lundi 24 novembre 2014

Histoire de Mona Lisa




Histoire de Mona Lisa

J’étais seul l’autre soir au musée du Louvre, ou presque. Ne me demande pas par quel sortilège la chose est arrivée car je pourrais te retourner la question et tu serais aussi embarrassé que moi pour répondre. Personne au Louvre, personne devant la victoire de Samothrace, la Vénus de Milo, la Joconde. Les gardiens s’ennuyaient dans leur coin et les personnages des tableaux avaient un drôle d’air. Je suis passé devant la Joconde, et son fameux sourire énigmatique m’a semblé plus direct, plus aguicheur que pensif. Sans y prêter garde, je lui ai rendu son sourire, je me suis même légèrement incliné, petit mouvement de tête déférent comme l’on doit à une aussi charmante et aussi vieille dame.
« Qu’est-ce qu’elle a, ma gueule, me dit soudain la Joconde, depuis 500 ans que je vois défiler les gens sans qu’ils me regardent vraiment ; eux, ils veulent juste pouvoir dire qu’ils me sont passés sous le nez comme si c’était un exploit, vous croyez que je ne m’ennuie pas ? »
Je n’étais pas surpris. Elle a raison après tout, et d’être enfin seule quelques heures devait la réjouir. Mais il fallait faire une mise au point.
« Vous avez pourtant bien dû remarquer, ai-je répondu, qu’à certaines périodes et à certaines heures, c’était bel et bien un exploit de vous passer devant. » Elle se renfrogna. Le sourire avait disparu. Elle reprit :
« Mais qu’ont-ils tous à se presser ainsi ? Je n’ai rien demandé à personne, moi, je voulais juste mon portrait comme elles l’avaient toutes, mes copines. Ce n’est pas un péché quand même. Alors pourquoi cette punition ? »
Je la sentis malheureuse. Alors je lui ai demandé comment elle en était arrivée là. Rien de tel que la parole pour guérir, à ce qu’on dit. Je n’en suis pas sûr, mais enfin c’est tout ce que j’ai trouvé sur l’instant. Elle poussa un gros soupir qui fit craquer le cadre et me raconta son histoire.
« Je me suis fait rouler dans la farine par le vieux Giocondo comme une débutante et me voilà coincée dans le tableau sans pouvoir en sortir. Il faut dire qu’il avait mis son copain Léo dans le coup, celui qui invente des machines incroyables et qui marchent, en plus. Il m’a dit – viens on va aller à la foire du trône – il souriait, j’aurais dû me méfier il ne sourit jamais ; – on va voir les manèges, les attractions, on va manger des gaufres, on va s’incruster dans des paysages avec Photoshop –. Je n’ai pas compris ce qu’était ce jeu mais l’idée de paysages incrustés m’a amusée.
« Et nous sommes partis. Il y avait foule. Il fallait faire la queue à chaque manège, à chaque stand. Nous passions plus de temps à piétiner en comptant les quarts d’heures restants indiqués par des panneaux qu’à tournoyer dans les airs ou sur des chevaux de bois, trois minutes au mieux qui nous coûtaient un bras. Mais c’était mon Giocondo qui payait alors ma foi … J’avais la tête qui tournait mais lui n’avais pas trop l’air de s’amuser, je me demandais ce qui l’avait poussé à cette sortie.
« Nous sommes arrivés devant le stand de Monsieur Léo vers la fin de l’après-midi, un petit barnum tout fermé sur lui-même, avec une fente dans la toile pour pénétrer à l’intérieur. Il y faisait noir. J’avais un peu peur et je l’ai dit à Léo. Je l’ai entendu rire et il a allumé des torches. Je me suis vue au milieu d’un paysage étrange où s’étendait un lac suspendu au milieu des montagnes, avec un océan en contrebas de l’autre côté vers lequel serpentait une autoroute. Des rochers informes et menaçants barraient l’horizon.
« Léo m’a dit de ne plus bouger et s’est écrié que le petit oiseau allait sortir. J’ai trouvé l’expression déplacée mais elle m’a arraché un début de sourire au moment pile où un violent éclair m’a éblouie et m’a paralysée. Je ne sentis plus rien pendant un moment, le noir était retombé et je me suis crue aveugle sur le coup. Je ne pouvais ni parler ni bouger, je crois bien que je ne respirais plus. Et pourtant je me sentais bien vivante, avec le souvenir précis de ce qui avait précédé, la peinture du paysage à l’intérieur des toiles du barnum, la tête de Giocondo, et les appareils sur trépied qui étaient disposés dans l’espace intérieur selon un ordre visiblement très étudié. Je savais que Léo ne faisait jamais rien au hasard ».
Elle se tut. Son regard se perdait dans un brouillard de souvenirs. Je devinais qu’elle essayait de reconstituer un puzzle insoluble. Je n’osai pas la relancer, mais j’étais impatient. La situation pouvait s’interrompre à tout instant, un gardien, un visiteur, une quinte de toux.
« Après une éternité, reprit-elle, oui, on peut l’appeler ainsi, une éternité, mes yeux ont recommencé à voir. Mais c’était une vision différente, j’avais la sensation d’avoir le nez collé à une plaque de verre légèrement dépolie à travers laquelle je distinguais Léo qui s’affairait sur une sorte de planchette où des lettres étaient alignées en quatre rangées suivant un ordre que je ne comprenais pas, et il tapait dessus. Parfois il attrapait une boule oblongue qui me faisait penser à un mulot et la faisait courir sur un petit tapis.
« Et plus il travaillait et plus j’y voyais clair. Au bout d’un moment, mais était-ce une heure ou une année je n’en ai pas la moindre idée, Giocondo est apparu derrière lui et il m’a regardée. J’ai voulu lui parler, lui demander des explications, savoir quand tout ce cirque finirait, parce que je commençais sérieusement à trouver la plaisanterie douteuse, mais aucun son n’est sorti de ma bouche : j’étais muette. A vrai dire, je n’ai retrouvé la parole que là, maintenant, avec vous. Giocondo s’est mis à rire et a interpelé Léo.


