mardi 6 février 2007

‎1948 - Deux ans.‎

C’est toujours la même chose. Je me définis une règle, simple et de bon goût, une règle qui va me permettre comme des bottes de sept lieues de rattraper mes petits camarades qui gambadent vers les années soixante. Je me dis qu’il suffira de décrire et de réfléchir sur le premier évènement qui me viendra à l’esprit, étant le premier il sera le bon.

Comme toujours, la première chose que je fais lorsque je légifère ainsi, je m’empresse de contourner la loi. Mais, monsieur l’agent, ce n’est pas DE ma faute, en 1948, en 1949, en 1950, et suivantes, j’ai bien des évènements à raconter, mais je ne sais pas l’année où ils se sont produits parmi toutes celles-ci, sinon qu’ils se sont produits vaguement dans cette zone de ma mémoire. Aucun repère historique qui me vient là, et une paresse incommensurable pour aller chercher dans les grimoires les dates qui me raccrocheraient au temps de l’almanach.

Je vais donc contourner. Et si je cite un souvenir d’une année associée à un événement que l’un de nous identifierait comme d’une autre année, merci de m’envoyer la police temporaire. On sait que malgré tous nos efforts celle-ci deviendra définitive d’ici le 6 mai prochain.

Alors ? Retour à 1947.

1. L’année 1947 fait de la résistance.

Les lettres de guerre se sont arrêtées, les autres ont dû être brûlées, certaines colères font du passé table rase comme si d’autres n’auraient pas eu besoin de ce passé là, du temps du bonheur à deux plus quatre. Il leur a fallu faire semblant qu’ils ne s’étaient jamais aimés. Même pas vrai. J’ai des photos, et nul ne pourra m’enlever cette certitude qui rassure l’enfant vieux de soixante canicules, et quelques.

Je vais écrire sur ce qu’on ne m’a jamais vraiment raconté, tout en me donnant souvent volontairement j’en ai acquis la conviction, les pièces éparses pour restituer le puzzle. L’action se passe en 1947, pour une fois que je connais la date et les preuves de celle-ci, je ne vais pas me gêner. Evidemment, l’année 1947 dont je m’étais débarrassé en vitesse revient au galop et prend la place de l’année 1948. Ce sera l’exacte vérité, et je ne doute pas que ce qui est arrivé a largement tenu sa place en 1948 au point que cette année passe comme si de rien n’était.

Ma mère Verbehaud avait un beau-frère, exactement le contraire du beauf. Elle en avait même plusieurs, puisqu’à cette date toutes ses sœurs étaient mariées. Ses frères aussi étaient mariés mais dans ce cas on ne dit pas beau-frère.

Ce beau-frère là n’avait rien à voir puisqu’il s’agissait du frère de Concordance, le mari de Verbehaud. Ce frère de mon père n’a pas de nom. Il sera innommable. Brillant, d’une intelligence qu’on m’a dite ultra super géniale supérieure à toutes les intelligences de la création, je répète, hein, ce n’est pas moi qui le dis, que même Pic de la Mirandole était un abruti ignare en comparaison d’Innommable, et Einstein un débile léger.

Je répète, hein. Ils disent tous génial et omniscient, alors je répète et je répète que je répète. Je ne vous fais pas un panégyrique mais une histoire vraie et je dis ce qu’on m’a dit. Moi j’ai mon idée sur la question, mais je ne veux pas casser l’ambiance.

Innommable était marié à une dame Jeanne. Enfin je crois que c’est Jeanne, et pour la formule le prénom tombe mieux que Marguerite ou Séraphine. On dira Jeanne pour simplifier. Marié depuis environ douze ans. Ils avaient deux fils, dix ans et huit ans, ce qui semble parfaitement logique. J’ai les photos, authentiques et certifiées, leurs têtes sont bien de cet âge, et ils sont beaux, ces deux enfants.

2. Les effets secondaires de la tuberculose.

Le frère omniscient et Innommable. La maladie. Poulbot pour touristes. Les cachotteries. Ce qui s’ensuivit.

La tuberculose, en ce temps là de restrictions et de récentes privations, avait de beaux jours devant elle. On commençait bien à lancer des campagnes de vaccinations tous azimuts, un souvenir survient là du dispensaire tout au bout de l’interminable boulevard, bondé, où je croyais mourir entre les jambes des mères hystériques qui passaient avant leur tour, défaillir dans les hurlements des bébés de mon âge qui ne l’était plus, quoi, moi, à deux ans, un bébé, quelle rigolade, d’ailleurs je criais plus fort que tous non mais, c’est drôle ce souvenir imprévu qui débarque ici, bon, mais la tuberculose était encore saine et sauve dans l’histoire, BCG était coûteux et déjà contesté.

Résumons : Dame Jeanne chopa la tuberculose et mourut.

