samedi 29 juin 2024

GRETA GILDA RITA NINA

 

 Ceci n’est pas une nouvelle mais une commande. Il fallait traiter ce sujet, bien alléchant : « Greta ET la malédiction de la fée verte » , un piège cousu de fil blanc donnant le champ libre à mes délires.

Las ! Quelque cervelle épidermique a gâché la fête. Il paraît que c’est très vilain de s’attaquer à cette jeune militante nommée Greta et venue du froid. Et un tel énoncé est en lui-même une attaque sournoise et malhonnête, alors une dame sans doute très bien intentionnée m’a prié de fermer mon clapet. Oui madame, les bonnes intentions, et tout ce qui sert de pavage. Non madame, je ne fermerai pas mon clapet et derrière votre statut respectable vous cachez une paranoïa irrecevable. Être à ce point incapable de comprendre un énoncé fait douter des diplômes dont vous vous targuez. Je l’aime bien, moi, cette Greta dont il ne faut pas parler et son combat acharné, je la plains d’avoir des amies de votre acabit. « Mon Dieu, disait la prière de je ne sais plus qui, protégez-moi de mes amis, mes ennemis je m’en charge ».

Des ennemis elle n’en manque pas qui sont aussi vindicatifs que piteux avec leurs accusations d’handicapée manipulée : faute de pouvoir s’attaquer au message, on s’en prend à la messagère, c’est une pratique connue de longue date sous toutes les latitudes, et sous toutes les longitudes aussi. Vaine tactique : le message reste intact et ne perd rien de sa pertinence.

A force de tout interdire sous prétexte de complot, on détruit la cause planétaire et on laisse prospérer les ennemis de notre cadre de vie. Tout cela est d’autant plus ridicule que ce ne fut jamais mon intention d’écrire au sujet de la petite suédoise, au point que j’aurais presque envie maintenant de faire ce qui n’a jamais été mon intention ; madame, votre insurrection était sans objet. Ravalez donc votre bile, le mot Greta dans un titre n’est pas un gros mot.

C’est l’histoire d’une autre Greta que j’aurais aimé inventer. L’histoire de cette Greta-là, sortie de mon imagination ou de quelque grimoire secret, je l’avais sur le bout de la langue, je l’avais au coin de mon clavier ; je l’aurais appelée « Histoire de Greta Bogart », oui, Bogart, puisque Garbo est déjà pris. Oublions les importunes et commençons.

Fille de la Reine et du Roi du pays du Grand Ecran, Lauren et Humphrey, je l’aurais fait naître au pied de la colline du Bois Sacré des Anges. Alors le Roi et la Reine auraient convoqué le ban et l’arrière ban de toutes les fées de la contrée, dans la grande salle du château, en présence de la foule des grands jours façon Oscar. Les voici toutes qui se penchent sur le berceau et y déposent un joli sort.

« Tu seras belle » (c’est banal), « tu auras les jambes de Cyd Charisse » (c’est déjà mieux), « tu auras la voix de Jessye Norman » (réincarnation oblige), « tu vivras cent-quatre-vingt-trois ans » (en bonne santé, c’est important la santé), « tu aimeras et seras aimée » (et par bonheur ce sera la même personne, aimée et aimante, homme ou femme), et ainsi de suite. Difficile de disposer d’un meilleur bagage pour la vie. Les fées envolées pour de nouvelles aventures, le Roi et la Reine se retirent du côté de Key Largo pour un grand sommeil et le brouhaha reprend dans la salle.

L’énoncé le dit clairement, ce n’est pas Greta qui provoque le malheur, c’est le malheur qui s’abat sur elle. La porte du fond s’ouvre sur une créature de rêve, moulée dans un lamé aux reflets verdoyants, les mains gantées de même couleur jusqu’au dessus des coudes, perchée sur des stilettos d’au moins douze centimètres mais je n’ai pas mesuré. Un murmure parcourt la salle tandis qu’elle s’avance, sévère et voluptueuse, précédée d’un interminable fume-cigarette : « Ninotchka, la fée verte ! » entend-on ça et là. Son regard vert attentif et menaçant ne quitte pas le berceau, elle en laisse tomber sa cendre dans le champagne d’un convive du premier rang. « Put the blame on me », susurre-t-elle. Il y a toujours plusieurs femmes dans une seule fée, plusieurs rôles dans un seul conte, et les étoiles se bousculent pour être dans la lumière.

