jeudi 12 février 2015

Conte philosophique - C'est arrivé en 2050 #3



3.         La faute à l’Europe

Moi : « Les institutions européennes, ma petite. Ce sont elles qui ont lancé l’action massive de sauvegarde. C’est ainsi qu’ils l’ont appelée. Je ne suis plus très sûr mais ils ont bien dû en faire un acronyme. Le parlement européen a voté un ensemble de directives très contraignantes, la commission les a approuvées et en a proposé le financement, voté et renforcé par le parlement européen en lecture retour, et des moyens de police considérable et de sanctions graduées pour les réticents ont été déployés. Les gouvernements en place, soudain pris la main dans le sac, n’ont rien pu faire sinon ce qu’ils faisaient toujours, lancer toutes les mesures impopulaires en se cachant derrière la faute à l’Europe.

Elle : « Tu m’ennuies papi avec tous ces détails.

Moi : « Tu as raison. Je n’en dirai pas davantage sur les décisions prises. Mais sans elles, nous ne serions pas en vie aujourd’hui : le cataclysme lui-même nous aurait emportés, ou par effet rebond ses conséquences et ses suites. Nous survivons désormais dans le monde qui lui aussi survit, depuis dix ans que la rencontre a eu lieu. Tu le sais comme moi que c’est ainsi qu’on nomme sans plus de cérémonie ce qui à mon avis constitue juste un changement d’ère géologique : « la rencontre ».

Elle : « On a fait quoi, alors ?

Moi : « On a déterminé des zones de déplacement dans lesquelles on a construit d’immenses villes de toiles. Ces zones ont été définies selon trois règles : elles devaient être loin de la mer, elles devaient être sur une géologie robuste, elles devaient être à plus de trois-cents mètres d’altitude.

Elle : « Pourquoi trois-cents ?

Moi : « Parce que. »

Silence pensif. Difficile de répondre à la question. Trop de savoir indispensable. Mais impossible de ne pas répondre.

Moi : « Je ne suis ni géologue ni géographe, je suis un modeste ingénieur en électronique et si nous vivons à peu près nous le devons à ce savoir que j’ai gardé d’avant. Alors je ne peux pas répondre à ta question. Je pense que, comme toute décision de ce genre, il y a eu des empoignades entre techniciens, entre politiques, entre techniciens et politiques, pour finir par un compromis qui n’était ni politique ni technique mais qui a constitué le seul point sur lequel on s’est trouvé le moins en désaccord. C’est la vie. Tu l’apprendras à ton tour quand tu te lanceras dans l’arène. Et je pense que c’est ainsi que se prennent les bonnes décisions. Je récuse la seule raison instrumentale et la dictature du scientifiquement exact.

Elle : « Alors tout le monde devait aller sous la tente dans les montagnes ? Douze milliards de gens ?

Moi : « Je te raconte ce qui a été décidé en Europe. A vrai dire, les pires rumeurs ont couru sur ce qui s’est passé ailleurs, parce que d’autres sortes de décisions ont été prises. Des déportations massives et autoritaires sans mesures d’accompagnement, en Chine ou en Russie par exemple ; une absence totale de décision, soit au nom de la liberté individuelle comme aux États-Unis, soit par absence de pouvoir central capable de la moindre décision comme en Afrique, soit par aveuglement religieux comme dans certains pays gouvernés par la religion, comme il y en avait tant à l’époque. Voilà. Alors je ne te raconte que l’Europe, qui partout a construit ses villes de tentes. En six mois c’était fait. Il restait un an-et-demi pour convaincre la population d’y aller, et convaincre les populations accueillantes d’accueillir, on ne déplace pas deux-cents millions de gens chez deux-cents autres millions sans mal. En réalité, nous avons été beaucoup moins nombreux à nous déplacer.

Elle : « Pourquoi ? Les gens n’ont pas voulu se mettre à l’abri ?

