour que ma réponse t'arrive en état de lisible et de risible ? Je les ai vues tes plantations qui s'étiolent. Je l'ai bien vu, que tu as d'autres chats et d'autres chants en tête à tue-tête, et que si les tiges et les feuilles penchent dans le vide du deuxième étage, ton regard penche ailleurs, vers des cieux bleus et des herbes vertes, vers ce qu'il faut construire, en n'oubliant pas de laisser derrière soi ce qui entrave. Je suis passé sous ton balcon mais sobre et je chante mal.

Tu es dans le vrai, oublie la fraise, la capucine, la valse musette et l'accordéon, la chorale de Sainte-Thérèse (j'y connais des voix de plus de soixante ans), oublie ton baobab de balcon et ton arbre à pain de bonsaï, oublie la forêt vierge et les singes à lianes.

Tu vas bien, je le devine, mais la ville t'encombre, non d'Issy mais d'ici, comme disait Médicis qui aimait les calembours laids. Tu vas aller voir si l'herbe est plus verte ailleurs, parfois elle l'est, parfois non. Nouvelle vie ? Nenni. Seulement et pleinement la suite des aventures du capitaine dont désormais je connais l'âge, le capitaine de quart de siècle, et tous les crocodiles qui l'encerclent dont aujourd'hui elle se rit. Et j'en ris aussi avec toi.

Mais nouvelle vie, pourtant. Tu as l'âge des nouvelles vies. Pense à bien les attraper toutes au passage. Ou à essayer au moins. Celles qui t'échapperont n'étaient pas tiennes, les autres t'auraient manquée si tu les avais laissé fuir. Joyeuses chasses aux papillons, aux boutons, aux fleurons, fée clochette, la vérité est que plus aucun crocodile ne tourne en attendant le capitaine qui dort en toi.

Voilà. Resterait à en dire davantage derrière mon masque de fer. Nous vivons à trois cents mètres de distance depuis quelques temps; pourtant, il n'existe rien de plus que parfois un nimêle, qui existerait pareillement si nous étions à quinze mille kilomètres. Tu te demandes la tête et la voix que j'ai, tu me le demandes. Comment ne pas te décevoir, pour autant que ma suffisance me fasse croire que ce soit une déception si je ne dis rien ?

J'ai bien failli, mille fois, frapper à ta porte. Je n'ai jamais franchi le pas d'icelle. Au nom de quoi et à quel titre ? Nous sommes des constructions d'écran, des marionnettes que nos avons construites au fil des mots, décomposées en pixels tremblants, et je ne sais pas comment j’ai fini par t'apparaître en image, comme tu ignores la tête que tu as sous mes yeux.

Aujourd'hui je m'interroge sur cette sorte de barrière insurmontable qui me fait reculer à chaque envie de franchir la limite du virtuel et du réel. Tu n'es pas en cause, tu es même une des très rares personnes qui serait capable de me pousser à cette folie. Cinq en tout sont-elles. Quatre du virtuel vers le réel, une en sens inverse. Mais le faut-il ? Ne serait-ce pas enfreindre une loi d'airain, une loi inconnue mais absolue, comme celle qui interdit de faire s'approcher la matière de l'antimatière sous peine de les voir se volatiliser en un milliardième de seconde dans un jet de chaleur inconcevable ?

Je le crois, je le crains.

Il est fou de laisser le virtuel s'emparer du réel, et contrairement à ce que tu crois, le son de ma voix n'a rien pour aider la ligne de mes lettres, les lignes de mes mots. Les sons me restent dans le crâne et y résonnent quand je déraisonne, personne n'entend rien. Un jour viendra où un beau parleur, une belle chanteuse, mettra sa voix dans mes pas, dans mes mots, qui prendront alors leur envol tant attendu. Ou ne viendra jamais, ce jour. Longue attente nécessaire et probablement vaine, mais si je n'écris pas et si je n'attends pas, tout sera plus vain encore. Ecrit, vain, non écrit, plus vain que vin.

Et maligne et rusée, tu laisses planer l'annonce de ton proche départ pour aggraver l'envie. Alors j'esquisse un pas de travers, un pas de danse gauche et fragile, un petit aveu qui coûte puisqu'il met en scène celle qui ne m'a rien demandé, celle qui ne me demande jamais rien. Il faut que je te dise pourquoi, au delà du talent, au delà de la jolie spontanéité, au delà de tes loopings de fée clochette, que je dise pourquoi parmi les TRAmeur d'autrefois et les blogueurs d'aujourd'hui, tu restes un écriture que je lis parmi quelques-unes. Tu en penseras ce que tu veux, et peut-être ce que tu as pu lire sur mes blogues te le fait deviner, te l'a fait deviner depuis longtemps.

Je ne demande qu'à continuer de te voir passer sur mes lignes. Je ne peux pas connaître le nom des visiteurs s'ils ne laissent pas de traces en passant, mais tu fais peut-être partie de ces passants, passante sans souci, qui passent et partent sans bruit, après avoir puisé un peu de ma musique silencieuse, et je rêve, après en avoir retiré un peu du sel qui fait leur vie. Ta parole ne peux le compenser bien sûr, mais au moins elle m’aide à cacher le silence de ma fille ; ta parole me fait croire qu'un jour elle aussi reparlera, un jour, le jour que j'attends depuis vingt-cinq ans qu'elle a cessé de me parler, cette année là où tu naissais, et peut-être ce même jour. Voilà ce qui te rend si précieuse, tu lui ressembles tant, même si tu ne lui ressembles pas du tout.

Attention, ne te méprends pas. Tu n’es ni substitution ni transfert, ni écran de fumée. Tu es même plutôt de la génération suivante, mademoiselle quart de siècle. Oui, je suis assez vieux pour que ma fille te paraisse vieille elle aussi, ce que seule l'arithmétique me dit mais ce que je reste incapable de comprendre. Tu es la fée clochette qui tourne autour de ma tête et l'empêche de penser à ce à quoi elle ne doit pas penser pour pouvoir penser à autre chose, tu es le capitaine crochet des soirs d'orage quand le vent se lève et qu'il faut réduire la voilure.

Tu traverses des lieux où j'étais passé dans les temps si lointains qu'ils en sont devenus des rêves flous comme cette maison de pierre fantôme, tu réveilles les Pyrénées qui sommeillent, le Forez enneigé, et la ville du confluent et des collines rousses que j'ai observée du haut des mines de là-haut, du haut de l'autre ville, la noire. Aucun de ces lieux ne me sont natals ni maternels ni ancestraux, quoique les Pyrénées si, tout le monde sait que les sarrasins les ont un peu traversées il y a belle lurette, et mes parents à leur tour dans tous les sens et pour leur plaisir. Mais par ces lieux j'ai pu exister ma vie, affronter les déserts et la philosophie qui va avec.

Il fallait bien que je dise ce genre d'incongruité, puisque tu pars. S'il te reste du temps à perdre, vas de l'autre côté de la place ronde au métro, non loin dans le boulevard diamétral de ton avenue, il se trouve un passage, ce n'est pas une rue, ce n'est pas une impasse (moi une impasse non mais ho), ce n'est pas un chemin, juste un passage qui permet d'éviter la place encombrée pour les malins qui le connaissent, et un jardin abandonné au fouillis du lierre. Regarde et surtout ne dis rien.

Parfois j'y passe. Parfois je m'y terre. Parfois je m'en passe. Parfois je m'enterre.

Je ne peux franchir le pas des mondes parallèles; trop de dangers me guettent, trop de dangers guettent ceux que j'aime si j'enfreins la règle d'airain.

A bientôt sur ces écritures et sur ces écrans joyeux, ma demoiselle. N'oublie jamais que des antipodes les messageries et les blogues vivent aussi, et que te lire est important, en commentaire comme en nimêle. A tout hasard, bon anniversaire, puisqu'il semble ne pas être loin. N'oublie pas de ne pas trop m'oublier.


Ecrit le 5 juillet 2007 pour un quart de siècle, au moins.

mardi 24 juillet 2007

La tentation de l'anonymat, réplique sismique

Il est difficile de se contenter de lancer un billet d’humeur en écho à un billet d’ailleurs. J’ai déjà tenté l’exercice, par la simple copie du modèle suivie ou précédée de mes élucubrances. Alors voilà, il est question de l’anonymat et du pseudonyme, il est question du masque et de la plume, le masque sur la figure et la plume où l’on voudra, il est question de théâtre et d’exhibition, il est question de moi et de l’autre, de celui que je suis et de celui que je représente, qui est parfois autre et parfois moi, mais toutefois pas tout à fait moi.