Père et mère absents, personne ne s’interpose. Il aurait fallu siffler pour qu’ils viennent, juste siffler. L’enfant réveillée la regarde de son petit air décidé et insolent, la fée verte se penche et son souffle enveloppe Greta, léger, mystérieux, pénétrant. Elle se redresse, toise l’assemblée pétrifiée et s’éloigne en chaloupant sa chanson, « put the blame on me ». La porte du fond claque sur un silence de mort qui ne peut étouffer, répercuté sur les murs, les poutres, les piliers, ce qui fut dit à l’oreille de l’innocente. Alors peu à peu on comprend et les cheveux se dressent sur les têtes.

Je dois le finir, ce conte qu’on m’interdit d’écrire. Le temps passe, fait-il autre chose que passer, le temps, et personne n’ose raconter l’incident au Roi et à la Reine, alors on l’oublie. La petite grandit. Toutes les prédictions s’avèrent, sauf évidemment la longévité on ne sera plus là pour vérifier. Encore une affaire de temps.

Comme toutes les ados, Greta décide un jour d’aller voir ailleurs qui elle est. Les parents, après une résistance aussi nécessaire qu’inutile assortie de dernières recommandations aussi inutiles que nécessaires, la regardent la mort dans l’âme partir légère pour le pays du Petit Ecran.

C’est là-bas que tout va se gâter à cause d’un phénomène étonnant. Il y avait bien eu quelques alertes au Grand Ecran, mais trop rares pour vraiment attirer l’attention et faire le rapprochement avec Greta. Il se trouve que la population du Petit Ecran est très différente et que le phénomène s’y multiplie, de sorte que très vite tout le monde remarque qu’il est lié à la présence de la jeune fille : sitôt qu’elle apparaît quelque part, en plein air ou en intérieur, en réunion, au spectacle ou à quelque tribune, on voit autour d’elle des gens, en nombre variable, jeunes ou vieux, instruits ou incultes, devenir fluorescents plus ou moins intensément, qu’ils soient d’ailleurs ses amis, ses ennemis, ou des passants de hasard. Il suffit parfois que l’on parle d’elle, en bien ou en mal, et voici qu’ils sont trois ou quatre à luire autour de la table. Cela devient même un jeu pour les soirées d’hiver.

On s’interroge, on conjecture, on échafaude, on raisonne, on ratiocine, on polémique, mais sans résultat. Stoïque, Greta traverse ces tempêtes, et nul ne sait si elle en souffre, en jouit, ou si elle ne remarque rien. Le chahut s’amplifie et, à force, finit par atteindre la colline du Bois Sacré, malgré les murs de verre qui séparent Grand et Petit Ecran. Et là-haut vivent quelques uns de ceux qui étaient présents au baptême de Greta, et parmi eux il en reste qui ont encore un peu de mémoire. Et au moins l’un d’eux s’est alors souvenu des mots exhalés dans le souffle de la fée verte, les mots de la malédiction.

« Tu sera la révélatrice des imbéciles ».

Voilà, c’est toute l’histoire, celle que j’aurais pu raconter. Mais comme la même malédiction s’est abattue aussi sur cette Greta dont il ne faut pas parler, alors je ne dirai rien.

lundi 17 juin 2024

LES TROIS INVENTEURS ET LES TROIS INVENTIONS

         Il ne faut jamais croire ce que je raconte. J’aimerais tant que mes histoires soient vraies que j’y crois, moi qui pourtant ne crois à rien. Mais je vous déconseille de m’imiter. Alors voici comment j’invente les inventeurs d'inventions qui ont été bel et bien inventées, mais par d’autres inventeurs dont je n’ai pas besoin de conter l’invention. Alors que l’on croit mes mensonges, et je continuerai de mentir.

1.            Le premier inventeur et la première invention

Le jacuzzi.

Décidément la communication, comme ils disent dans les hautes sphères de la pensée, ne recule devant aucun obstacle pour attirer le chaland si tout va bien, ou le pigeon le reste du temps. Tout le monde sait, on nous l’a tant seriné, que la lente et inexorable montée du chômage dans les années septante était attribuée à l’inefficacité française, abondamment comparée certes à l’Allemagne voisine et si travailleuse, mais surtout au lointain et conquérant Japon.

