mercredi 13 septembre 2006

Des institutions de la Vème République.‎

Cher Monsieur Dominique Strauss-Kahn,

Vous souhaitez avoir les avis des internautes sur les institutions, en partant de la situation actuellement vécue à l'Assemblée Nationale par la marée noire des amendements.

Je suis plutôt chagriné par cette marée noire. Que le parlement, et la minorité la plus significative en son sein (le groupe PS), soient à ce point dépourvu d'armes qu'ils en soient réduits à cette extrémité est désolant.

Désolant pour la crédibilité de l'opposition, quand bien même elle ne ferait que ce qu'elle peut faire (face à un projet extrêmement dangereux, j'en suis d'accord);

Désolant pour la crédibilité de cette institution essentielle pour la démocratie (l'intervention directe du citoyen qu'on nous présente parfois comme le summum de la démocratie est pour moi la porte du déni de démocratie, et sa destruction à brève échéance);

Désolant pour l'escamotage du nécessaire débat autour de la question de la politique énergétique et des moyens stratégiques dont l'état doit garder le contrôle (le projet de mainmise de Poutine sur EADS en est une illustration flagrante, merci la privatisation).

Je ne suis pas certain que l'opposition au parlement n'ait eu que ce moyen pour tenter de jouer la montre en attendant la montée d’une hypothétique hostilité au projet dans le pays, et en attendant l'approche des élections qui rendrait la mise en oeuvre du projet de loi plus délicate. Je suis persuadé que le PS, englué dans ses querelles, n'a pas vu venir le coup et s'est trouvé incapable d'apporter sa puissance d'opposition quand il en était encore temps. Incapacité et silence d'opposition bien trop fréquents depuis cinq années de désolation chiraquienne, sarkozyste, raffarine et villepineuse.

Tout ceci pour dire que le parlement doit être réhabilité, ses pouvoirs renforcés, notamment par un renfort des moyens d'action mis à disposition de l'opposition principale, ou regroupée (ce qui signifie accepter que ces moyens soient à disposition de l'UMP, si celle-ci devient opposition.

Le débat n'en serait que plus riche, certes plus long, mais plus riche et finalement les lois qui en sortiraient seraient plus crédibles, chacun sait que trop de lois tue la loi. Qu'on ne vienne pas m'objecter une soi-disant "efficacité", en terme législatif le mot efficacité n'a pas du tout le même sens qu'en Entreprise ; si elle est renforcée, la séparation des pouvoirs permettra à l'exécutif de garder toute son efficacité dans le cadre des lois existantes.



J'ai été trop long. Je m'arrête ici bien qu'il y ait encore tant d'autres choses à dire :


§ que je suis favorable au retour du septennat, mais NON renouvelable, avec un durcissement des règles de validation des candidatures associé à de nouvelles règles de votes (pourquoi pas un premier tour à N candidats, sorte de primaire nationale organisée deux ou trois mois plus tôt permettant de ne retenir que les candidats les mieux placés, leur nombre tant celui dont le cumul des votes aurait dépassé 50% des votants, suivi de l’élection proprement dite à deux tours). On pourrait même supprimer l’élection au suffrage direct.

§ que je suis favorable au renforcement des pouvoirs du premier ministre au détriment du président, associé à la nécessaire confiance votée par l’assemblée Nationale, et renouvelable tous les deux ans ou à chaque nouvelle législature de durée cinq ans éventuellement réduite à quatre (pas de censure), et à la suppression des ordonnances.

§ que je suis favorable au renforcement de l'institution judiciaire et à sa totale déconnection des deux autres pouvoirs, ne serait-ce que par la suppression du droit de nomination de tel ou tel procureur,

§ que je suis favorable au maintien dans des conditions très précisément limitées de l'article 49 alinéa 3 de la constitution, convaincu par le démonstration du bien connu Maître Eolas, dont vous devriez lire le blogue, Cher Monsieur Dominique Strauss-Kahn.

Mise en commentaire sur le Blogue de DSK le 13 septembre 2006.

jeudi 7 septembre 2006

L'échoppe et le nouveau-né.

Le 183 rue de Pessac.



Le phare de Cordouan est un signal étrange,
Visiteur du soir éclat sur éclat court et long,



Je ne sais comme il ponctua ma vie
Mais je le connaissais bien avant moi-même;



Bien avant lui-même, même,
Encore phare de bois inlassablement reconstruit
Sans jamais pourtant y avoir posé la main ni le pied;



Ni première rencontre ni premier regard ni première fois.


-------



Je n’irai pas dans sa nuit des temps,
Je n'irai jamais;



Car silhouette il demeure au bout du ciel changeant,
Sans fin ni commencement;



Alpha et Oméga divin totem, phallus impassible
Planté dans l’humide estuaire,
Gironde qui va et vient au gré des marées;



Il fut ma mort il sera ma naissance
Il est l’éternité.

mardi 5 septembre 2006

Cher Monsieur Dominique Strauss-Kahn

Je me prends au jeu. Mais je ne me fatigue que pour ceux qui m'intéressent. Il y a un troupeau d'éléphants qui n'attireront même pas mon regard. Du noniste qui s'y croit au revenant larmoyant qui ne se marre plus. Sans parler des paillettes ambulantes.

Je ne sais pas où caser le consort, que j'aime bien dans ses accrobaties toujours renouvelées. Un jongleur fou doublé d'un funambule sans filet, qui n'est pas encore tombé pour le bien de tous. J'espère qu'il garera son équilibre précaire, invraisemblable mais vrai.

C'est à Dominique Strauss-Kahn, DSK pour les paresseux, que j'écris aujourd'hui, après avoir écrit à Ségolène Royal. Il est, contrairement à certaine apparences, celui que je voudrais voir en costume de Président de la République, bien avant les autres. Il y a un ordre de préférence que je dirai pas, mais vous pouvez le deviner si vous y tenez.


Pouf pouf.

Lettre à DSK.


J'ai un peu de mal à débattre et à polémiquer sur les idées et les propos de DSK, qui rejoignent presque toujours mes propres idées.

Répéter bravo à chaque phrase n'aurait aucun sens ni aucune utilité. Alors je reste plutôt silencieux. J'observe et j'attends. J'attends surtout la réponse à cette question qui me taraude: pourquoi ce que dit et fait Dominique Strauss-Kahn reste aussi peu entendu en dehors du petit cercle de partisans convaincus?

Ne me faites pas le coup du complot, tout le monde sait que l'argument est si usé qu'on voit la peau dessous. Il doit bien exister une vraie raison. Je ne demande pas qu'il se médiatise façon Ségolène, ou qu'il gesticule en forme de va-et-vient avant arrière comme Lionel, ou qu'il se prenne soudain pour un gauchiste à la mode de Laurent.

Mais voilà. DSK, que je verrais très bien en premier Président de la sixième République, a pour l'instant toutes chances de ne pas être même candidat comme sixième de la cinquième.

On peut se plaindre des médias, on peut se lamenter d'une pipolitisation; c'est très insuffisant comme explication, il y a un gouffre si vaste d'incompréhension et de surdité que j'aimerais comprendre, et que DSK lui-même je le crains, aimerait comprendre aussi.

Avant de proclamer haut et fort les mérites de Dominique Strauss-Kahn, il me semble que la première démarche à faire par lui et ses équipes est de percer le mystère. A défaut, la seule proclamation agiographique bien qu'utile sera vaine.

Andrem, le 5 septembre 2006.

jeudi 24 août 2006

Chère Madame Ségolène Royal.

Je vous fais une lettre.



Chère Madame Ségolène Royal,



Depuis le temps que j'hésite à venir sur vos blogues, il faut bien que je me décide. Voilà, je me suis décidé. J'ai peu de temps là maintenant, mais, comme au bord de la mer, je vérifie que l'eau n'est pas trop froide avant d'aller me jeter dans le tourbillon. Cet imêle est juste un avant-poste, une modeste intervention d'un citoyen comme un autre, d'un soixante-millonième de la France. Pour faire court.

J'aime bien votre discours de Frangy. Il est d'ailleurs construit dans ce but; ce n'est pas un reproche, votre rôle est pour le moment de prononcer des discours qu'on aime bien, sinon, à quoi bon se décarcasser.

J'aime bien votre parcours depuis bientôt un an, depuis qu'on a commencé à parler de vous partout. Vos positions antérieures me convenaient parfois et parfois m'irritaient, comme il arrive avec des acteurs politiques majeurs dont on suit la carrière avec intérêt, et vous en étiez pour moi, parmi d'autres.

Vous n'avez pas commis d'erreurs depuis un an. On le dit souvent, on dit vrai. Votre savoir faire, je suppose, autant que celui de vos conseillers sinon davantage, il ne faut jamais trop faire confiance à ses conseillers mais quand même un peu, votre charisme, appelons le ainsi, le mot veut tout dire et son contraire, mais c'est le seul qui me vient. Mais attention au dérapage, au faux pas, ce sera la curée. Attention au vernis trop lisse, il finit par craqueler.

