jeudi 10 octobre 2019

Mes climats #5 - Orages méditerrannéens



1.   L’orage de la première personne.

J’achète toujours mon pain à la boulangerie qui fait l’angle du Boulevard et de la petite rue en pente. On le voit sur le plan : le boulevard sépare la colline du centre historique et descend doucement du plateau vers le rond-point du contrebas avant de remonter de l’autre côté de la dépression. Personne ne se souvient du nom officiel du rond-point, probablement un ancien maire de la ville que tout le monde a oublié parce que, pour tout le monde, il s’appelle le rond-point du contrebas, ou plus simplement le Contrebas, tout comme ailleurs il y a une Etoile, un Bois, des Quinconces, et même un Rond-Point du temps où c’était le seul rond-point de la ville. C’était avant et ailleurs.


La petite rue descend abruptement des jardins ouvriers éparpillés sur les hauteurs, et que chacun nomme les jardins de la colline, c’est pourtant facile à retenir.


La boulangerie fabrique et vend le meilleur pain de la ville, sinon de la région. C’est pourquoi c’est là que j’achète mon pain, bien que je sois obligé d’y venir en voiture. Je me gare avant le carrefour, je marche quelques dizaines de mètres jusqu’au magasin faisant ainsi ma gymnastique quotidienne, sans me soucier de mon empreinte carbone. Je n’y peux rien si ailleurs le pain est moins bon et plus cher.


Les premières gouttes sont tombées quand je sortais avec ma baguette sous le bras. Comme j’avais mon béret j’ai rejoint ma voiture sans me presser ; mal m’en a pris. L’orage caché derrière la colline a transformé l’averse rafraîchissante en déluge d’apocalypse en moins de treize secondes. Arrivé à la voiture, le temps de trouver les clés en essayant de rester digne mon pain n’était plus que chiffe molle, le temps de claquer la portière la rue en pente était devenue torrent, le temps de démarrer le boulevard était fleuve de boue.


Face à moi, au Contrebas, l’eau affluait de toute part et un embouteillage se formait déjà derrière trois voitures au moteur noyé. Alors j’ai fait demi-tour à l’aveugle dans la bourrasque, j’ai évité je ne sais comment quelques pierres qui roulaient dans la rue en pente, et j’ai remonté le boulevard dont le terre-plein central émergeait comme une île. Les rambardes manquaient sur une dizaine de mètres, je suis monté sur la possibilité de cette île.


Enfin j’étais en lieu sûr. Alors, tout en mâchouillant ma mie mouillée, j’ai attendu le retour de la canicule.

 

2.   L’orage de la deuxième personne.

Après une matinée passée dans ton jardin à consoler tes plantations assoiffées, depuis que sévissait la canicule, une fois avalé ton frugal déjeuner et fini ta petite sieste avec vue sur la vieille ville en contrebas, tu as bien vu que le temps se couvrait. Le jardin n’aurait plus besoin de toi, c’était le bon moment pour te rafraîchir les idées. Tu as fermé ton abri après y avoir rangé chapeau de paille et tablier de vigneron, tu jardines toujours avec un tablier de vigneron, les aubergines et les panais ne se méfient pas en te voyant, et tu as commencé à descendre tête nue la rue en pente raide vers la ville.


Un petit en-cas à la boulangerie du coin ne te ferait pas de mal, surtout que tes genoux haïssent cette descente-là, et leurs cartilages fatigués.


La pluie devenue violente te ruisselait dans le cou et, au début, elle put calmer la fièvre de chaleur emmagasinée depuis le matin et tous les jours précédents, à laquelle tu ne t’habituais pas malgré tes origines basanées. Il fallait pourtant bien l’entretenir, ce potager hérité de ton père et de ton grand-père, grâce auquel tant de monde avait pu survivre même dans les plus rudes époques. Les jardins ouvriers, disait-on, faisaient la renommée de la ville et la force de ses habitants. Ton jardin, tu l’avais laissé à la merci des éléments, sur le haut de la colline et tu savais que cette fois ce serait bénéfique, monsieur voulait de l’eau, monsieur était servi. En attendant, la pluie de calmante devenait importune, et même indiscrète dans ses infiltrations. La plaisanterie avait assez duré.