Nous avions pourtant inventé un bel appareil, en partie copié sur les scandinaves mais dont le nom était encore plus imprononçable que ceux d’un meuble à monter soi-même venu de ces pays-là. On dira que nous n’étions pas inventeurs, que les italo-américains étaient passés avant nous, et qu’ils faisaient déjà florès à travers le monde. On dira ce qu’on voudra et moi je raconte l’histoire que je veux.

Une pompe faisait circuler de l’eau dans la baignoire par petits jets répartis agrémentés de bulles soufflées par un compresseur. L’ensemble nous faisait planer pendant une heure ou deux dans la salle de bain, on en sortait tout gaillard bien après l’arrivée des invités pour le dîner qu’on avait oublié entre temps. Nous lui avons cherché un nom bien français, ce qui était une erreur commerciale majuscule alors que la fabrication se faisait dans le département du Rhône-et-Garonne ; anglophone ou exotique oui, mais français, quelle idée ! Les créatifs de service en rient encore de nos tentatives, la baignoire à bulle, la bulleuse du soir, la bulle coincée, le chatouillis des familles, le repos du guerrier …

Notre ami Jacques usé par des nuits de recherche finit par proposer Jacuzzi. Un mot d’apparence japonaise pour les uns, disait-il, italien pour les autres, exotique en tout cas, et qui échappait à l’omniprésence américaine. Que ce soit précisément le nom qu’avait donné les américains Jacuzzi à leur imitation de notre invention quoique antérieure nous avait échappé, mais les yakuzas japonais ne nous l’ont jamais pardonné.

2.            Le deuxième inventeur et la deuxième invention

Le cardigan.

C’est dans la ville de Cardigan dont je ne ferai à personne l’injure de dire où elle se trouve qu’une mésaventure est arrivée à Miss Marple, célèbre pour de toutes autres raisons. Elle venait de finir de tricoter un pull-over de grande beauté en pure laine des moutons du coin réputés dans le monde entier pour, justement, leur laine, tout en écoutant bavarder le groupe réuni dans le salon principal de l’austère demeure où l’habituel crime avait été commis.

Elle n’avait perdu aucun centimètre de la précieuse laine ni aucune syllabe des paroles échangées. Elle sut dès la dernière maille stoppée qui était l’assassin. Trop concentrée sur son ouvrage elle oublia de maîtriser son regard d’ordinaire dissimulé derrières sa mauvaise vue et l’assassin comprit qu’elle avait compris.

La scène fut foudroyante : il saisit la hache d’une armure décorative comme il s’en trouve toujours dans ces endroits-là à ces moments-là, et en asséna un coup radical destiné à obtenir deux miss Marple pour le prix d’une, une à gauche et une à droite. Très digne et très raide, notre héroïne s’était légèrement reculée et le pull-over faussant la perspective, il fut seul tranché net sur le devant.

Moyennant boutons et boutonnières, on l’appela désormais cardigan, marque déposée, et c’est pourquoi Agatha Christie ne put donner ce titre à ce roman-là.

3.            Le troisième inventeur et la troisième invention.

La bakélite.

L’idée le travaillait depuis longtemps. Depuis son enfance lorsqu’il partait en longues promenades à travers la forêt des Landes où ses parents réfugiaient leurs vacances, Edouard Bakel jouait à poser ses mains sur les blessures des pins d’où s’écoulait l’odorante résine. Il ne bougeait plus, il aimait sentir l’épaisse sève lentement durcir autour de ses doigts, transformant peu à peu sa main en sculpture. Il s’efforçait de lui donner une forme initiale et tentait de la maintenir pendant tout le processus, afin d’obtenir d’improbables expressions nouvelles figées, que sa mère furieuse mettait ensuite des heures à détruire et à nettoyer, non sans arracher ici ou là un peu de peau.

Il recommençait le lendemain.

Devenu grand, il ne joua plus avec ses mains, jeux de vilains lui disait-on, mais avec des cornues, des alambics, des éprouvettes, des réacteurs, des chaudrons, toutes sortes d’ustensiles aux allures menaçantes, pour obliger la matière à lui obéir, à se former à sa fantaisie à lui, à prendre la place qui l’attendait. Un jour qu’il expliquait à un grand industriel l’avenir de ce matériau insolite afin d’obtenir le financement final qui devait lui permettre d’aboutir, emporté par son élan, sa passion, son discours, ses grands gestes, il cassa le grand vase Ming qui trônait au centre de la table.