Le blogue est un exercice qui ressemble à ce que ferait un acteur qui mettrait en scène sa vie, ou qui jouerait sa vie mise en scène par un autre, par une Luce avisée, par exemple. C’est encore elle qui me plonge dans ces abîmes verticaux, et qui m’oblige à remonter à la surface sans avoir l’air de manquer d’air. Elle a écrit un texte de la tentation de l’anonymat, et j’y réponds. Si tu veux lire Luce, va-z-y voir toi-même.

Quelle bonne idée, ce texte, Luce Iole. J'en suis tout joyeux. Tu tritures une question qui me tourne autour depuis longtemps, depuis toujours.

Je t'avais écrit une fois que pour me sortir de ma série des zoms, il me faudrait parler du théâtre, parler théâtre, parler au théâtre. Je ne l'ai pas fait et ma série des zoms est arrivée à son terme. Ou plutôt je suis, moi l’écriveur, arrivé à mon terme d’écriture de zom. Il y avait comme un trou noir, j’ai reculé pour éviter l’attraction définitive.

Tu as répondu à ce billet sur les zoms et le théâtre, à ce billet qui n'existe pas mais que tu m’as soutiré en douce, en m'objectant tout ce que j'avais envie d'avancer, en me donnant les réponses à des questions que je n'avais pas su formuler. Et surtout, tu as trouvé les mots qui conviennent pour expliquer mon incapacité vertigineuse à sortir de ce virtuel, plus enfermant que libérateur.

Et, étrangement, pour légitimer cette incapacité.

Il faut partir de soi seule matière première dont nous disposons, pour parvenir à l'universel seul produit fini qui mérite qu'on se décarcasse, ambition démesurée mais obligée, nul n'écrit s'il n'est pas saisi de cette folie là, et tous ceux qui écrivent en sont saisis quand même ils diraient le contraire, folie des grandeurs, désir prométhéen, nous n'atteindrons jamais ce but ultime encore heureux mais nous y tendons nos forces. C'est pourquoi parfois nous cessons d'écrire, effrayés par nous-mêmes; et c'est pourquoi nous ne cessons jamais très longtemps, impossible d'échapper à l'appel de la forêt.

Mais partir de soi sans abîmer les proches, et en sachant qu'ils savent, qu'ils connaissent le dessous des cartes, et qu'ils sont parfois eux-mêmes une des cartes, jouets entre nos mots et nos phrases; alors un peu de voile de fumée, un faux masque ricanant, avec ce qu'il faut de jeu de piste pour trouver la chair et l'os, mais assez peu pour que ne trouve que celui qui veut vraiment.

Ainsi tu es Luciole pour nous, et Luce est la grande lumière dont nous ne voyons que le reflet dans le buisson.

Ainsi je suis Andrem et Rivière, dont remonter le flux permettrait à qui chercherait longtemps de trouver la source de vrai. Comme avec toi en plus caché, ici et là traînent des traces et des signes, en une sorte de jeu interdit, une mise en danger de même pas peur où je défie le virtuel d'accéder au réel.

Bon, je m'attarde. Je repars vite. Quelque chose me dit que ce fil de commentaire va devenir un billet chez moi. Décidément, c'est ici que s'éveillent mes meilleures idées. Derrière mon masque et ma plume, je continuerai à fréquenter ton salon, Luce.

Iole.

Je sais que je n’y suis pas seul et que certains m’y reconnaissent.

Dédié à Marie Delaine, à Luciole de Nice-en-Île, à Crochet de Lyon-sur-Seine.

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mardi 10 juillet 2007

Encore du pillage

Le billet de Luciole. J’écris mal et peu et je continue à piller sans vergogne les riches salons de causerie. Après Sylviane, voici Luciole. Si vous n’aimez pas les vilains copieurs, passez votre chemin, et allez voir directement chez elle, vous ne serez pas déçus.

Ouvrons les gais yeumets.

(Avertissements, ce texte peut blesser certaines sensibilités, il entre dans la catégorie je touche au tabou de ma mère.)

Deux soeurs et leurs familles respectives décident de se retrouver pour un samedi. Elles ont prévu de se faire une après midi fifille avec soin capillaire et autres, pendant que les hommes et les enfants s'occuperont réciproquement d'eux. Mais la mère des deux soeurs harcèle l'aînée d'entre elle pour qu'elle vienne lui rendre visite ce week-end là précisément. Avec les arguments classiques des mères insupportables qu'on retrouvent toujours dans ce genre de série. " Je me sens si seule, le Week-end d'après il y a un tel qui vient et après c'est machin, j'ai tellement envie de te voir, ça fait si longtemps, je n'ai que ce week-end là de libre, je me sens si seule" etc, dans le désordre et en boucle. Le personnage de la mère a plusieurs caractéristiques, genre vieille ex bourgeoise alcoolique ou vieille ex alcoolique bourgeoise, ça marche dans les deux sens.

Les deux soeurs conviennent d'un compromis. Elles iront ensemble chez leur mère et se prendront quand même leur petit temps de fifille pour soin capillaire et autres coquetteries. L'une d'elle, la plus jeune décide d'y aller sans sa famille, ne pas imposer à son homme cette visite qu'elle sait ennuyeuse, laisser son bébé de quelques mois tranquillement à la maison pendant que les dents font leur sérénade, et se prendre une journée au vert, un peu tranquille (il lui reste quelques illusions sur la tranquillité d'une telle journée).

Le fameux week-end arrive. La mère accueille ses deux filles, s'approche de sa plus jeune et lui dit la réplique qui en général attire les applaudissements et les fous rires du publique dans les sitcoms américains. Cette réplique caricaturale mais savoureuse : " Dis donc, ma chérie, tu n'est plus enceinte, faudrait que tu fasses attention maintenant" le tout accompagné d'un geste condescendant, petit tapotement du ventre encore flasque de la encore récente accouchée.

S'en suit quelques répliques bien acide de part et d'autres, quelques excuses insincères : " oh, excuses moi, ça va!" de la mère avec justification de sa méchanceté à cause de son grand age " c'est l'age tu sais je ne me rend plus bien compte" et des "mais bien sur" de la fille qui finira dans le jardin pour se calmer et ne pas céder à la tentation de la gifler comme on giflerai un mufle, un goujat du même acabit.

L'ambiance est plantée pour la journée.

On parsèmera le tout d'autres odieusetés du même genre de la part de la mère et d'autres répliques bien senties de la part de la plus jeune fille.

On finira sur les confidences, à part, dans la cuisine, entre l'aînée des deux filles et la mère, afin que cette dernière puisse justifier ses paroles par un mensonge énorme qui achèvera de caricaturer le personnage. Un mensonge du style : " Tu sais ma chérie, c'est vrai que j'ai été maladroite, mais si je lui ai dit c'est parce que la dernière fois qu'elle est venue avec son homme, il m'a demandé de lui en parler parce que c'est un problème. Surtout ne lui répète pas hein..." évidemment l'aînée s'empressera de le répéter à la seconde qui finira par en rire n'ayant évidement pas le moindre doute sur son homme et se trouvant finalement fort démuni face à l'incroyable culot d'un tel mensonge.

Ne trouvez vous pas que j'ai là un excellent épisode pilote d'une nouvelle sitcom à l'américaine ? Finalement je devrai aller plus souvent chez ma mère, j'arriverai sans doute à écrire une série entière ...

Fermons les gais yeumets.

Parfois j'ai envie de prendre le parti des parents. Puis je me dis, ne serait-ce qu'en lisant Luciole, ses mots de réconfort là-bas et d'humour ici, que chacun voit 14 heures à la porte de midi.

Puis je me dis qu'il y a le grave et le moins grave, et qu'on ne peut éternellement comparer l'incomparable. Les mères et les filles, vieux marronnier des magazines prétendus féminins, et fond de commerce des écrivaines en banalité de tout poil, se confrontent toujours et comme peuvent le faire de leur côté pères et fils, parfois en mode mineur, parfois en majeur sévère, et chacun doit savoir s'y résoudre, aimer malgré tout sa mère ou son père et leurs ruses éculées pour tenter de se croire encore en charge, encore en vie parfois.

Aimer malgré tout son fils ou sa fille et leur difficulté à s'affranchir du regard du vieux ou de la vieille.