Moi : « Ils n’ont pas cru ce qu’on leur a dit. Ils ont préféré croire les complotistes, ils ont préféré écouter les persifleurs, les pourfendeurs d’intellos, et ils sont restés chez eux. Ils ont joué au plus malin. Finalement, il n’y eut guère qu’un européen sur dix parmi ceux qui auraient dû se déplacer qui l’ont fait pour s’installer sous la tente, ou plutôt pour réserver une tente pour lui et les siens le moment venu. J’étais parmi les premiers à me décider avec ta mamie, pour toi, tes parents et nous deux. J’ai eu tout le choix possible, il y avait de la place partout et un des points essentiels des décisions du gouvernement était que chacun restait libre de déménager ou de rester. Alors j’ai choisi ce coin où nous sommes.

Elle : « Comment as-tu fait pour choisir ici ?

Moi : « Au pif, comme tu dis. Je me répète, je suis électronicien et les sciences de la terre me sont tout à fait étrangères, hormis de vagues et lointains souvenirs de géographie du collège qui me soufflaient les mots altitude moyenne, stabilité du sol, faible densité de population. Alors j’ai choisi le Morvan. Ne m’en demande pas plus. Ce n’est ni ma terre natale, ni celle de mes ancêtres, ni même une terre amicale ou un lieu d’adoption. J’y étais passé deux fois dans ma vie, une fois pour visiter Vézelay, une fois pour dormir à Montréal. Je savais aussi que des hommes vivaient là depuis des milliers d’années.                              
        « Voilà tout. Reconnais-le, nous sommes encore en vie, nous deux. Nous avons eu plus de chance que ta mamie et que tes parents et plus de jugeote que les centaines de millions de petits malins. Mais d’avoir choisi le Morvan fait partie de cette chance, pas totalement due au hasard. Une sorte d’intuition, et un bon usage par le profane que je suis de la carte géologique de la France telle qu’elle existait encore il y a dix ans.

Elle : « Et si l’astéroïde était tombé ailleurs ?

Moi : « D’abord on ne dit pas tombé. C’est une rencontre, non une chute. Ensuite, si la rencontre avait eu lieu sur nous, on ne se poserait plus aucune question. Et si le lieu avait été différent, les effets l’auraient été aussi, moins graves ou plus graves, qui peut le dire ? Nous ne pouvions faire plus que ce que nous avons fait, en tentant de choisir les moins mauvaises solutions. C’est tout. On ne réécrit jamais l’histoire : à celui qui est en posture de le faire, l’histoire n’a pas été si défavorable.

mercredi 11 février 2015

Conte philosophique - C'est arrivé en 2050 #2


Moi : « C’est de là, de ces observatoires, que sont sorties les premières rumeurs, cinq ans avant. Personne n’y a cru, une de ces fantaisies de savant toujours en avance d’une excentricité pour obtenir les financements de ses soi-disant recherches, c’est ainsi qu’elles furent accueillies. Les obscurantismes tenaient le haut du pavé depuis plusieurs décennies, qu’ils soient religieux ou politiques, et le règne du simplisme écrasait tout.
     Il faut dire que les savants avaient eux-mêmes construit leur disgrâce par trop d’arrogance affichée, trop de certitudes assénées, trop d’expertises péremptoires. D’être rigoureux et précis ne dispense pas de rester modeste devant les conclusions auxquelles on arrive, la complexité du monde a tôt fait d’anéantir le plus parfait des raisonnements.
    « Ce n’est pas une raison pour mépriser les intellectuels, les intellos comme on disait alors en faisant la moue, ni pour assassiner des chercheurs, des philosophes, des ingénieurs, au motif qu’ils avaient tendance à chercher hors de chemins battus sans vouloir de résultat immédiat ni prédéfini. Car on en a assassiné au cours des quinze années qui ont précédé ta naissance sans que la police s’émeuve, sous prétexte de protéger la famille, la société, la religion, et d’autres arguments plus délétères encore.
    « Du reste, ce mépris des intellos avait commencé longtemps auparavant. A en croire mon père, la détestation avait gagné les hautes sphères du pouvoir politique dès les premières années du siècle, l’exemple venait de haut, et n’avait plus cessé depuis.
     Il y eut des flux et des reflux, mais leur métier était devenu invivable pour les savants en général et les astronomes en particulier, et quand le doute n’a plus été permis pour eux sur l’imminence de la rencontre entre la terre et un astéroïde géant venu de nulle part, on ne les a pas crus.