Consterné, l’industriel lui proposa ce marché : ou bien Edouard le remboursait du vase à hauteur de la somme nécessaire à s’en procurer un similaire, soit le refaire avec son produit magique. Entre s’endetter pour le restant de ses jours ou trouver un débouché à son idée le choix fut vite fait. Il se lança dans la fabrication d’un vase en résine, et, poussé dans ses derniers retranchements par cette nécessité nouvelle, il trouva enfin le dosage parfait.

Bien sûr le résultat était noir. Mais sans conteste, il était, exactement comme le vase Ming, fragile. L’industriel, tout content, signa l’inventeur Bakel de ce qu’il appela aussitôt la bakélite ; puis il posa le nouveau vase aussi noir à reflets qu’un Soulage sur la table du salon, si allégrement qu’il le cassa.

…

Quoi ? Il n’y a pas de résine de pin dans la bakélite et monsieur Edouard Bakel n’a jamais vécu ? Il y a toujours des gens pour me gâcher la fête.

vendredi 7 juin 2024

La vengeance de Mado

 

 

Il y a quelque temps de cela, par une de ces journées de canicule dont le réchauffement climatique a le secret, je déambulais ma transpiration dans les rues de Pézenas. Dans ces régions habituées aux chaleurs, les anciens savaient s’en protéger et construisaient des villes sans ligne droite en soignant l’étroitesse des rues, autant par nécessité militaire que pour les bienfaits thermiques. Les ruelles sont un enfer pour les conducteurs de catxcat mais une bénédiction pour le flâneur, il y a toujours une ombre encore fraîche, une table et une chaise pour se désaltérer, café frappé ou Campari.

J’étais là, à rêvasser devant les anges musiciens, quand une dame s’est assise à ma table sans prévenir, tirant une chaise restée vide de la table voisine. Je n’aime pas être coupé dans mes rêves par lesquels ce jour-là j’aurais pu sauver le monde ; je n’ai pas été accueillant et comme elle ne disait rien je suis resté muet. Je n’allais pas donner une permission qu’on ne m’avait pas demandée.

« Vous êtes quand même bizarres » dit-elle soudain après un bon moment de chiens de faïence. Elle parlait clair en me regardant droit, avec un je ne sais quoi d’accent réfréné, mélange d’occitan local et de québécois de Gaspésie. Interpelé, il fallut bien que je la regardasse (l’atmosphère était propice au subjonctif des siècles passés). J’avais fini mon campari et je ne pouvais plus feindre de contempler le dernier glaçon et le reste de pelure d’orange qui stagnaient.

Je ne lui donnais pas d’âge et pourquoi faudrait-il que nous donnassions un âge aux dames que nous ne donnons jamais aux messieurs ? Un regard dur à première vue, plutôt volontaire, de grande énergie, de grande résilience, sans doute après avoir traversé des épreuves. J’ai soudain soupçonné qu’elle était actrice de théâtre, à l’ancienne par cette articulation de mots si nette, à entendre toutes les lettres même à voix basse. Je ne répondis donc pas à sa remarque qui peut-être ne s’adressait pas à moi en personne, et il fallait la provoquer sans trop m’avancer sur ce champ de bataille inconnu.

« Comédie Française ? » dis-je. Effet réussi, elle resta un instant bouche bée.

- Comment savez-vous ? ». A vrai dire, je ne savais rien mais il fallait tenir la rampe.

- Sociétaire ou pensionnaire ? » ai-je répondu pour faire le malin.

- Rien de cela, et je vois bien que vous ne savez rien ». En bonne combattante, elle avait repris le dessus. « Je peux vous dire que sans moi, c’est toute l’histoire de cet illustre théâtre qu’il faudrait effacer des grimoires ».

A mon tour de rester coi. Alors elle parla. « Pourquoi croyez-vous que je sois ici, à Pézenas plutôt que Caracas ou ailleurs ? On fait tout un plat de ce Molière à Pézenas histoire d’appâter le touriste et je suis venue pour une vieille vengeance inachevée, que je crains ne plus pouvoir accomplir.