On ne s'affranchit jamais du regard de ses parents, même devenus vieux et même s'ils sont morts. On ne peut jamais s'avouer vaincu par ses enfants, même devenus parents à leur tour, même devenus hostiles résolument et définitivement. Voilà.

L'humour devant ce mal d'humain reste la seule preuve qu'on est adulte, si tant est qu'être adulte est une bonne chose. J'avoue être incapable de l'humour de Luciole tant face à l'ascendance que face à la descendance, et bizarrement en contradiction avec les idées reçues, face à celles du sexe opposé. La mère de moi, ma fille de son père. L'humour ravageur de mon père m'a sauvé de l'habituel conflit de mâles.

Je finis par ne plus trop savoir où je suis.

lundi 25 juin 2007

Un texte de Sylviane Agacinski

Je suis en panne d'écriture depuis déjà longtemps. L'évolution du monde qui m'entoure me décourage, et j'ai beau me fouetter tous les matins, rares sont les moments où j'ai l'impression d'être utile à autre que moi-même d'écrire. Alors je n'écris pas. Alors je meurs à petit feu.

Faute d'élan, je vais piller l'élan des autres. J'ai lu, dans le Monde en ligne de jeudi dernier, un article de Madame Agacinski. Vous savez tous qui est cette dame, soit que vous la connaissiez comme philosophe, soit que vous l'ayez repérée comme madame Jospin.

A ce titre, les commentateurs de son article en ligne se sont derechef acharnés contre le jospinisme rampant, le socialisme rétrograde, et toutes ces horreurs dont nos chers amis de la gauche de la gauche sont capable au nom d'idées courtes et de slogans raccourcis. Espérant éviter tout amalgame, espoir un peu vain, je précise que je suis moi-même très mécontent de ce que fit le Jospin en son temps. Mais l'anti-jospinisme est si commode pour éviter de réfléchir : alors peu importe que la philosophe n'aie rien à voir dans sa philosophie avec une forme quelconque de méthode et de pratique politique, on crie bien fort son anti-jospinisme et on s'imagine avoir tout dit, content de soi et roulant des mécaniques.

Et quand ce n'est pas l'anti-jospinisme qui se manifeste, c'est la moue dédaigneuse devant un texte soi-disant incompréhensible, c'est le hurlement à l'homophobie cachée sous prétexte de différence sexuée, comme si le constat de la différence sexuée était sui generis péché d'homophobie ; ainsi nous avons droit dans ce journal à une caricature de florilège des idées reçues soi-disant progressistes qui au final détruisent et disqualifient la cause pourtant juste des homosexuels.

Pour autant, je souscris totalement à l'analyse lisible, claire et compréhensible de Madame Agacinski, exercice pourtant difficile sur un sujet si complexe, si tabou et si subtil, exercice que je n'ai su faire sur ce blogue il y a quelque temps (voir les archives de 2005) qu'en une longue suite de billets (Alexia et Tarquine), en effet indigeste je n'ai pas son talent, sans compter les nombreuses fois où, sous prétexte d'autres questions (le nom du père par exemple), je reviens sur ces interrogations.

Bande de sloganneurs lamentables, si, au lieu de balancer des affirmations, vous appreniez un peu à vous poser des questions sans forcément y répondre, vous pourriez monter la première marche de l'intelligence.


Voici le texte intégral de l'article de Sylviane Agacinski. J'espère qu'elle ne me tiendra pas rigueur de le recopier ici, en dehors des commentaires polluants des commentateurs du monde.


Recopie ON.

L'homoparentalité en question, par Sylviane Agacinski
LE MONDE | 21.06.07 | 14h17 • Mis à jour le 21.06.07 | 14h17

e terme d'"homoparentalité" ne désigne pas le fait, pour une personne homosexuelle, d'avoir des enfants. Les homosexuels ont toujours eu des enfants, avec une personne d'un autre sexe, sans avoir besoin de se définir comme "homoparents".

Le mot-valise "homoparentalité" a été forgé pour instaurer le principe d'un couple parental homosexuel et promouvoir la possibilité juridique de donner à un enfant "deux parents du même sexe". Or c'est bien l'institution d'un couple parental homosexuel qui fait question, dans la mesure où il abolirait la distinction homme/ femme au profit de la distinction entre homosexuels et hétérosexuels. Cette dernière division est-elle en l'occurrence pertinente ?


On semble ne pas remarquer que la revendication du "mariage homosexuel" ou de l'"homoparentalité" n'a pu se formuler qu'à partir de la construction ou de la fiction de sujets de droit qui n'ont jamais existé : les "hétérosexuels". C'est en posant comme une donnée réelle cette classe illusoire de sujets que la question de l'égalité des droits entre "homosexuels et hétérosexuels" a pu se poser. Il s'agit cependant d'une fiction, car ce n'est pas la sexualité des individus qui a jamais fondé le mariage ni la parenté, mais d'abord le sexe, c'est-à-dire la distinction anthropologique des hommes et des femmes.

Dans une civilisation comme la nôtre, héritière du droit romain, le mariage a toujours été l'union légale d'un homme avec une femme, dont il fait la mère de ses enfants : le mot français matrimonial garde la trace du mariage latin, le matrimonium, qui a pour but de rendre une femme mère (mater). Et, si nous sommes heureusement fort éloignés du droit romain et de l'inégalité des sexes qu'il instituait, le mariage n'en repose pas moins encore sur l'union des deux sexes en raison de leur complémentarité dans la génération.

Il est fort difficile de séparer la question du mariage "homosexuel" de celui de l'"homoparentalité", car nul ne peut ignorer qu'un "mariage homosexuel" instaurerait symboliquement comme couple parental deux personnes du même sexe et mettrait en question la filiation bilatérale des enfants (un côté maternel et un côté paternel).

On invoque généralement un culturalisme intégral pour affirmer que le droit civil et particulièrement l'institution du mariage et de la filiation sont de pures constructions, étrangères à la sexuation et à la génération. Mais il n'en est rien, car le lien de filiation unissant un enfant à ses parents est universellement tenu pour bilatéral, et cette bilatéralité serait inintelligible si elle ne s'étayait directement sur la génération sexuée.

C'est, à l'évidence, le couple complémentaire et dissymétrique mâle-femelle qui donne son modèle à la distinction des côtés paternel et maternel de la filiation. Qu'il y ait ici deux côtés ne signifie pas, bien entendu, que les parents civils soient toujours les mêmes personnes que les géniteurs ou parents naturels. On sait bien que la parenté civile ne coïncide pas nécessairement avec la génération biologique, comme on dit. Mais cela n'empêche pas que, en général, on ait cherché à faire coïncider l'une et l'autre : la fidélité des épouses a toujours été exigée pour que les pères soient, autant que possible, les géniteurs.

N'oublions pas non plus que l'ordre civil n'efface pas tout lien "biologique" : l'inceste reste tabou entre parents et enfants naturels, et la responsabilité morale des géniteurs, lorsqu'ils sont connus, ne s'efface pas simplement derrière la parenté légale.

Quoi qu'il en soit, il est impossible de ne pas voir l'analogie entre la dissymétrie sexuelle qui préside à la génération et les deux côtés, masculin et féminin, de l'ascendance d'un individu. Il n'y a là aucune confusion entre la nature et le social, mais il y a une analogie, c'est-à-dire une identité de structure entre le couple géniteur, sexué, et la bilatéralité de la filiation. L'altérité sexuelle donne son modèle formel à la bilatéralité des ascendants (c'est pour cela, et pour cela seulement qu'ils sont deux, et non pas trois ou quatre).

En résumé, si l'ordre humain, social et symbolique, donne aux individus une filiation double, mâle et femelle, ce n'est pas en raison des sentiments qui peuvent lier les parents entre eux, des désirs qui les animent ou des plaisirs qu'ils se donnent, c'est en raison de la condition sexuée de l'existence humaine et de l'hétérogénéité de toute génération dont la culture a jusqu'ici voulu garder le modèle.

Il s'agit donc de savoir si l'institution du mariage et de la filiation doit continuer à inscrire chacun dans l'ordre d'une humanité elle-même sexuée, ou bien si l'on veut briser ce modèle dans lequel s'articulent la génération, la différence des sexes et celle des générations.