Voici l’oncle génial seul avec ses deux garçons. Un petit détail qui vous échappé pour la bonne raison que je ne l’ai pas dit : le couple et ses eux enfant vivaient dans un minuscule appartement de la butte Montmartre. C’en est trop, je les entends tous les esprits forts, plus personne ne vis aujourd’hui dans un minuscule appartement de la butte Montmartre, sauf au cinéma d’Amélie Poulain que ce n’est même pas vrai. Je suis en train d’inventer une histoire à lire au son de l’accordéon, je suis en train d’hypnotiser des touristes japonais. Un tertre sinon rien.

Ce qui est vrai est vrai, disait le sage Evidence dans l’antique Hellas. Je vous raconte ce qui est et ceux qui savent qu’on pouvait en 1947 habiter là-haut, ceux qui savent qu’on peut encore y habiter aujourd’hui, me croiront. Sans oublier les histoires de voleurs de bicyclette.

De plus, la butte Montmartre n’a rien à voir ave le détail qui vous avait échappé.

Le voici en vrai maintenant. Concordance, frère d’Innommable, ainsi que toute l’entière famille de Concordance, et la belle famille représentée haut la main par Verbehaud, ignoraient tout de l’existence de Dame Jeanne et des deux garçons. Il s’était marié, l’oncle génial, depuis douze ans, et il n’avait pas eu le temps d’en parler à sa famille. Vous comprenez, avec toutes ces réunions dans le travail. Et bien sûr, il était si distrait. Ce n’est pas par manque de se voir soir et matin de chaque jour, Innommable et Concordance étaient inséparables, Innommable était depuis toujours main dans la main avec Concordance et ne semblait rien pouvoir faire sans lui, voyage, spectacle, sport, et toutes ces saines activités qui forment la jeunesse. Une unité de frères, pour dire.

La mort de Dame Jeanne fut donc l’occasion à tout le monde d’apprendre simultanément son existence et sa disparition, et de contempler la tête chagrine et ébahie des deux enfants surgis du silence ; les enfants, de leur côté, ignoraient qu’ils avaient une famille proche dont les membres les plus glorieux étaient un oncle Concordance, une tante Verbehaud, et deux cousins, Andrem et Concurrence. Andrem c’est moi, le germain de service. Un beau nid de couleuvres à avaler d’un coup, surtout par Concordance à ce point trahi par le sien, son Innommable de frère. Le pousse-café sera plus énergique encore.

Pour tout vous dire, Andrem n’a aucun début de commencement de souvenir de cette révélation, encore moins Concurrence qui vagissait ses boucles blondes de deux mois ; quant à mes parents, il fallut bien ravaler la salive pour ne pas poser les milliards de questions qui venaient à l’esprit de toute personne sensée, en se promettant d’en savoir plus par la suite. Il fallait dépanner le monsieur d’abord.

Deux mois plus tard, le 6 mai 1947, le beau-frère génial se suicidait.

Le sourcil du lecteur courroucé se lève : c’est ainsi qu’on abandonne deux beaux garçons ?

Lecteur sourcilleux, je te rassure. Il ne les a pas abandonnés. Il les a suicidés avec lui.

Fin de 1948.

lundi 5 février 2007

‎1947 - Un an.‎

1947 - Concurrence.


1946 n’a pas fait de vieux os. Je ne vais pas, chaque fois, vous raconter les tenants et les aboutissants et le pourquoi du comment, en remontant cinq ans en arrière.

Quoique.

J’ai quinze années de rattrapage pour arriver en 1960, d’ici là vous seriez tous partis loin, et j’aurais besoin de continuer mes bouchées doubles. Alors je simplifie. Chaque année, j’évoquerai un événement, et un seul, et celui qui me viendra spontanément en tête à l’ouverture du blogue. Mirifique ou piteux, ennuyeux ou universel, peu importe, sa seule qualité sera d’être le premier venu.

Le diplomate de Chalais l’avait dit autrefois : méfie-toi de ton premier mouvement, c’est le bon.

La concurrence.

Ils en ont plein la bouche. Ils n’ont cessé de la vanter, elle est devenu une valeur sûre de l’idéologie de l’évidence : la concurrence. Ils s’en sont servi à tel point qu’elle fut rejetée à 55% par un NON lamentable de citoyens fatigués qui, sous prétexte de lui barrer le passage, l’a renforcée comme jamais, rendant pour longtemps l’Europe impuissante face à elle et ouvrant un boulevard pour ce qui va nous arriver le 22 avril prochain, sans parler du 6 mai qui suivra.

Mon frère est né cette année là. Un petit bébé adorable à la peau lisse et blanche, aux yeux bleus radieux, aux bouclettes épaisses et blondes. Ma houppette brune, mes paupières chassieuses, et ma peau mate n’avaient aucune chance. J’ai appris la dure loi de la concurrence cette année là aussi. Vous dire que je m’en souviens serait très exagéré. Mais rien n’interdit les déductions et les reflux.

