mardi 11 juin 2019

Les galipettes


Les galipettes

1.   Le temps.
PARADOXES.
Le temps d’écrire un vers le présent est passé
Le temps d’en chanter deux mon souffle s’est lassé
Le futur m’a noyé d’un flot de souvenirs
Certes jamais vécus mais lointain avenir.
2.   Les vacances.
Au gré du vent tourne l’esprit
Léger vacant et malappris
La tête est vide et la pensée
S’échappe enfin du lourd passé.
3.   Le hérisson.
Le hérisson
Est polisson
Le paillasson
Est sans façon

Un hérisson
Sur paillasson
Mais sans façon
C’est polisson ?

En conclusion
C’est le camion
Qui a raison.
4.   Le métro
Je suis conducteur de métro
Je gronde au fond de ce boyau
Où les loupiottes se balancent
En chœur et en cadence
Lorsque s’élance
De la station le long boa
Sur pneus sur rails comme au tournoi.
5.   Un bébé
JE HAIS LES BEBES.
Ca crie ça pleure et ça gigote
Et si encor ça sentait bon
Mais non.

Il faut veiller à ce qu’il rote
Et ne pas le laisser tomber
Bébé.

C’est décidé soleil ou flotte
Je m’en irai loin de vos mouches
De couches.
6.   Le vent
Il brasse de l’air derrière et devant
Il va il vient se gonfle d’importance
Baudruche ou blizzard douceur et violence
Toujours d’Autan, en emporte le vent.
7.   23677
Nombre sacré ou sacré nombre
Il en faut un pourtant, bien mûr,
Le précédent lui fait de l’ombre
Et le suivant l’adosse au mur.

Est-il premier mais c’est bien sûr
Jamais dernier sinon tout sombre.



mardi 28 mai 2019

"ELLE"



   « ELLE »


C’était une drôle de soirée. La copine et néanmoins collègue voulait absolument aller manger dans ce restau ; certes il suffisait de traverser le boulevard en sortant du cinéma mais elle, elle aurait préféré rentrer directement. Demain il y avait cours, et sa tranche de poisson pané qui l’attendait aurait largement suffi à son appétit et à son budget. Mais rien à faire, la copine était un bulldozer, un bouteur en bon français des travaux publics, et en sortant du cinéma elles sont allées toutes deux s’installer dans la brasserie encore un peu branchée à l’époque.

Les tables y sont disposées dans des alvéoles ce qui donne un peu d’intimité. Quatre personnes y tiennent facilement mais à deux c’est encore mieux on peut laisser traîner les sacs à main. Les plats tardent et elles parlent du film, enfin c’est surtout la copine qui pérore sur tout et sur rien, très savante et péremptoire sur les mouvements de caméra et le profil des acteurs. Elle, elle sent la fatigue et ne sait trop que répondre alors elle écoute vaguement, ce qui ne dérange pas la copine qui continue.

Elle, elle observe machinalement les allées et venues des clients, des couples pour la plupart, sans doute sortis d’un des cinémas d’en face, ou peut-être riverains venus dîner en voisins. Ces deux garçons qui viennent d’entrer, par exemple, semblent des habitués. Elle croit reconnaitre l’un d’eux qu’elle a croisé ailleurs mais elle ne sait plus trop où. Une expo d’un ami mais je ne suis pas sûre. Il lui fait un petit signe, c’est bien lui, elle se trompe rarement elle est très physionomiste. Ils s’installent à leur table, la vague connaissance et le garçon inconnu qui l’accompagne, vite il faut ranger les sacs.

Les plats arrivent, omelette frites, steak tartare salade, ce qui reste sage pour le banquier caché sous le chéquier. La copine volubile tient toujours le crachoir, visiblement à destination du garçon inconnu, avec une véhémence accrue. Elle, elle observe qu’il se passe soudain quelque chose à côté d’elle, entre ces deux là. Elle évite les regards de la vague connaissance, elle est fatiguée et n’aime pas ces prolongations imprévues. Le temps de boire deux bières pour les garçons, et pour les deux collègues de finir leur en-cas, et les voilà dehors. Le garçon inconnu a une voiture, justement, et il propose un dernier verre chez lui. Il faut bien accepter de suivre tout le monde, il n’y a plus de métro. La copine est aux anges ; elle, elle est plus circonspecte.