Ajoutons que, inévitablement, la reconnaissance du mariage entre deux personnes du même sexe leur ouvrirait un droit à l'adoption conjointe, voire à la procréation assistée. Dans ce cas, la société serait conduite à autoriser, voire à prendre en charge, les procréations médicalement assistées (PMA) pour des couples de femmes (insémination avec donneur), mais aussi pour des couples d'hommes, et alors la légalisation des "mères porteuses" tenterait de s'imposer au nom précisément de l'égalité des couples.

Cependant, il est conforme à l'égalité des droits entre les individus de reconnaître à chacun un droit à l'adoption, sans discrimination de sexe ni de sexualité. Aussi, si la personne adoptante, à titre individuel, vit avec un autre homme, ou une autre femme, l'intérêt de l'enfant est que cette personne puisse avoir un lien juridique avec lui (que l'enfant ait ou non, par ailleurs, un deuxième parent de l'autre sexe).

La fonction de beau-père, ou de belle-mère, assortie de droits et de devoirs, pourrait fournir le modèle d'une relation familiale nouvelle, comparable à celle d'une famille recomposée, sans qu'un père et son compagnon, ou une mère et sa compagne, soient confondus avec un couple parental.


Sylviane Agacinski, philosophe, est professeur agrégée à l'Ecole des hautes études en sciences sociales.

Article paru dans l'édition du 22.06.07


recopie OFF.

vendredi 22 juin 2007

Une simple question de dates

J'aurais voulu envoyer ce message à Marion, le vendredi 15 juin 2007. Je ne pouvais l'envoyer que ce jour là, ni avant ni après. Quelque chose de plus fort que moi, caché au fond de moi, au fond de mon clavier, au fond de mes doigts qui le frappent, m'a empêché de l'envoyer. J'en ai gros sur la patate mais je sais que désormais c'est trop tard. Alors je le garde au chaud ici, imprimé et archivé. Au cas où il finirait par arriver à destination. En attendant, j'ai envie de pleurer.

Message à Marion.

Vendredi dernier j'ai fait un petit calcul arithmétique. Le résultat est celui-ci:
8 ans, 1 mois et 25 jours.


C'est l'âge de ta fille ce jour là du vendredi 15 juin 2007, l'âge de ma fée.

C'est exactement le même âge au jour près que celui que tu avais le jour où je t'ai rencontrée la première fois. Le 13 juillet 1975 à 18 heures. Le soleil couchant éclairait ton visage.

Il faut que je retourne à mes dossiers.

Andrem.

...fin...

mardi 12 juin 2007

Marais et Jean

Clopine et les siens.

Clopine s'est lancée dans un sujet portant sur Daroussin d'une part et sur le Dialogue avec mon jardinier d'autre part, ces deux thèmes étant étroitement imbriqués quand on connaît Clopine. J'ai donc cru bon de mettre un grain de sable dans son tracteur, par un commentaire. Puis je me suis dit que je pourrais, à peu de frais, redorer mon bloghumeur poussif. Alors j'ai recopié mes propos de bon clopin sur mon blogue, et voici donc la suite de mon billet je hais les acteurs qui n'avait pas de suite.

Pouf pouf.


J'ai vu le dialogue hier dimanche afin d'échapper à la soirée électorale morose et rebattue annoncée, rebattue est le mot. J'ai été déçu, par le film, hein, pas par l'élection, quoique même en s'y attendant on est chagrin.

J'avais bien aimé les enfants du marais, de Jean Becker, et je m'y étais régalé, de la connivence absolue comme le décrit Clopine. Dans le dialogue, aucune connivence. Des propos très prévisibles du jardinier, l'archétype de la sagesse populaire, tout aussi prévisible chez Dupinceau archétype de l'artiste parisien en crise de cinquantaine à tendance retour au vert.

Non que je rejette l'idée d'archétyper les personnages, au contraire la démarche me convient parfaitement et ce qu'il m'est arrivé d'écrire récemment le montre. L'usage de l'archétype est riche de promesses.

Elles ne sont pas tenues, les promesses. En dehors d'une amitié qui renaît, on ne voit guère d'osmose se construire entre l'un et l'autre, chacun dans son univers, et si ces deux univers sympathisent, ils ne s'influencent pas, sinon par quelques répliques trop téléphonées pour vraiment convaincre. C'est ce qui a fait naître ma déception.

Sans parler de "la femme", dont le rôle trop effacé m'a laissé un goût de trop peu, personnage à la richesse devinée injustement traité par le film; splendide actrice, splendide personnage, laissées toutes les deux dans leur coin.

Sans parler de la caricature du monde parisien un peu trop facile pour être honnête. Si je vous disais, moi, que les tableaux façon bucoliques ne me plaisaient pas, et que les tableaux entrevus lors de l'exposition sobino-parigote, grandes bandes noires baladeuses, auraient pu me plaire si j'avais pu les voir un peu plus longtemps. Mais je ne suis pas sûr, évidemment. De vouloir faire exprès des tableaux ridicules à extase pour prétentieux, on peut arriver à réussir des peintures, non ? Serait-ce finalement là le secret du film ?

Mais je sais déjà ce que tu penses. Je suis un snobino-parigot, tête de veau toi-même.
Voilà pour moi.

Néanmoins, j'ai passé un bon moment dans le pays du Beaujolais avec Auteuil et Daroussin, et j'ai échappé aux pesanteurs politiques quelques heures. Il ne faudra pas jeter ce film au panier, mais dommage pour les acteurs, dommage pour leurs personnages, dommage les possibilités oubliées. Monsieur Jean Becker, à quoi pensez vous donc ?

Posté par andrem, 11 juin 2007 à 19:00

mercredi 6 juin 2007

Je hais les acteurs

Clopine, Brialy et Daroussin.



Je hais les acteurs : Pour les non comprenants, je précise qu'il s'agit du titre d'un film resté confidentiel, mais que j'avais apprécié en son temps. Chez Clopine ma copine, la mort de monsieur Brialy avait amené un billet d'icelle et quelques commentaires. J'avais pour ma part indiqué que Brialy est un personnage qui m'inspire plutôt de la sympathie, ce qui n'a pas plu à tout le monde, ma sympathie n'est probablement pas politiquement correcte aux yeux de certains penseurs. Alors ils m'ont inspiré ce billet.

Si vous voulez voir les prémisses, j'ai mis le lien de Clopine dans le titre. De rapprocher Daroussin de Brialy est un exercice auquel je n'aurais pas pensé, mais Clopine tire plus vite que son ombre, la Lucky Luke des comparaisons improbables et finalement, pertinentes.



Je reste très surpris de voir à quel point nos esprits s'enflamment pour mépriser (Brialy) ou déifier (Daroussin) les acteurs. Ce comportement relève de la pipolisation galopante que nous vivons et dont nous devenons ainsi nous-mêmes les acteurs, si j'ose dire.

Tant Daroussin que Brialy ont joué, et plutôt bien, dans de nombreux films, dont certains resteront des nanars et d'autre des bijoux. Aussi bien l'un que l'autre. Je n'évoque que ces deux là puisque c'est Clopine qui a commencé, nous pourrions en citer des milliards d'autres, mais c'est bien ainsi, ils sont tous deux assez archétypes pour me plaire.

Le jugement que nous portons contre eux, que je nommerais opinion plutôt que jugement, provient d'abord de ce qu'ils ont fait dans ces films : d'une part en tant que professionnels de la profession comme dit l'autre ; d'autre part en tant qu'interprète selon que les personnages aient été sympathiques ou insupportables, consciemment ou non l'acteur qui est le méchant récurrent n'aura pas la même lumière dans notre esprit que l'ange blanc sauveur de la pucelle menacée ; troisièmement suivant les déclarations variées que ces acteurs font en public lors des promotions et entrevues diverses avec journaux, radios, télos.

Il n'y a parfois aucun rapport entre cette opinion entièrement bâtie sur l'empilement d'images venues d'ailleurs et par définition menteuses, puisque justement le travail de l'acteur est de mentir le plus sincèrement possible, y compris dans ses prestations hors écran, et le monsieur dans la vraie vie avec ses aigreurs d’estomac et ses humeurs de lune, sa bonne compagnie possible et sa générosité éventuelle. La seule vérité que nous pouvons identifier dans ce festival de faux semblants, est la compétence de l'acteur à, justement, paraître sincère. Si rien ne dépasse, si tout est cru, alors l'acteur est bon. Sinon, non. Un point c'est tout.

A cette aune, Brialy est bon acteur, Daroussin est bon acteur, et peut-être un peu moins bon tant Daroussin est, de film en film, toujours le même personnage. J'ignore encore aujourd'hui s'il a d'autres cordes à son arc que le bourru boudeur à la secrète blessure. Mais il est vrai que j'ai toujours aimé ses rôles, et beaucoup des films où il joue.