La boulangerie n’était plus très loin. Au milieu de la rue, tu marchais dans le lit d’un torrent, tu avais renoncé aux trottoirs défoncés dont tu ne voyais plus les obstacles. En approchant du carrefour tu as obliqué vers la boutique et machinalement tu as regardé vers l’amont, comme pour vérifier si une voiture n’arrivait pas, c’est ce qu’on fait quand on traverse une rue, bien sûr. On peut difficilement imaginer qu’une voiture descende la pente de son plein gré par un temps pareil, mais les réflexes sont les réflexes. Et tu ne sais pas comment, par une détente douloureuse mais magistrale de tes genoux endoloris, tu as évité la grosse pierre qui dévalait vers toi dans le courant.


Tu voulais te rafraîchir et finalement tu as eu chaud.

 

3.   L’orage de la troisième personne.

Il a décidé qu’il passerait par le boulevard. Il ne tenait pas à se retrouver dans les encombrements fréquents du centre historique avec ses rues étroites et sinueuses. Un livreur s’arrête en pleine rue au motif qu’il ne peut se garer, et il faut attendre des plombes qu’il ait monté ses étages sans ascenseur, fait signer le bon, redescendu les escaliers, et fait quelques gestes inélégants vers les impatients du klaxon. Il n’a jamais remarqué qu’il était lui-même livreur et que parfois il s’arrêtait en pleine rue et les étages et le bon et les klaxons ...


Par le boulevard le trajet serait plus long mais plus fluide. Après avoir pris son déjeuner au frais, il est remonté dans la camionnette surchauffée, depuis le temps qu’il réclame une clim il faudrait que le patron se décide, c’est de pire en pire chaque année un de ces quatre un chauffeur prendra un coup de chaud.


La pluie le surprend. Il n’a pas vu le cumulo-nimbus en embuscade derrière la colline aux jardins. Il commence la longue descente du boulevard. La chaussée poussiéreuse vite devenue glissante l’oblige à ralentir. Il déteste ralentir mais les livraisons préfèrent arriver intactes en retard qu’à l’heure mais irrecevables comme lui serine le patron. La prime, c’est : « et intact et à l’heure », et ce n’est pas pour cette fois.


Maintenant il n’y voit plus rien. Les essuie-glaces fatigués ne parviennent pas à évacuer l’eau qui tombe dru à décourager les plus performants des essuie-glaces. Au carrefour de la boulangerie où parfois il s’arrête pour prendre une baguette, la meilleure du pays lui dit sa femme, il doit freiner brutalement pour éviter un malade qui fait demi-tour sans rien regarder, il cale et une grosse pierre entraînée par le courant violent descendu de la rue transversale heurte la caisse déjà bosselée, la camionnette en est tout ébranlée. Pas question de descendre, il y a bien trente centimètres d’eau, il vaut mieux se sortir du carrefour, échapper au déboulé de la ruelle en pente venue des jardins.


Le moteur repart, il commence à rouler en direction du Contrebas mais se trouve bloqué rapidement dans la file de voiture. Là-bas, au rond-point, l’eau arrive à la hauteur des fenêtres des voitures immobilisées. Il aperçoit les occupants tenter d’en sortir sans y parvenir, et personne ne sait jusqu’où l’eau va monter.

mardi 2 juillet 2019

Une oeuvre d'art doit-elle avoir un sens?



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Ce fut en 2017, année cosmique, année comique, un sujet de philosophie au baccalauréat. J’ai trouvé devant un des centres d’examen une feuille qu’un candidat découragé avait abandonnée sur le trottoir au lieu de la remettre. Que risquait-il à la remettre de pire qu’à partir sans répondre ? Alors pour qu’il n’ait pas transpiré pour rien, je l’ai ramassée et je l’ai recopiée.
Je ne tente pas de fuir mes responsabilités en prétendant que ce devoir est d’un autre que moi. Je l’aurais volontiers écrit moi-même pour peu qu’on me l’eût demandé. Mais on ne me demande jamais rien, alors je fais ce que je veux et je n’attends aucune note d’aucun examinateur. Si je vous arrache un commencement de sourire ou une grimace d’agacement, je n’aurai pas recopié en vain.
 
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Une œuvre d’art doit-elle avoir un sens ? C’est une bonne question, mais insuffisante dans les détails où chacun sait que le diable se cache. Il se cache dans le sens, par exemple, ce qui est la moindre des choses pour l’Insensé qu’il est. Sens interdit, sens obligatoire, lequel est pertinent, lequel est nécessaire ? Où va l’œuvre et à quelle allure ? Le créateur, l’artiste, serait ainsi tenu d’être titulaire de son permis de conduire. Michel-Ange avait perdu tous ses points à force de prendre des sens interdits à contresens, et avait été obligé de se cacher en haut d’un échafaudage dans une chapelle. Pour s’occuper, il y avait laissé des graffitis. Il avait en cela un point commun avec Monsieur de Cro-Magnon qui lui opérait à six pieds sous terre.
 