Pendant le trajet, le conducteur inconnu mais entreprenant prévient les passagers : attention, j’ai un ami chez moi qui dort, il ne faudra pas faire de bruit. Sous-entendu, il n’y aura pas de place pour tout le monde et il faudra se serrer un peu. La traversée de Paris est vite bouclée et on monte, à l’étroit dans l’ascenseur haussmannien, au cinquième étage. Se serrer oui, mais pas trop, l’appartement est immense et l’ami qui dort est bien à l’écart. On prend le dernier verre et on bavarde.

Bien entendu, la copine finira la nuit avec le conducteur. Elle, elle fera de son mieux dans son coin et la vague connaissance se repliera en bon ordre. Quant à l’ami dormeur, il se réveillera quand les deux copines seront parties donner leurs cours. Il faudra qu’il attende une interminable quinzaine de jours pour la voir, elle, la retrouver, elle, dont il avait entendu la voix dans son sommeil.


dimanche 26 mai 2019

MES LIEUX COMMUNS


Lieu commun numéro 1 - Temps

Il était une fois le néant. Enfin, le néant, je ne sais pas, je n’en suis pas sûr, je n’y étais pas. Forcément, je ne pouvais pas y être sinon ce n’aurait pas été le néant. Quoique.

Mais n’insiste pas, je n’y étais pas je m’en souviendrais. Je me souviens toujours de rien quand il faut s’en souvenir, alors le néant, c’est facile. Treize virgule sept milliards d’années, ce n’est pas si loin après tout. Loin, j’ai écrit loin, je n’ai pas écrit longtemps, mais loin. A cet endroit là il y avait un mur, il y a un mur, car il existe encore et j’ai bien peur qu’il existe bien longtemps après que je sois moi aussi devenu le néant que je suis peut-être déjà. On le nomme le mur de Planck, ce n’est pas une blague et d’ailleurs Planck s’écrit Planck et pas autrement. Je ne connais aucun maçon de ce nom là mais c’est ainsi qu’on le nomme et il est non seulement éternel et infini, mais également infranchissable.

Le rêve fou de tout maçon sachant maçonner.

Pourtant c’est faux. J’en connais un qui a su le franchir. C'est le temps. Il s’est éloigné un peu plus et il s’est remonté lui-même. Il est tombé de l’autre côté et il est mort. Le mur de Planck est un assassin, il a tué le temps.

Lieu commun numéro 2 - Mot

Le plus gros dictionnaire du monde est celui qui n’a jamais eu le dernier mot.

Lieu commun numéro 3 - Compromis

Pendant la réunion de négociation salariale, le délégué voulait absolument que je montasse sur mes grands chevaux. J’ai bien été obligé de lui avouer que je n’avais qu’un petit poney peiné.

Lieu commun numéro 4 - Esprit

La ferme du Poitou où vivent le coq et la pendule de la chanson est une bâtisse très ancienne qui remonte sans doute aux temps lointains où parfois surgissaient du sud profond quelques bandes venues d’au-delà des monts, des bandes de Maures. Ce n’est pas un hasard qu’elle soit au lieu-dit La Sarrasinière. Les autorités de l’époque on su mettre bon ordre à tout cela, on a même prétendu qu’une bataille avait eu lieu dans les parages.

Rien de certain cependant, sinon pour la glorification posthume du grand-père de Charlemagne et de la Troisième République réunis : les bandes s’évanouissaient dans la nature dès qu’un heaume dépassait des fourrés, solubles dans le décor, ce qui me donne un petit quelque chose de berbère.