Les lettres de mes tantes, exclamatives et ébahies, la comparaison des hauteurs des piles de photographies de l’un et de l’autre, les souvenirs répétés tout au long des années futures du succès de ma mère en train de promener la poussette de la merveille, et la mauvaise humeur qui me vient à chaque fois que j’y pense, et comment voulez-vous que je n’y pense point ici et maintenant que j’écris, sont une preuve que j’ai bien appris cette année là ce que signifiait l’idée de concurrence alors que je n’en connaissais pas encore même le mot.

Pour un peu vous embrouiller dans la recherche des liens de cause à effet, sachez que j’ai voté OUI quand il a fallu voter, comme 45% de mes concitoyens, et que j’y voyais bien plus une arme contre la concurrence qu’une complaisance à son égard, mais c’est une autre affaire et la vérité m’oblige à avouer qu’à l’époque, je n’avais pas encore fait de choix sur la question.

Ainsi fut l’année 1947. J’aime mon frère, ses yeux bleus et son air perdu, et je sais que je suis plus heureux de ma vie que lui de la sienne. Alors, finalement, la concurrence, je m’en moque.

jeudi 1 février 2007

1946 - Zéro an.

1946 - Attente.

C’est malin. J’ai bafouillé trois billets pour la seule année 1945, dans lesquels je ne vous raconte rien de l’année 1945. La directrice générale va me taper sur les doigts, pour cause d’irrespect des règles de civilité d’ici. Je rase les murs, et reviens avec un message programmé pour demain soir, afin de passer inaperçu, ce qui est un comble en ce lieu où chacun veut enfin exister pour de vrai.

Moi le premier, bien entendu.

Nous sommes déjà en 1946, et je vais par conséquent vous raconter 1945. Le temps passe trop vite, mais on m’a demandé de rattraper les soixantards et plus vite que ça. Je dope mon déambulateur aux amphétamines biodégradables, et on va voir ce qu’on va voir.

1 - 1945 en 46.

A partir de novembre 1944, ben oui, encore un an de plus en moins, le seul souci de Verbehaud était de dénicher un prétexte pour partir vers le nord. Pas question de rater le coche une nouvelle fois, et à cette époque, même si l’horizon semblait s’éclaircir, il ne fallait jurer de rien. La contre-offensive des Ardennes n’avait pas encore eu lieu, mais Dieu sait quelles ressources cachées la bête immonde pouvait dévoiler. Et encore, à condition d’y croire, à celui-là.

Son état bien empiré a contribué au prétexte d’une suspension provisoire et médicale de carrière, en attendant meilleure fortune. Personne ne savait encore qu’il y aurait 15 ans de suspension, et qu’il faudrait tout recommencer à zéro en 1960, ce qui tombe bien en raison du calendrier que nous impose la Directrice d’ici.

Munie des précieux certificats, elle dut trouver à Rabat un bateau en partance pour Bordeaux ; il n’y aurait qu’un seul bateau déjà complet qui partirait de Casa dans dix minutes qu’elle aurait réussi à le prendre. Il n’y en avait qu’un seul, il était complet, il partait de Casa dans dix minutes, elle l’a pris. Verbehaud s’était réveillée à la vie et les montagnes commençaient à bouger sous son regard.

Vous comprenez mieux l’importance du phare de Cordouan. Elle sut qu’elle était guérie en le voyant à tribord, pendant qu'à bâbord l’horizon fumait encore des ruines de Royan. Longtemps je n’ai pas compris cette fascination qu’enfant j’éprouvais en regardant l’estuaire et son grand TI planté au milieu, dans la lumière changeante du Médoc ou de Saintonge. Je la mettais au compte de la beauté des vignes, des reflets de la petite mer, du mystère des îles errantes, des falaises, des carrelets, et de l’église de Talmont.

Cinquante ans plus tard et des brouettes, j’ai découvert que le cœur battant de ma mère ce jour là où le bateau entrait en Gironde n’avait cessé de battre en moi depuis.

Que vous dire de plus. Un voyage en train de Bordeaux à Paris, ma gare d’Austerlitz, le métro, changement à Sèvres Babylone, terminus Mairie d’Issy. Monter les escaliers avec sa valise en carton, s’emmitoufler elle frissonne le froid encore un peu hivernal malgré le soleil couchant, je la connais ce n’était pas le froid qui la frissonnait, un dernier escalier avant de sortir au jour devant le square.

Ces détails te font perdre du temps, me dit la Directrice d’ici. Elle ne sait pas, la Directrice, que ce fut justement à ce moment que le voyageur qui montait le même escalier trois mètres devant elle et qu’elle n’avait pas remarqué avant, était Concordance.

Tout concordait, et je n’avais plus qu’à m’emmêler les chromosomes, ce qui fut fait le soir même.