Brialy a lui aussi pris des risques. Il a été un acteur très sollicité de la nouvelle vague, laquelle a parfois mal vieilli mais ce n'est pas sa faute à lui, mais a parfois laissé quelques chefs-d'oeuvre auxquels il a prêté son talent.

Alors pourquoi ce dédain, et pourquoi cette admiration ? L'un fut plus pipole que l'autre, l'un a beaucoup travaillé pour sa profession et pour la profession du théâtre, y compris en produisant à ses risques et périls des spectacles, parfois démago, parfois intello, souvent casse-gueules ; et que fait l'autre pendant ce temps ?

En vérité, peu me chaud ce qu'ils font ou ne font pas, ce qu’ils sont ou ne sont pas dans la vraie vie, mais je les considère aussi honorables l'un que l'autre, chacun dans son monde, car ils font bien leur métier ; et le fait pour l'un d'être ostensiblement de gôche ne va pas me le rendre plus précieux que s'il l'est nettement moins (ostensible).


De ce point de vue, tant qu'à préférer les uns aux autres, la discrétion de Brialy dont je ne suis pas certain des préférences politiques, me sied davantage que l'ostentation d'un Reno, d'un Clavier, d'un Johnny. Mais Reno, lui aussi au moins, est bon acteur.

FIN.

lundi 14 mai 2007

Préjugés et simplismes

Bonjour.

Voilà longtemps que je ne suis pas venu chez moi. Je suis ailleurs, l'esprit ailleurs, le corps ailleurs, et moi-même je ne me sens pas très bien. Pourtant, je vais vous faire un billet en total désaccord avec mes principes, quant à la forme. Pas de brouillon, pas de langue tournée sept fois, pas de métier cent fois, et le reste. Direct, du cerveau au clavier, primaire et sanguin.

Question de temps, question de paresse aussi. La forme et le fond sont inséparables et ce que je vais proférer sera donc aussi faible sur l'un et sur l'autre donc faible tout court. Le temps m'est court, de toutes façons, et puis je fais ce que je veux, argument ultime de parfaite mauvaise foi.

Il s'agit d'un sondage, encore un, dont les sondeurs insondables ont le secret, et aux termes duquel l'antisémitisme serait en pleine croissance en Europe.

Je veux bien le supposer, mon propos n'est pas de nier un phénomène possible et malheureusement vraisemblable, pour lequel je n'ai aucun instrument de mesure. Justement, me dit le sondeur, j'en ai un et je mesure la montée de l'antisémitisme. J'ai posé quatre questions à travers l'Europe, à savoir:

Ouvrez les guillemets:

"
Les auteurs de l'enquête ont retenu comme critères les réponses aux affirmations suivantes : que les Juifs sont plus loyaux envers Israël qu'envers leur propre pays; qu'ils ont trop de pouvoir dans le monde des affaires et sur les marchés financiers; qu'ils parlent trop de l'holocauste."

Fermez les guillemets.

Désolé monsieur le sondeur, mais vos questions ne sont pas pertinentes, et le comble, elles ne sont pas non plus impertinentes.

Première question:
La question des loyautés.

Le seul fait de la poser induit la possibilité d'un choix, induit que le juif devrait obligatoirement décider ici ou là-bas, tu aimes ou tu t'en vas pour reprendre un minable slogan récent et récurrent. On rend possible l'idée, rien qu'en posant la question, qu'un juif français (que personnellement je nommerais plutôt un français juif, comme il y a des français athées, cathos, musulmans ou animistes) serait plus "loyal" envers Israël qu'envers la France (et idem pour chaque autre pays bien sûr).

Avant d'interroger plus vite que ton ombre, ô sondeur imprudent, tu aurais dû te demander ce que signifie "loyal" et ce que signifie l'attachement à son pays? Sommes nous en guerre contre Israël qu'il faille choisir, et peut-on seulement comparer l'attachement à la nation à l'attachement à Israël, alors que ces deux attachements n'ont rien à voir entre eux et qu'aucun n'est exclusif de l'autre.

Ainsi, mettre ces deux notions en concurrence est une forme d'antisémitisme. Et que le commanditaire du sondage soit une organisation américaine juive ne change rien à ce que je dis ici. Il y a soit de l'incompétence, soit un préjugé non débusqué, soit de l'antisémitisme à rebours, dans la question.

Deuxième question:
Le pouvoir dans le monde des affaires.

Vieille rengaine. Vieux poncif. Même s'il y a aujourd'hui encore de grandes puissances financières que certains pourraient qualifier de "juives", le plus souvent à cause du patronyme devenu "marque" et c'est à leur crédit alors qu'il faut mettre cette réussite et non l'inverse, il y a infiniment plus de grandes puissances financières dont l'origine est totalement indifférente à "l'opinion publique européenne". Pourtant, le sondage, par le choix e sa question, montre bien que le sondeur et les théoriciens malfaisants ne regardent que ce qu'on a envie de regarder; qui aurait eu l'idée d'un sondage au sujet de grandes puissances financières catholiques (et pourtant il y aurait de quoi dire), ou bouddhiste, ou hétérosexuelle?

De tels sondages paraîtraient absurdes. Pourquoi alors poser la question, sinon pour pousser la réponse là où l'on veut la voir arriver? L'antisémitisme est là, caché dans la question: à question antisémite, tendance antisémite à la réponse.

Troisième question:
Ils parlent trop de l'holocauste.

Il est en effet des juifs qui, sitôt mis en cause sur quelque sujet que ce soit, tentent de fermer le bec à leur contradicteurs en leur balançant l'holocauste ans les gencives. C'est une grande spécialité, par exemple, du bon monsieur Finkielalain. C'est une spécialité que j'ai même rencontré pour de vrai chez des proches, relations, amis, collègues, enfin tous ces gens que la vie nous fait croiser pour notre meilleur apprentissage du monde.

J'ai réfuté cette forme de barrage mental. A plusieurs reprises, et ici même. L'holocauste est avant tout une épouvante qui concerne l'humanité toute entière, et les juifs n'en ont pas l'exclusivité. Ce qui ne diminue en rien l'horreur qu'ils ont subi et le traumatisme qu'il doivent résilier (de résilience). S'il a constitué la première jurisprudence du crime contre l'humanité, c'est bien que l'holocauste appartient à l'humanité entière et ne saurait être un instrument au service de qui que ce soit. Les juifs, très minoritaires à ce que j'en sais, qui tentent de la récupérer contre les non-juifs, commettent une erreur philosophique majeure, dont la plupart de leurs amis juifs sont parfaitement conscients et qu'ils combattent.

Ceci n'empêche pas, me répondra le sondeur, que le sentiment que l'opinion publique pense de plus en plus que les juif ont cette idée en tête de récupérer l'holocauste, est la preuve d'une montée de l'antisémitisme.

Non monsieur le sondeur. A vrai dire, vous m'auriez posé la question, j'aurais probablement répondu oui, "ils" parlent trop de l'holocauste, au moins dans un premier temps, parce que la question est ainsi posée que la réponse vient ainsi. Je récuse donc le résultat obtenu, une bonne réponse demande plus de temps pour réfléchir.

Par définition, un sondage est basé sur l'absence de réflexion.

Quatrième question:
Il n'y a pas de quatrième question, je m'a trompé au début.

Pour finir, ce n'est pas être antisémite que de considérer que Israël a aujourd'hui trahi les rêves des pères fondateurs, et que sa politique déséquilibrée est cause et non conséquence que ce qui se passe. Je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas penser pis que pendre des dirigeants actuels de ce pays, chacun sait que l'antisémitisme aura disparu le jour où je pourrai traiter un juif de bête et méchant s'il est bête et méchant sans me faire traiter d'antisémite.

Certains lobbies américains ne rêvent que de montrer l'Europe et les européens du doigt. Alors ils inventent des sondages truqués et ils concluent ce qu'il avaient décidé de conclure avant de commencer la moindre étude.


Ecrit sans filet. Bonsoir.

vendredi 27 avril 2007

‎1956 – Dix ans.‎ Les trois signes

1956 – Dix ans.