Depuis ce temps là, chacun dans la ferme a son esprit bien à lui. La vieille tante a l’esprit de l’armoire, pas question de l’ouvrir sans faire grincer la porte qu’elle seule ouvre en silence. Le chef de famille fait le tour des chais pour surveiller l’esprit de vin. L’esprit de la grande table de la salle à manger encercle la maîtresse des lieux quand s’y pressent les maquignons affamés les jours de foire. Et moi je reste tranquille à l’étage, personne ne vient, car j’ai l’esprit de l’escalier.

Lieu commun numéro 5 - Poules

Ce n’est jamais très agréable de vouloir se coucher avec les poules pour faire la sieste. Elles s’ébrouent, caquètent, sautillent, et franchement l’odeur n’est pas ma tasse de thé. J’ai trouvé une solution pour qu’elles me laissent tranquille : je les étonne en leur posant un lapin.

Lieu commun numéro 6 - Chute

C’était à la fin de ma dernière histoire. Je l’avais sortie du fond du puits où elle allait se noyer ; je l’avais attrapée par la main mais toute mouillée elle glissait alors pour éviter de perdre ma chute j’ai dû la tirer par les cheveux. Elle a hurlé de douleur et il a fallu que je lui explique que c’était le seul moyen pour qu’elle ne finisse pas en queue de poisson.

Lieu commun numéro 7 - Intempérie

J’ai eu beau froncer les sourcils, injurier le ciel et courir comme un dératé dans les couloirs du vieux manoir plein d’armures rouillées, je n’ai jamais réussi à faire la pluie et le beau temps. J’ai juste fait tomber des hallebardes.

Mais où est donc Ornicar ?

Je vois bien où tu veux en venir, avec ta question. Si tu crois que je vais te lâcher le morceau, tu te trompes lourdement, tu te trompes grave comme diront nos arrière-arrière-arrière-petits-enfants mais en aurons-nous seulement, de tels descendants avant que ne survienne la fin du monde ? Je ne suis pas monté à Paris depuis ma terre normande pour trahir des secrets qu’on ne m’a pas confiés, contrairement à ce que tu crois.

En vérité je te le dis parce que je ne me prends pas pour n’importe qui, je ne sais rien de cet Ornicar dont on t’a fait croire que c’était mon ami grammatical et je pense même qu’il n’existe pas encore à l’instar des descendants. Nous sommes, toi-z-et moi, de vieux français, nous conjuguons et nous déclinons tant bien que mal, nous en perdons peu à peu notre latin et les théoriciens austères et patriarcaux de l’âge classique qui viendront régenter notre parler si souple et joyeux ne sont pas encore nés.

Tu vois trop loin dans l’avenir, mon cher questionnement, et n’ont de sens que les réponses que l’on connaît déjà, non point celles sans tête ni queue aux questions sans queue ni tête comme dirait cet autre ectoplasme, et où ni mais or car donc.

Lieu commun numéro 9 – Baccalauréat

Comme chaque année, l’organisation de la diffusion des sujets du bac avait fait l’objet des plus grandes précautions. Dame, 5218 étoiles à approvisionner en même temps, à raison de dix-huit millions de centres d’examen par étoile en moyenne approximative, sans qu’il y ait la moindre fuite, il en fallait, de l’habileté, de la préparation, de l’organisation, de la compétence et du verrouillage, sans parler des délais.

C’est bien simple, compte-tenu de la vitesse de la lumière et des décalages horaires, pour que l’étoile la plus éloignée soit servie en même temps qu’ici, il avait fallu lui envoyer la cyber-enveloppe cryptée en juin 2017.

Elle contenait le sujet suivant : « une œuvre d’art doit-elle avoir du sens ? »

samedi 27 avril 2019

Objets inanimés 7 - Le caillou


Le caillou

Le chemin était comme le chemin de la fable, en pire. Montant, malaisé, sablonneux, et ces mouches qui ne cessent de nous tourner autour. Nous voulions monter en haut de la montagne d’où la vue était magnifique ; le guide nous avaient entraînés là, vous verrez disait-il c’est plus court. Tout lui avait l’air facile et il semblait savoir où il était, mais il avait oublié nos âges et nous houspillait comme des garnements paresseux, tout frétillant en tête du groupe quand nos cœurs et nos muscles manifestaient un net début de lassitude. J’étais loin derrière, je transpirais et je croyais reculer de deux pas à chaque pas, dans le sable instable.