***

Toute cette affaire pour seulement révéler que je suis un sagittaire pour servir, j’aurais pu faire plus court. Je le lui avais bien crié, à Louise, de se dépêcher, qu’il vaut être un sagittaire de trop tôt qu’un capricorne de Noël. Elle n’en fit qu’à sa tête, c’est bien fait pour elle, elle n’aura qu’un seul cadeau en décembre.

Ses parents vont protester, et jurer qu’elle aura double ration. Mais non, car elle aurait eu de toutes façons double ration. Donc elle n’aura double ration qu’une fois au lieu de deux, et ainsi de suite. On ne m’enferme pas dans des calculs.

2 - 1945, debout, paresseux, c’est l’heure et 46 attend.

Natif de décembre, par grand froid, à Bordeaux, au 183 rue de Pessac, tout le monde le sait. Fin novembre, que le thermomètre se mettait à descendre plus que de raison, dans la maison inchauffable faute de charbon, Verbehaud décida de revenir à Bordeaux, sa racine d’avant le Maroc, pour avoir près d’elle sa mère et sa sœur. Elle sacrifiait à une vieille tradition ancestrale qui de mère en fille les faisait accoucher entre femmes du même sang depuis des générations. L’échoppe convenait bien, le soleil était plus chaud, et la sœur était médecine.

Pendant ce temps, Concordance se battait avec le temps, et courait d’un robinet gelé à une conduite éclatée, dans le noir des coupures de courant, en évitant de glisser sur le verglas de l’escalier. Pour se souvenir de ma naissance, il s’en souviendra, et la tradition des femmes de la famille m’a ainsi permis de vivre.

Je serais mort de froid au milieu des tuyaux éventrés. Survivant au froid, je serais mort de mes propres tuyaux, qui commencèrent à s’éventrer tout seuls sans rien demander à personne. La tante médecine était pile à l’heure de ses travaux pratiques de débutante pour identifier le mal assez vite, trouver le professeur qui la guidait derechef, et me faire découper en rondelles puis recoudre en un lieu bien chauffé de la bonne ville des meilleurs vins du monde. Je regrette seulement qu’à la différence d’Henri IV, je n’aie pas été baptisé au Sauternes. Non pour le baptême, ne mélangez pas tout, mais pour le cru.

Qu’est-ce que vous voulez que je raconte de plus sur 1946. On savait que je survivrai dès la fin du mois de janvier, le reste était manger roter dormir rejeter, comme n’importe qui, ce que je fis consciencieusement comme on ne m’avait pas appris, à Bordeaux puis, les beaux jours revenus, à Issy-les-Moulineaux.

C’est ainsi, et nous sommes tous logés à la même enseigne, nous avons nos quatre tiers : pour moi, ils seront le petit tiers de Périgord plus blanc que blanc, le petit tiers de baudet du Poitou, le tiers de Cordouan sur Maroc, et un grand tiers de Paris.

mercredi 31 janvier 2007

‎1945 - Année zéro.‎

1945 - partir, revenir.

1. Comme en 40, Partir.

Bonjour, c’est moi que j’arrive dans cinq ans.

Mais un peu de patience. Il en a fallu, des morts, pour que je trouve ma place.

L’homme avait un sens infaillible de la concordance des temps. La femme avait une capacité célèbre pour déplacer les montagnes. Il se nomme donc Concordance, elle se nomme donc Verbehaud.

Elle lui avait donc écrit une lettre d’amour, remplie d’interpellations, d’ultimatums, et d’exclamations comminatoires, pour le sommer de se déclarer sans le dire vraiment, après cinq ans de relations fugaces il fallait bien ultimer. En ce temps là était le verbe et le verbe interdisait à la femme de parler la première. Mais il n’y avait pas de doute possible sur le sens de la lettre. Elle écrivait du Maroc où elle vivait et d’où elle ne voulait pas sortir, quand lui serait bien parti se chauffer un peu au soleil mais son métier était capital.

De Meknès à Issy-les-Moulineaux, il y a du chemin à se perdre.

D’ailleurs, elle n’était pas du genre à se conformer au verbe, le sien était bien assez haut tout seul, à Verbehaud.

La lettre est arrivée chez Concordance alors qu’il venait de partir à la guerre, tel un Marlborough résigné. Vous voyez, déjà la concordance des temps. La lettre l’a poursuivi d’affectation en affectation, pendant huit mois, le temps de faire le tour de la ligne, inexpugnable qu’ils disaient.

Il put enfin la recevoir et la lire, dans sa casemate, juste le temps de répondre qu’il faisait chaud ce 10 mai et qu’il ne se passait rien, la lettre est datée du 10 mai je n’y peux rien, c’est l’année qui compte, 1940. Et vous voudriez que je m’en foute, de l’an quarante ?

D’abord on n’écrit pas de gros mots. Calme et chaud pour la saison et ma foi ce sera oui à ta question subsidiaire, a répondu Concordance.