  • ·        Bon travail, Léo. On croirait vraiment un tableau.
  • ·        Tout le mérite en revient au logiciel, monseigneur.
  • ·        Oui mais comme c’est toi qui as conçu aussi le logiciel …


« Giocondo devint songeur :
  • ·        Tu es sûr qu’on ne s’apercevra jamais de rien ?
  • ·        Je vous le garantis. Vous ai-je jamais menti ? Le roi François m’a déjà confirmé la commande et personne n’aura jamais l’idée de rechercher votre femme à Chambord.
« Sur ces mots, ils sortirent en éteignant la lumière et je me retrouvai dans le noir total ».
Je ne pouvais pas en rester là. Mais Mona Lisa avait dit tout ce qu’elle avait compris ou imaginé toutes ces années pendant lesquelles elle ne faisait rien d’autre que rabâcher cette affaire. J’ai bien essayé un dernier mot : « Mais que vous est-il arrivé ensuite, madame Mona Lisa ? » Je n’osais plus l’appeler Gioconda.
« Rien de plus que ce que tu sais (voilà qu’elle me tutoyait, maintenant). J’ai tout bonnement disparu. Giocondo a ameuté la terre entière, et François premier a reçu son cadeau des mains de Léonard. Il a toujours cru qu’il possédait mon portrait dans un paysage imaginaire alors que c’était moi-même qu’il avait sous les yeux et que je le regardais aussi. Bel homme ma foi.
« Quant à la police de Florence, elle n’a jamais pu résoudre l’énigme de ma disparition ».
On entendit un groupe de japonais dans la salle voisine. Ils n’allaient pas tarder à surgir. Elle me fit un clin d’œil d’adieu et chuchota : « Je ne savais pas que je pouvais parler autant. Je t’aime bien, c’est grâce à toi et sans doute à notre brève solitude. La frénésie va reprendre. Va-t’en, raconte tout si tu te sens d’humeur. Je sais qu’on ne te croira pas et qu’on te prendra pour un fou. Alors ne raconte pas si tu crains les mauvais esprits. Le vieux Léo avait dû laisser un bogue dans son logiciel, ou un virus comme vous dites, et il m’a rendue bavarde. Ce n’est pas grave, il est mort depuis longtemps quand je vis encore ».
Ce fut terminé. Les japonais surgirent et les appareils photos cachèrent leurs visages, puis ils tournèrent le dos à la dame pour envoyer à leurs amis restés au pays l’image de leur tête hilare à côté du sourire le plus triste de l’histoire de la peinture.

Épilogue.
J’ai attendu de voir sortir le groupe de japonais appelé par l’urgence qui pousse toujours les groupes, et je me suis éloigné vers la porte opposée. Avant de sortir, je me suis retourné pour un dernier regard, un dernier salut, un geste amical, je n’allais pas m’esquiver comme un goujat après ces confidences.
Surprise ! Le visage de Mona Lisa avait disparu du tableau. Il y avait bien le décolleté, le paysage, les mains croisées, la robe de velours, mais le visage célèbre et inconnu était remplacé par un bel ovale noir qui suivait exactement les limites du sfumato dont Léonard l’avait entouré. Le secret de l’incrustation, ai-je aussitôt pensé.
Mona Lisa s’était évadée. En esprit pour le moins, mais je crois qu’en réalité qu’elle était toute entière dans cette tête, puisqu’il s’agit évidemment de la réalité. Le reste relevait de l’habileté érudite du peintre-trafiquant. Elle venait de retrouver la parole et son autonomie. Elle a profité du passage des japonais pour se glisser au milieu d’eux au gré d’un selfie. Je revins sur mes pas et couru après le groupe. Il était là-bas, déjà à descendre le grand escalier. J’étais gêné par les autres groupes qui s’entrecroisaient maintenant, à droite, à gauche, plus préoccupés de ne pas se disperser que de regarder les chefs-d’œuvre.
La sirène d’alarme s’est déclenchée quand j’étais à la hauteur de la Victoire de Samothrace. Le dernier japonais avait franchi le tourniquet de sortie et les gardiens du musée se sont postés devant, comme partout ailleurs dans le Louvre selon la procédure mainte fois répétée, afin d’empêcher le voleur de s’enfuir. C’est malin, ai-je pensé, non seulement il n’y a pas de voleur mais elle est déjà sortie. Comment va-t-elle survivre dans un monde qu’elle ignore ?
Je me suis précipité vers la porte et j’ai dit aux deux malabars que j’étais avec le groupe là-bas, oui, celui qui marche vers le bus jaune derrière la dame au parapluie rouge. Ils ont ricané, t’as pas une tête de jap, on nous la fait pas. Du coup, ils m’ont tiré dans une petite pièce marquée entrée interdite au public, on va s’occuper de ton cas. En désespoir de cause, je leur ai dit que la Joconde était partie avec un japonais, c’est sûr et certain, il ne faut pas qu’il monte dans le bus, il faut la récupérer vite.