Je dois être franc avec vous si je veux continuer à venir commenter sur vos blogues et chez vos soutiens. Il y a un an, je ne donnais pas cher de vos ambitions, et j'attendais avec curiosité le moment où vous alliez chuter dans un grandiose saut de l'ange. Rien n'est arrivé, et vous êtes toujours là, à dire et écrire des choses que j'aime bien. Je vais finir pas me demander si je ne devrais pas vous choisir comme candidate favorite à l'élection présidentielle, disons les mots sans détour, il s'agit bien de cette question.

Pendant longtemps, et peut-être encore maintenant, vous allez vous fâcher je le devine, Monsieur Dominique Strauss-Kahn avait ma préférence, d'une part pour des raisons objectives - ses performances passées, son sens de la politique, sa présence rude et impassible, enfin ce qu'on en voit à travers les miroirs que les médias nous tendent à nous autres simples citoyens, et il en est de même pour vous d'ailleurs car ce sont ces miroirs qui nous bercent -, d'autre part pour d'obscures raisons probablement inavouables parmi lesquelles un relent de machisme n'est pas à exclure.

Il a eu beau se démener, il n'a pas réussi à émerger, le Doumé. Une sorte de boulet reste obstinément accroché à sa cheville, boulet médiatique avant tout, boulet injuste et insupportable, mais la plupart de vos concurrents au sein de la famille socialiste font mieux que lui. Je sais que les sondages ne sont que des sondages, et bien imprudent celui qui y croit, qui s'y croit, il n'empêche. Il est inaudible, sourd et muet, et si ses apparitions dans le journal, dans le poste ou dans les lucarnes me réjouissent, je vois bien qu'elles sont oubliées le lendemain même et que nul ne vient commenter dans le journal, dans le poste, dans les lucarnes. Comme s'il avait utilisé un violon à des fins non musicales. Je m'en désole, je m'en indigne, mais un soixante-millionième de la France jamais n'abolira le hasard.

Je voulais être franc. Je vous sais maintenant fâchée de m'avoir vu avec un nom concurrent. Avec un peu de chance, mon imêle déjà trop long aura été effacé par vos gardes du blogue. Mais je vous devais cette franchise pour continuer, je ne suis pas un politique je suis un citoyen.

Vous comprendrez ainsi pourquoi j'hésite encore. Je n'ai pas envie de vous soutenir pour la simple raison d'un soutien utile, parce que les sondages frénétiques vous font déjà présidente avant la peau de l'ours, ou pour le simple plaisir de voler au secours de la victoire. Celle-ci n'est jamais acquise, ni devant les militants (je ne suis pas un militant), ni devant les vrais ennemis. Et j'aimerai vous soutenir pour de solides raisons.

Le combat sera féroce et cruel. Victorieuse ou perdante, vous n'en sortirez pas indemne et votre entourage non plus, vous le savez mieux que moi. Je crains les débats en direct, je crains les coups fourrés, je crains la haine de la droite, qui ressemblera à celle qu'elle avait pour François Mitterrand, qui y ressemble déjà, la haine pour celle qui aurait dû être de ce camp-là, et qui a fait le pas de côté pour ne pas la suivre dans son bruit de bottes.

La droite n'a jamais haï Guy Mollet, Maurice Thorez ou Jean Jaurès, pour prendre des exemple anciens de tous bords, elle n'a jamais vraiment haï Lionel Jospin ni Michel Rocard pour lesquels j'ai la plus haute estime, mais je me trompe peut-être je ne suis pas historien, comme elle a haï Léon Blum, Pierre Mendès-France, ou François Mitterrand. Juifs pour certains, grands bourgeois pour d'autres, et parfois les deux, la droite pour ces personnages n'était plus que haine exacerbée, et j'ai peur que vous n'ouvriez une nouvelle catégorie en la matière, la catégorie femme aggravée de la catégorie fille de militaire. La droite a la haine sélective, elle vous a sélectionnée.

J'ai surtout peur que vous ne trébuchiez dans ce marécage là. Il vous appartiendra de dissiper cette peur, et vite, dès les premières escarmouches sérieuses, dès les premiers coups bas.

La formule n'est pas très heureuse, on ne trébuche pas dans un marécage, on s'y enlise, on s'y noie.

Voilà pourquoi je pense que les quelques mois qui viennent vont être difficiles, et pas seulement dans le combat politique, avec discours polémiques et échanges forcené d'arguments qui tuent qui font partie de la règle démocratique. Mais nous allons vite sortir du débat d'idées (à supposer d'ailleurs que nous y soyons entrés) et vous devrez vous confronter à des forces sournoises, à des sous-entendus détestables, et aux tentatives calomnieuses dont la droite est si friande, toutes choses qui avaient été épargnées par exemple à Monsieur Jospin du moins dans la limite des pratiques ordinaires.

Les bassesses machistes ont même commencées, mais ce sont certains de vos amis qui s'y brûlent pour l'instant. Vos amis? Pas les miens en tout cas.

Ma chère Madame Ségolène Royal, êtes-vous sûre de pouvoir affronter ces corbeaux là, qui volent bas sous l'orage?

Personnellement, je suis encore dans le doute, je vous l'ai dit. J'attendrai un peu que ma peur s'estompe. J'ai tant le désir de voir la gauche revenir, surtout avec ce qui nous attend sinon.

L'élection présidentielle, par nature, par essence, qu'on accepte ou non l'idée de ce type d'élection décidée depuis 1962, bien plus qu'un débat d'idées et de programmes, est un vote pour une personne, ou plutôt pour un personnage construit sur un long parcours passé et par un discours présent cohérent et lisible, lorsque du moins cette construction survit au déchaînement de la campagne, aux dernières semaines et avant, au premier tour, et avant encore au tour primaire. Les haillons qui restent après ces premiers combats révèlent la vraie nature de la combattante, bien plus que les beaux discours de la rentrée après les vacances.

Tiens. J'ai dit la combattante, j'ai oublié d'utiliser un neutre prudent.

Montrez-nous, à nous tous citoyens impatients, que vous êtes plus belle que l'image que vous avez su donner jusqu'aujourd'hui, beauté métaphorique, et plus forte, et plus rusée.

Non. Il ne faut pas montrer que vous êtes rusée. Ce serait montrer que vous ne l'êtes point.

Andrem.

vendredi 11 août 2006

Le destin de la calandre.‎


Je suis squatté par un moine de passage, qui s’est mis à causer dans le poste. Je ne sais pas comment il devrait écrire poste, c’est vous qui voyez. Mais comme il cause, je me tais.

1 –

« Je fais un aveu qui me coûte. Cherchant à la lettre Cé un mot dans un dictionnaire volé à mon cafetier d’en bas, dictionnaire tout éparpillé de reliure relâchée, l’envie soudain me prit d’aller jeter un œil sur le mot calandre. L’irruption dans des lieux où je ne l’imaginais pas irruptir m’avait étonné, réveillant le lointain souvenir d’anciens étonnements évanouis, lointain souvenir que quelque chose fut dont je ne me souviens pas. En un tournepage je résolus une vieille énigme, si ancienne que j’en avais oublié l’existence, l’énigme de la calandre ailée.

« Il s’agissait bien d’ailes, de miroirs, d’Europe du Sud et de rivages rocheux, un peu de chez moi en quelque sorte. Evidemment, j’en ai oublié le mot que je cherchais à Cé. Vous pensez bien que je ne vais pas m’en vanter dans mes discours officiels tenus d’un air martial sur un tabouret verglacé. Alors je squatte ici, incognito mais quand même un peu ».

2 –

« Je suis un père unique, comme on dit une fille unique. Personne ne peut m’appeler ainsi sauf elle, qui ne le fait pas. On ne doit pas me nommer père. La décision de me nommer n’appartient qu’à elle. Il faut m’appeler de mon nom. Un nom à touches noires et blanches, un nom à silences, un nom sphérique. C’est un ordre, et ceci est un conseil : on ne doit pas me faire confiance, il ne faut jamais faire confiance à personne et surtout pas à moi. Fallacieux, arbitraire, la mauvaise foi en totem et le calembour en bandouillère, j’exige je commande et je punis qui me trompe.

« Et même ceux qui ne me trompent pas pour faire bonne mesure. Celui qui aime ce que j’écris ne s’en prendra qu’à lui-même, mais malheur à ceux qui n’aiment pas ».

3 –

« La bonne conscience. Il faut écrire sur la bonne conscience. Il faudrait en dire tout le mal que j’en pense. Il faudrait répéter que ce n’est que fuite aveugle devant la vérité, paix mentale et mortelle, pente inexorable de la satisfaction momentanée au compromis inutile, à la renonciation à la vie. J’y cède aussi, à la bonne conscience, ne serait-ce qu’en en disant du mal loin de tout choix douloureux, et debout sur mon tabouret j’ai mauvaise conscience de me donner bonne conscience.