La réponse est partie avec le vaguemestre et lui est resté avec son vague à l’âme. Il n’est pas resté longtemps, une semaine plus tard le camion de prisonniers l’emmenait quelque part vers Langres en attente d’un stalag de villégiature autrichienne. Personne ne sait ce qu’est devenu le vaguemestre, mais pour arriver à Meknès, la lettre a mis un an. La femme lut la réponse sans savoir si l’homme vivait encore.

2. Revenir.

Elle tournait en bourrique. De n’avoir aucune réponse, puis sachant la débâcle de ne plus rien savoir, s’il avait reçu quoi que ce soit alors qu’elle attendait déjà depuis quatre ans qu’il veuille bien faire concorder son temps avec elle et qu’on sentait que là ce serait plus difficile avec tous ces gens qui jouent avec le feu. Si la réponse existait quelque part, serait-elle bien oui comme elle croyait si fort au début ? Pourquoi le non ne viendrait-il pas tout détruire, la longue hésitation de naguère n’était peut-être qu’un non qui prenait son élan et allait balayer les brèves rencontres du passé, les complicités, et le goût de trop peu. Le doute s’insinue toujours dans les attentes interminables.

Comme on découvre ne pas savoir même ce qu’on attend, le doute se répand comme le sang du taureau sacrifié. Puis une fois la réponse reçue, après une minute de bonheur, le doute, la peur, le tournis reviennent : serait-ce une réponse posthume ? Je la vois bien, la date de la lettre, 10 mai 1940, et nous sommes au printemps 1941. Où est-il passé, monsieur Concordance ?

Comme la mouche affolée, elle se cognait à toutes les vitres de la région, elle débitait son métier machinalement du matin au soir, et ses nuits tournoyaient dans le vide. Autour d’elle, on devenait inquiet. Elle avait sa réputation, Verbehaud, dans le petit monde des enseignants du Maroc, ce qui se voyait n’était pas normal. Encore heureux qu’ils n’aient vu que ce qui se voyait, la folie derrière le front droit était près de tout saccager. Il fallut la soigner, avec des sels de strychnine et de la belladone. Je ne sais pas l’effet de ces médicaments là, mais la mention en-tête de l’ordonnance ne laissait rien présager de bon.

Un beau matin, mais je dis un beau matin sans savoir, était-ce soir ou matin, midi minuit, elle sut : Concordance était revenu. Une visite opportune de la Croix-Rouge au stalag 17B, un reste de souci de faire semblant de la part des geôliers, une maladie destructrice en phase avancée sur le bout du rouleau de Concordance, et le voici avec son bon de sortie dûment signé par toute la germanique hiérarchie. Retour case départ, case capitale, Métro Mairie d’Issy, la maison dans la rue à gauche après le feu.

Nous voici à l’automne de 1941. Tous les verrous ne sont pas verrouillés, et la nouvelle du retour a franchi l’estuaire au phare de Cordouan, longé l’Espagne enfermée déjà dans son garrot, et s’est posée avec les mouettes sur un quai à Rabat, où le téléphone arabe l’apportera à la femme errante. Il ne reste à Verbehaud qu’à faire le chemin inverse, revenir, ce qui est un peu plus qu’une formalité en ces temps agités, contempler encore le phare de Cordouan signal des retours heureux et des départs à tout jamais ; de son côté, Concordance franchira la ligne entre zono et nono en baissant la tête pour ne pas trop être vu sans son ausweis.

Il faudra quelques mois pour y parvenir, aux retrouvailles. Trouvailles, devrais-je écrire, car jamais le bonheur de se tomber dans les bras ne les avaient encore saisi, qui se regardaient en biais sans rien oser. Verbe haut était au moins aussi coincée que Concordance des temps. Ce qui n’aide rien, en ces années d’urgence.

3. Un été 42.

Ce fut à la fin de l’été 42 que tout fut accompli. La mairie jadis tenue par le sieur de Montaigne entendit l’engagement à la face du monde qui n’entendait plus rien dans le bruit des bombes, et l’orgue de Saint-André la bien nommée vint résonner ce bonheur improbable, et on n’avait encore rien vu.

Ils allèrent cacher leurs découvertes dans une ferme du Poitou, le coq n’y aimait pas la pendule qui se chargeait de leur rappeler qu’ils n’avaient que trois semaines, deux semaines, une semaine, bip c’est fini, chacun chez soi maintenant. Un petit mois pas plus avait dit le grand méchant temps qui passe.

Concordance devait rentrer à la capitale, le travail n’y manquait pas et un bon poste dans l’administration permettait de rendre bien des services plus occultes, et Verbehaud devait faire l’année scolaire à Rabat, nouvelle affectation avec l’HP proche, avant une mutation à Paris. Guerre ou pas guerre, la routine. Je ne raconte pas la séparation, je n’ai pas assez de mouchoirs.