  • ·        « Et comment sais-tu que c’est la Joconde qu’on cherche ?
  • ·        La sirène a sonné et il y a un trou à la place de la tête.
  • ·        Seul le gardien a vu le trou il n’y avait personne dans la salle, alors comment as-tu deviné que c’était un trou ?
  • ·        Non, j’y étais, j’ai vu le trou, j’ai couru après les japonais.
  • ·        Bon. On a compris ton petit jeu. Ouvre ton sac ».


La situation redevenait normale : enfin ils me demandaient quelque chose de simple qui règlerait la question. Ils allaient me laisser partir et il ne me restera plus qu’à retrouver dans Paris un autocar jaune rempli de japonais. Je leur donnai mon sac pour en finir. Ils l’ouvrirent et en sortirent la tête parfaite de Mona Lisa qui souriait.

dimanche 12 octobre 2014

Mes climats #2


2 - Un temps de chien
L’homme à la redingote frissonnait. La pluie redoublait, quelle ânerie d’avoir oublié son chapeau. Rien pour se mettre à l’abri dans le quartier, les frondaisons des jardins ne sont que pièges à eau et gouttières sournoises, et les bâtiments aveugles sont cernés de grilles. L’architecture pompeuse de l’Exposition Universelle n’a que faire des distraits. Voilà longtemps qu’il ne s’était trouvé dans cet état et les intempéries lui faisait remonter tous les mauvais souvenirs qu’il avait eu tant de mal à oublier.
Mais on n’oublie jamais. On recouvre, on enveloppe, on déguise, mais l’hydre ne dort que d’un œil et un jour ou un soir, sous l’averse, parce qu’on a bêtement oublié son chapeau, le chemin de quelques gouttes glacées sous le plastron la réveille. Et l’homme arrivé, avec pignon sur rue et tapis rouge assuré, se recroqueville dans son passé de misère comme alors sous son carton dans un porche, agrippé des nuits entières à la pièce mendiée qui ne pourra le rassasier.
Voilà que les vieilles images le cernent, formant comme une ronde maléfique, et le silence des Palais alentour, Grand et Petit, ne parvient pas à couvrir le vacarme. Il titube sur les allées détrempées et la boue monte le long de ses bottes naguère vernies. Il voudrait courir mais ne sait où se diriger, tout est brouillé de vapeurs et de gouttes, tout est transi. Il ne sait même plus comment rejoindre la place de la Concorde où on l’attend, d’ailleurs il ne doit plus y avoir personne, il est trop en retard maintenant et la pluie a dû chasser la belle inconnue de l’Obélisque.
C’est beaucoup mieux ainsi, son arrivée triomphale avait pris l’eau et, poursuivi par un essaim de misère, tous ces compagnons d’autrefois qu’il avait cru anéantir, il n’était plus en état de la moindre saillie. Il aperçut dans sa détresse des lumières dans le bâtiment, juste là, à côté. Le restaurant venait d’ouvrir. Alors monta en lui cette douleur qu’il croyait perdue, irrésistible, dévastatrice, comme une vague venue de l’estomac creux depuis trois jours, mais cette fois-ci il sut qu’il y ferait face.
La faim justifie Ledoyen.

samedi 11 octobre 2014

Mes climats #1

http://andremriviere.blogspot.fr/2014/10/mes-climats.html

  1. Ma saison préférée.

Sous le soleil exactement disait la chanson ; toute la ville s’est arrêtée, toute la vie s’est arrêtée. Seuls s’époumonent les climatiseurs des bureaux alentour, déversant sur l’esplanade un supplément de chaleur sous prétexte de rafraîchir ces messieurs-dames qui travaillent. Tout est construit en béton blanc et en arrondi, aucune ombre à perte de vue, une lumière à dissoudre toute silhouette égarée.

Pas un insecte ne pourrait survivre ici, que suis-je venu y faire ?

C’est pourtant bien ce que je voulais. Fuir la pluie glacée qui n’en finit pas de tout pénétrer nuit et jour, le sol spongieux, l’horizon bouché, d’ailleurs il n’y a pas d’horizon là-bas, fuir le moisi qui envahit les poumons. D’où je viens, il n’y a pas de saison, juste une langueur mouillée.