« Alors oui je suis actrice mais je ne suis ni Sociétaire ni Pensionnaire ni rien de ces statuts dont on se gargarise dans la Grande Maison car je suis morte huit ans avant sa création. Et pourtant, sans moi, pas de Comédie Française ni de Molière d’ailleurs, ce petit bonhomme à moustache un peu pervers un peu barbon. Morte trop tôt pour recueillir les fruits de ma vie, après avoir travaillé comme une folle aux plus fameuses créations qu’on lui attribue, à cette ordure de Jean-Bat ».

Devant mon air ahuri, elle prit un ton condescendant. « Vous ne comprenez pas, jeune homme ? » L’interjection dédaigneuse au moins me rajeunissait furieusement. « J’ai trois-cent-cinquante ans de plus que vous, s’écria-t-elle alors en écartant les bras d’un geste théâtral, forcément théâtral, je suis Madeleine Béjart ! ». Croyez-moi ou ne me croyez pas, je la crus. Comme un étourdi, je lui demandai pourquoi Molière, pourquoi ordure, pourquoi vengeance. A son regard, je sus que je venais de poser le pied sur une mine et que n’avais plus qu’à attendre l’explosion. Elle vint, postillons à l’appui.

« J’ai dit bizarres, mais ce n’est rien de le dire, vous êtes nuls et désespérants. Je l’ai porté, je l’ai poussé, je l’ai consolé, j’ai écrit ses plus beaux textes et ses plus célèbres répliques, il ne s’intéressait qu’aux scènes de dépit amoureux et de coups de bâtons, même la galère il l’a volée à Bergerac, et soudain un grand soir il m’annonça son mariage avec ma fille, un tendron dont j’ai compris alors qu’il l’avait subornée bien avant. Exactement comme votre Woody Allen que vous admirez tant. Et c’est vrai que ses films sont bons, le salaud. Ne prenez pas cet air étonné, je suis au courant car je suis dans votre temps depuis une belle lurette.

« Ma vengeance ? Elle a failli réussir. J’ai un don, peu vous importe d’où je le tiens, je repère en trois pages les tics et les trucs de tout auteur, de mon temps jusqu’au vôtre, et relire en aveugle Montaigne, Corneille, Marivaux ou Balzac me les fait deviner aussi en trois pages. Ne parlons ni de Hugo ni de Proust, je les trouve en deux phrases. Alors, au fur et à mesure des rééditions, les dix dernières années de ma vie de vivante, j’ai modifié les textes, en y plaçant ici et là les tics et les trucs de Corneille. L’autre animal n’y a vu que du feu. Un jour, pensais-je, on lèvera le lièvre et Molière sera mis au pilon remplacé par l’auteur du Cid. Quelle revanche !

« Il y a quelques années, des journalistes en mal de sensation m’ont presque exaucée ; je n’avais pas si mal travaillé. Ce ne fut pas suffisant, je n’avais pas eu le cœur de caviarder mes tirades et mes sermons, mes portraits et mes saillies, la thèse a été réfutée, trop de monde à reconvertir. Molière, ce pauvre type, est bien accroché dans vos têtes, il aurait fallu beaucoup plus d’arguments : j’ai échoué. Sachez-le pourtant jeune homme, les œuvres finissent par échapper à leur auteur et personne n'a le droit de priver le monde du plaisir de les lire, de les voir, de les entendre. On peut cependant en écarter l’auteur, les attribuer à d’autres ou à personne, n’en déplaise aux juristes et aux patriarches. Il y faut de l’énergie et s’y mettre à plusieurs. J’étais trop seule. Et pourtant, Les Femmes Savantes de Madeleine Béjart, en voilà une belle affiche, non ? Encore une fois morte trop tôt !»

Elle se tut et commanda un campari. « Je ne suis jamais allée en Italie, il y a bien loin en ce pays-là, mais on y fait des breuvages étonnants fort bons qu’il ne faut pas boire n’importe où, n’importe quand, avec n’importe qui. Il me fait du bien ; je suis très fatiguée. Les femmes d’aujourd’hui ont du pain sur la planche malgré les changements qui ne m’ont pas échappés et qu’il m’aurait été bien agréable de vivre en mon temps. Changements en vous, monsieur, messieurs, changements dans la Société, vos lois, vos pratiques, vos enseignements, et changements chez mes sœurs aussi. Il leur faut trouver les bonnes cibles, les bons motifs, les bons combats. Je ne vois que trop en elles les lenteurs et les maladresses, les extrémismes et les anathèmes qui les font régresser.