Elle : « Géant ?

Moi : « Quarante kilomètre dans sa plus grande dimension, quinze dans sa plus petite. Vitesse relative deux-cents kilomètres par seconde. Voilà la carte de visite de la bête. C’est deux ans avant que les calculs ont été assez précis pour conclure, trois années de travail pour y parvenir, observations, mesures, recoupements, calculs d’incertitudes, modélisations, mises à l’épreuve, tout y est passé, tous les protocoles, tous les doublons. Le résultat était incontestable. Figure-toi que tu es née le jour où la nouvelle a été enfin annoncée en gros titres dans les journaux grand public, tous médias confondus.
    On a crié au complot, on a accusé le gouvernement, les lobbies, les patrons, les syndicats, les juges, les corps intermédiaires, les intellos encore eux, enfin tout ce qui tombait sous la main pour être accusé de vouloir détourner les vrais gens des vrais problèmes et de jouer à l’apocalypse extérieure pour dissimuler l’apocalypse organisée par les élites. Il y avait ainsi des mots pour stigmatiser l’intelligence et le savoir, intello en faisait partie, élite en était un autre. À croire que la bêtise et l’ignorance étaient les seules vertus sociales dont on pouvait encore se réclamer.   
    Des laboratoires ont été incendiés, il y eut mort d’hommes, et les affairistes, les nationalistes, les communautaristes, les religieux, et tout ce qu’on peut compter de manipulateurs et complotistes, tous se sont unis contre le choc planétaire présenté comme un mensonge d’état.   
    On était mal parti pour se préparer.

Elle : « Qu’as-tu fait à ce moment-là ?

Moi : « J’avais tout de suite accepté la conclusion des astronomes. Pour une fois qu’ils étaient tous d’accord de Pékin au désert de l’Atacama et du Mont Palomar au Pic du Midi de Bigorre, je n’allais pas imaginer je ne sais quel complot pour mettre en doute le phénomène. L’enjeu était trop lourd pour ne pas regarder la question en face. Enfant, on m’avait enseigné comment distinguer le presque vrai du plutôt faux, puisque je te l’ai assez répété, le Vrai n’existe pas, donc le Faux non plus. Avec tout ce temps perdu il restait deux années pour mettre à l’abri ce qui pouvait l’être.

Elle : « En faisant quoi, papi ?

Moi : « Justement, que faire ? Nul endroit pour fuir, nul refuge. Il n’y avait pas de protection absolue et définitive possible, d’autant que les conditions exactes de la rencontre n’étaient pas encore établies. Ces tremblements de terre d’autrefois dont je t’ai parlé, ces raz-de-marée, ces éruptions, étaient assez localisées pour que la population puisse fuir et parfois revenir une fois les éléments calmés, alors que rien ne pouvait nous abriter. Et si nous devions être sur l’impact lui-même, inutile de te faire un dessin sur l’inutilité de la protection.   
    Dans le tohu-bohu général qui suivit l’annonce, ce sont ceux dont tout le monde se moquait depuis des lustres qui ont pris la question à bras-le-corps, avec un aplomb, une autorité et une efficacité qui ont dû les étonner eux-mêmes et qui m’étonne encore, douze ans plus tard, quand j’y repense. Les gouvernements en place, tous composés d’affairistes cachés derrière toutes sortes de faux nez dont le mot libéral n'était pas le moindre, étaient trop occupés à subventionner leurs amis de la finance pour consacrer un centime de leurs combines à lancer le sauve-qui-peut qui s’imposait. La population, tétanisée, n’était pas en mesure de faire entendre sa voix.