Il paraît que l’on croit toujours que l’herbe est plus verte ailleurs. Moi, il me fallait un pays à l’herbe roussie, un pays sans herbe, un pays minéral, et m’y voici. Ma petite serviette et ses secrets commerciaux à bout de bras, je cligne devant l’éblouissement à traverser, cette immense esplanade de goudron fumant, combien me reste-t-il, trois-cents mètres, cinq-cents mètres, la porte vitrée si loin là-bas où patientent les sbires de la sécurité qu’il faudra amadouer, un univers entier à parcourir.

On m’attend, il faudra bien que j’y arrive, à mon rendez-vous.

mardi 16 septembre 2014

Les Double Six - Au Bout du Fil (Meet Benny Bailey)

mercredi 6 novembre 2013

De la relativité des trombones



L’enfant : C’est quoi qui fait tourner la terre ?
L’adulte : C’est le bruit que fait le sucre quand il fond dans le café.
E : Mais pourquoi que la terre elle tournerait juste à cause d’un bruit ?
A : M’enfin, tu sais bien, si tu entends un bruit derrière toi, tu te tournes. Ben la terre, c’est pareil.
E : Oui mais quand même, je ne me tourne pas à cause du sucre qui fond, j’entends rien quand il fond.
A : Toi tu n’entends rien, mais pourquoi la terre elle n’entendrait pas, elle ? Est-ce que tu sais ce qu’elle entend et qu’on n’entend pas, nous ? Je suis sûr qu’elle a un vacarme dans les oreilles dont on n’a pas idée.
E : Justement, si elle a du vacarme, alors elle peut pas entendre le sucre qui fond, déjà qu’il fait aucun bruit le sucre.
A : Parce que tu as des bruits qui ne font pas de bruit et qu’on entend bien plus fort que tout, même s’il y a du vacarme, tiens, un peu comme le triangle au fond d’un orchestre de trombones. La preuve, on trouve toujours des gens qui jouent du triangle alors que si on ne les entendait pas ils resteraient chez eux pour le même prix.
E : Oui mais personne a essayé de faire fondre du sucre dans un orchestre de trombones.
A : C’était une métaphore, les trombones.
E : Ça fait du bruit, les métaphores ?
A : Il y en a qui ont fait beaucoup de bruit qu’on en parle encore aujourd’hui alors qu’il y a belle lurette qu’elles se sont tues.
E : Alors c’est avec des métaphores qu’on fait tourner la terre !
A : Seulement si elles font du bruit. La terre, dès qu’elle entend du bruit, elle tourne, alors tu parles, depuis le temps, il a fallu en fabriquer, du sucre, du café, des métaphores, des orchestres de trombones et des triangles, et plein d’autres choses que tu ne sauras jamais ni moi non plus d’ailleurs.
E : Bon mais je comprends toujours pas. La terre, depuis le temps comme tu dis, elle le connait le bruit du sucre que j’entends pas, et la métaphore que t’as pas dit ce que c’est, et même un orchestre de trombones, elle connait tout, alors pourquoi elle se tournerait ? Moi je connais les trombones et je ne tourne pas quand ils jouent.
A : Toi peut-être mais regarde les danseurs comme ils tournent avec l’orchestre. Il ne faut pas tout ramener à toi, mais comprendre qu’il y a des forces qui t’épargnent en agissant sur les autres, et sur la terre aussi. Toi tu vas te pencher en avant quand tu entendras le bruit du triangle alors que les danseurs, eux, vont tourner plus vite.
E : Oui mais la terre elle ne penche jamais.
A : Si. Son axe est incliné et c’est la faute au triangle. Un jour il a bu son café sans sucre et il a eu un accès de faiblesse pendant le concert, il n’a pas joué sa note et la terre s’est penchée.
E : C’était quand ?
A : Il y a très longtemps. Le café n’était pas encore inventé, ni le sucre, ni le trombone et Monsieur Thalès venait juste d’imaginer le triangle. C’est pourquoi ce fut si grave. Il en est tombé au fond du puits.
E : Qui ça ?
A : Ben Monsieur Thalès. On raconte qu’il regardait les étoiles et qu’il n’a pas vu le trou. C’est faux. Il a basculé avec l’axe de la terre. C’est depuis ce temps qu’on est obligé de faire des calculs très compliqués avec l’écliptique, les équinoxes, les solstices, et tout le bazar. Sans parler des ides de mars et des calendes grecques. C’est tellement énervant que je ne prends plus de sucre dans mon café, histoire de rétablir l’équilibre.
E : Quel équilibre ?
A : L’équilibre des forces. Un jour, je prendrai tellement pas de sucre dans mon café que le silence s’imposera à tous, qu’on n’entendra plus la musique et que la terre cessera de tourner.
E : Mais alors, qu’est-ce qu’il va arriver ?
A : Alors, je pourrai déguster, mon enfant.
-                 Le 5 novembre 2013.

dimanche 16 juin 2013

Histoire d'Athalie

Histoire d’Athalie


C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit. Elle commençait toujours son histoire de la même façon, je ne pouvais y échapper et chaque fois que je m’approchais d’elle, elle se mettait à parler en rythme comme on berce un nourrisson, comme un lecteur de disque bloqué sur la touche « repeat » : c’était pendant l’horreur d’une profonde nuit, un alexandrin de bonne souche, la même rengaine effroyable et poétique. J’assistais en direct à une sorte de cauchemar récité en cadence, et que je te fais apparaître la mère morte depuis des lustres, et que je te répare l’irréparable, les lustres toujours les lustres, et que je te dévore des chiens ensanglantés ; elle me jetait à la figure toutes ces images, toutes ces images que je mélange un peu désormais, toutes ces images qui défilaient dans ses yeux et ses mots.