« Parfois, le tourbillon est trop fort pour pouvoir choisir d’y rester ou d’en sortir ; on y reste, piégé peut-être, mais le seul fait de vivre n’est-il pas en soi un piège, tourbillon ou calme plat ? »

4 –

« Séraphine a-t’elle choisi de naître à Carrefour-sur-Gambette ? Amusons-nous à calculer la probabilité qu’elle y naisse, justement, et que ce soit cette Séraphine là qui soit et pas une autre. La probabilité pour que ce soit ce spermatozoïde-ci, et pas celui juste à côté ni celui du lendemain, et que ce soit l’ovule de ce mois-ci et pas du mois d’avant, sans parler de la probabilité d’existence d’Augustin et de Bonemine les zeureux parents, sans parler de la probabilité qu’ils se soient rencontrés et aimés, et que ce jour là ils ont fait l’amour tout comme la veille et le lendemain et que seul ce jour là ce spermatozoïde ci a franchi la membrane de cet ovule-là, la probabilité de toutes ces survenance successives est si faible que j’aurais bien mis ma main à couper que Séraphine n’existera jamais.

« On devient manchot à écrire des phrases trop longues. Séraphine existe bel et bien, on m’a coupé la main. Vous aussi vous existez, moi aussi, malgré toutes les bonnes raisons qu’il y avait pour qu’on n’existât point. Nous existons donc, à parler, à écrire, à lire, à commenter, à aimer, à nous marier, et à ramer. Alors, quel est le piège, mon moine ? »

5 –

« On a longtemps ergoté sur le libre arbitre, sur la question du choix, depuis le choix impossible parce que prédéterminé, veux-tu être riche et bien portant ou pauvre et malade, jusqu’au choix impossible parce que indéterminé, tel l’âne qui meurt de faim devant deux chardons tellement identiques que rien ne permet de commencer par l’un plutôt que par l’autre.

On a si longtemps ergoté qu’on a oublié que la question du choix n’existe pas. Seule subsiste la question de la décision : décider que le tourbillon qui nous entraîne est à nous et qu’il faut s’y donner body and soul. A moins qu’on ne décide le contraire et qu’on lâche prise ; s’engloutir, silencieux, morne et passif. Dans les deux cas, on se noie ou on surnage, et bien malin qui saura le prédire. »

6 –

« Je ne sais pas s’il faut aimer ou non ses enfants, où est le devoir d’amour, peut-il seulement être un devoir sans devenir un oxymore, aimer ou non son mari, sa femme, ses parents ? Pourquoi pas la terre entière tant qu’on y est ? Il m’importe peu qu’on aime ou non. Il y a des pactes, dont certains sont absolus et d’autres révocables. On s’y tient, c’est déjà assez difficile ainsi. Et si un peu d’amour survient, le joli cadeau devra être soigneusement entretenu.

« Le pacte avec l’enfant est total, irrévocable, absolu. Tant pis si elle hait le père pour des raisons que nul ne sait pas même elle, tant pis si aucun spermatozoïde ne fut à l’origine de cette paternité là, tant pis si l’attente est lourde comme une cuirasse de plomb. La paternité se gagne à ce prix puisqu’il faut le payer, et l’enfant qui s’est ainsi construit en vit aujourd’hui ; ainsi s’allège un peu le poids ».

7 –

« Voilà. J’ai répandu mes métaphores, et en les répandant j’ai répondu. Il n’y a pardon qui tienne, jugement qui vaille, humeur qui brouillasse ; il y a vie qui va et calandre qui bat de l’aile. Le jour où la vie s’en va, la vie va ».

Appelez-le Moine. Il comprendra.


mercredi 19 juillet 2006

Le ponton aux sirènes.

Vous avez tous entendu parler des sirènes. Les filles de Terpsichore, certains diront Calliope, et d’Acheloos, les filles à la belle voix persuasives et veloutée. Seul Ulysse écouta leur chant mais il ne put se détacher du mât impassible. La plus connue est Parthénope la napolitaine ; il en est d’autres moins célèbres, sans nom mais à l’ombre attirante que l’on poursuivrait jusqu’à oublier d’être.


Ces ombres là, c’est Pénélope qui me les a racontées. Je ne vous présente pas Pénélope, vous la connaissez bien mieux que moi, je n’en sais que ce qu’elle a bien voulu révéler et inventer, et je m’en tiens aux inventions et aux révélations. Elle n’est pas de celles qui font tapisserie et qui se morfondent au milieu des vers d’Homère en attendant le navigateur. Elle est la Pénélope voyageuse qui enjambe les océans, et tandis qu’Ulysse boucle ses devoirs à la maison, elle explore les îles parfumées, les cascades joyeuses et les Abymes dédaléens.



Pénélope m’a raconté un jour son aventure avec la sirène sans nom. L’innommable sirène. On la savait évanescente, il fallait d’abord marcher jusqu’au bout du ponton. On a prétendu que c’était le plus long ponton de tous les pontons longs, mais non. Que c’était un ponton de papier là collé sur le mur. Qu’il s’allongeait au fur et à mesure jusqu’à nous mener derrière l’horizon des pontons, là où la terre s’arrête et où la chute devient silence faute de fond.


LA PHOTO DE JERÔME




Laissez prétendre. C’est un ponton comme vous et moi, planté sur les rochers noirs de la réserve, et il aurait montré sa banalité au grand jour si le miracle du grand angle ne l’avait transfiguré. Grandeur de l’œil du photographe qui voit ce que nul ne voit, et toujours quelques dixièmes de seconde plus tôt que tout le monde quand par hasard le monde voit.


Il faut marcher jusqu’au bout du ponton. Pénélope a marché jusqu’au bout du ponton avec ses filles. Elles voulaient aussi voir l’ombre de l’ombre de la sirène sans nom. Je ne vous présente pas les filles de Pénélope, vous les connaissez mieux que moi. Je vous l’ai dit, invention et révélation. La louve, fine et redoutable, l’œil acéré tombé dans la marmite photographique avant de savoir parler. La boule de feu, étoile du sud, d’où jaillissent émeraudes et rubis et l’auréole magique. Et, silencieuse sur ses petons coussinets, last but not least, la féline jamais en reste et parfois pelotonnée.


Au bout du bout, on se penche un peu et on la voit, on croit voir. Ombres rapides, furtives, un lièvre ne pourrait les suivre. Ce jour là, sœur Anne ne voit rien venir que l’eau qui clapotoie. Pénélope n’avait pas traversé les mamelles de Tirésias pour un tel lapin. Tout le monde à l’eau, Lagardère iratatoi. Quatre plongeons répondent aussitôt, ce n’est pas une sirène évanescente qui va se jouer de l’équipe, la mer est calme, l’eau fraîche, l’alizé soyeux.


Vous connaissez la suite, Pénélope vous l’a aussi raconté. Elles ont vu l’ombre de l’ombre, puis l’ombre, et enfin elles ont arraché la preuve, un peu floue la photo j’en conviens, mais on la reconnaît dans son halo, l’innommable. Dans le petit monde des sirènes, on ne comprend toujours pas. La procédure s’était pourtant bien déroulée comme prévu et comme elle se déroule toujours, une fois par an en moyenne, la brève apparition au début, les manœuvres d’éloignement, le cousin Poséidon qui monte les vagues et met le courant, et Alizé qui gonfle les joues. Pourquoi ce ratage?


Pénélope le sait, ce qu’il advint. Il fallut soudain transformer en jeu et en concours ce qui devenait une boule là au creux surtout ne pas qu’elle gonfle, allez on joue, le gagnant aura la glace la plus grosse là bas le monsieur il attend. Il fallut rire contre vent et courant, rester derrière en menaçant de doubler sans pour autant s’essouffler, et si la fatigue gagne que personne ne voit la fatigue dans les yeux de Pénélope mais seulement le jeu, la glace, le monsieur là bas. L’œil acéré avait un drôle de regard, et la boule de feu un air mouillé, et la féline lorgnait le dos de maman, quand enfin le sable noir prit pied sous leurs pas.


Je me souviens ainsi d’une voie ferrée traversée où le train en cachait un autre et d’où je fus tiré sur le quai par une main maternelle vigoureuse et je pèse mes mots ; je me souviens du bout de papier que je gardais précieusement au creux de la paume et qui alors m’échappa. J’en demeurai inconsolable. Ce n’est pas exactement du bout de papier dont ma mère a dû se souvenir le restant de ses jours. J’avais cinq ans, et moi, c’est le bout de papier qui me manque encore.