Elle ne finira donc jamais, cette côte. Au départ il paraissait proche pourtant, ce petit sommet, cette montagne à vaches. Je n’aurais jamais dû le penser à haute voix, montagne à vaches, ma colline s’est vexée et s’est haussée du col, pour sûr.


Le chemin a tourné à une rupture de pente. Au lieu de viser directement le sommet, il a pris un petit air de détour me laissant souffler un peu dans le faux plat. Le sable avait fait place à la roche native qu’il avait fallu briser pour permettre le passage. Content de trouver un rythme raisonnable et de sentir sous moi la terre ferme, je me suis distrait dans les arbustes et les paysages lointains qui commençaient à apparaître, et bien entendu mes pieds se sont entravés dans une pierre mal dégrossie.


Je suis tombé de tout mon long, elle était vraiment ferme, la terre ferme. J’avais mal. Rien de grave, mais furieux du piège de la montagne, des rires des compagnons qui en profitaient pour une pause, et malgré tout, écorchures bien présentes et bleus en préparation.


A dix centimètres de ma tête, juste posée là comme si elle m’attendait, une quartzite dorée m’a fait oublier l’incident et tout ce qui s’ensuit en m’enveloppant de ses reflets moirés, comment dire, en m’hypnotisant comme le ferait une sculpture non figurative à laquelle le mouvement des facettes, le rythme des arêtes, la texture des cristaux donnent une vie intérieure et révèlent un passé chahuté qu’il me faut absolument découvrir. Elle me regardait, elle n’avait pas besoin d’yeux pour cela, je voyais bien qu’elle me regardait, qu’elle s’était organisée depuis un petit milliard d’années pour être à cet endroit à ce moment. Hic et nunc, on parlait latin dans les ères primaires.


Les cailloux ont tout leur temps, eux. Ils n’ont aucun congénère qui les houspille pour aller plus vite que la musique, pour être au four et au moulin, et pour démarrer le premier au feu rouge. Ils commencent leur carrière, carrière est le bon mot, dans une fournaise dont on n’a pas idée, à ne pas mettre un chat dehors, où l’acide sulfurique et la nitroglycérine sont les plus tranquilles des matériaux primordiaux. Puis lentement l’acide se neutralise et les explosifs se détendent, et des cristaux naissent et prospèrent, youp là. Il suffit d’attendre un petit peu, deux cents millions d’années, un clin d’œil de géologue.


Le caillou n’est pas quitte pour autant. Les grands radeaux de croûte vont s’entrechoquer, se chevaucher, se tordre et sombrer ou se dresser vers le ciel. Le petit caillou va être mis sous pression au milieu de ses comparses, il va réchauffer ou refroidir selon l’humeur de la planète, il va se noyer dans des laves furieuses ou se rafraîchir dans un joyeux torrent de montagne. Perdu au fond d’une strate endormie, il va devoir jouer de tous ses atomes pour, très lentement, très obstinément, mais très sûrement, remonter à la surface.


Et le jour dit il sera à l’heure à notre rendez-vous, devenu quartzite avec ces quelques impuretés qui me l’ont rendue si belle.


Elle ne m’a plus quitté depuis, et je ne me souviens pas de ce que nous avons vu au sommet de la montagne.

lundi 8 avril 2019

Objets inanimés 6 . Le Photomètre




Vous avez sous les yeux un boîtier oblong assez dense en métal laqué noir. Du fer probablement, un fer doux pour une meilleure plasticité, bien protégé dans sa peinture à chaud. Sur sa face avant s’ouvre une fenêtre incurvée sur toute la largeur, comme une bouche qui aurait dévoré le visage, souriante à l’endroit, grimaçante à l’envers. De l’autre côté, un orifice est fermé par un écran dépoli laiteux.