L’année 1956 est celle où j’ai passé mon premier examen, celle où j’ai découvert le cérémonial de ce qu’on a appelé plus tard l’excellence républicaine et qui alors ne portait aucun nom tant elle semblait couler de source. Je n’ai jamais accepté cette notion, l’excellence Républicaine, celle-là même qui fabrique des exclus plus sûrement que toutes les cuillers d’argent dans la bouche.

J’ai souvenir du cérémonial, du rite, il y avait comme un côté religieux dans ces files d’attente et ces contrôles pointilleux, mais seul un PDA d’aujourd’hui a été capable de me rappeler l’année concernée, quelques clics sur mes dix doigts et voilà, 1956. C’est pourquoi je m’autorise à te le raconter sous ce numéro, dix ans d’âge et pas la moindre parcelle de tourbe, 1956 ans après le noël zéro.

En 1956 j’avais bouclé mes dix années de vie et j’attendais décembre pour les onze. J’avais dix ans et tartagueule à la récré. La mienne plutôt, j’étais le maigrelet du lot, en voyant le grassouillet moite d’aujourd’hui tu as du mal à le croire mais personne n’est obligé.

Je traîne à raconter ; les trois histoires prévues prendront deux lignes chacune alors je meuble en attendant. Nombreux sont ceux qui sont partis et j’écris aux seuls fidèles.

Trois histoires, qui auraient pu me servir de prétexte pour occuper trois années, mais je n’y peux rien si elles sont toutes casées avec certitude dans mon CECM2. Il pourrait même y en avoir quatre, mais bon, la quatrième sera pour 1957 parce que je ne suis pas si sûr. A chacun de comprendre. Les trois histoires sont donc trois chapitres de cette suite :

L’immigré ;

Le sang ;

L’examen.

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L’IMMIGRE.

En cours d’année, un nouveau a débarqué en classe. José. Nous ne comprenions rien à ce qu’il disait, même pas la maîtresse, une alsacienne qu’on ne comprenait pas bien non plus. Quand il disait son prénom nous entendions quelque chose comme Rossé en encore plus crachat, ce qui ne correspondait pas au mot écrit au tableau : José. Elle l’avait écrit au tableau pour être sûre, et elle nous l’avait lu : Chossé. Comment veux-tu que nous ayons pu nous y retrouver ?

Du coup, fatalement, nous ricanâmes. Le José restait tapi dans son coin et nous avions remarqué que la maîtresse ne s’occupait pas vraiment de lui. La moitié d’entre nous était constituée de petits arméniens de la deuxième génération d’après le génocide ; les hauts d’Issy en étaient peuplés, mon père disait quand nous y allions, le meilleur boucher de la région y officiait arménien lui aussi, nous allons à Tiflis. C’est la seule fois de ma vie que je l’ai pris en flagrant délit d’erreur géographique. Depuis je ne m’en défais pas, Tbilissi est en Arménie. Et Erevan à tous les vents. Mon père n’y mettait aucune malice, au contraire il aimait bien ainsi changer de monde en traversant trois rues, sans parler du rôti fondant du dimanche, ou du gigot, ou ce que tu veux de toutes façons tu l’aurais eu.

Alors voilà, les arméniens échappés du massacre se moquent de l’espagnol juste sorti de son camp de Perpignan, là sous mes yeux et je n’en verrai l’absurdité que plusieurs siècles plus tard. Quelque chose d’inconnu a fait que je me suis rapproché de ce garçon asperge. Curiosité, pitié, malaise des autres, instinct d’explorateur ? Il avait deux ou trois ans de plus que moi, ses préoccupations étaient celles d’une autre planète comme sa langue, il avait les yeux sautillants de qui ne sait d’où va venir le mauvais coup. Son regard insaisissable ne me voyait pas vraiment, il traversait ma transparence vers quelque paysage invisible peut-être encore quadrillé de barbelés.

Voilà ce dont je me souviens : des barbelés dans ses yeux.

La manœuvre d’approche a échoué au bout de quelque temps. Combien ? Quelque temps. Trois jours, trois semaines, trois mois, je ne sais pas. De ne pas savoir, et de ne rien savoir d’autre sur lui me font craindre que ce ne fut que trois jours.

Trois jours pour me pencher au dessus d’un puits où gisait José l’immigré, et reculer.

LE SANG.

Le carrefour près de la mairie avait mauvaise réputation. Il s’en échappait plein de rues dont l’axe départemental qui menait à la route des gardes, des rues en pente qui escaladaient les coteaux de la Seine, et des rues gagnées sur les anciens marais d’autrefois qui étaient devenus l’aérodrome, tu te souviens, les frères Voisins, et Hélène Boucher qui finit en vrille ici même à Issy.

Quand je devais y passer, mille recommandations m’étaient faites qui ressemblaient fort à des interdictions absolues. Ne jamais traverser l’axe. Toujours rester du côté du coteau, le côté du coteau j’aimais bien et depuis je calembourdis, tu n’as rien à faire sur l’autre rive, la boulangerie est aussi côté coteau, c’est pas coton. Je dois te dire que la boulangerie était réputée pour ses gâteaux, et les dimanche où il avait du monde je devais aller le chercher là bas, côté coteau du carrefour de la mairie d’Issy.

Je n’ai jamais aimé le gâteau du dimanche de cette boulangerie avec la crème au café ou au chocolat qui les gonflait en ce temps là. Je n’ai jamais aimé la crème des pâtissiers pas plus aujourd’hui qu’hier et elle me le rend bien. Mais je devais marcher les quatre cents mètres nécessaires, en suivant l’axe côté coteau.

Le cri des pneus glissant sur le pavé abrasif et sec a traversé le carrefour et a rebondi de vitrine en devanture. Le temps de me retourner quand je me préparais à entrer dans le magasin, une foule dense s’est formée en travers de l’axe bouchant la vue. Parisien badaud génétique je suis, je m’approche. Tout le monde est là, comme le jour où Marion Margaux dans la chanson donnait la gougoutte à son chat. Difficile de traverser la forêt de jambes. Mais une foule bouge toujours, la pression baisse parfois et le gamin malingre gagne des décimètres.

Je suis encore loin quand un mouvement plus marqué ouvre une enfilade droit sur la scène et j’ai vu le sang du monsieur.

Il est allongé sur le sol devant la calandre de la 203 noire même pas mal la calandre, une main lui tient la tête, venue de derrière les jambes emmêlées des gens, et le sang coule de sa tête, goutte après goutte, de grosses gouttes qui se courent les unes après les autres, pressées d’en finir. Une flaque en dessous.

L’enfilade est refermée, mais déjà je suis parti, sorti de la foule, dans la pâtisserie. Trois secondes ont dû s’écouler depuis le cri. Je demande mon gâteau et pas mon reste, et je rentre sagement à la maison.

Le lendemain la maîtresse qui habitait au dessus du carrefour nous a dit qu’il fallait toujours faire attention en traversant la rue même quand le feu est rouge, sinon une voiture pouvait vous renverser et vous tuer à la tête.

L’accent alsacien en plus.

L’EXAMEN.

Il serait temps que je t’en parle, de l’examen ; n’était-ce pas le projet initial, le titre, l’objet du discours ? J’ai tergiversé et nous voici perdus dans mes souvenirs.

En fait de souvenirs, cette année 1956 est aussi l’année où je suis devenu myope, à ne pas confondre avec des années de taupe, en trois semaines et pour le restant de mes jours. On allait ajouter des hublots sur le malingre. Entre le début du phénomène, le moment où j’ai vu que je voyais flou, le moment où les autres ont vu que je voyais flou derrière le voile, il s’est écoulé bien plus de trois semaines. On m’a définitivement habillé du costume de médiocre.

Les baignoires ne se videront pas, les trains ne passeront jamais à midi à la gare du Creusot, le marchand vendra plus de pommes dans sa journée qu’il en avait le matin dans son panier ; tout le monde me montrait du doigt avec mes fautes de calcul alors que je savais bien, moi, qu’il faut savoir vendre plus que ce qu’on a pour réussir, alors que je me demande encore ce que j’aurais bien pu faire à midi en gare du Creusot, alors que je préférais me prélasser dans le lait d’ânesse tel un Cléopâtre rachitique au nez trop long plutôt qu’ouvrir la bonde à dix-huit litres par minute.

J’ai passé l’examen dans cet état là. J’avais récupéré ma première paire de lunettes, la monture la plus laide de l’histoire des montures de lunettes, mais remboursée.