Je ne sais pas ce dont se souviendront les trois magiciennes, de ce jeu de l’ombre, du ponton et de la glace. Je suis sûr que Pénélope, elle, ne l’oubliera jamais. Comme un palpitement secret et doux, où la vie un instant prend toute la place, juste la vie, là, hic, nunc. Et l’amour des siens.


Elles ont retrouvé Ulysse qui, tout étonné, s’est demandé pourquoi ces quatre là autour de lui soudain lui semblaient à ce point indestructibles.

samedi 24 juin 2006

Les nouvelles du front.


Tout va bien. Le camp est beaucoup plus vaste que je l’imaginais. On n’èst pas entassé, et chacun vaque sans déranger. L’esplanade est entourée de bâtiments joliments construits, ocres et arrondis, beau comme là-bas dis, ainsi on ne voit pas la clôture.
Tout va bien. À mon arrivée, ils m’ont dit que je pouvais y faire ce que je voulais, alors je fais ce que je veux. Je me lève tôt ou tard, j’erre, je tourne autour du grand bassin carrelé où cuisent les naïades, mais je n’aime pas me mouiller. On me le dit souvent, tu n’aimes pas te mouiller ; c’est pourquoi peut-être ils m’ont mis ici.
Tout va bien. Je n’en demandais pas tant. Mais ils sont tous gentils avec moi, les gens habillés de blanc. Tant que je prends les gélules colorées qu’ils veulent, ils sont gentils. Je respecte la règle du jeu et ils me laissent tranquille.
Tout va bien. Je vais où je veux ; si je ne m’approche pas de la ligne verte, il ne se passe rien. Parfois un petit malin la passe, ô le gros nul, comme s’il ne savait pas que son bracelet allait sonner ! Le bracelet a sonné, je n’ai pas eu besoin de cafter, les hommes tachetés l’ont aussitôt emmené dans la petite chambre. Moi je suis rusé, je reste loin, mon bracelet reste coi, ils en sont pour leurs frais et ne savent jamais où je suis.
Tout va bien. Je sais comment leur échapper. Ils ne connaisent que mon pseudo de la vraie vie, alors dès que je reprendrai mon nom d’ici, hop je me tire par les fils de cuivre et les fibres optiques, ni vu ni connu.
Tout va bien. Les hommes tachetés ne nous parlent jamais. Ils tournent, en petits groupes de trois, je me demande comment ils supportent leur lourd costume à grosses chaussures par ce temps imbécile où jamais il ne pleut. Ne fois j’ai posé la question : kamoufflache, m’a-t’il aboyé. Les deux autres m’ont chassé, et j’ai vu en m’éloignant qu’ils étaient en colère contre l’aboyeur.
Tout va bien. D’habitude, ils me laissent en paix. Leurs petits groupes semblent plus nombreux dans les parages depuis que j’écris. Je ne vois plus de blouses blanches. On ne peut plus parler de petits groupes, ils sont tous réunis en cercle, et moi au centre. On dirait bien que le cercle rétrécit. Je vais bientôt comprendre : en voici un qui s’avance, je ne peux me lever pour saluer, des anneaux me tiennent les bras. Il a une grande seringue à la main.
Tout va bien mais j’ai peur, vas savoir pourquoi. Je veux appeler les blouses, les chanter même, chanter les blouses, rien ne sort. Allez, un effort, crie, vas-y crie, il est tout près maintenant, tout prêt. Voilà je crie.
Au secours.
Tout va bien.

vendredi 2 juin 2006

Les deux réponses.

1. La première réponse : à Karine F.

Alors d'abord Karine. Règle d’or : Faire toujours le plus facile en premier, ce qui me permets de détourner l'attention et de ne pas répondre au second. Plume salée pour commencer.

Le nom de celui qui poste est inscrit au dessous du commentaire. C’est bien Clopine qui vous a interpellée et non moi, quoique je l'eusses fait chez vous si Clopine ne l'avait fait chez elle.

Et même que j'ai déjà lu le billet posté, dont auquel il est d'étonnantes voyageuses.

Voilà, c'était le plus facile, à très bientôt Karine chez vous, mais je n'irai pas à Saint-Malo, j'ai un billet d'essscuzes. Ah non ! J’ai autre chose à vous dire. En lisant votre liste des peuplades de votre monde, je n'ai vu ni frangins ni copains. Où sont-ils passés ?

2. La seconde réponse : à Marie de B.

Ma chère Clopine, j'espérais que vous soyûtes partite, pour ne pas répondre. Mais vous attendez, appuyée sur votre fourche menaçante. Les déchets, justement. Je vois bien le piège que vous me tendez. Ah ! Ah ! Ah ! Je vais me précipiter à vous faire une démonstration savante pour vous expliquer avec mon arrogance habituelle que :

a) les déchets quels déchets ?

b) mais voyons c'est pas dangereux !

c) vous inquiétez pas on maîtrise.

Au choix, n'importe laquelle des réponses convient pour que le piège se referme, dans lequel tous les arrogants qui nous gouvernent tombent chaque fois.

Derrière ce qui vous apparaît comme une esquive, vous le pensez si fort que je l'entends alors que vous ne me lisez même pas encore, les amateurs de corrida ont pour cela un mot technique que je ne connais pas, il y a tout le débat préliminaire dont j'ai tenté de donner les termes dans mon blogue. Certes en suggérant une morale simpliste histoire de provoquer des réactions qui ne sont jamais venues, mais surtout en tentant de poser les termes permettant d'alimenter la réflexion, je préfère ce mot à celui de débat, l’important est de réfléchir sur les mêmes miroirs, quel que soit le côté qu’on utilise.

J'ai bien noté que les écolos vous laissaient parfois un peu réticente malgré vos sympathies, et nous nous ressemblons en cela que les technocrates me laissent particulièrement énervés, quand bien même je ne serais pas un ennemi du nucléaire.

Vous notez les doubles négations. En réalité, je ne réponds pas vraiment à votre amorce. Je le sais farpaitement (c'est le rhum d'Yvonne qui commence à agir). Mais on ne condamne pas le nucléaire au seul motif de l'inconnu des déchets. On travaille à comprendre le moins mal possible, on ne jure pas que tout va bien, on ne lance pas des programmes pharaoniques de but en blanc, mais on apprivoise doucement la bête en commençant petit et en grandissant doucement.

Ceux qui se demandent d’où sort cette Yvonne ont raison de se le demander, je ne la connais pas. Sachez seulement que ceux qui la connaissent s’en réjouissent et me l’ont fait savoir, alors je leur réponds ainsi, en secret.

Les recherches menées, sous le contrôle (plus ou moins) attentif du parlement, afin de trouver différentes solutions de neutralisation des déchets et de leur stockage, sont loin d'être abouties ; elles me semblent pourtant l’exemple d’une démarche convenable, tant technique que politique, et elle propose déjà des pistes intéressantes. Aucune d'entre elle ne donnera de bons résultats à elle seule et toutes comporteront leur part de risque, y compris des risques non descriptibles aujourd'hui.

Ce n'est pas une raison pour renoncer, mais c'est encore moins une raison pour tenter de cacher la vérité aux citoyens. Bien au contraire. Les secrets d'état d'un côté et les anathèmes de l'autre n'apporteront jamais la moindre chance d'amélioration à nos vies.

Je ne tiens pas ici des propos évanescents et consensuels pour plaire à tous. Je me compromets aussi: je considère en effet que nous ne pouvons nous priver d'une énergie abondante et durable, qu'il faut progresser dans la connaissance de ce monde mystérieux et dangereux, et qu'il faut savoir que cette énergie coûte beaucoup plus cher que ce qu'on prétend nous faire croire aujourd'hui, une fois alignés les vrais coûts de neutralisation à très long terme des déchets, les vrais coûts de démantèlement des centrales vieilles, les vrais coûts de recherche fondamentale et de recherche industrielle. Puis il faut y aller, en regardant devant soi.

Je n'ai jamais été partisan de l'énergie à bon marché, qui n'est qu'un miroir aux alouettes qui nous a permis de vivre à crédit sur le dos de nos enfants.

Sachons accepter ce qui est difficile mais nécessaire (voilà aussi un pavé que j'assume), et connaissons en le coût. Qu'on ne me parle plus de Tchernobyl ni d'Hiroshima, ce n'est pas la faute de l'atome si c’est arrivé. L’homme est ce qu’il est, seules la conscience démocratique et la connaissance technique viendront à bout des obstacles et limiteront les dommages : car sûr et certain, il y aura des dommages, ne comptez pas sur moi pour dorer la pilule histoire d'obtenir lâchement un consentement paresseux.

Nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir, raison de plus pour ne pas attendre.

Voilà. C'est juste un début, et je sais ce qui m’attend. Allez voir mon blogue, euh vous y êtes déjà d’ailleurs, pour d'autres éléments à mettre sur la table en vue de notre prochain festin de guerre.

Je l'ai dit, je suis plutôt en panne ces jours-ci, et pour quelques temps, ce serait trop long à expliquer, le silence est parfois d'or à qui dort.