« J’ai fait mon temps. Je me suis assise à votre table parce que vous aviez besoin de moi pour écrire, ce n’est pas neuf, Jean-Bat était comme vous, sans moi rien. Je ne vous dirai pas tout ce qui vient de ma plume dans les textes qu’il revendique, savoir qui a écrit importe peu pourvu que l’œuvre existe. Alors écrivez, oubliez Jean-Bat et Mado, oubliez Pézenas et les anges musiciens qu’on a sculptés et posés là peu avant ma naissance. Woody a fait ce que Jean-Bat avait fait avant lui, je ne peux pas ne pas penser qu’ils tous deux commis du Polanski, sans moyen de le prouver.

Ce n’est sans doute qu’un couteau dans l’eau ».

Elle croqua sa rondelle d’orange et elle disparut.

lundi 27 mai 2024

BOUTEILLES à la MER

 

Je ne comprends pas. Le rédacteur en chef a refusé de publier mon article. J’y avais pourtant mis toute mon énergie. Je n’aime pas mon rédacteur en chef.

Il ne se passe jamais rien à Saint-P.-les Bains, petite station de bord de mer située au bord de la mer. Déjà le pléonasme, c’est dire à quel point il ne s’y passe rien. Les vacanciers s’entassent pendant les vacances ce qui ne les dérangent pas de leurs habitudes hivernales, et après six semaines de coude à coude et d’embouteillages, tout le monde s’en va, les restaurants ferment et les boutiques de fringues et les superettes, et la pluie se met à tomber jusqu’au 10 juillet suivant.

Tu comprends donc, cher lecteur, que tu ne vas pas tarder à tourner la page de ton journal préféré pour trouver des reportages plus vivants. Avant ce geste fatal, et pour ne pas renoncer à ma pige sans combattre, je vais passer à la gendarmerie du coin, ils auront peut-être des histoires à me raconter, des histoires de gendarmes.

Le minuscule bâtiment entouré d’une clôture sécurisée est blotti à la sortie de la route principale, avec une place de stationnement juste devant pour le rare plaignant qui viendrait se plaindre. Saint-Pléonasme les Bains, priez pour moi. Le portail s’ouvre automatiquement, l’allée de graviers crisse, et j’entre dans les bureaux. Une gendarmette tout esseulée se tient derrière un comptoir bien astiqué. « Quel méfait vous amène ? » s’inquiète-t-elle. Elle n’a pas l’air inquiète, en réalité, plutôt contente qu’enfin un client passe.

-       « Bonjour Madame.

-       Sergente !

-       Bonjour Sergente. Je suis journaliste, pigiste pour tout avouer, ici c’est bien l’endroit où l’on avoue, non ?

-       Continuez.

-       Je viens me documenter sur les derniers évènements qui ont mobilisé votre équipe, afin d’en faire un article un peu plus original que de parler de la chaleur et du monde sur la plage. »

A ces mots, elle me regarde et soudain ses yeux brillent. « Monsieur, vous tombez à pic, j’ai une affaire à vous soumettre. Mais ne restons pas ici, mes collègues ne veulent pas en entendre parler et ils se moquent de moi ». Je ne vois aucun collègue dans la gendarmerie, mais elle tient à m’amener dans un petit bureau étriqué où elle a été reléguée. Bien assez pour une gendarmette, semble penser le bureau lui-même car l’architecte était un homme.

Elle me fait asseoir et s’installe à sa place. Et elle commence son récit.

« Tenue à l’écart de toutes les activités de la brigade, qui n’avait jamais accepté une femme dans leurs effectifs, j’ai pris l’habitude d’entretenir mes capacités militaires en courant le long de la mer une ou deux fois par semaine après la journée de travail, si on peut appeler travail mes heures interminables derrière le comptoir où vous m’avez trouvée, pendant que ces messieurs font des rondes. Le contenu de ces rondes étant secret-défense, je ne vous en soufflerai mot mais ils ont l’air de bien s’amuser.