Il en résulte que la question du sens n’a pas de sens si le sens n’est pas en question, si l’on ne donne pas un sens à sens. Alors que faire de la question ? Je préfère encore manger un bon camembert de Normandie tant que les lobbies n’auront pas eu la peau de cette appellation, avec un bon vin rouge exotique et charnu bien que certains penchent pour un blanc fruité et un peu vieilli et ils n’ont pas entièrement tort, avant de revenir à mes brebis.
 
Après tout, un bon camembert à point exactement, ne serait-ce pas une œuvre d’art ? Je réponds oui car il a du sens, lui ; la preuve, il ne coule pas dans toutes les directions mais uniquement dans un seul sens, celui de la plus grande pente, rendant ainsi hommage à l’intuition géniale d’Isaac Newton qui avait inventé le camembert à la pomme.
 
En revanche, un tableau de Canaletto ne coule pas. Il y a pourtant de l’eau dans ses tableaux, mais personne n’a jamais vu couler les canaux de Venise même à l’heure de l’aqua alta. D’où je pourrais déduire que les tableaux de Canaletto, de Guardi ainsi que le poème « le bateau ivre », dont aucun ne coule quand on les penche, ne sont pas des œuvres d’art à la différence du camembert, du gorgonzola ou du chocolat chaud.
 
Au fond, il aurait fallu, avant d’inventer les examens du baccalauréat et les concours de l’agrégation avec toutes les questions oiseuses qui en découlent, commencer par se mettre d’accord sur l’idée d’œuvre d’art. D’Œuvre d’Art, avec les majuscules afférentes. Un malentendu est si vite arrivé que nos vessies en deviennent lanternes et inversement. Alors je reprends tout depuis le début comme m’a dit l’inspecteur au commissariat, en partant du principe suivant que tout ce qui précède valide sans équivoque : est œuvre d’art ce qui coule dans un seul sens.
 
Et donc sans conteste, la réponse à la question est dans la définition même, ce qui rend la question inutile. Voilà.
 
J’ai bon ?

mardi 11 juin 2019

Les galipettes


Les galipettes

1.   Le temps.
PARADOXES.
Le temps d’écrire un vers le présent est passé
Le temps d’en chanter deux mon souffle s’est lassé
Le futur m’a noyé d’un flot de souvenirs
Certes jamais vécus mais lointain avenir.
2.   Les vacances.
Au gré du vent tourne l’esprit
Léger vacant et malappris
La tête est vide et la pensée
S’échappe enfin du lourd passé.
3.   Le hérisson.
Le hérisson
Est polisson
Le paillasson
Est sans façon

Un hérisson
Sur paillasson
Mais sans façon
C’est polisson ?

En conclusion
C’est le camion
Qui a raison.
4.   Le métro
Je suis conducteur de métro
Je gronde au fond de ce boyau
Où les loupiottes se balancent
En chœur et en cadence
Lorsque s’élance
De la station le long boa
Sur pneus sur rails comme au tournoi.
5.   Un bébé
JE HAIS LES BEBES.
Ca crie ça pleure et ça gigote
Et si encor ça sentait bon
Mais non.

Il faut veiller à ce qu’il rote
Et ne pas le laisser tomber
Bébé.

C’est décidé soleil ou flotte
Je m’en irai loin de vos mouches
De couches.
6.   Le vent
Il brasse de l’air derrière et devant
Il va il vient se gonfle d’importance
Baudruche ou blizzard douceur et violence
Toujours d’Autan, en emporte le vent.
7.   23677
Nombre sacré ou sacré nombre
Il en faut un pourtant, bien mûr,
Le précédent lui fait de l’ombre
Et le suivant l’adosse au mur.

Est-il premier mais c’est bien sûr
Jamais dernier sinon tout sombre.



mardi 28 mai 2019

"ELLE"



   « ELLE »


C’était une drôle de soirée. La copine et néanmoins collègue voulait absolument aller manger dans ce restau ; certes il suffisait de traverser le boulevard en sortant du cinéma mais elle, elle aurait préféré rentrer directement. Demain il y avait cours, et sa tranche de poisson pané qui l’attendait aurait largement suffi à son appétit et à son budget. Mais rien à faire, la copine était un bulldozer, un bouteur en bon français des travaux publics, et en sortant du cinéma elles sont allées toutes deux s’installer dans la brasserie encore un peu branchée à l’époque.