Ce n'est pas d'arrêter d'écrire que je vous soupçonne, je me suis mal exprimé, c'est bien d'arrêter votre blogue. Comment vais-je venir chez vous si vous fermez la porte ? Si je sors de ma torpeur, et que mes liens vers vous se découvrent rompus, il ne me restera que de m'enfouir avec mes déchets préférés. Un bref instant, j'illuminerai le monde.

FIN.


jeudi 1 juin 2006

Histoire de Théodore - 4. SEXTET

SEXTET.

A l’heure parisienne exacte, c’est-à-dire avec un quart d’heure de retard, il fallait bien calmer le vent et le pollen, les lumières se sont éteintes avec les téléphones portables. Des silhouettes hésitantes dans l’obscure clarté des salles en apnée ont doucement trébuché sur les fils, les retours, les trépieds, et les escabeaux éparpillés sur scène et ont pris place derrière leurs postes de travail.

On devine une guitare, une basse électrique, une batterie, une série de congas et de casseroles bavardes, et un escogriffe entrombonné. Ils se taisent tous les cinq, et règlent leur outil sans bruit, paradoxe du musicien.

Sorti tout droit d’un bas relief de Persépolis, Goliath jouait déjà sur le devant de la scène. Tu ne l’as pas vu arriver, ni entendu. Les cris d’accueil ont couvert son souffle mais qu’importe, toi tu le sais avant tout le monde qu’il n’a jamais cessé de jouer depuis sa naissance il y a soixante seize ans. Tu l’entendais bien avant la salle ; tu es toujours méfiant avant ces rendez-vous : l’entendrai-je, et saurai-je le mériter? Serai-je à la hauteur? Ou, pire que tout, n’allons nous pas nous fâcher pour toujours et détruire cette longue lune de miel?

Voilà les questions que tu te poses chaque fois et qui te font craindre ce premier souffle que la salle t’a épargné. Il est ainsi le public parisien, il se croit conquis d’avance et il rate son entrée, tout juste s’il remarque l’homme qu’il fête bruyamment. Il applaudit avant la fin, il se lève pour un oui pour un non, toi tu dis qu’il se lève pour un nom, et le frisson qui te gagnait devient tremblote.

La salle s’est tue et maintenant tu entends ; tes craintes ne sont plus de saison. Ton rendez-vous n’est pas un lapin et tu te cales dans le fauteuil, le voyage peut reprendre. Il en faudrait davantage à Goliath pour lui clouer le bec. Parisien ou non, le public finit noyé dans le flot. Le carnaval ne s’est pas arrêté, et tu ne pouvais plus partir à supposer que tu l’aies voulu ce dont tu étais loin.

Tu as vite oublié le lieu la date, le bas-relief de Persépolis t’a raconté ta vie à toi comme si tu y étais, comme si tu étais seul assis dans l’Olympia. Tu sentais bien que soixante-seize ans sont plus vieux que trente-six, de petits détails qui ne trompent pas sur la courbure du dos, la longueur des notes, l’économie des suraigus et les graves en pente douce, enfin si les mots d’économie et de pente douce sont applicables ici, nombreux sont les fous furieux qui ne tiendraient pas le quart d’un grave et le début d’un aigu du vieux Goliath ; le chef apache avait plus d’un tour dans son sac pour brouiller ta vue et tes souvenirs, c’est lui qui connaissait ta musique. Le vieux noir valait toutes tes nuits blanches.

Tu te souvenais maintenant de la neige à Lyon, et bien avant cette neige de ton premier disque acheté avec tes économies de six mois, centime après centime, rognant sur la monnaie des courses, juste le compte pour acheter le grand carré de carton avec une galette noire à l’intérieur qui trônait dans la vitrine du magasin près de la mairie au milieu de l’école est finie et j’entends siffler le train. Les coins brillants de Goliath et du Moine together. Ton premier disque sous le regard effaré du disquaire. Tu n’as jamais su pourquoi ce disquaire-ci avait ce disque-là, ni pourquoi il l’avait gardé si longtemps en devanture, six mois d’économies. Tu en as acheté des disques ensuite, jamais chez lui, il en était resté à la fin de l’école et des trains qui sifflent : à la Feunaque du boulevard de Sébastopol, l’historique aujourd’hui disparue, au marché Malik à Saint-Ouen, et partout où des pochettes rafistolées annonçaient le vécu et l’abandonné, où tu trouvais des trésors au risque de quelques bouses rares.

Tu appris plus tard que tes maigres économies avalées par le monsieur en échange de la galette t’avaient permis d’acquérir un chef d’œuvre de l’histoire du jazz que tu ne le savais même pas, et de surcroît introuvable au dire des experts qui causent dans les journaux spécialisés, le Chaud et le Mag. Il a cessé d’être introuvable, il existe en petite galette brillante comme le corner du titre, mais la grande galette noire est celle que tu écoutes encore sur ta Dual à entraînement direct avec craquements d’usure et rayure prévisible à la reprise du thème de balues bolivar balues are juste après les timbales du Matheux. Bolivar Blues façon Brillant Corners.

C’est lui, Goliath, qui te raconte ta vie, ce n’est pas toi qui te souviens. Sa trompe mugissante te dit tes vagabondages autour de Persépolis, au milieu de ces montagnes où la mort est si belle, où tu rencontres Zoroastre au détour d’un mausolée perdu, où un sourire nomade d’une Ghashghaï derrière ses voiles valent toutes les soifs d’été, tu ne dis pas le voile mais bien les voiles, légèreté multicolore qui flotte autour d’elle laissant libre et nu le visage inoubliable. Ce pays éternel, où pour se trouver il faut se perdre, que tu as fui il y a si longtemps, te retrouve enfin par la grâce du chant de Goliath l’américain.

Il n’a pas fini de te raconter : toutes ces années où tu as tenté de conquérir un titre que tu n’atteindras jamais, combat où les échecs suivant les échecs n’ont jamais entamé ton désir, poussé par les musiques prodigieuses : God Bless The Child. L’enfant qui ne te regarde pas, titre inaccessible devenu ru amer, mais fleuve de musique qui un jour t’aidera à ceci : renoncer.

Voilà ce que te raconte Goliath, et bien d’autres choses encore, fulgurantes à ne pas t’en souvenir ici. Il est planté sur le haut plateau qui te domine, autour de lui ses compagnons canalisent ses tempêtes, il en faut bien quatre pour remplacer le Matheux.

N’avais tu pas dit qu’ils étaient cinq ? Ils sont cinq en effet mais quatre à canaliser. Le cinquième est David le fidèle entre tous. Sa basse électrique sature un peu trop, quelle idée de refaire à l’identique cette salle malcommode, mais il est toujours là, indestructible, le David décrié par les écriveurs cul-de-poulés. Tu l’avais dit, jamais David sans son Goliath, jamais Goliath sans son David. Ce n’est pas diminuer Goliath de le comprendre, car seule la volonté du colosse a fait que David est resté. Goliath meurt s’il tue David, ou simplement essaie.

Tu es rentré en métro, main dans la main avec ta femme. Il faisait doux, c’était le printemps et on devinait que les jours allaient se refroidir. Ce soir là, la météo est restée polie, quelque chose était suspendu, entre deux airs, entre deux eaux, entre deux chansons, ta vie peut-être.

Si Goliath revient, tu n’iras pas l’écouter, ni dans deux ans ni dans cinq ans ni dans cinquante ans. Il ne faut pas abuser des rendez-vous. Le dernier est toujours le rendez-vous de trop qui détruit tous les autres.

Galettes ou pas galettes, Il est maintenant installé chez toi pour toujours,
Théodore Walter Sonny Rollins.

FIN – Ecrit le 19 mai 2006.

mercredi 31 mai 2006

Histoire de Théodore - 3. Printemps

Printemps.


Tu sors de la station Auber, sur le trottoir de la rue des Mathurins. Le soleil t’éclabousse les yeux, tu n’as pas tes lunettes noires et tu as mal. Quarante ans et trois mois ont passé, et ta vue s’en est aperçue qui te rend la vie difficile. L’air est doux mais déjà le bout des saints de glace commence à poindre et tu frissonnes. Tu as encore un petit répit, il fera froid demain, tu presses le pas car tu as rendez-vous. Six mois que tu l’as pris, ce rendez-vous, il ne faudrait pas le manquer, lui poser un lapin. Rue des Mathurins, qui sont-ils ces Mathurins là, rue Scribe et ses klaxons furibards de ta traversée en aveugle, rue Caumartin.