Elle : « Qui étaient ces gens dont tout le monde se moquait ? »

Comment lui répondre ? Comment évoquer ce qui aujourd’hui dans sa tête pourtant bien faite avait au mieux la même réalité que des martiens ou des fées. Je me jette à l’eau sans hésiter.

mardi 10 février 2015

Conte Philosophique - C'est arrivé en 2050 #1

1.    L’immobilité.

Elle : « Papi, raconte-moi quand la terre ne bougeait pas !

Moi : « Encore ! Je te l’ai raconté au moins deux-cents fois.

Elle : « Allez, papi, raconte ! »

Quand ma petite fille de douze ans me réclame une histoire, fût-elle vraie, je sais d’avance que je ne pourrai y échapper. Son énergie et son obstination rendent vains tous les stratagèmes que je pourrais manigancer pour me défiler ; et comme je n’ai pas envie de me défiler, elle obtient toujours gain de cause. Il est important qu’elle connaisse son histoire et qui le lui racontera si je ne le fais pas ? Un peu de réticence me permet cependant de ménager mes effets. Tourner autour du pot, provoquer l’envie et la pensée, ne pas servir des réponses précuites, ne pas trop rentrer dans le détail, manier l’ellipse et le raccourci, tant pis s’il reste des pays inexplorés, des zones vierges, des ombres errantes. Tôt ou tard, on y viendra, on y reviendra.


Elle : « Allez, papi, raconte !

Moi : « C’est arrivé en 2050, le jour de ton deuxième anniversaire. Avant, la terre ne bougeait pas. Tu ne peux pas imaginer ce qu’est la vie sur un sol immobile, tu serais peut-être effrayée du calme qui règne parfois, du silence, et tu serais étonnée de tout ce qu’on peut construire. Toutes les ruines que tu as pu voir étaient autrefois des lieux où l’on dormait, où l’on mangeait, on les appelait des logements, des maisons, des immeubles. Comme son nom l’indique, un immeuble est un endroit immobile. Tout se passait comme si nous étions éternels, et ce n’était pas que pour se loger, mais pour tout, de nos abris à nos rêves.

Elle : « Mais que faisais-tu quand ça secouait ?

Moi : « Ça ne secouait jamais. Vraiment jamais. Dans des pays lointains, parfois, il y avait un tout petit mouvement, qu’on appelait un tremblement de terre, et c’était une immense catastrophe. Mais les plus violents de ces tremblements n’étaient rien en comparaison de ce que nous avons tous les jours. Tu n’y fais même pas attention, mais moi je n’ai jamais pu m’y habituer ; tu le sais bien et tu te moques de moi quelquefois, quand je cède à la peur panique qui me submerge, ou simplement quand je trébuche sur une secousse soudaine.   
    Cette immobilité permettait bien des choses, des constructions, des projets immenses, des voies ferrées, des barrages. Mais surtout elle irriguait les esprits qui croyaient à l’immuable, à l’intangible, à l’absolu. Et par-dessus tout, la peur du changement paralysait nos pensées.

Elle : « Raconte-moi les trains, papi.


Moi : « Je pourrais t’en raconter, des choses incroyables pour toi qui sont encore bien réelles dans ma mémoire. Ce n’est pas si ancien après tout qu’il y avait des trains qui parcouraient notre continent, et des routes où nous roulions avec nos voitures, des usines et des laboratoires, d’immenses hôpitaux et des universités tout aussi grandes, et des châteaux vestiges d’un lourd et lointain passé.    Il y a quinze mille ans, l’homme est devenu sédentaire c’est-à-dire immobile, il a vu que cela était bon ou plutôt il l’a cru, et il a fait de son immobilité une civilisation, enfin, des civilisations. Elles se sont toutes construites autour de territoires, du mouchoir de poche au continent, elles ont toutes tourné autour d’un arbre, d’un totem, d’un palais, d’une capitale.   
    Mais comme il est toujours resté des nomades rétifs à l’injonction territoriale, le sédentaire s’est mis à haïr les nomades, qu’il a nommés selon les époques et les lieux des envahisseurs, des barbares, des Huns, des Indiens, … Le dernier mot à la mode était Rom.     Mais en réalité c’était toujours la même histoire de haine et de peur, le même rejet pour ce que l’autre est et non pour ce qu’il fait. Et ce qu’il fait à cause du rejet vient alimenter la haine pour ce qu’il est. Cercle vicieux.