Sur le dessus différentes aiguilles gambadent parmi des secteurs mobiles commandés par de petits leviers latéraux, et croyez-le si vous voulez on peut ainsi trouver les bons réglages à prendre en compte pour réussir la photographie de la vieille tante et du dernier rejeton, ou bien du paysage vu du Pic du Midi ce serait dommage qu’il soit surexposé après toute cette montée.


Il mesure la lumière incidente sur le sujet. On le nomme photomètre. Et je vais vous raconter son histoire, ou plutôt l’inventer devant vous faute de la connaître.


Il a été construit pendant l’entre-deux guerres, et il a appartenu à l’un de mes deux parents. Ils faisaient tous deux des photos avec ces mastodontes à soufflets où il fallait changer de pellicule chaque douze clichés. Mon père se chargeait en outre d’un appareil à plaques qu’il traitait lui-même enfermé dans un réduit obscur avec des années de retard.


Evidemment, de toute cette vie là je ne connais que les boîtes à chaussures remplies de photos ni datées, ni localisées, avec parmi des dizaines d’inconnus de temps à autre un visage identifié si jeune, mon dieu, si jeune. Je suis né quand les photos avaient déjà jauni. Mes parents avaient alors comme tout le monde ces petits appareils à télémètre imaginés par kodak ; enfin, imaginés non, imités, copiés effrontément sur Leica, en moins bien et moins cher. Et moi tout fiérot, je faisais des flous aussi artistiques qu’involontaires avec mon instamatic.


Alors vous allez peut-être pouvoir m’expliquer pourquoi, mais pourquoi donc, dès ma première paye, j’ai tout dépensé dans un rolleifleix bi-objectif, un nikkormat, un agrandisseur et toute la chaîne de traitement du noir et blanc argentique ? D’où a bien pu me venir cette folie de développer mes photos, enfermé dans un réduit obscur, et d’exhiber mes 30x40 avec des années de retard ?

lundi 25 mars 2019

Objets inanimés 5 . Danser sur pointes




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Imagine un objet minuscule et léger. Si léger qu’il faut éviter d’éternuer dans les parages sous peine de le voir voler dans un recoin inaccessible, parfois invisible. Il est protégé par un petit boîtier transparent car la seule pression de deux doigts pourtant attentifs suffirait à l’écraser. Il a un corps en plastique rigide noir articulé, une petite poignée basculante qui permet de le tenir et un abdomen muni de trois excroissances. Deux latérales également en plastique noir, ou serait-ce de la bakélite, permettent de l’emboîter dans un réceptacle plus vaste, et une centrale en métal fin, un alliage de cuivre sans doute, munie d’une pointe à son extrémité extérieure, que seule une loupe permettra d’identifier comme une pointe. Si le grossissement de la loupe est suffisant, tu devineras qu’il s’agit d’un petit cristal transparent. La petite poignée basculante se rabat côté pointe, comme un volet pour la protéger. On dirait un insecte.
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Tu as reconnu une tête de lecture de disques microsillon, ci-devant vinyles.
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Cette pointe de lecture est la dernière d’une longue lignée de pointes de lecture. L’avant-dernière plutôt car la dernière est encore emboîtée dans le bras du tourne-disque, mais c’est la dernière à avoir été usée par les musiques qui se sont succédé sous elle, jazz ou java, baroque ou lointaine, sonate ou décibels. Je l’ai là sous les yeux à cause de sa rareté. Pour pouvoir m’en procurer une nouvelle, rien ne sert de donner la référence au vendeur hagard que j’interpelle, voilà quarante ans que le tourne-disque imperturbable tourne les disques et les catalogues de pointes on effacé la trace du modèle. Le vendeur ne connaît que les gargarismes à base de nouvelles technologies, tout content de m’en mettre plein la vue alors que ce n’est pas ce que je cherche, et je dois donc montrer l’objet du délit afin de l’obliger à réfléchir.
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Comme il n’a pas été formé à cette tâche, il appelle le chef de rayon qui appelle le directeur qui appelle la centrale d’achat qui envoie un catalogue archivé sur l’écran du vendeur, où il finira par trouver une image ressemblante. L’insecte agrandi quinze fois me permet enfin de le valider et je peux passer commande et attendre trois semaines. Il y a encore des mains chinoises qui assemblent ces précieux outils, tout le monde n’a pas oublié que les vinyles se portaient bien.
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Un jour il faudra pourtant que je me décide à changer de platine, avec un insecte plus courant. C’est toute l’histoire de la musique nécessaire qui tient dans ces trois grammes d’hydrure de carbone, de nickel-cuivre et ce soupçon de diamant. Pour la raconter je ne pouvais pas apporter dans ma poche la TSF paternelle de 45 kilogrammes équipée d’une platine à microsillons et qui trônait dans la salle à manger d’enfance depuis 1952.
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Je ne me souviens pas de la musique familiale avant mes sept ans, sinon un phonographe à manivelle qu’on sortait solennellement pour passer des chants de Noël à Noël, bien entendu. Puis on le rangeait jusqu’à l’année suivante. Je suppose que mes parents écoutaient des disques le reste de l’année quand nous étions endormis, il nous reste une collection de 78-tours empoussiérés. Mais la musique est définitivement entrée dans ma vie avec cet énorme meuble radio, beaucoup plus amplifié que la boule grésillante du phonographe. Et le petit insecte en est le dernier avatar, la preuve de ce virus inoculé par le passage du son dans les montées d’escalier jusqu’à mon lit d’enfant.
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C’est pourquoi il restera dans sa cage transparente, quitte à rendre fous tous les vendeurs de la FNAC encore en activité.