« Le chemin des douaniers est escarpé et mal entretenu, rapport à la nette diminution de la contrebande par ici. La contrebande de fraises tagada qui sévissait n’a plus cours, la drogue et la fausse monnaie prennent d’autres chemins. Mais la difficulté du trajet n’en est que plus stimulante et peu à peu je monte dans les échelons du parcours du combattant et de la combattante. Le seul passage facile est la plage, qui relie le chemin d’une falaise à l’autre de chaque côté de la baie. J’en profite pour souffler et regarder autour de moi, du moins lorsque la visibilité est bonne. C’est plus compliqué hors saison, les projecteurs de plage sont éteints et les nuit sans lune font nuit noire, sans la moindre obscure clarté.

« Du coup (on peut dire « du coup », là, non ?), j’améliore aussi mes capacités de vision nocturne et bientôt je sais que ces messieurs ne pourront plus se passer de moi, ils ont peur du noir. C’est ainsi que, par une de ces nuits sans lune, j’ai vu sur la plage une ombre traîner le long du petit liseré d’écume que laisse la mer après chaque rouleau. L’ombre se déplaçait lentement et je l’ai observée un moment, oubliant mes douaniers ; elle est allée jusqu’aux premiers rochers avant la falaise, a fait demi-tour, puis elle est revenue jusqu’aux premiers rochers de la falaise en face.

« Elle a brièvement disparue en route, pour réapparaître. Elle s’était baissée pour ramasser quelque chose. Elle a continué son manège, deux fois encore, puis elle a disparu vraiment. Je l’ai entrevue qui remontait la rue déserte et mal éclairée qui menait au centre-ville. Sentant le froid tomber, j’ai repris mon exercice et j’ai oublié l’incident.

« La nouvelle lune suivante, j’ai revu l’ombre. A croire qu’elle ne sortait que tous feux éteints. Trois allers-retours, j’ai compté, et deux ramassages. C’est là que j’ai demandé à l’adjudant de bien vouloir me faire enquêter sur ce mystère. Aurions nous affaire à une nouvelle forme de contrebande ou de trafic ? Il a rigolé, il a pris à témoin tous ses collègues et vous le savez comme moi, quand un gendarme rit dans la gendarmerie, tous les gendarmes rient dans la gendarmerie.

« J’allais devoir me débrouiller seule, J’ai continué mes exercices en surveillant la plage à chaque passage. Jamais je ne l’ai revue, cette ombre, en dehors des nouvelles lunes. J’ai fait mes statistiques pendant six mois dont deux de pleine saison, pendant laquelle il fallait passer après le départ des derniers fêtards. On aurait cru que l’ombre et moi nous nous étions donné le mot : trois heures du matin était notre heure dans cette période, contre round midnignt le reste de l’année. Elle ne m’a pourtant jamais remarquée.

« Les mêmes gloussements ayant accueilli mon rapport préliminaire, j’ai décidé de procéder à un flagrant délit, sans être sûre que ce soit délictueux. Mais le moyen de le savoir, sinon ? J’ai organisé l’opération avec moi-même, renoncé ce soir-là de nouvelle lune à mon parcours douanier, repéré un point caché de guet, et pris position après avoir bien vérifié mon arme de service, on ne sait jamais et je suis bonne tireuse.

« L’ombre est arrivée à l’heure habituelle et a commencé ses va-et-vient. Mes jumelles nocturnes ont révélé un homme plutôt âgé, jambes et pieds nus pour mieux effleurer les vagues. J’avais bien choisi ma lune, il a récolté trois objets en un seul trajet. Les autres ont été inutiles mais il les a accomplis consciencieusement comme à chaque lune. Il a pris la direction de la ville et j’ai pu l’intercepter sans mal quand il remettait son pantalon et ses sandales.

« Il m’a regardé ahuri. Puis mécontent. Depuis quand est-il interdit de marcher sur la plage la nuit, a-t-il murmuré entre ses dents. J’avais préparé mon interpellation, sachant qu’il commencerait par cette objection de bon sens.

-       Monsieur, veuillez me montrer le contenu de votre sac.

-       Je n’ai pas à le faire.

-       Vous êtes sur le chemin des douaniers et je suis en droit de vérifier ce que vous avez ramassé.

-       Je ramasse ce que je veux.

-       Non monsieur. Vous savez que certains dépôts doivent être laissés sur place et je dois vérifier que vous n’êtes pas en train d’en emporter illégalement.