Je ne comprenais pas tout, il y avait même un bel enfant comme un ange qui passe, c’était fatigant à la fin.

Le pire était quand je passais la visiter au petit matin juste avant de faire un saut à la mosquée adorer l’éternel, comme disait monsieur le curé ; je sacrifiais à ce rituel et faisais semblant comme tout le monde, il fallait bien tenir mon rang dans la cité. Je les confonds tous désormais, ces diseurs de bonnes nouvelles.

A cette heure d’incertitude alors que l’obscurité n’avait pas encore déserté son regard, l’esprit encombré des effrois nocturnes qui l’agitaient, elle déclamait dans les jardins de l’asile d’une voix à faire fondre le givre en hiver et fuir les oiseaux en été, et je devais me forcer pour rejoindre sa silhouette à la fois hautaine et terrassée, à peine distincte dans la brume, déjà fantôme avant la mort. On avait insisté sur l’utilité de venir tôt car, passé ce moment d’angoisse, le reste de sa journée était plus calme quand elle m'avait vu ; alors je me faisais une raison au moins une fois par semaine. J’étais son lien avec le reste du monde, et peut-être en retour m’était-elle un viatique vers l’insondable. Après tout, je l’aimais.

Son état s’était aggravé depuis peu et j’avais dû me résoudre à la placer ici, une maison de bonne tenue et de grande réputation, on peut y mettre les formes et les fleurs, un asile. C'est exactement ce que disent les gens, un asile.

On dit tant de choses, sans savoir, sans comprendre, quand ce serait un royaume. Que savent-ils, les gens, de ces hauts murs et de ce qu’on entend au-delà, parfois des cris et des plaintes qui confortent les idées fausses, parfois des rires et des soupirs, que savent-ils du dévouement et du désespoir ? Elle se tourmentait depuis longtemps déjà et je m’étais habitué à entendre ses remords mystérieux, un passé qui passait mal, et cette histoire d’enfant, un abandon, une mort, un assassinat peut-être va savoir. Comment déchiffrer l’incohérence ? Je ne suis pas de la police non plus et la vérité ne m’intéresse pas, il faudrait déjà qu’elle existe.

Pendant longtemps tout avait été presque normal et elle menait à la maison sa petite vie de femme au foyer bien sage. Normal, quel mot stupide, comme s’il y avait quoi que ce soit de normal en ce monde ! Mais bon, c’est ce mot là que j’ai écrit. Pas question qu’elle ne sorte, évidemment, les gens n’auraient pas bien compris. Il lui arrivait de monter sur une chaise et de se proclamer reine de Saba ou bien d’ailleurs, est-ce que je sais moi, il y a bien loin en ce pays-là, et de partir en vrille avec douze tribus et un enfant caché, toujours lui, cet enfant qui revient dans le discours, dans le torrent des mots, l’enfant insubmersible. Puis elle descendait de son perchoir dérisoire et me préparait mes falafels et un gigot d’agneau pour Pâques.

A la maison, c’était vivable et commun. Mais je ne pouvais envisager qu’elle sorte, au risque de la voir escalader la fontaine de la place ou le kiosque à musique, pour y élucubrer. Alors il ne fallait pas sortir et c’est tout. A vrai dire, nous respections notre convention : elle restait à la maison et y régnait sans partage ; tout lui était dû et elle seule pouvait changer l’ordonnancement, la décoration, les menus, sans que je puisse seulement froncer un cil. Je devais apporter le nécessaire et le superflu à la demande et l’on tolérait un peu de retard mais pas trop. En échange, elle faisait tout elle-même, peinture carrelage maçonnerie cuisine et dépendances. J’étais servi à table ponctuellement midi et soir, j’avais ma liberté du petit déjeuner et de mes vagabondages dans les ténèbres extérieures où ne sont que pleurs et grincements de dents. Il fallait bien y vagabonder, à l’extérieur, ne serait-ce que pour trouver les ingrédients de notre vie, cernés par les voisins hostiles heureusement plus divisés entre eux qu’unis contre nous. Ma reine de Saba ou de Babel selon les jours provoquait chez eux désir et méfiance et un mauvais coup est si vite arrivé.

Ainsi tout était pour le mieux à ces petits détails près. Les petits détails, on ne peut jamais échapper aux petits détails qui clochent.