Tu as une heure d’avance. Tu avais prévu trois bons quarts d’heure de RER, plus les changements, les attentes, les pannes, les grèves, les suicides, soit une heure. Rien n’arriva et te voilà avec cette heure à tuer. Pourquoi te dépêches-tu, toi qui vantes la lenteur à longueur de traînasseries ? Tu ne sais pas, tu ne répondras pas. Un vague souvenir de rue en pente glissante, souvenir du fond des âges, tu pourrais y penser, tu n’y penses pas, tu penses seulement à ton rendez-vous, crois-tu, ton rendez-vous d’il y a six mois, toi qui ne sais jamais ce que tu feras le lendemain, l’heure qui suit, et qui lorsque tu le sais fais autre chose, tu as pris ce rendez-vous six mois à l’avance. Tu m’étonneras toujours.

Tu dépasses tout le monde dans ta marche. Tu y vois mieux, la rue Caumartin est à l’ombre soir et matin, c’est juste une question d’orientation. Un couple âgé marche paisiblement main dans la main et te barre le trottoir étroit, tu les connais mais oui, c’est Monsieur et Madame Delors. Ton rendez-vous serait-il une veillée funèbre sur l’Europe défunte, un enterrement de première classe ? Non, l’Europe n’a rien à voir, elle est morte on nous l’a tuée, il est de bon ton de cracher sur sa tombe, et Monsieur Jacques Delors est plus voûté que jamais.

Il y a de plus en plus de monde et te voici obligé de ralentir ; marcher dans la rue étroite est trop dangereux. Ta femme aimée est déjà là, en avance aussi. Elle ne sais rien de la rue en pente, mais elle voulait elle aussi tuer son heure. Vous êtes synchrones.

Vous avez le temps d’avaler un sandwich suédois et vous entrez dans le long tunnel qui conduit à la salle de concert. Sous prétexte de nostalgie, ils l’ont refaite à l’identique d’avant, donc exactement aussi malcommode et inadaptée que du temps de la nostalgie. C’est malin. En prenant rendez-vous avec six mois d’avance, tu as limité les dégâts, tu vois et tu entendras. Monsieur et Madame Delors entrent juste devant vous et présentent leurs billets, personne ne les remarque. Le tumulte n’en a que pour quelques sous-pipaules minaudant leur air blasé ; ils sont partis, voûtés et main dans la main, du côté pair. Ils ont aussi leur rendez-vous.

Ta femme et toi vous êtes du côté impair, loin des tambours. C’est mieux. Un vent de pollen faisait éternuer un peu partout, du balcon aux travées, de la cour au jardin. C’est le printemps.


mardi 30 mai 2006

Histoire de Théodore - 2. TRIO

Une heure de retard. Il n’y a aucune raison que la neige soit tombée sur toi seul. Noir ou blanc, elle refroidit tout le monde. Les lumières baissent très légèrement et le premier fait son entrée. Tu l’appelles David le bassiste. Ce n’est pas son nom diront les puristes tu le sais bien ma foi, pas besoin de puristes pour le savoir. A tout Goliath son David, que serait Goliath sans lui ? Il ne serait que ce qu’il est. Tu n’as pas inventé la formule mais pour une fois qu’elle s’applique, tu en profites avec gourmandise. Notre Goliath l’a compris avant tout le monde qui ne s’en est jamais séparé.

David le bassiste n’est pas Mingus pourtant ni Scott La Faro, ni aucun de ces géants de l’instrument géant, et les puristes font la moue sur lui. Tu n’en démordras pas, Goliath avait raison de se le garder pour lui afin de le rester, Goliath.

Les lumières diminuent un peu plus. Baguettes à la main, droit comme un I, est entré le professeur, le gardien du rythme, l’incarnation du temps, la folie sur rails, Monsieur Max lui-même. Les initiales trompeuses auraient pu faire croire que tu attendais Marcel Ringard, mais tu en savais assez pour ne pas te faire prendre : c’était bien Max le Matheux qui vint s’asseoir derrière les tambours et les cymbales, qui en retiennent leur respiration résonnante. On devine que sa veste est mouillée de neige fondue jusqu’à la doublure de soie vermeille, mais impossible d’être plus élégant l’eau n’y pourra jamais rien. Une élégance waterproof.

Il n’y a plus de lumière. Une poursuite se braque sur un coin de coulisse du côté jardin. La silhouette de deux mètres de haut entre du côté cour. Tu ne l’as pas vue mais entendue, il jouait en entrant, comme s’il n’avait cessé de jouer depuis trente-six ans qu’il était né, en supposant qu’il ne jouait pas avant déjà. Goliath et sa trompe. Des sons d’outre tombe et des sons de stratosphère, des sons de souffle et des sons insondables, un torrent de sons déferle et il faut ce Matheux de Max pour les endiguer, les auréoler et nous les livrer en un delta de fleuve impétueux parmi les roseaux et les crocodiles.

Ne croyez pas Goliath brouillon. Il les connaît bien, son Max et son David, c’est leur talent qui lui donne les libertés qu’il prend avec les règles, avec les harmonies, avec le temps. Rien ne s’en va. Il connaît tous les pièges du marigot, tous les recoins des petits bras et des grands, il fait mine de s’y jeter comme un forcené et la baguette le tient en lévitation au dessus des sauriens dépités, et la basse ambulante le ramène au rivage. Goliath à la tête d’Apache en sourit dans sa trompe hallucinée et repart pour de nouvelles aventures. Te voici parti dans tes rêves, tu les suis dans leurs acrobaties et la terre a cessé de tourner.

La nuit a des milliers d’yeux, Dieu bénisse l’enfant, Thomas le Saint, le pont, Nigeria, parler ensemble, le septième bleu, et pourquoi énumérer seulement les chansons que tu as cru reconnaître parmi les chemins, les lagunes, les lacs, la mangrove ? Tu as honte de celles que tu connaissais par cœur mais impossible d’y poser un titre, tu n’es plus certain d’avoir reconnu celles que tu as cru reconnaître.

Tout finit par se mélanger, toutes ces rivières lentes, ces rapides, ces cascades, de calypso en blues, de ballades en valses, du binaire au ternaire, du catxcat au sissuite, alimentent le fleuve puissant à rendre le Rhône proche filet mignon. Tu es du côté ensoleillé du delta, contemplant le dauphin vert et le couteau de Mackie, tu as oublié ce qu’était l’amour, tu as oublié le temps qui passe. Il est une heure du matin, mon gars, le concert est fini, le grand chef indien a fait hugh et les gens râlent qu’il n’y ait pas de bis. Qui ose parler de bis à un grand chef Apache, à Goliath ? Est-ce qu’on se baigne deux fois dans le même fleuve?

Tu es désormais au paradis et tu ne te souviens pas du retour. As-tu finalement retrouvé tes copains furieux mais bon on te ramène quand même, as-tu croisé de justesse d’autres copains qui étaient aussi descendus de la ville noire mais tu ne le savais pas, as-tu demandé à un villanègre qui passait par là et qui t’a chargé, tu ne sais plus. Neigeait-il encore, est-ce que la route glissait, combien de temps pour cinquante kilomètres de montée périlleuse ? Faut-il vraiment se pencher sur ces questions, quelle importance puisque tu te souviens du fleuve !

Quarante ans et trois mois plus tard, tu te souviens encore du fleuve comme si c’était hier, et si tu ne sais pas comment tu en es revenu, tu sais que tu n’en es pas encore revenu.

à suivre.

lundi 29 mai 2006

Histoire de Théodore - 1. Hiver



La météo l’avait promis : temps glacial toute la journée et chutes de neige abondantes dès la tombée de la nuit pendant plusieurs heures sur tout l’est de la France, de Valence à Valenciennes. Tu ne te souviens plus du nom du monsieur météo de ce temps là, mais il a tenu parole de sa voix chantante. Il neigeait plus que dans un poème de Victor Hugo. Tu avais pourtant bien décidé d’en être, de cette soirée à la grande ville du confluent, depuis des mois que tu t’y préparais. Trois flocons n’allaient pas te rebuter.

Quoique. Tes copains t’avaient gardé une place dans leur poubelle roulante, ce qu’alors on appelait une automobile, un tas de tôles avec des roues, un dégivrage qui ne fonctionnait qu’au dessus de cinquante à l’heure, un moteur à essence qui explosait à partir de soixante à l’heure, il fallait bien viser, plastique et skaï à l’intérieur, rouille à l’extérieur, douze litres au cent dans les descentes pour trente cinq chevaux plus très neufs. Justement, c’était descente jusqu’à la grande ville, cinquante kilomètres de descente.

Mais tu t’étais promis cette soirée, plus question de reculer, d’autant que ta place réservée avait fait des jaloux. Vous partîtes cinq et n’eurent aucun prompt renfort. Vous fonçâtes en aveugle à plus de cinquante dans le mur blanc d’où tombaient le silence et la nuit. Tu étais encore plus tassé que les autres au milieu de la banquette arrière entre deux malabars, airbags avant leur invention, en te répétant que tu ne pouvais vraiment pas renoncer à y aller.