Les tables y sont disposées dans des alvéoles ce qui donne un peu d’intimité. Quatre personnes y tiennent facilement mais à deux c’est encore mieux on peut laisser traîner les sacs à main. Les plats tardent et elles parlent du film, enfin c’est surtout la copine qui pérore sur tout et sur rien, très savante et péremptoire sur les mouvements de caméra et le profil des acteurs. Elle, elle sent la fatigue et ne sait trop que répondre alors elle écoute vaguement, ce qui ne dérange pas la copine qui continue.

Elle, elle observe machinalement les allées et venues des clients, des couples pour la plupart, sans doute sortis d’un des cinémas d’en face, ou peut-être riverains venus dîner en voisins. Ces deux garçons qui viennent d’entrer, par exemple, semblent des habitués. Elle croit reconnaitre l’un d’eux qu’elle a croisé ailleurs mais elle ne sait plus trop où. Une expo d’un ami mais je ne suis pas sûre. Il lui fait un petit signe, c’est bien lui, elle se trompe rarement elle est très physionomiste. Ils s’installent à leur table, la vague connaissance et le garçon inconnu qui l’accompagne, vite il faut ranger les sacs.

Les plats arrivent, omelette frites, steak tartare salade, ce qui reste sage pour le banquier caché sous le chéquier. La copine volubile tient toujours le crachoir, visiblement à destination du garçon inconnu, avec une véhémence accrue. Elle, elle observe qu’il se passe soudain quelque chose à côté d’elle, entre ces deux là. Elle évite les regards de la vague connaissance, elle est fatiguée et n’aime pas ces prolongations imprévues. Le temps de boire deux bières pour les garçons, et pour les deux collègues de finir leur en-cas, et les voilà dehors. Le garçon inconnu a une voiture, justement, et il propose un dernier verre chez lui. Il faut bien accepter de suivre tout le monde, il n’y a plus de métro. La copine est aux anges ; elle, elle est plus circonspecte.

Pendant le trajet, le conducteur inconnu mais entreprenant prévient les passagers : attention, j’ai un ami chez moi qui dort, il ne faudra pas faire de bruit. Sous-entendu, il n’y aura pas de place pour tout le monde et il faudra se serrer un peu. La traversée de Paris est vite bouclée et on monte, à l’étroit dans l’ascenseur haussmannien, au cinquième étage. Se serrer oui, mais pas trop, l’appartement est immense et l’ami qui dort est bien à l’écart. On prend le dernier verre et on bavarde.

Bien entendu, la copine finira la nuit avec le conducteur. Elle, elle fera de son mieux dans son coin et la vague connaissance se repliera en bon ordre. Quant à l’ami dormeur, il se réveillera quand les deux copines seront parties donner leurs cours. Il faudra qu’il attende une interminable quinzaine de jours pour la voir, elle, la retrouver, elle, dont il avait entendu la voix dans son sommeil.


dimanche 26 mai 2019

MES LIEUX COMMUNS


Lieu commun numéro 1 - Temps

Il était une fois le néant. Enfin, le néant, je ne sais pas, je n’en suis pas sûr, je n’y étais pas. Forcément, je ne pouvais pas y être sinon ce n’aurait pas été le néant. Quoique.

Mais n’insiste pas, je n’y étais pas je m’en souviendrais. Je me souviens toujours de rien quand il faut s’en souvenir, alors le néant, c’est facile. Treize virgule sept milliards d’années, ce n’est pas si loin après tout. Loin, j’ai écrit loin, je n’ai pas écrit longtemps, mais loin. A cet endroit là il y avait un mur, il y a un mur, car il existe encore et j’ai bien peur qu’il existe bien longtemps après que je sois moi aussi devenu le néant que je suis peut-être déjà. On le nomme le mur de Planck, ce n’est pas une blague et d’ailleurs Planck s’écrit Planck et pas autrement. Je ne connais aucun maçon de ce nom là mais c’est ainsi qu’on le nomme et il est non seulement éternel et infini, mais également infranchissable.

Le rêve fou de tout maçon sachant maçonner.

Pourtant c’est faux. J’en connais un qui a su le franchir. C'est le temps. Il s’est éloigné un peu plus et il s’est remonté lui-même. Il est tombé de l’autre côté et il est mort. Le mur de Planck est un assassin, il a tué le temps.