Elle : « Tu étais quoi, papi ?


Moi : « J’étais sédentaire comme tout le monde ou presque. Je croyais au progrès de la civilisation, et il faut bien le reconnaître, le confort quotidien dans lequel je vivais et croyais vivre jusqu’à ma mort était pour l’essentiel le résultat de cette sédentarisation millénaire. Au point de confondre mon confort avec la civilisation, tragique amalgame. Aujourd’hui, je pense que ce n’était pas du tout une civilisation mais je donnerais cher pour le retrouver, ce bon vieux confort immobile.

Elle : « Oui je sais, papi, j’ai appris à l’école, la machine à vapeur, le moteur électrique, la pile à combustible, l’atome, l’ordinateur.

Moi : « Tu connais bien ta leçon. Tu m’en dirais bien davantage si je t’interrogeais. Il y avait aussi les observatoires astronomiques, les satellites artificiels, les sondes spatiales qui exploraient le fin fond du système solaire, et des milliers de gens qui se penchaient sur toutes ces observations pour nous raconter le début du cosmos et découvrir le secret de la vie. »


Je me tus un instant, submergé par les souvenirs de ce temps si proche et pourtant déjà chimérique, pendant lesquels je m’étais construit, pour quoi faire finalement ? Puis je repris l’histoire.

mardi 16 décembre 2014

Les mots que j'aime


1.              J’aime les mots compliqués.

Comme un chêne millénaire ils entremêlent leurs racines, ils vont chercher leur raison d’être au fin fond de la Grèce ou du Latium et deviennent plus millénaires encore que le chêne auquel ils ressemblent.
Je n’en connais pas toujours le sens. Je les case ici ou là, souvent pédants, inutiles ou contradictoires et je les contemple, plus étonné encore que mes lecteurs de les voir saccager ma phrase et mes idées. Ils ne manquent pas dans le dictionnaire mais tous me mettent en joie.
            Anamorphose ;          Anaphorèse ;              Épistémologie ;            Oxydoréduction ;       Paradigme ;               Syntagme ;                  Ontologique ;             Arborescence …
J’en passe et des meilleurs.
Mon préféré est oxymore. Quoi qu’il arrive, où qu’on aille, qui que vous soyez, il viendra vous contredire et imbiber vos discours d’impossibilité, d’incrédulité et d’invraisemblance. Et vous pourrez écarquiller les yeux quand vient la nuit sans lune, vous ne la verrez jamais, cette obscure clarté.

2.              La Fraternité.

La République nous appelle. Assise sur un tabouret à trois pieds, elle semble stable pour toujours, isostatique diraient les savants. Avec trois pieds, tu es toujours bien en appui sur le sol : deux pieds tu bascules, quatre il y en a toujours un trop court ou trop long ce qui revient au même. La République est assise sur trois pieds, Liberté, Egalité, Fraternité.
On croit tout savoir, on va livrer bataille et mourir pour la Liberté, on va se sacrifier pour l’Egalité. Mais on a oublié la règle isostatique car sans la Fraternité, ce mot que j’aime, la République bascule.

3.              Le cosmos.

Quatre consonnes sur deux roulettes. J’aime le mot et ce qu’il cache. Tout derrière si peu. On ne sait jamais s’il commence ni s’il finit. Quand on le nomme, qu’on l’appelle ou l’épelle, un voile noir se déploie parsemé de petites lumières hésitantes. Plus on agrandit l’image moins on comprend, le voile noir est toujours là et les petites lumières clignotent, tout pareil à l’œil nu qu’au télescope géant.
Et pourtant, il contient toute l’énergie du monde, toute la vie, tout le passé et sans doute notre futur. Il a avalé le temps.