Mais voilà, c’était trop facile et l’on arrive toujours au bout de son pain blanc. Les nuits devenaient agitées, insoutenables, et pour finir s’était installé ce cauchemar en alexandrins, récurrent et rabâché, avec la belle-mère fardée comme une gamine qui ne s’est pas vu vieillir et la meute de vampires déguisés en King Charles, sans oublier le bel enfant, toujours présent celui-là. J’ai tenu le coup quelques semaines. Mais j’ai fini par comprendre que je ne m’en sortirais pas tout seul. Tant que je restais immobile tout allait à peu près. Elle roulait des yeux de folle comme si elle l’était, mais elle ne disait rien. Dès que je bougeais, elle se jetait dans son récit en gesticulant, une tragédie grecque ma parole. Il fallait pourtant bien que je bouge, que je me remue, aller et venir, tout simplement vivre. Je ne pouvais pas prendre racine.

Ils l’ont emmenée. J’ai réussi mon coup.

J’avais appelé les infirmiers et je leur avais demandé de se déguiser en philistins. En quoi ? Mais oui, en philistins, avec turban cape et pantalon bouffant. Ils m’ont dit pas de problème, c’est notre tenue de travail. Ils sont arrivés au beau milieu de l’après-midi en pleine chaleur, et en les voyant son visage s’est éclairé. Enfin je retrouve mon armée s’écria-t-elle, et elle monta sur sa chaise habituelle pour les haranguer. Sa joie fut totale quand ils l’entourèrent et la portèrent en triomphe jusqu’à l’ambulance. Elle n’eut pas le temps de descendre de son piédestal, un jeune stagiaire d’un geste vif et fatal l’avait piquée à l’épaule et endormie.

Voilà toute l’histoire. Depuis je me sens seul. Les voisins ne s’intéressent plus à moi et se chamaillent en d’interminables procès sur la hauteur des clôtures, la longueur des branches d’arbres, le bruit des tondeuses à gazon et des pétards qu’on se jette, le chemin de servitude. Je me fais ma bouffe, il n’y a pas d’autre mot, et le gigot pascal est trop cuit à chaque fois. Je vais lui rendre visite tous les samedis à l’aube, adorer l’éternel me dit-elle en souriant, heureuse au fond malgré ses terreurs nocturnes car elle s’est prise d’affection pour le stagiaire qui pique si bien l’épaule et qu’elle appelle mon fils.

XMA-PL - Avril 2013.

dimanche 5 mai 2013

Enfantillage

Enfantillage

C’est l’arbre de Noël de papa, le bureau de papa fait un arbre de Noël, c’est papa qui l’a dit. On va avoir des cadeaux pour moi et pour mes frères mais c’est pas les mêmes ils sont plus petits. Ma sœur n’a pas de cadeau c’est un bébé elle ne vient pas à l’arbre de Noël. Il y aura du cirque et je n’aime pas trop le cirque, les clowns seulement ils me font rire, quelquefois je ris quand j’entends tout le monde rire mais je ne sais pas.
 
Je n’aime pas quand on est serrés dans la foule je ne vois rien il fait chaud et maman est énervée. Là-bas c’est les cadeaux qui sont sur les tables des gens attendent et avancent doucement en poussant, on me pousse et j’étouffe contre mon frère et maman qui porte le plus petit heureusement le bébé est resté à la maison. Je veux rentrer mais je ne peux pas il y a encore le cirque à regarder il y aura peut-être les clowns papa a dit qu’ils viendront et qu’ils seront rigolos mais j’ai trop chaud je veux rentrer.
 
Avec mon gros paquet je monte les marches serré contre moi pour ne pas le perdre il est lourd. Il y a beaucoup de bruit et j’ai peur, la peur descend du plafond très haut très sale, on dirait qu’il est très sale, je tremble un peu mais je serre fort le paquet. Papa a trouvé la place des billets et on s’assoie, il y a des vélos qui tournent sur la piste ils font la course et au milieu plein de gens avec des tables et des projecteurs qui m’éclaboussent. Très loin on joue de la musique c’est le bruit qui me casse les oreilles et le monsieur qui crie dans le haut-parleur mais je ne comprends rien.
 
Je suis assis à côté de maman et de mes frères et papa est à l’autre bout. Il me crie que nous sommes au Vel’ d’Hiv’ et toujours il y a des vélos qui tournent parce que Vel ça veut dire vélo, mais bientôt ce sera le cirque regarde ils installent la cage pour les lions, et les clowns aussi. Mais je continue à trembler et maman pose la main sur mon front, elle est glacée sa main j'aime bien mais elle fait la grimace. Je n’ai pas envie de regarder, j’ai mal et j’ai peur, je ne sais pas où j’ai mal et je ne sais pas pourquoi j’ai peur, la chaleur, la salle immense, encore plus grande que tout à l’heure qui pourtant m’écrase, les grands poteaux du plafond, les projecteurs en plein dans la figure, la foule agitée devant moi, il y a la rambarde rouge heureusement et je peux voir par en dessous. On est très haut.
 
Papa s’en va mais il revient au bout d’un moment avec un verre d’eau, il me le donne et je bois trop vite, j’en renverse sur moi. Mes frères pleurent parce qu’ils n’ont rien mais maman encore plus énervée se fâche et dit que c’est moi qui bois. Puis elle dit on va s’en aller le grand n’est pas bien mais mes frères pleurent encore plus pour rester et papa dit ça commence taisez-vous. Je ne sais pas. Au bout d’un moment on est parti quand même et on a même pris un taxi maman moi et mon petit frère, je n’avais plus mon paquet.
 