Lieu commun numéro 2 - Mot

Le plus gros dictionnaire du monde est celui qui n’a jamais eu le dernier mot.

Lieu commun numéro 3 - Compromis

Pendant la réunion de négociation salariale, le délégué voulait absolument que je montasse sur mes grands chevaux. J’ai bien été obligé de lui avouer que je n’avais qu’un petit poney peiné.

Lieu commun numéro 4 - Esprit

La ferme du Poitou où vivent le coq et la pendule de la chanson est une bâtisse très ancienne qui remonte sans doute aux temps lointains où parfois surgissaient du sud profond quelques bandes venues d’au-delà des monts, des bandes de Maures. Ce n’est pas un hasard qu’elle soit au lieu-dit La Sarrasinière. Les autorités de l’époque on su mettre bon ordre à tout cela, on a même prétendu qu’une bataille avait eu lieu dans les parages.

Rien de certain cependant, sinon pour la glorification posthume du grand-père de Charlemagne et de la Troisième République réunis : les bandes s’évanouissaient dans la nature dès qu’un heaume dépassait des fourrés, solubles dans le décor, ce qui me donne un petit quelque chose de berbère.

Depuis ce temps là, chacun dans la ferme a son esprit bien à lui. La vieille tante a l’esprit de l’armoire, pas question de l’ouvrir sans faire grincer la porte qu’elle seule ouvre en silence. Le chef de famille fait le tour des chais pour surveiller l’esprit de vin. L’esprit de la grande table de la salle à manger encercle la maîtresse des lieux quand s’y pressent les maquignons affamés les jours de foire. Et moi je reste tranquille à l’étage, personne ne vient, car j’ai l’esprit de l’escalier.

Lieu commun numéro 5 - Poules

Ce n’est jamais très agréable de vouloir se coucher avec les poules pour faire la sieste. Elles s’ébrouent, caquètent, sautillent, et franchement l’odeur n’est pas ma tasse de thé. J’ai trouvé une solution pour qu’elles me laissent tranquille : je les étonne en leur posant un lapin.

Lieu commun numéro 6 - Chute

C’était à la fin de ma dernière histoire. Je l’avais sortie du fond du puits où elle allait se noyer ; je l’avais attrapée par la main mais toute mouillée elle glissait alors pour éviter de perdre ma chute j’ai dû la tirer par les cheveux. Elle a hurlé de douleur et il a fallu que je lui explique que c’était le seul moyen pour qu’elle ne finisse pas en queue de poisson.

Lieu commun numéro 7 - Intempérie

J’ai eu beau froncer les sourcils, injurier le ciel et courir comme un dératé dans les couloirs du vieux manoir plein d’armures rouillées, je n’ai jamais réussi à faire la pluie et le beau temps. J’ai juste fait tomber des hallebardes.

Mais où est donc Ornicar ?

Je vois bien où tu veux en venir, avec ta question. Si tu crois que je vais te lâcher le morceau, tu te trompes lourdement, tu te trompes grave comme diront nos arrière-arrière-arrière-petits-enfants mais en aurons-nous seulement, de tels descendants avant que ne survienne la fin du monde ? Je ne suis pas monté à Paris depuis ma terre normande pour trahir des secrets qu’on ne m’a pas confiés, contrairement à ce que tu crois.

En vérité je te le dis parce que je ne me prends pas pour n’importe qui, je ne sais rien de cet Ornicar dont on t’a fait croire que c’était mon ami grammatical et je pense même qu’il n’existe pas encore à l’instar des descendants. Nous sommes, toi-z-et moi, de vieux français, nous conjuguons et nous déclinons tant bien que mal, nous en perdons peu à peu notre latin et les théoriciens austères et patriarcaux de l’âge classique qui viendront régenter notre parler si souple et joyeux ne sont pas encore nés.

Tu vois trop loin dans l’avenir, mon cher questionnement, et n’ont de sens que les réponses que l’on connaît déjà, non point celles sans tête ni queue aux questions sans queue ni tête comme dirait cet autre ectoplasme, et où ni mais or car donc.

Lieu commun numéro 9 – Baccalauréat

Comme chaque année, l’organisation de la diffusion des sujets du bac avait fait l’objet des plus grandes précautions. Dame, 5218 étoiles à approvisionner en même temps, à raison de dix-huit millions de centres d’examen par étoile en moyenne approximative, sans qu’il y ait la moindre fuite, il en fallait, de l’habileté, de la préparation, de l’organisation, de la compétence et du verrouillage, sans parler des délais.