Dix ans mais assez grand pour affronter les rites de l’excellence républicaine, puisque tu veux à toute force que j’utilise cette grandiloquence. Elle n’existait pas à l’époque, la grandiloquence. On n’employait pas de mots pompeux pour désigner ce qui semblait alors si simple et qui, aujourd’hui disparu d’être trop rabâché, a perdu son sens. Les mots ne suffisent pas à faire revivre ce que l’indifférence, le mépris ou la haine ont finalement abattu, aussi prétentieux soient-ils. Leur prétention même est la marque du mépris qu’ils tentent de dissimuler. Leur dérisoire prétention.

Il s’agissait de passer l’examen d’entrée en sixième.

Par soucis d’anonymat et d’égalité, tout le monde était dispersé à travers la région parisienne et je me suis retrouvé en terminus d’une ligne inconnue, au fond d’une banlieue dont l’idée qu’elle pouvait exister ne m’avait jamais effleuré. Le lycée qui m’attendait pour l’épreuve n’était pas loin de la station, et les indications cartographiques détaillées accumulées pendant une semaine par mon papa ne me laissaient aucune chance de me perdre.

Ce fut une longue journée. Rédaction, dictée, calcul écrit, calcul mental, histoiregéo en un seul mot comme toujours, bref tout le bagage du CM2 à vérifier. Evidemment je ne me souviens de rien sinon que j’ai à peu près su : les baignoires se sont vidées dans les temps, le train est arrivé à l’heure au Creusot, et le marchand de pommes a vendu son stock.

Mais parlons de la dictée ; un texte de Gide. André Gide, une histoire d’enfance à lui, où il était question d’une bille au fond d’un trou dans une cloison, même qu’il a laissé son ongle pousser pour la récupérer. Je me souviens de son ongle. Je n’y suis pour rien, c’est Gide qui raconte, la bille est son problème, moi j’essaie juste de ne pas faire trop de fautes. C’est drôle comme je me souviens.

Il était aussi question de l’abnégation de sa mère, à cet André là. Comment écrire abnégation, à dix ans, tu l’aurais su, toi ? Déjà que j’ai du mal à définir le mot en une phrase sans aller chercher Monsieur Robert, alors l’écrire correctement ! Dans les questions d’explication de texte qui suivaient, tu sais bien le fameux « qu’a voulu dire l’auteur ? », il a dit ce qu’il a écrit mais cette bonne réponse ne convient jamais à ces messieurs, il m’était demandé la définition du mot abnégation. Il fallait que la question me tombe dessus à moi comme aux milliers d’autres dans mon cas.

Depuis que j’écris je n’ai jamais eu l’occasion d’écrire ce mot, à moins d’un exercice oulipien où il serait imposé. Faites une phrase de vingt mots en y plaçant de façon crédible et fluide les deux mots suivants, Anticonstitutionnellement, Abnégation. Tu noteras que la question est une bonne réponse.

Mes parents étaient furieux du sujet. Déjà ils détestaient Gide et j’ai compris beaucoup plus tard pourquoi, et questionner un nenfant sur un mot pareil relevait de l’abus de position dominante ou quelque chose d’horrible de ce genre. Parce que j’étais un nenfant, comme ils disaient. Les gros titres de journaux du lendemain criaient au scandale, enfin, surtout le figaro.

Le nenfant a réussi l’examen qui fut supprimé deux ans plus tard. Je n’en sus rien, trop occupé à me faire une place dans l’enseignement secondaire débordé par les baby-boomers qui s’annonçaient depuis dix ans mais que personne n’avait prévus, comme d’habitude.

1956. Dix ans. FIN

jeudi 26 avril 2007

Inusité.

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Introduction.


Une fois n'est pas coutume, dit l'expression. Il faut bien parfois sortir de ses habitudes d'écriture et oublier le soin et la torture des mots, les phrases alambiquées et l'obscurité complaisante de formules évasives. Ne pas faire de l'andrem dans le texte en quelque sorte.

Je tape cette fois directement dans la case prévue à cet effet, sans manuscrit crayonné sur carnet, sans recopiage laborieux sur cahier, sans reprise dix-huit mois plus tard sur Word, pour finir en copier coller dans un blog d'humeur, chez un moine dépourvu d'inspiration, ou en Amérique. J'espère avoir la chance de ne pas être poursuivi pour fautes de frappes tragiques et orthographe d'halluciné.

Texte.

J'ai regardé la télévision hier soir. Je vous le disais bien, une fois n'est pas coutume. J'ai même regardé du côté écran, là où il y a des images qui bougent, mais si mais si. Il y avait Arlette Chabot et son pantalon qui tue, face à une dame en qui j'ai cru reconnaître Ségolène Royal. Je me méfie toujours de mon incapacité génétique, je dis génétique puisqu'il paraît que tout l'est mais je n'en pense pas un mot, à mettre un nom sur une physionomie que je crois connaître et réciproquement. J'en ai fait, des boulettes, à cause de cette malformation.

Ce n'est pas sur moi que je voulais écrire ici en impromptu, mais que voulez-vous, l'impromptu ne peux empêcher la digression fatale, l'andremisme de proximité peut-on dire. Revenons à mon mouton, la dame blanche et noire.

Personne ne prétendra que la Chabot lui a déroulé le tapis rouge. Ce n'était que peaux de banane, perversité et pièges qui défilaient sous nos yeux. Je ne lui en ferai pas le reproche, c'est du journalisme bien fait de piéger le candidat sur la sellette, j'attends juste qu'elle soit aussi savonneuse, perverse et rusée face à l'autre et j'ai comme un doute, mais bon, face à Ségolène Royal elle a bien fait son travail de déstabilisation démocratique.

Voici pourquoi j'écris ici, au premier degré et en réaction simpliste et immédiate. J'écris pour vous dire mon admiration devant le slalom géant dévalé à toute allure par ma championne, sans complexe, sans hésitation, sans faiblesse, et en passant toutes les portes à moitié fermées qu'Arlette lui présentait à chaque virage. Et sans reniement, comment elle a su montrer sa capacité de rassemblement.

Arrêtons l'hypocrisie.

Tout le monde sait, tous les citoyens le savent, que ce sont les électeurs de François Bayrou qui vont décider, plus que les fidèles qui sont déjà accrochés à leur candidat d'élection, plus que les allergiques qui sont déjà décidés à couper la route du candidat qu'ils haïssent, ou de la candidate. Car la haine est bien partagée dans cette affaire.

Il y aura certes du mou dans la corde à noeuds à la gauche de la gauche et à la droite de la droite, il y aura même des reniement du vote du premier tour, je suis prêt à parier qu'il existe dans notre beau pays des gens qui ont voté Sarkozy hier et qui voteront Ségolène demain, comme d'autres feront l'inverse, je le parie, on en trouvera bien quelques uns, comme il y a des gens qui ont voté Facteur et qui vont voter Faipeur. La réalité dépasse souvent l'affliction.

Il faut bien que les candidats prennent acte de cette force politique nouvelle, centrale à ce qu'il paraît. Je n'en ferai jamais partie, que nul n'en doute. Il n'empêche qu'elle existe et le nier est aussi absurde que se renier. Cette force sera-t-elle durable, sera-t-elle ancrable dans notre monde, je ne prédis rien. Héraklite me souffle qu'elle n'est pas de bon aloi, peut-être, mais le vieux maître ne rajeunit pas. Je crois possible de faire passer la ligne de fracture entre droite et gauche non seulement entre tel parti et tel autre, mais entre tels groupes d'électeurs et tel autre, à l'intérieur de tel groupe d'électeurs, et pourquoi pas, à l'intérieur de chacun de nous. Le combat n'en est pas moins rude.

Les objections.

La dame ne s'est pas reniée, elle n'a pas abandonné la gauche à son triste sort, elle n'a pas fait de concession sur son pacte. Elle en a seulement fait ressortir ce qui était, mais déjà depuis longtemps, des convergences. C'est la moindre des choses. Elle aurait quand même pu s'abstenir de parler de ministres UDF avant-hier, d'autant que l'UDF est morte et qu'elle s'est couchée devant Faipeur. Vive le Parti Démocrate, dont je ne serai pas, soyons clair. Hier soir, la candidate a oublié ce mot de ministre UDF, mot de trop, elle a évoqué seulement les compétences et les convergences. Dont acte, dont pacte.

N'ayons pas peur de travailler ensemble à notre rénovation de pensée et n'ayons pas peur de rester fidèles à nous mêmes, ce qui n'est pas contradictoire; c'est même la plus difficile de nos fidélités : donner audience à qui pense autrement mais qui, lui aussi, nous écoute. Que la nécessité électorale pousse les politiques à accomplir cet effort sur eux-mêmes est une preuve de la grandeur de la démocratie, et non une manifestation de traficotage.