mardi 26 février 2019

L'espion de mémé


L’espion de Mémé



Ce soir là, mémé était sortie faire ses courses plus tard que d’habitude. Elle avait pourtant ses horaires et chacun réglait sa pendule à son passage ; mais voilà, pleine lune, canicule, ou une envie perverse de compliquer la vie de son quartier, elle était partie la nuit tombée, en complet décalage. La fraîcheur se faisait attendre et tous les murs de la ville exhalaient la chaleur emmagasinée sous le soleil de fin juillet. Mémé ne craignait rien et ce n’est pas un coup de chaud qui allait l’inquiéter.

Pourtant la silhouette qui s’avançait vers elle dans le passage mal éclairé l’intrigua. Il portait un grand imperméable beige un peu fatigué et un chapeau feutre qui aurait déjà été démodé de son temps de jeunette. Quel accoutrement par trente-sept deux le soir ! On aurait dit un espion d’un mauvais roman des années cinquante tout droit arrivé d’Union Soviétique et reconnaissable de loin. Columbo lui-même n’aurait pas osé. Pas la peine de te cacher les yeux sous ton galure, petit amateur.

Elle se préparait à lui faire une réflexion moqueuse de ce genre mais l’homme la devança. Il lui saisit le bras sans ménagement, le bras qui lui faisait mal à cause de son arthrose, et lui murmura à voix si basse qu’elle ne comprit pas tout de suite et il dut répéter.
« Les plans, tu as les plans ? ».

Elle le regarda avec cet air interloqué que je lui connais bien chaque fois que je lui invente mes salades, et demanda d’un air outragé : « Quels plans ? ». C’est à ces détails qu’on devine que mémé a de la répartie.

« Pas de simagrées, veux-tu, dit-il plus fort en serrant de même. Je n’ai pas de temps à perdre.
-Mais enfin monsieur, vous me faites mal, je ne sais pas de quoi vous parlez et j’ai mes poireaux à acheter avant la fermeture, ce soir c’est soupe aux poireaux ».

L’homme se fit menaçant et la serra plus fort encore, il commençait à tourner la main pour une clé douloureuse. Pauvre mémé sans défense, j’aurais bien voulu être là pour voler à son secours. Mais je n’étais pas là et il fallait qu’elle se débrouille toute seule face à l’homme costaud dans la rue déserte et obscure. Elle frappa l’espion de sa main restée libre, un coup bien léger, mais si inattendu qu’il en relâcha son étreinte. 

Quand je disais amateur.