C’est bien simple, compte-tenu de la vitesse de la lumière et des décalages horaires, pour que l’étoile la plus éloignée soit servie en même temps qu’ici, il avait fallu lui envoyer la cyber-enveloppe cryptée en juin 2017.

Elle contenait le sujet suivant : « une œuvre d’art doit-elle avoir du sens ? »

samedi 27 avril 2019

Objets inanimés 7 - Le caillou


Le caillou

Le chemin était comme le chemin de la fable, en pire. Montant, malaisé, sablonneux, et ces mouches qui ne cessent de nous tourner autour. Nous voulions monter en haut de la montagne d’où la vue était magnifique ; le guide nous avaient entraînés là, vous verrez disait-il c’est plus court. Tout lui avait l’air facile et il semblait savoir où il était, mais il avait oublié nos âges et nous houspillait comme des garnements paresseux, tout frétillant en tête du groupe quand nos cœurs et nos muscles manifestaient un net début de lassitude. J’étais loin derrière, je transpirais et je croyais reculer de deux pas à chaque pas, dans le sable instable.


Elle ne finira donc jamais, cette côte. Au départ il paraissait proche pourtant, ce petit sommet, cette montagne à vaches. Je n’aurais jamais dû le penser à haute voix, montagne à vaches, ma colline s’est vexée et s’est haussée du col, pour sûr.


Le chemin a tourné à une rupture de pente. Au lieu de viser directement le sommet, il a pris un petit air de détour me laissant souffler un peu dans le faux plat. Le sable avait fait place à la roche native qu’il avait fallu briser pour permettre le passage. Content de trouver un rythme raisonnable et de sentir sous moi la terre ferme, je me suis distrait dans les arbustes et les paysages lointains qui commençaient à apparaître, et bien entendu mes pieds se sont entravés dans une pierre mal dégrossie.


Je suis tombé de tout mon long, elle était vraiment ferme, la terre ferme. J’avais mal. Rien de grave, mais furieux du piège de la montagne, des rires des compagnons qui en profitaient pour une pause, et malgré tout, écorchures bien présentes et bleus en préparation.


A dix centimètres de ma tête, juste posée là comme si elle m’attendait, une quartzite dorée m’a fait oublier l’incident et tout ce qui s’ensuit en m’enveloppant de ses reflets moirés, comment dire, en m’hypnotisant comme le ferait une sculpture non figurative à laquelle le mouvement des facettes, le rythme des arêtes, la texture des cristaux donnent une vie intérieure et révèlent un passé chahuté qu’il me faut absolument découvrir. Elle me regardait, elle n’avait pas besoin d’yeux pour cela, je voyais bien qu’elle me regardait, qu’elle s’était organisée depuis un petit milliard d’années pour être à cet endroit à ce moment. Hic et nunc, on parlait latin dans les ères primaires.


Les cailloux ont tout leur temps, eux. Ils n’ont aucun congénère qui les houspille pour aller plus vite que la musique, pour être au four et au moulin, et pour démarrer le premier au feu rouge. Ils commencent leur carrière, carrière est le bon mot, dans une fournaise dont on n’a pas idée, à ne pas mettre un chat dehors, où l’acide sulfurique et la nitroglycérine sont les plus tranquilles des matériaux primordiaux. Puis lentement l’acide se neutralise et les explosifs se détendent, et des cristaux naissent et prospèrent, youp là. Il suffit d’attendre un petit peu, deux cents millions d’années, un clin d’œil de géologue.


Le caillou n’est pas quitte pour autant. Les grands radeaux de croûte vont s’entrechoquer, se chevaucher, se tordre et sombrer ou se dresser vers le ciel. Le petit caillou va être mis sous pression au milieu de ses comparses, il va réchauffer ou refroidir selon l’humeur de la planète, il va se noyer dans des laves furieuses ou se rafraîchir dans un joyeux torrent de montagne. Perdu au fond d’une strate endormie, il va devoir jouer de tous ses atomes pour, très lentement, très obstinément, mais très sûrement, remonter à la surface.


Et le jour dit il sera à l’heure à notre rendez-vous, devenu quartzite avec ces quelques impuretés qui me l’ont rendue si belle.


Elle ne m’a plus quitté depuis, et je ne me souviens pas de ce que nous avons vu au sommet de la montagne.