Voilà.
 
Mes souvenirs s’arrêtent là, uniques souvenirs du Vel’ d’Hiv quand j’ai attrapé la scarlatine au moment de l’arbre de Noël du bureau de papa, et personne ne me fera croire que seul le microbe avait décidé de se déclencher là, en ce lieu précis de peur et de vacarme. Après on l’a démoli.

-    Ecrit le 9 avril 2013.

lundi 22 avril 2013

L'enfant et les poissons


Les trois premières lames : Le Valet d’épées ; la Justice ; le Roi de bâtons.

Il était une fois un enfant turbulent dont la plus grande joie était d’attraper les poissons et de les jeter à terre pour les regarder se tortiller la bouche ouverte. Des journées entières il trainait le long de la rivière à rire ainsi, au point que les poissons organisèrent un colloque pour en finir avec le fléau. Après de longues et vaines palabres ils s’en remirent à un porteur d’eau qui venait parfois puiser à la rivière et qui accepta de les débarrasser.

« Je serai votre Valet d’Epées », proclama-t-il. Les poissons ne répondirent pas, muets comme tout poisson doit l’être ; ils voulaient seulement qu’il soit porteur de la Justice, lui qui était porteur d’eau.

Ce fut difficile. Le garnement courait vite et, malin, savait se dérober tout en continuant ses forfaits ; longue fut la poursuite. Les poissons désespéraient de se voir délivrés, le porteur d’eau désespérait de réussir, et l’enfant bondissait de rive en rive, de buisson en ilot, léger comme l’oiseau.

Il fallut du renfort. Faire appel aux grands moyens. Pire. Faire appel aux grands de ce monde. C’est ainsi que le porteur d’eau demanda et obtint le soutien de l’armée toute entière du Roi de Bâton. On mobilisa, on se déploya, on construisit des barrages et des ponts, une armada envahit la rivière et tous avaient en main de quoi assommer le chenapan. Les gazettes se précipitèrent pour le reportage du soir où, sans conteste, on allait assister à la défaite de la délinquance du jeune.

Quand vint la nuit, toute la plaine fut illuminée par les projecteurs, l’air retentit de vrombissements guerriers, des éclairs fusèrent de toute part, l’on fit jaillir du gaz et l’on jeta des grenades, tant et si bien que tous les poissons périrent. Fatigué, chacun rentra chez soi et l’enfant comme les autres n’ayant plus aucun poisson pour rigoler.

Demain, il fera jour.


Les trois dernières lames : La Mort ; les Deniers ; les Bâtons.

La Mort n’a pas dit son dernier mot. Quelques zélés alguazils sont restés dans l’ombre, éclairage à la main, à rechercher les traces dans la terre humide des berges. La chose avait été écrite et affichée partout, trente Deniers de récompense à qui trouverait le coupable vivant, forcément vivant. Et c’est une sacrée somme, pour un pauvre alguazil, mercenaire de passage, aventurier de pacotille.

Les voici qui pataugent dans l’odeur exhalée par les poissons ventre en l’air. Il fait toujours aussi chaud et respirer devient difficile, pas question de boire, la rivière est désormais souillée, même le porteur d’eau est au chômage.

Ils sont nerveux. D’être armés ne les rassure pas, que peuvent des bâtons contre la puanteur, contre le sol glissant, contre la vase sournoise ? Chacun tremble, chacun suspecte chacun, l’autre devient celui qui pourrait rafler la mise, et bien plus que les chairs ce sont les cerveaux qui se décomposent, la troupe peu à peu devient chaudron.

Pas un ne survivra à la bagarre qui, à minuit pile, éclatera dans l’île aux oiseaux, là même où la veille avait résonné dans le ciel le rire joyeux de l’enfant cruel.

mercredi 10 avril 2013

Le phare et l'hygiaphone


L’homme était planté devant l’hygiaphone. Carré comme un habitant d’Ovalie, il me barrait la vue et je n’entendais que ses protestations. Entre deux courts silences me parvenait la voix éraillée du fonctionnaire dans le petit haut-parleur. Je ne comprenais rien ou presque, le monsieur voulait embarquer pour le prochain départ vers le phare mais il n’y avait plus de bateau à cette heure-ci à part le petit qui ne servait qu’aux marées descendantes.

Un mot revenait souvent, j’avais fini par le deviner, mascaret. Le petit bateau n’y résistait pas, il était hors de question de sortir dans l’estuaire à la renverse des marées. Les gros bateaux des touristes ne rentreraient pas à Royan avant une bonne heure et ensuite il sera trop tard. D’ailleurs on ne part jamais avec un seul passager.
 
Le monsieur fulminait. Contre la terre entière en général avec ses phénomènes hydrauliques et oscillatoires, ses marées et ses mascarets, contre la Gironde jaune que si on la met dans un verre on y voit à travers alors ne dites pas qu’elle est sale, contre l’administration en particulier et ses fonctionnaires bornés et planqués derrière des hygiaphones indestructibles. Comment créer des contacts humains à travers une vitre et un micro mal réglé, alors même que le voyage au phare était pour lui une question de vie ou de mort.
 