Il remonte à Paris, la ligne, les trains, les arrêts, jamais on n’arrivera, mais si, reprise du poste de combat, derrière le lourd bureau de chêne et les piles de dossiers, maquis plus impénétrable que buissons et taillis du Vercors.

Elle est partie à Marseille pour un long voyage, les côtes Espagnoles n’étaient plus sûres et les sous-marins même pas jaunes aimaient faire des cartons sur les bateaux civils, alors Rabat via Marseille, Oran, Oujda, Fez, Rabat.

Cette fois, Verbehaud à son tour fait dans la concordance des temps, et l’Histoire rattrappe mon histoire. Elle arrive à Rabat, fraîche mais moulue, le 7 novembre 1942. Les voici qu’aussitôt ils débarquent, comme l’ayant attendue, les américains, le 8 novembre. Vérifiez vos anti-sèches : débarquement américain à Rabat le 8 novembre 1942, fermeture immédiate des relations entre métropole et colonies, occupation de nono, et tout ce qui s’ensuit de silence. Elle n’avait pas encore défait sa valise. Il n’y aura plus rien de l’un à l’autre, ni d’elle à lui ni de lui à elle. Deux années de silence de mort.

Ce tournis qui revient, diable au corps et à l’âme, journées de cours machinaux, nuits hébétées. Parfois, pour tuer le diable en elle, se libérer pour toujours du poids qui écrase la poitrine, marcher, marcher, marcher, droit devant elle, au milieu des populations hostiles, des soldats ivres, américains et canadiens, noirs et blancs, red necks et indiens, marcher sur des dizaines de kilomètres de disparition ; on la retrouvera chaque fois saine et sauve et personne ne saura jamais par quel miracle et par quel saint, il faut au moins un archange.

Je passe le temps. Après deux ans et cinq cents lettres, jamais lues, jamais répondues, écrites chacun de son côté, envoyées, et toutes arrivées à la fois, en novembre 1944. Ils les avaient numérotées pour s’y retrouver, sage prudence. Ces lettres n’ont servi à rien sauf à me raconter mon histoire, au moins les lettres qu’ils ont oublié de brûler et que je tiens, là, devant vous, en tremblant un peu. Ils étaient ma mère et mon père.

Je ne sais pas si l’histoire finit bien, mais je sais qu’elle commence. Bientôt ce sera mon tour.

Innombrables sont ceux qui théorisent sur les causes de la deuxième guerre mondiale. Je ne sais rien de ces théories, mais je sais à quoi elle a servi rien qu’à voir le sang sur mes mains.

mardi 30 janvier 2007

La société des hommes.‎

écrit le 29 janvier 2007.
Bonjour Alliolie.




Je suis de très mauvaise humeur. Vous allez le constater. Et je ne crois pas que le temps qui passe va arranger la situation. J’ai décidé d’être de très mauvaise humeur, et comme seuls les imbéciles ne changent pas d’avis, je ne change pas d’avis.



Hier lundi, une heure d’écriture m’a retenu après l’turbin pour vous commenter la politique comparée du plein emploi chez les huns et chez les autres. J’ai tout inscrit dans la case, j’ai posé mon clic sur publier, j’ai recopié les lettres mouvantes, et hop, disparu sans laisser de trace. Tant mieux, c’était nul.



Je vais donc recommencer, sans plus vouloir réfléchir davantage, et ce sera pire. Tant mieux pour vous. L’heure n’est plus aux subtilités, et l’on sait bien qui gagne toujours dans la grande bataille de la brute contre le maladroit. Il vous fallait une réponse, je ne pouvais me défiler.




Le plein emploi. D’évidence en lisant les programmes les deux discours sont très différents. L’usage de mots semblables et des formules cauteleuses qui s’allongent d’un côté comme de l’autre, il faut bien ratisser large des deux côtés et n’effaroucher personne, ne peut empêcher les deux textes de bien s’ancrer chacun dans son idéologie. N’y voyez aucun blâme, l’idéologie est un des ressorts essentiels de la politique, et prétendre s’en affranchir est une façon comme tant d’autres de tromper le client.




Le PS n’est pas moins idéologue que l’UMP, mais pas davantage non plus, les évidences « libérales » n’ayant d’évidentes que la manie de nous en faire le bourrage de crâne depuis la plus tendre enfance. N’exagérons pas, le lycée suffira pour remonter le temps, les premiers cours de civilisation, d’économie, d’histoire, de géographie, tout est bon pour diffuser la bonne parole de l’évidence future.



Idéologie. Je vous assène un axiome que je ne démontrerai pas, puisque c’est un axiome, sinon j’aurai écrit théorème, ni démontrable ni réfutable, il relève du choix fondamental et le nier revient à me nier. On peut parfaitement me nier, ce n’est pas grave, je suis un soixante millionième du peuple français, un six milliardième de l’humanité, au mieux. On peut le prendre ou le jeter, s’ensuivra ce qui devra s’en suivre.