4.              L’océan.

Je l’appelle la mare aux canards et je crois qu’il aime bien ce sobriquet. Mais j’évite de le fréquenter de trop près et je ne me fie pas à ses airs bonhommes d’un mois de canicule. Il suffit de l’entendre ressasser son ressac derrière les dunes pour prendre ses précautions, se tenir nettement au-dessus de ses eaux. Malheur à l’avidité, à l’arrogance, à la prétention, il n’y a jamais de seconde chance.
Océan, oceano nox, les marins et les capitaines de mon enfance ne sont toujours pas revenus et le mot me poursuit au-delà du sable et des rochers, au-delà des estuaires, moi qui ne suis que terrien immobile en haut de la falaise, ignorant des mystères cachés par l’horizon. Il n’y a pas de maison qui tienne à sa portée, et j’en connais qu’il est allé chercher jusqu’au pied des montagnes.
D’une rive à l’autre, de Gironde à Hudson, le Phare des rois et la Liberté se toisent, chiens de faïence, confrontation figée entre pouvoir déchu et révolution dévoyée, entre monde nouveau et vieux continent, dont le plus fragile n’est peut-être pas le plus divers. Le va-et-vient des marées ne me dira pas d’où sortira l’histoire à venir.
Octobre 2014

5.    Péninsule.

Il faut avoir du nez pour s’aventurer dans cette impasse maritime. Vu de Bergerac, c’est bien au-delà du Cap et il en faut du chemin pour en faire le tour, pour poser le pied sur son embout.
Arrivé là l’horizon s’élargit et le monde m’appartient. Le vent décorne la brume, des continents engloutis émergent les plaintes et les chants de deuil, le fracas de l’Histoire remonte des rouleaux d’écume : sous le ciel en coupe, la terre derrière moi, la mer devant mes yeux, et moi immobile, à la lisière de leur ultime confrontation.




6.              Brouhaha.

Je suis fatigué mais je suis en avance. Assis dans mon fauteuil, je ferme les yeux et j’entends le théâtre encore vide, ventre rouge qui peu à peu anéantit le monde extérieur et son vacarme. Bip des lecteurs de billets, tip top pressé des talons dans les allées, couinement des fauteuils usés, branle-bas des strapontins, pas de doute les gens arrivent, encore espacés, et avec eux s’insinue le monde extérieur que j’espérais oublier.

Brouhaha des voix éparpillées, de plus en plus présent, nappe ondoyante qui enserre les oreilles, milliers de mots lointains et proches en bouillie indistincte, pourrait-on reconnaître à son bruit un théâtre à Londres, à Tokyo, à Paris ? C’est un orchestre sans partition qui m’entoure et dans lequel je voyage maintenant, une rumeur de marée montante avec par instant ses déferlantes brouillonnes, séparées de pauses d’où émerge un mot, un ah, un bah, un ôm, et parfois, éclatant, incongru, un rire. Voyelles égarées et consonnes orphelines s’embarquent dans la vague suivante soudain fracassée comme rocher en mer par une trompette qu’on accorde derrière le rideau ou un décor trop lourd qui se pose.

Toutes les conversations du théâtre me parviennent, aucune ne m’échappe, aucune ne m’est compréhensible. Il se pourrait bien qu’elles finissent par m’endormir pour de bon dans un sommeil sonore, mais soudain le vrille des haut-parleurs annonce qu’il faut éteindre les téléphones portables pour de vrai et ne pas prendre de photos, avec ou sans flash. Tout le monde se tait. Mais dans ma tête les voix continuent de tourner et il ne faudra pas moins des trois coups du brigadier pour que je me fasse silence.