Il ne savait pas, le rond-de-cuir, que le mascaret de Cordouan avait déjà emporté sa mère puis peu de temps après ses deux frères et sa sœur. Il ne voulait pas le savoir, il appliquait le règlement et entre nous il avait raison ; de l’autre côté de la vitre l’homme voulait embarquer coûte que coûte, il agitait ses liasses, c’était le jour, c’était l’heure, c’était le moment.
 
Seul lui importait d’être au pied du phare dans une heure. C’est toute l’histoire de sa famille qui aboutissait ici et maintenant, cet instant précis, la renverse de la marée et la vague fatale à laquelle, il le savait, lui, à coup sûr, il survivrait, et qui ainsi le rendrait immortel.

lundi 25 février 2013

Du libre-arbitre #4

suite

Que la conscience est nécessaire à la vie.


Votre reformulation me convient bien.

Je m'étais sans doute mal exprimé, et je n'identifie pas la conscience à la mémoire. Il y a seulement, à mon sens, passage de l'une à l'autre : une fois émergée du fait de l'activité de l'organisme vivant, la conscience vient graver dans le complexe neurologique une partie de cette activité et cette partie gravée devient alors une partie de la mémoire. La mémoire est donc un élément postérieur à la conscience, ou, si l'on préfère, une partie intégrante de la conscience, bien que les deux ne se superposent pas exactement : on peut mémoriser des événements dont on n'a pas eu conscience, on peut consciemment se souvenir seulement partiellement ; un tri se fait, immédiatement et ultérieurement. Cependant, la conscience participe de ce travail d'enregistrement et en cela contribue à l'évolution du vivant et à sa capacité d'adaptation.

Dans cette logique, il apparaît que souvenirs et idées sont des effets du fonctionnement neurologique ; nous les distinguons pour nous faciliter la réflexion mais ils sont indissociables. Encore une fois, l'activité de l'organisme vivant reste entièrement dépendante d'un champ de contraintes déterministe mais indéterminable, et le rôle de la conscience est, pour reprendre la métaphore du spectateur-voyageur, d'éclairer le paysage.

Pour conclure (provisoirement) sur ce travail de réflexion que ce dialogue me permet, je dirais que le concept du "p-zombie" est intéressant, puisque justement il m'a permis de fouiller un peu ce domaine particulier de la matière qu'est la matière vivante, mais qu'il reste un concept de travail et qu'il est, à mon sens, antinomique avec le fonctionnement du vivant. La conscience en est un élément nécessaire, et non un seul effet collatéral sans lendemain.



Marc MULLER : « Si la conscience vient graver dans le complexe neurologique une partie de cette activité et si la conscience contribue à l'évolution du vivant et à sa capacité d'adaptation, alors il faut déduire que la conscience a une action sur la matière du cerveau ? Ce que confirme la conclusion même provisoire selon laquelle la conscience serait un élément nécessaire du vivant..., conscience qui, toutefois, n'impliquerait pas la possibilité d'un libre-arbitre fondamental.
De plus, il reste à savoir comment se fait physiquement, matériellement, cette action, et comment se confronter à la question « corps-esprit ».


Je n'ai pas de réponse à la question de l’action matérielle. Je ne suis pas certain qu'une réponse soit possible. Même si la recherche neurobiologique permettra d'avancer des hypothèses et d'en vérifier quelques-unes, la globalité du mécanisme échappera toujours à la mise en équations. Personne n'a encore su précisément expliquer comment fonctionne l'évolution darwinienne sur la longue durée. Jour après jour, en nous, des gènes se modifient pour souvent le pire et parfois le meilleur, sans que les secrets des scribes qui inscrivent cette mémoire-là dans notre corps soient percés.

C'est pourquoi je m'appuie sur la notion de chaos, en assimilant tout système vivant à un chaos déterministe. On a établi, et on établira encore, de très nombreuses lois de fonctionnement notamment du corps humain, mais je mets ma main à couper que chaque nouvelle découverte remettra sur la table les questions dont nous avons débattu ici. Mes choix constituent finalement autant d'hypothèses auxquelles je me suis arrêté (jusqu'à la prochaine fois ...) après avoir été conduit à en rejeter d'autres, peut-être plus simples mais que toute cette vie qu'est la mienne ont rendu à mes yeux inopérantes.

Je crois que c'est cela, la philosophie, justement.


Un dernier clin d’œil. Pour bien être clair dans ma tête. Ce que je désigne par "système vivant" peut parfois se nommer "organisme", ou tout simplement "corps", notamment en ce qui nous concerne, nous les humains. Et l'esprit, dont la conscience est une partie à mon sens, est une des modalités de fonctionnement du corps, indispensable sans doute, mais surtout indissociable du fait que ce corps est vivant. Tenter d'opposer l'un à l'autre, ou seulement de les séparer est l'échec de la pensée de ces derniers 25 siècles.

Il n'y a donc pas de « question corps-esprit ».

Je sens qu'on va en reparler.
Le 21 février 2013 à 01h19. 
à suivre