Axiome. Un ensemble humain ne peut porter ce nom d’humain qu’à partir du moment où chacun de ses éléments y a sa place. L’ensemble peut être une société, une nation, une culture, une langue, une civilisation, une tribu, une entreprise, un clan, une famille, un groupe, un club, une association, une classe, bon, nous ne jouons pas au jeu des inventaires à la Prévert. La préférence que je semble parfois donner au collectif ne va donc pas sans une exigence fondamentale pour l’individu.



Attention, phrase longue.



De ce fait, une société qui se satisfait d’un chômage, même très faible et a fortiori très élevé, une société qui néglige ou méprise ou rejette ceux qui meurent sur les bouches de métro, je ne fais pas du misérabilisme vous savez comme moi qu’ils sont nombreux, et qui s’imagine que l’aumône va suffire à soulager autre chose que la bonne conscience du passant, une société qui se prétend conquérante parce qu’elle va récompenser les gagnants, elle dit les meilleurs, et écraser les perdants, elle dit les paresseux, une société qui pense réussir parce qu’elle se gonfle d’excellence, est perdue, définitivement perdue. Elle crèvera de boursouflure, comme la grenouille de la fable, et nul n’en entendra plus jamais parler.



Ils crèveront tous, les membres de la société, autant ceux qui s’y croyaient vainqueurs que ceux qui courbaient la tête et rasaient les murs, le fichu monde des incapables et des fainéants, mon monde à moi. Une société où le seul souci quotidien d’une grande partie des individus qui la composent est simplement de survivre jusqu’au soir, et sans même que cette partie là soit majoritaire. Elle s’en réjouit, cette société, sous prétexte de mérites à reconnaître et d’excellence à récompenser, mais elle ne peut en aucun cas être qualifiée de société humaine ; elle ne mérite, puisqu’il est question de mérite, aucun respect du pauvre bon qui écrit ici. Elle s’en moque, la société, de mon non respect, et je me moque qu’elle s’en moque.



Une société qui sous prétexte de comptabilité laisse sur le bord de la route toutes ces forces et ces envies qui lui seraient si utiles si elle savait ouvrir l’œil, une telle société aux œillères de chiffres doit être bannie de la planète. La tâche est immense, rien qu’à combattre les évidences, rien qu’à refuser la trahison des calculs.



Je sais de quoi je parle. Vous me demandiez ce que je fais. Voilà ce que je fais : on me donne de grands tableaux de chiffres comme des draps de lits, je ne lis et ne retiens que celui qui est en bas à droite, et je prends les décisions qui fâchent. De ces décisions où, soi-disant, il y en a là-bas qui n’ont plus rien à faire dans la société. Plus j’en trouve, plus la prime est bonne, ce qu’on nomme la récompense du gagneur. Et un jour, je me désignerai moi-même, c’est l’évidence et ce sera le fleuron de ma carrière.



Les grands esprits ricanent, je le sais, au motif que je fais dans la bonnerie. J’ai découvert le mot il y a peu et, bouche bée, je me l’attribue. Trop facile la bonnerie, on se vautre dans l’angélisme et on oublie la dure réalité de la vraie vie. Gonflez-vous les poumons, grands esprits. Profitez tant qu’il reste un peu d’air. Le seul mérite que je reconnaisse à la politique est de vouloir se donner les moyens, dans la dure réalité de la vraie vie, de la rendre moins dure. Depuis le chef de la tribu paléolithique jusqu’au chef de cabinet du sous-ministre de la condition des extincteurs.



Voilà, c’est fini.

jeudi 11 janvier 2007

Alliolie lectrice.

Le11 janvier 2007.

Bonjour Alliolie.

Ce que j’ai écrit est bien plus long que ce que vous avez déjà lu sur votre imêle. Je vais donc poursuivre, mais ici pour que tout soit connu de vous, en direct et en public, en évitant cependant de commenter sur un billet chez vous qui n’aurait aucun rapport : on appelle ce procédé déloyal troller un blogue. Vous auriez raison d’être furieuse, d’autant que j’aime bien quand nous nous disputons devant tout le monde.

Comme je ne vous ai pas encore répondu sur le plein emploi, titre de votre billet présidentiel récent, nos batailles risquent de prendre une tournure un peu gore. Pour éviter cet écueil pourtant rigolo, je me conterai de vous donner ici l’adresse du site de bloghumeur où se trouve la suite dans mes idées.

Il s’agit toujours de votre analyse bienveillante et déstabilisante sur mes histoires de Marie et Bertrand, dont vous avez repéré les points faibles, ce que vous ne manquerez pas de faire savoir chez vous ou chez moi, histoire de m’obliger à plus de réflexion. Je voulais juste vous raconter la genèse du texte, pour expliquer qu’il ait pu être mieux élaboré que la plupart de mes survenances hâtives. Ce détail n’est pas indifférent aux qualités que vous avez bien voulu lui trouver.

