Elle : « Raconte-moi la
grande vague, papi.
Moi : « Tu es une maligne,
petite. C’est là que tu voulais que je vienne, non ?
Elle : « Je n’aime pas quand
tu dis petite. J’ai douze ans, papi.
Moi : « Note que parfois je
t’appelle ma grande. Mais je me venge parce que tu me manipules.
Elle : « Mais non. Je pense
à la vague parce que tu as parlé de chance. Tu l’avais dit, un jour.
Moi : « J’ai dit que le
choix de la cote de trois-cent mètres comme limite de sécurité était un
compromis et incroyable coup de chance. Mais l’un et l’autre sont liés par une
secrète logique que nul ne saurait décortiquer. Je t’ai déjà raconté comment
cette décision avait été prise. Alors je reprends où nous en étions. Le choix
du lieu, et nos allers-retours au cours des mois qui ont suivi notre décision
pour mettre à l’abri ce qui nous a semblé le plus important. Un peu en aveugle,
personne n’avait la moindre idée de ce qui allait arriver et de ce qui s’en
suivrait. Il y avait un petit côté poker-menteur qui ne nous déplaisait pas.
Nous avions décidé que nous allions nous trouver sans électricité ni aucune
énergie mécanique d’aucune sorte, et nous nous organisions sur cette base. Ce
n’était pas idiot, mais je regrette un peu que nous ayons été trop extrêmes
dans ce choix.
« Environ un an avant la date
fatidique, les calculs ont bien convergé concernant l’emplacement de
l’impact : ce sera à l’ouest de Cuba, dans le Golfe du Mexique. Impact
sub-tangentiel, d’ouest en est, c'est-à-dire dans le sens de rotation de la
terre, plus précisément ouest-sud-ouest vers est-nord-est. L’astéroïde tournant
très vite sur lui-même, on ne réussissait pas à savoir quelle position il
aurait au moment du choc, s’il y aurait rebond ou collage. Les calculs
donnaient des résultats trop éparpillés.
« L’Europe avait globalement fait
les meilleurs choix possibles, un an avant. On pouvait s’attendre à de fortes
secousses et à une série de grandes vagues dont les estimations les plus
effrayantes donnaient une hauteur de plusieurs centaines de mètres. Même pas
peur, disaient les petits malins décidés à rester à Paris, à Bordeaux, ou dans
leur Bretagne natale. En fait, beaucoup estimèrent que la chute dans l’océan
était une bonne nouvelle. Quelques soubresauts, quelques inondations, et on
n’en parlerait plus, juste des expéditions d’alpinistes pour explorer cette
nouvelle montagne pleine de minerais métalliques rares qui excitaient déjà les
spéculateurs. Eux aussi disaient chute.
Elle : « La vague, papi,
raconte la vague.
Moi : « Ces gens
s’imaginaient qu’une fine lame d’eau était une protection suffisante pour
arrêter un bolide de quarante kilomètres sur quinze lancé à deux-cents kilomètres
par seconde. A cette échelle, un océan de cinq-mille mètres de profondeur comme
on le trouvait au large du Mexique n’était qu’une fine lame d’eau et rien
d’autre, autant tirer un coup de révolver dans une flaque en s’imaginant ne pas
toucher le fond.
« Mais je dois dire autre chose
encore, à propos du Mexique. Tu ne l’as pas encore appris à l’école, mais tu as
certainement entendu parler de la disparition des dinosaures à la fin de l’ère
secondaire. C’est même ce moment-là qui sépare l’ère secondaire de l’ère
tertiaire.
Elle : « Oui papi.
Moi : « Il y a toujours eu
des bagarres entre savants pour savoir ce qui a causé cette disparition. Il est
admis que de grands bouleversements géologiques et climatiques sont apparus
brusquement et que la biologie des grands reptiles n’a pas pu s’adapter à la
brutalité du changement. Cette explication est évidemment insuffisante
puisqu’elle ne donne pas la cause même du bouleversement. Mon idée est que le
plus probable est le choc d’un objet cosmique de grande taille, un astéroïde
par exemple.