Après diverses glissades artistiquement involontaires, quelques slaloms parmi les camions en perdition, et un arrêt dégivrage obligatoire pour cause d’essuie riens tombés en panne, vous voici deux heures plus tard debout sur un sol incertain. Sains et saufs. Derrière vous, s’étend la presqu’île, vous le savez sans la voir, mais vous voyez bien le raidillon devant qui reste, dernière côte avant la soirée.

Tous les lyonnais vous le diront, surtout les Roussicruciens, ne vous aventurez jamais un soir de neige dans les ruelles au-delà des terreaux un soir de neige. Tu l’as dit à tes copains qui ont ricané, alors tu as fini à pied, tant pis pour la trempe, mais d’abord être à l’heure. Quelque part dans cette colline existait une salle vieillotte où parfois s’y donnaient d’invraisemblables concerts. Tu ne te souviens ni du nom ni du lieu ni de la rue, et il se pourrait même que ce ne fût pas la Croix Rousse. Tu es sûr des ruelles, des pavés, des glissades et des pentes, de la neige dont la fonte te coulait directement maintenant dans les socquettes après avoir traversé tout le reste, et tu as trop de jolis souvenirs dans cette colline-ci pour ne pas lui accorder le bénéfice du doute ; tu ne diras rien des carillons.

Tes copains vont batailler toute la nuit pour sortir la voiture du travers où ils l’ont fourrée avec leur obstination, et ils t’en voudront tellement que tu ne raconteras même pas le concert. A quoi bon, est-ce qu’on peut raconter un concert ? Toi, tu es arrivé à l’heure. Enfin, moins en retard que la musique. Tout enneigé du cerveau, tu t’es installé dans la salle oubliée qui s’appelait qui s’appelait, à croire qu’elle faisait aussi bal perdu. Sans parler des socquettes.

à suivre.

jeudi 18 mai 2006

Néanderthal #2.


Le chef l’avait écouté sans rien dire. Mais j’ai vu dans son regard une vague lueur d’intérêt. Je savais ce que signifiait cette lueur. Il y a très longtemps mais j’étais déjà né, un long combat avait opposé l’homme qui allait devenir notre chef à un autre guerrier, lui aussi au front bas. La lutte avait été incertaine. L’un appelait les esprits à la rescousse, qui dressaient des épines empoisonnées sur la route de son ennemi. L’autre manigançait des stratégies emberlificotées qui enserraient le premier dans les filets de l’incompréhension.

La tribu était coupée en deux, et nombreux furent les morts qui nourrirent les loups du Mercantour et les ours Slovènes.

A bout de forces, la tribu décida qu’il était temps de survivre et partagea les tâches. L’homme qui parlait aux esprits sera celui qui parlera aux esprits et on l’appellera Grand Sorcier. L’homme qui élaborait des plans sur la comète nous conduira vers le bout du tunnel et s’appellera Grand Chef. Chacun fit mine de se satisfaire de son sort et, depuis, la tribu tant bien que mal, survit.

La petite lueur dans le regard du chef signifiait que l’heure de la revanche avait sonné. Il allait prendre le feu, interdire à quiconque d’en approcher, il avait déjà inventé les fils de fer barbelés qui l’entoureraient. Il se saisit du panier et proclama sa loi. Pour montrer sa grandeur, il incendia la forêt voisine, le ciel fut noir pendant sept jours et douze nuits et personne ne remarqua l’anomalie.

Alors Grand Sorcier parut, et rouge était sa colère. Il parla. Vous n’êtes que des apprentis sorciers s’écria-t’il, vous croyez avoir maîtrisé l’énergie du feu, pauvres fous que vous êtes, vous ne saurez que faire s’il vous échappe, vous ne saurez que faire de ce qu’il laisse derrière lui, ces poussières brûlantes qui ne s’éteignent plus et qui nous étouffent quand elles volent, vous ne saurez que faire quand l’air que vous respirez aura été englouti dans les flammes. Et les grands principes de nos pères, vous les avez déjà oubliés, à commencer par le principe de précaution ?

Pour une viande plus digeste dont on ne sait pas si elle ne risque pas de devenir poison, avec toutes ces graisses brûlées les pires maladies vous guettent ; pour une protection nocturne dérisoire, il faudra toujours un guetteur et des broussailles craquantes à l’entrée de la grotte ; pour un meilleur confort les nuits d’hiver alors que vous savez bien que les grands froids ne sont qu’un vague souvenir de nos vieux sans mémoire, il fait chaud toute l’année par ici ; pour ces petitesses ridicules dignes de peuples ramollis, vous brûlez des forêts, et bientôt vous vous brûlerez vous-mêmes ! Une femelle verra son petit grésiller sur la braise, il ne nous restera que nos yeux pour pleurer et un peu de chair tendre pour améliorer l’ordinaire. Un jour, le feu prendra devant l’entrée et vous ne pourrez plus respirer ; vous le savez bien ce qui se passe alors, vous qui avez couru devant les flammes les années de grande sécheresse, malheur à qui ne court pas assez vite !

Il était lancé, rien ne semblait l’arrêter. Il continua longtemps ses imprécations et sa voix couvrait le tonnerre. La tribu, apeurée, tassée dans un recoin éloigné du panier magique, se mit à grogner ; sourdement au début, puis une clameur s’est élevée et le guerrier à front bas, le grand chef et le panier furent déchiquetés par la foule en furie.

Grand Sorcier avait gagné la bataille.

Quelque temps plus tard, l’homme de Néanderthal avait disparu de la planète.

Fin. En attente de réactions hostiles.
Chercher les deux réponses.

mercredi 17 mai 2006

Néanderthal #1.

1. Où il est encore question d’hommes préhistoriques.


La fable qui suit n'est pas de moi ni dans son idée ni dans son développement. Ne m'appartiennent que l'écriture, les digressions et les errances. Mais elle m'a inspiré, c'est pourquoi j'ai voulu y ajouter un peu de moi. Elle a été écrite par un journaliste dans un journal, et je ne me souviens ni du journal ni du journaliste. Je m'en voudrais qu'on me reproche un vol, alors qui se reconnaîtrait et qui le reconnaîtrait sera bienvenu ici pour que cite ma source, dont ne demeure aujourd'hui que le ru. Elle a été publiée dans un quotidien quelque part vers la fin de l'année 2005, je crois. Bonne lecture.
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Depuis des millénaires, des milliers de millénaires, en ce temps là où l’on avait pas encore inventé les millions, la tribu survivait tant bien que mal dans son recoin des Alpes. Les anciens racontaient qu’on avait vu les glaciers recouvrir tout le pays et qu’il avait fallu partir vers le sud trouver d’autres montagnes et se cacher des hommes savants. Ils racontaient aussi que les glaciers avaient fondu jusqu’en haut des montagnes et qu’il avait fallu s’établir sur les pentes pour échapper à la mer qui envahissait la vallée et aux hommes savants qui remontaient du sud.

On les connaît, les anciens : il faut toujours qu’ils exagèrent.

Un jour, un guerrier était arrivé tout essoufflé. Il courait depuis quarante-deux kilomètres, enfin pas tout à fait mais je ne me souviens jamais de la distance exacte. Il n’avait rien mangé, mais bu parfois un peu d’eau sucrée. C’est ainsi qu’il l’appelait, sa boisson : de l’eau sucrée ; ses collègues prenaient un air entendu et disaient pot belge toi même. Rien d’étonnant qu’il fût essoufflé. Il venait nous annoncer une grande victoire et portait un petit panier à la main d’où sortait une fumée qui piquait les yeux. A l’intérieur scintillaient des cailloux rouges qui semblaient vivre.

Je l’ai volé aux hommes savants, s’écria le guerrier au front bas dès qu’il put crier. Toutes les femelles lui tournaient autour, avoir le front bas était chez nous signe d’un grand guerrier. Le chef s’approcha et ricana. C’est du feu, ton truc d’homme savant, dit-il, que veux-tu qu’on en fasse ?

Le guerrier se lança dans une longue explication technocratique et incompréhensible, l’un n’allant pas sans l’autre, mais c’était un grand guerrier. Pendant trois lunes il avait guetté les hommes savants et observé leur manège. Il avait repéré les quatre olibrius qui partaient chaque matin avec un drôle de bâton et du fil presque invisible et qui rentraient le soir avec du poisson. C’était du temps où la mer avait remplacé la rivière, il faisait si chaud alors. Il n’avait jamais réussi à les suivre dans leur course erratique derrière le grand maigre qui en gestes désordonnées leur montrait des routes sans cesse différentes. Il en perdait sa filature. Il était finalement resté dans sa cachette imprenable avec vue, à regarder ces grandes femmes laides. Oui, c’est ce mot qu’ils emploient pour leurs femelles, le mot femmes.