Mémé lui asséna alors son coup de Jarnac qu’elle connaissait de ses cours de Tai Qi, longue tradition familiale transmise de mère en fille autant dire que je n’en connais rien, qui le mit à terre. « Tu me laisses tranquille maintenant, petit garnement », lui dit-elle de sa voix flûtée et douce, et elle s’éloigna jusqu’à l’avenue où allaient et venaient passants et automobilistes. Quand elle se retourna, l’homme avait disparu.

Alors elle repartit acheter ses poireaux en maugréant : « si encore il m’avait dit le bon mot de passe, je les lui aurais donnés, ses plans ».

mercredi 13 février 2019

Objets inanimés 4 . Le sac magique

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Tout objet a, en lui, une capacité magique. On ne sait jamais laquelle et c’est pourquoi on les croit inanimés et juste destinés à l’usage pour lequel ils ont été créés, inventés, fabriqués. Mais parfois comme dans Harry Potter, le plus banal des ustensiles se transforme en bon génie ou en monstre foudroyant. Pas souvent en général, cela ne m’est encore jamais arrivé, mais sait-on jamais.

C’est aussi l’occasion d’un petit clin d’œil à Jean-Paul Kauffmann.

Depuis qu’il avait commencé son parcours, il avait chaque soir réussi à trouver un asile pour la nuit. C’était la fin de l’été et la proximité de la grande ville rendait la vallée accueillante, on trouvait facilement un hôtel, une auberge, ou même une simple cabane de jardin, elles ne manquent pas dans ces banlieues de plus en plus lointaines et de plus en plus jardinées. Au pire, il avait pu s’abriter quelques heures sous la culée d’un pont, septembre est encore assez doux pour se le permettre.


Son projet allait loin, beaucoup plus loin que ce monde urbain, péri-urbain, banlieusard, au cadastre arlequiné de mosaïque. Il l’avait claironné et ne pouvait se dédire, il devait remonter à la source au sens propre du terme, remonter à la source de cette rivière au cours paresseux d’apparence qu’il avait choisie comme on choisit une fiancée, en cela qu’il n’avait rien choisi du tout, que les choses arrivent, on s’aperçoit qu’on est marié et on en est très heureux, on n’aurait pas imaginé autrement ; ainsi de cette rivière qui l’avait conquis il ne sait comment et il sait qu’il ne saura jamais. Mais il marche et il est heureux de marcher à ses côté et ne peut imaginer marcher ailleurs.


Il va la remonter jusqu’à sa source, il a bien insisté, au sens propre c’est-à-dire au sens figuré forcément. Remonter à la source de toutes choses, en premier lieu de soi-même, à la source de toi-même marcheur infatigable des chemins de halage.


Personne n’y peut rien, l’automne suit l’été et octobre vient après septembre. La banlieue s’éclaircit, les jardins font place aux immensités céréalières. Les grosses fermes se ferment comme leur nom l’indique, et comme il n’y a plus personne, il n’y a ni hôtel ni auberge ni cabanon. Le remonteur de source était inquiet du ciel qui se couvrait et de l’humidité qui commençait sérieusement à lui ronger les os, cette humidité de vallée dont le plateau était dépourvu mais où le vent frisquet aurait aggravé son cas. Sans compter que sa promesse de longer la rive aurait été trahie de s’en écarter autant, alors va pour l’humidité.


La nuit était presque tombée. Nulle écluse, nulle lumière, pas même un petit bateau couvert. Avisant un recoin de broussailles, il y jeta son sac à dos pour se ménager un nid, et aussitôt le sac à dos se déploya pour former une jolie tente douillette qui lui tendit les bras en murmurant : « aies confiance, n’aies pas peur, je suis là, je te garde ». Il l’avait oublié, ce sac à dos lui avait été offert par sa femme pour cette marche. Elle lui avait dit « tu verras, ainsi je t’accompagnerai et tu seras à l’abri ». Il n’avait pas compris sur le champ mais il l’avait embrassée tendrement.


Quechua qui mal y pense, il dormit profondément et repartit frais et dispos le lendemain pour de nouvelles aventures.