Elle : « Oui, et
alors ?
Moi : « Le plus curieux est
que toutes les études convergent vers le fait que cet astéroïde serait tombé
exactement au même endroit que celui-ci. Comme si le Golfe du Mexique avait un
pouvoir attractif particulier. C’est rigolo, non ?
Elle : « La vague,
papi !
Moi : « Nous avions
définitivement emménagé un mois avant, si on peut appeler cela un emménagement.
Une fuite, un abandon, une renonciation, un crève-cœur ; il le fallait et
nous y étions préparés, mais quelle tristesse de laisser la maison encore
pleine de nous.
« Nous connaissions déjà nos
voisins, les paysans du coin qui nous avaient finalement plutôt bien accueillis
et quelques familles également réfugiées. Nous étions nettement moins nombreux
que prévu, et pour limiter les affrontements prévisibles entre gens du cru et
populations déplacées l’Europe avait très largement subventionné les paysans
accueillants ; ils en avaient un peu oublié leurs réflexes de sédentaires
et l’étaient devenus, accueillants, dans les deux sens du terme.
« Nous étions installés dans
notre refuge le jour dit. Nous n’en menions pas large et la tension était
perceptible. Nous nous étions assis en cercle, sur le sol. C’était ton deuxième
anniversaire, le dix-neuf mai. Nous avions posé une petite radio au milieu pour
écouter les nouvelles, tu penses bien que l’on n’y parlait que de la
catastrophe imminente, comme un compte à rebours où s’égrenaient les minutes
avant l’impact et où les journalistes surexcités tentaient de tirer les vers du
nez des observateurs rivés à leurs télescopes. Je suis sûr que certains
savaient qu’ils vivaient leurs deniers instants de vie mais que leur place
était là, derrière le micro, à transmettre les messages qu’ils recevaient de
tous les observatoires du monde qui s’étaient préparés à l’évènement.
« J’avais
de l’admiration et de la compassion pour eux, de la reconnaissance aussi parce
que l’attente en était rendue plus supportable. Ils ne faisaient pas partie des
petits malins restés sur place par stupidité, ils faisaient juste leur boulot.
Je me tus un instant pour retrouver ma
respiration. Il me pesait de lui raconter tout.
« Le dix-neuf mai
deux-mille-cinquante, à neuf heures quarante-sept, un astéroïde a heurté la
terre et a labouré un sillon de huit-cents kilomètres dans le Golfe du Mexique
entre les villes de Merida et de La Havane dont il ne reste rien j’imagine, ni
de Cuba ni du Mexique, formant une monstrueuse montagne de trente-cinq
kilomètres sur douze et de dix-mille mètres d’altitude. Enfin, à peu près.
L’Everest pouvait aller se rhabiller.
« Après la fébrilité des derniers
préparatifs, après l’excitation des dernières heures, nous étions figés, assis
autour du poste, à nous regarder, comme pour nous envoyer un dernier message
d’amour, une dernière pensée, un dernier secours, comme pour conjurer le temps
perdu et les non-dits qui le resteront. A l’heure pile il ne se passa rien,
sinon un petit rire nerveux de ta mère. La sirène d’alerte s’est peu à peu
éteinte et je ne peux te dire combien de temps a duré cette tension extrême.
« La radio s’est tue soudain au beau
milieu d’une phrase du journaliste, définitivement inachevée. Au même moment,
tous les animaux alentours ont été pris de panique. Comprends-le bien, ma
grande, rien n’était encore perceptible et pourtant les animaux savaient.
Comment, par quels sens, par quelles ondes ressentaient-ils déjà ce qui se
précipitait vers nous, je suis incapable de répondre à ces questions. Que
sait-on vraiment de l’image du monde qu’ont les autres espèces vivantes, de
leur ressenti cosmique ? On a déjà du mal à connaître celle de son frère.
Et puis ce fut la première
secousse. »