Vous n’imaginez pas à quel point elles sont laides, les femmes des hommes savants. : des cheveux interminables blonds ou bruns, rouges parfois, ou noirs comme la nuit, sans parler des mèches, et aucun autre poil ailleurs, la taille toute étroite serrée dans un pagne volé au léopard du coin, de petits pieds à se demander comment elles peuvent se tenir debout si droites, et des jambes à n’en plus finir encore plus fines que des girafes. Laides, je vous dis. D’ailleurs il faut voir comme ils les traitent.

Elles s’affairent avec un petit panier de fumée, elles en sortent un caillou rouge qu’elles posent sur des feuilles dans un trou et en jaillit une flamme comme on en voit les nuits de sécheresse sur les pentes des montagnes, mais en tout petit. Elles posent le poisson dessus ; alors s’élève vers le ciel une odeur qui me donne faim alors que j’ai encore la bouche pleine des plumes du canard que je viens de dévorer tout palpitant. Magie de la flamme sur la chair. Je ne connaissais pas cette magie là, et je ne vous ai pas encore tout raconté.

Une fois elles ont été attaquées par une famille d’ours. Le seul homme présent s’est sauvé dans la grotte. Il passe sa vie à faire les cents pas en déclamant, celui là, un omelet très laid. Elles ont pris un petit morceau de flamme au bout d’un bâton et se sont approchées sans hésiter des assaillants ; vous n’allez pas me croire, il y avait encore trente pas entre elles et les ours, ils se sont enfuis comme des lapins. Je l’ai vu comme je vous vois. Puis, comme si de rien n’était, elles ont retiré le poisson tout grésillant de dessus le trou à flammes qu’elles ont recouvert de poussière, et remis quelques cailloux à fumée dans le panier magique.

Profitant d’un moment d’inattention, j’ai volé le panier et me voici. Finies la viande indigeste et la peur des fauves, finis le guet de la nuit et le froid mordant, nous allons domestiquer le feu.

à suivre.

jeudi 27 avril 2006

Le Tableau

Le petit jeu de RACONTARS.


La photo a été sortie de son cadre douillet, où depuis le 23 septembre 2005 elle se montrait à tous les passants passant chez
Alain Bachellier

Le jeu consiste à raconter un racontar à partir de cette photo. L’auteur de la photo a un blogue dont l’adresse est précisée, j’espère que mes liens fonctionnent, je ne sais jamais quand ils fonctionnent et quand ils ne fonctionnent pas.


Décidément, je ne comprends rien à ce qui m’arrive. Asseyez-vous là, m’ont-ils dit, vous avez une heure pour prendre votre décision. Une heure. Comme si une heure suffisait pour une décision pareille. On la prend en trois secondes ou on ne la prend jamais, cette décision. Et comme ne rien décider est un des deux côtés de la décision, il va falloir que je décide si je décide ou si je ne décide pas.

Une heure n’a aucun sens. Mais je le sais, dans une heure ils vont venir et me demander ce que j’aurai décidé. Et je devrai répondre. Va pour une heure, les mains crispées sur le coton bleu, à attendre.

Le médecin n’avait pas été long à établir le diagnostic. Il m’avait allongée comme d’habitude, comme d’habitude il s’était penché son observatoire à la main, il avait un peu palpé, il m’avait fait relever. Il était sûr de lui, hormis peut-être cette lueur d’incrédulité dans son regard. Mais je sais déjà malgré ma jeunesse, ils disent tous que je suis jeune alors que je me sens déjà Mathusalem, je sais déjà qu’on ne voit dans le regard des autres que ce qu’on y met, non ce qui y est.

Il m’a demandé : vous avez rencontré quelqu’un ? J’ai été agacée, ma mère m’avait posé la question le matin même. J’ai répondu comme à ma mère, non personne. A la différence de ma mère, ma réponse ne l’a pas autrement surpris. Je finis par me demander si ce n’est pas son diagnostic qui l’étonne, bien qu’il ait l’air sûr de ne pas se tromper.

J’ai seize ans, je ne suis pas idiote, je sais bien ce qu’on veut dire quand on demande si j’ai rencontré quelqu’un, je sais bien ce qu’on me demande, en réalité. C’est pourquoi je réponds non à cette question, parce que je n’ai jamais couché. De cela aussi je suis sûre, comme l’est le médecin de son diagnostic. Je ne vais pas raconter ce qui m’est arrivé il y a huit semaines, personne ne me croirait, et j’entends déjà les ricanement étouffés ou les airs dubitatifs qui suivraient. Quand je me le raconte à moi-même, je n’y crois pas non plus.

J’étais sur la terrase comme souvent. J’aime y traîner, sur cette terrasse, à l’abri du portique en pierres aux doux arrondis voûtés. Ma mère le supporte mal et fait s’effondrer mes rêves en me criant de finir la vaisselle ou la poussière ou tout ce qui lui passe par la tête. Elle était à Sienne pour les courses, ce jour là, je pouvais à loisir contempler le paysage de collines et de crêtes, ponctué de vignes et d’arbustes selon un savant hasard qui le faisait ressembler à un tableau de Léonard de Vinci.

Soudain il était là devant moi, le beau jeune homme. Il m’a saluée, il m’a dit gracieuse. Mais je vous le jure, il n’a pas franchi le seuil du portique, il est resté dans le jardin à me regarder de ses yeux transparents et moi je suis restée dans ma chaise longue posée sur le carrelage. En dire plus serait de l’invention pure et simple et je n’ai aucune imagination. Ma mère me le dit toujours, à quoi rêves-tu, toi qui n’as aucune imagination ? Si pourtant. Un petit rien, un rien du tout, mais que je ne comprends toujours pas.

Une étrange impression de flottement, sans savoir qui flottait. Moi, déjà séduite par ces yeux de cristal, ma chaise, qui pourrait s’être décollée du sol mais je n’ai pas vérifié, ou alors tout ce qui était devant moi juste au delà de la ligne du portique, bien matérialisée par le bord du carrelage. Même que ma mère s’était fâchée pour toujours avec le carreleur qui ne voulait pas refaire l’alignement parfait qu’il avait raté ; du coup on ne l’a jamais payé. Etait-ce tout le paysage là devant qui flottait, qui contenait Sienne au fond, les vignes du seigneur, les cyprès éloignés, le jardin des délices et le jeune homme avec son lys à la main ? De Sienne à lui, de Sienne au lys, tout semblait dans le même plan, torturé par une perspective irrationnelle.

Comment pourrais-je vous raconter cette paix qui pendant les quelques minutes que dura la rencontre m’avait envahie, et dont je sais que je ne la retrouverai plus jamais ?

Le médecin avait constaté que j’étais enceinte de huit semaines. Il m’a demandé si je souhaitais avorter ou non. Il m’a dit qu’il serait obligé de me dépuceler lors de l’opération, mais que la naissance le ferait d’elle-même si je n’avortais pas. C’est pourquoi il s’attendait à ma réponse quand il m’avait demandé si j’avais rencontré quelqu’un. L’infirmière m’a fait asseoir ici et m’a conseillé de me détendre pour prendre ma décision. Relâchez vos mains, m’a-t’elle dit. Une heure pour prendre une décision pareille, et elle voudrait que je me calme ! De qui se moque-t’on ?

Le plan de charge de l’hôpital est complet pour les neuf semaines et demi qui viennent sauf justement dans une heure où une défection soudaine permettait d’intervenir dans les délais légaux. On a vérifié vos parents sont d’accord et ils vous laissent choisir, m’a-t’elle précisé. Ponce-Pilate avant l’heure, ceux-là.

Pour gagner du temps, ils m’ont habillée avec la tenue réglementaire. Il me reste dix minutes.

J’aimerais bien le garder, ce petit. Avec mon ami le fils du fabriquant de vérandas mon voisin, nous nous en occuperions bien, et il lui apprendrait son métier de charpentier alu. Je l’aime, le fils du voisin, nous nous marierons un jour, je sais qu’il acceptera le petit comme sien même un peu surpris car il m’aime aussi. Nous n’avons jamais dépassé le stade du baiser chaste ; la violence de nos désirs et j’euphémise, s’est toujours rompue sur notre pacte d’amour. Ne me regardez pas avec ces yeux de mérou, je sais que tous les gens du voisinage s’en étonnent et que tous les godelureaux du coin se gaussent. Nous sommes d’un autre temps, peut-être du temps du tableau que j’ai cru voir il y a huit semaines.

Un pacte est un pacte, mon ami a seize ans comme moi et il devient doucement un homme parce qu’il respecte ce pacte. Attention, ne mélangez pas tout : ce pacte là n’est pas pour autant obligatoire pour devenir homme ou femme, entendons-nous bien. A chacun le sien librement consenti, l’important est de ne pas faillir.

L’infirmière est entrée. Enfin je desserre les mains. J’avorte, dis-je d’un ton serein. Je ne vais pas imposer à l’humanité une nouvelle fois deux mille ans de christianisme.