La tragédie peut commencer.
mars 2015

mardi 2 décembre 2014

Tôt ou tard, ou le bal des contraires



Tôt ou tard, ou le bal des contraires

Je me suis souvent interrogé sur la question des contraires, et sur la difficulté du choix. Choisir son camp, il faut toujours choisir son camp. Car bien sûr, quand on ne le voudrait pas, tôt ou tard il faut choisir, tôt ou tard le chemin de la vie et tous ceux qui vous y emboîtent le pas vous obligent à choisir. Tiens justement, faut-il plutôt choisir plus tard, ou le contraire ?
Il va bien falloir décider : si je traîne je n’aurai rien sous les yeux à lire le moment venu, mais sinon je vais me précipiter dans le grand n’importe quoi. Entre ces deux maux, ou bien entre ces deux mots tôt et tard, lequel est bien lequel est mal ?
Tu peux répéter la question ?
Je n’ai pas peur et je répète : lequel est bien lequel est mal ?
Nous y voici, face à face avec les deux contraires fondamentaux, le bien et le mal, si évidents en apparence si embrouillés en réalité, alors qu’on ne sait même pas distinguer ces deux autres contraires ci, l’apparence et la réalité, qui tôt ou tard se révèleront le contraire de ce qu’on avait cru. Nous sommes tous ici dans le camp du bien, forcément. C’est une étrange chose que de voir à quel point tout le monde est dans le camp du bien. Sept milliards d’individus, en voilà un camp qui fait nombre.
Où sont-ils alors ceux d’en-face, ceux qui se revendiquent du camp du mal ? Ne répondez pas tous à la fois … Le silence règne dans les rangs, personne ne se présente, morne plaine. Et pourtant, nous tous ici qui sommes dans le camp du bien, nous pouvons les désigner, nous avons tous notre catalogue, notre liste noire, sept milliards de listes noires. Je serais bien surpris de n’être inscrit sur aucune, nous tous nous sommes assurés de figurer sur au moins l’une d’elle, ce serait un évènement planétaire d’y échapper. C’est tellement simple de savoir ce qui est abominable et ce qui ne l’est pas ; et voici pourtant qu’un doute s’installe car je comprends que l’abomination que je vois ne l’est pas à d’autres yeux, à d’autres mains, à d’autres moyens.
On va me reprocher de vouloir du bien au mal, de chercher le mal pour un bien, on va soupçonner quelque double jeu ou une crise du moi. Qu’on ne se trompe pas de chemin : je reste dans mon camp, j’y campe résolument ; si je dois combattre ce mal qui se croit bien, je combattrai et je prévois très sérieusement de me donner tous les moyens de vaincre. Mais je garde en tête une question lancinante : quand viendra ma victoire certaine – la victoire est toujours certaine pour un combattant tant qu’il n’est pas vaincu – quand elle viendra, cette victoire sur le mal, suis-je sûr que je me sentirai vraiment bien ?
Dix fois ou cent fois ou mille fois tu as choisi entre le bien et le mal et bien sûr tu as toujours choisi le bien. Réfléchis un moment, ne me dis rien, garde le pour toi : à l’une des dix ou cent ou mille fois, peut-être as-tu fait le mauvais choix, volontairement ou sans le savoir, à l’insu de ton plein gré comme disait l’autre, et cette seule fois-là vient entacher les neuf, les quatre-vingt-dix-neuf, les neuf-cent-quatre-vingt-dix-neuf autres.
Faute de choisir au doigt mouillé je reste sec dans mes contradictions. J’ai mangé la pomme de l’arbre du bien et du mal et je n’en suis pas plus avancé, mes bonnes intentions m’ont conduit en enfer et je rêve au paradis perdu. Je vois bien que je suis mal parti car ce qui me semblait bon devient mauvais pour d’autres qui pourtant comme moi connaissaient des hauts et des bas. Des bas et des hauts, des hauts et des bas, des débats et des cahots, nous avons tous vécu ces alternances, mais les choisissons-nous vraiment, en toute liberté d’arbitre ? Qui se croit au plus haut tombe au trente-sixième dessous sans aucun mal et y perd tout son bien.
Alors bien ou mal, tôt ou tard, haut et bas, quelle importance, quelle différence ? Du moment que ce ne soit pas trop tôt pour choisir ni trop tard pour regretter. De cet océan d’incertitude émerge un seul ilot de sécurité auquel le Robinson naufragé que je suis s’accroche mordicus nec mergitur : rien n’existe si son contraire n’existe pas.
A bientôt.