L'objection est visible: après tout, le camp d'en face fait de même. Appel du pied et contrepied. Justement, contrepied, ce qui n'a rien à voir, et l'amalgame des deux démarches est malhonnête, on voit bien qui le fait, cet amalgame.

Tu as tout faux, mon bon ami objecteur. Le camp d'en face pratique la débauche des élus à coup de menaces élégantes du genre ah ah ah on va bien rire au deuxième tour des législatives, qui c'est qui ne va pas se désister, le camp d'en face demande une soumission en rase campagne, le camp d'en face oublie soudain sa dureté initiale pour mettre du beurre où l'on voudra pourvu que ce soit plus doux, et parle même de protéger les faibles. Qui croira le camp d'en face, hormis ceux qui n'écoutent plus rien depuis longtemps, au motif que moi monsieur je ne fais pas de politique?

Pour qui le camp d'en face prend-il les électeurs? Encore une fois, Madame Royal n'a rien renié de son premier tour; ne le lui a-t-on pas assez reproché, d'être "de droite" en ce temps là, la gauche de la gauche sait très bien retrousser les lèvres en prononçant ces mots, Mélenchon mieux que quiconque. On voit bien ce qu'a donné la réalité de la gauche de la gauche devenue pitoyable à force d'auto-conviction déconnectée.
Bon, il faudra un jour clarifier cette notion, mais on devine un peu, non?

Le pire est dans cette affaire qu'
elle a ma sympathie idéologique, ce qui est uniquement mon problème, et je me charge d'y réfléchir tout seul dans ma chapelle, je vous enverrai une carte postale le moment venu.

Conclusion.

La dame ne se renie pas, elle garde intact son pacte (exercice de prononciation, répéter très vite à haute voix), elle écoute et respecte les électeurs qui doutent.

On va dire et on aura raison, que je suis un fidèle accroché à mon candidat. Juste une voix garantie. Les appels et les sourires ne me concernent pas, chacun sait qui a mon vote depuis longtemps. Je le redis pourtant, si chaque redite permettait de gagner un demi-électeur je serais prêt à redire soir et matin.

Je voterai Ségolène Royal au deuxième tour, sans aucun doute sur ses qualités humaines et sa compétence politique. N'est-ce-pas ce qu'il nous faut, pour nous représenter tous, pour nous incarner tous?

FIN.

samedi 21 avril 2007

Voilà voilà.

Nous y voici. Fin de la récréation. Moment de vide mental. Moment de crainte et d'espoir. Sommes nous tous bien du même pays, et devrons-nous continuer d'aimer LA France?

Tout ne va pas se faire dimanche, deux semaines encore nous attendent. Il nous les faut, ces deux semaines, il nous faut cette bataille là, il faut que les oppositions se constituent, et que chacun choisisse son camp. Celui qui se prétend en dehors des camps a déjà choisi en réalité, mais personne n'est dupe en dehors de lui-même, peut-être.

Alors offrons-nous cette bataille nécessaire, mais sans suffisance, car elle devra l'être, suffisante.

Aimer LA France. Quelle est cette stupidité? Je suis un morceau d'elle, et sans moi elle n'est plus rien, sans chacun de nous elle n'est plus rien. Que signifie ce mot, LA France, si pour un seul d'entre nous ce mot n'a pas de sens?

Faisons tout pour que bientôt, nous n'ayons plus mal à nous-mêmes.

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Bon anniversaire à toi que j'aime, petite ineffable fée d'avril, du 21 avril mais un autre, celui de lumière. Même si je sais que jamais tu ne viendras lire ici.


vendredi 20 avril 2007

La première décennie

Après un long silence dont je peine à sortir, je reviens sur mes lieux hantés et je cherche mes mots. A quoi bon, me dit le diable vauvert, que fais-tu à perdre ton temps et le bout de tes doigts. L’ordinateur n’est pas un appareil si anodin que tu lui confies tes états d’âme et de service, que tu lui racontes ta vie à ta façon, que tu encombres les fils électriques de tes simagrées. Le silence est d’or dit-on, et le moine ne me contredirait pas qui sait si bien tenir sa langue et son piano, quand il veut.

Cet or là me pèse, et plus s’accumulent les idées molles, plus l’envie de dépenser me tenaille. Les déconvenues, ou plutôt la contemplation de la vraie réalité de mon enfermement volontaire et vital, s’opposent à me voir revenir et simultanément rendent mon retour plus nécessaire que jamais à ma survie. Etrange piège où je me suis fourré, en commençant d’écrire d’abord, ensuite en cessant de le faire quelques courtes journées, moins de quarante en tous cas. Je ne peux désormais ni m’interrompre ni recommencer.

Avant de reprendre les blogues, je vais un peu ricocher, voir si l’on voit, voir si je vois, regarder. Justement, me voici au crépuscule de la première décennie. J’ai révolu neuf ans, et je vais attaquer le dixième, avec toujours cette incertitude de savoir si l’an zéro compte rien ou un. Incertitude philosophique, qui en rejoint d’autres. Après tout, parler de l’an 1956 est-il pertinent, évoquer Noël 1955 ou Noël 1956 sous prétexte de souvenirs a-t-il un sens ?

Pourquoi ne parlerait-on pas du Noël zéro, avant de chercher un sens à 1956 années plus tard ?

Ecrit dans la marge, réflexions.

Il en est du Noël zéro comme du grand boum, en anglais le Big Bang. Plus on s’en rapproche, plus il est flou. Les astronomes trouvent une lumière fossile et se perdent dans les températures si gigantesques que le glaçon a fondu avant d’arriver au fond du verre comme celui d’un jour de canicule à l’heure du pastis sur le Vieux Port. Dans ces territoires étranges, gagner un milliardième de seconde dans le passé sur les cinq qui restent à examiner est plus difficile que parcourir tout le chemin qui a conduit à ce cinquième milliardième. Le point zéro est à jamais inaccessible.

Ainsi le Noël zéro.

Déjà personne ne sait si la première année de l’ère a été l’an zéro-un, ou l’an un, ou l’an zéro. On commence mal. Déjà que Noël n’est pas tombé un premier janvier, ce qui est bon pour les jours fériés mais mauvais pour s’y retrouver, et très mauvais pour le vacarme commercial. Ensuite, plus on se rapproche de ce temps originel, c’est bien ainsi qu’il faut le nommer, originel, moins on comprend.

Ceux qui nous ont raconté ce Noël zéro ne sont pas encore nés, de très pieux pères les inventeront de toutes pièces de nombreuses dizaines d’années et de Noëls plus tard ; dans quel but et pour quels complots de conquête, vas savoir. Le travail a été bien fait, Jean Matthieu Luc Marc, quatre noms sortis du panier qui seront apôtrifiés en chœur pour faire du vécu, et qui diront des choses proches mais différentes sans se contredire mais un peu quand même, après tout Dieu justement lui sait comment il faudra plus tard interpréter le discours, autant se donner de la marge.

Ainsi est né Noël, la planque dans la grotte, l’âne et le bœuf, les rois et les trésors ? Le recensement de César, et quel César, le seul le vrai qui se pavane chez Astérix, ou bien un de ses comparses historiques, Auguste, Claude, je ne sais qui ?

Mets quelques détails vrais dans cette belle invention, et les chercheurs de révélation n’auront plus qu’à se mettre en route, on trouvera bien des manuscrits du côté de la Mer Morte et un recensement confirmé par Tite-Live ou Pline jeune et vieux, pour crédibiliser la question, à défaut de la réponse.

Et les cadeaux des rois, où sont-ils passés ? Hein, personne n’en parle, de ces cadeaux. L’encens, la myrrhe, l’or, et le reste, qui les a récupérés dans la grande pagaille de visiteurs de la crèche ? Que fait la police ? Il faudrait peut-être aller voir les caves du Vatican, à tout hasard, pour ceux qui aiment révéler des complots introuvables.

En un mot, je dis 1956 parce que je le vaux bien, mais franchement, je ne suis pas sûr du montant, et personne ne l’est d’ailleurs. Je sais seulement que l’erreur, quelle qu’elle soit, est la même pour tous, et la même pour toutes les dates. J’ai donc bel et bien dix ans et je vous écris pour exister.

à suivre en 1956.