-       Je n’emporte rien d’illégal, madame.

-       Sergente.

-       Rien d’illégal, sergente.

-       Dans ce cas, vous n’avez rien à craindre. Ouvrez ce sac.

-       C’est personnel et confidentiel.

-       Ne vous moquez pas de moi. Rien sur la plage ramassé ne peut être personnel et confidentiel.

-       C’est pourtant bien le cas. Alors ne me faites pas trahir un serment qui m’engage depuis plusieurs années.

« Je dois vous dire que cette remarque m’a perturbée. Des années ? Un serment ? Personnel et confidentiel ? Il fallait bien pousser l’enquête plus avant, trop avait été dit mais pas assez pour m’éclairer, sans parler des joyeux collègues morts de rire. Forçant ma nature, j’ai donc élevé la voix et agité les menottes qui cliquetaient à mon ceinturon. « Suivez-moi gentiment, ou j’appelle des renforts, ils sont en ronde dans le coin ». Sans doute ivres-morts dans quelque bar du patelin, mais il ne pouvait le savoir. Alors il m’a suivie jusqu’à ce bureau en maugréant.

« Il a ouvert son sac et en a sorti les trois bouteilles qu’il avait ramassées. Des bouteilles, oui, bien scellées pour protéger un contenu que je n’ai pas identifié tout de suite : une feuille de papier quadrillé sans doute détachée d’un carnet à spirale, couverte d’une écriture crayonnée bien serrée, avec ratures et traces de gomme. Un gros numéro dans le coin haut à gauche, dans le cas respectivement 98, 103 et 82, dans l’ordre où j’ai ouvert les bouteilles.

« Il a protesté de me voir les ouvrir. Mais je devais bien vérifier, voir de près, sentir une odeur suspecte, toucher le matériau. Il y a tant de façons de dissimuler les produits. J’ai donc lu, des textes alambiqués de prétention philosophique, sans rapport les uns avec les autres, mais au moins, rien de suspect, rien d’interdit, rien de délictueux. J’en étais pour mes frais. De méchante humeur, je l’ai donc soumis à un interrogatoire détaillé. Nous y avons passé la nuit, et terminé juste à temps avant le retour de mes collègues.

« Sans vous retranscrire notre face à face, en voici le résumé : depuis plusieurs années, il trouve sur diverses plages du continent, et sur celle-ci depuis six mois, des bouteilles contenant une page de carnet numérotée, parfois plusieurs pages. Il en a aujourd’hui une bonne centaine, mais il n’a pas encore tous les numéros qui se suivent. Alors il ne les publie qu’une fois toute une séquence complétée, une période comme il dit. Il ne sait pas qui les écrit ni d’où viennent ces bouteilles, mais il a la conviction qu’il s’agit d’une œuvre unique. Son serment, il ne l’a fait qu’à lui-même : ne jamais renoncer à ces publications, ni a la traque des feuillets. Par une étrange intuition qu’il a été incapable de me décrire, il sait à quelle plage chercher, et il sait que les bouteilles n’apparaissent qu’à la nouvelle lune.

« Voilà. Il m’a même invitée à visiter sa cave, où toutes les fiches sont entreposées et classées, empalée sur des tiges pointues comme les tickets de caisse d’autrefois. Il m’a dit que j’aurai le droit de tout lire si je lui promettais de n’en parler à personne. Je le lui ai promis et je l’ai laissé partir. Mais je n’ai rien lu. Le mois suivant, je ne l’ai pas vu à la nouvelle lune et j’ai vite su qu’il avait déménagé. Son bailleur m’a confié qu’il était parti pour une station balnéaire de la mer Baltique.

« Voilà pourquoi je ne tiens pas ma promesse de silence : je n’ai rien lu, je ne sais pas de quoi il s’agit, je ne connais pas l’auteur de ce travail, et bien entendu, j’ai arrêté l’enquête sans le dire à mes collègues. Je reste désormais derrière mon comptoir d’accueil, attendant enfin l’affaire du siècle qui me fera revivre ».

Ma gendarmette se tait. Je tiens mon article. Je ne sais pas ce qu’il vaut, mais dans ce trou, que pourrait-il d’autre se passer de plus palpitant ?

Saint-Pléonasme les Bains, le 10 octobre 2023