Lors des agitations médiatiques sur cette affaire, j’avais cru bon de jeter en pâture à un forum agité (comme ils le sont tous) mes premières impressions sur le sujet, en deux ou trois billets hâtifs, justement. La volée de bois vert qui s’ensuivit fut mémorable. Je m’étais mis à dos la totalité de l’internautie. Les pleureurs de Marie, les accrocs de Bertrand, les vengeurs en robe de chambre et les agités des concerts à briquets, toutes les bonnes consciences en état de marche au pas.

Evidemment, les arguments étaient souvent pitoyables. Mais parfois certaines flèches étaient bien ajustées, qui touchaient une faiblesse de raisonnement, un raccourci mal balisé, une affirmation mal revendiquée comme telle, et donc défaillante car non démontrée. Rien n’interdit d’affirmer péremptoirement, dès lors qu’on affirme que c’est péremptoire, non ?

Il faut alors accepter qu’autrui refuse la proposition assénée, à la seule condition de respect de la cohérence : autrui doit assumer les conséquences logiques de son refus.

Bref, je me suis penché sur mes premières mises en ligne en imaginant derrière moi la horde des contradicteurs, et j’ai tenté de faire taire les grognements qu’ils faisaient résonner dans ma tête, jusqu’à obtenir un relatif silence. Il m’a fallu plusieurs mois.

Qu’en conclure ? Que la contradiction porte en elle sa vérité, et que le combat de la contrariété est le seule qui vaille, que j’ai besoin de vos critiques et de vos objections, même si parfois elles me mettent de mauvaise humeur, je suis soupe au lait plus vite que la musique, et que le vieil Héraklite n’a pas fini de m’accompagner avec sa complice susdite, Contrariété.

Fatigué des agitations de l’agora, je me suis réfugié dans mes blogues, dans le silence de la mer. Mais je sens qu’écrire ainsi devient cotonneux, et j’attends que cesse le silence. En écrivant tant bien que mal les idées qui me hantent et celles qui me viennent, les jours laborieux comme les jours inspirés, je ne sais jamais ce qui en sortira d’inspiration ou de labeur, un peu des deux sans doute, filles d’émoi et fils de soie, yin et yang.

Miroirs, il me faut des miroirs ; surtout pas de miroir magique, juste un miroir qui réfléchisse. J’ai besoin de vous qui me lisez seule, et de vous tous qui me lisez plusieurs. Un petit plusieurs qui compte.

Andrem.

vendredi 22 décembre 2006

HISTOIRE DE MARIE & BERTRAND - Mon ami mon frère. #‎10/10.‎

Mon ami mon frère. 10/10.



Il reste un point qui attendait l’occasion de sortir depuis un bon moment, depuis le début en réalité. Je suppose qu’il aura été soulevé avec vigueur, et force points d’exclamation, bien avant que je diffuse ceci ; il y a des rois du point d’exclamation ; j’aime mieux le point-virgule, mal aimé.



Nous y voici.



La compassion, le pardon, l’oubli de la faute, l’absolution des péchés. La priorité des vivants sur les morts. La nécessaire reconstruction. De bien beaux mots, de beaux clous pour un beau pilori.

Lorsque je rends visite à mon frère ou à mon ami en prison sur qui hurlent les loups parce que c’est tellement plus facile, et même s’il n’est ni frère ni ami, il sait ma compassion et il accepte la cigarette que je lui tends comme dans la chanson. Mais il sait aussi mon jugement parce que je l’ai dit en face, au coin d’un bois ou d’un écrit. Il faut qu’entre lui et moi ces choses là soient dites, sur toutes les agoras du monde.

Sinon, comment peut-on, un seul instant, imaginer reconstruire quoi que ce soit ? Il nous appartient de lui tenir le miroir, sans complaisance, en disant : voilà ce que tu es, voilà ce que tu as fait, voilà ce que j’en pense. Alors tu prends la pelle et la pioche, et tu recommences ton château de sable ou ton château en Espagne, et tu as intérêt qu’il soit plus beau et plus haut que celui que tu as cassé, sinon je me tire sans me retourner.

Parce que c’est ainsi seulement que la mort n’aura pas été inutile, et qu’elle aura, au moins provisoirement, perdu la partie contre la vie. On m’a déjà reproché de cracher sur des tombes. Je ne sais pourquoi et je ne sais plus qui et je ne sais lesquelles.

Ce ne peut pas être une consolation, mais j’ai bien peur de ne pas être le seul.



Envoyé le 25/11/2004 vers 18h10.

Dédié à Marie Trintignant.

FIN.

mardi 19 décembre 2006

‎HISTOIRE DE MARIE & BERTRAND - L’inégalité heureuse.‎ #‎9/10.‎

L’inégalité heureuse. 9/10.

Un combat est en cours, loin d’avoir abouti mais alors vraiment très loin, pour remédier à la domination de l’homme sur la femme. Droits, salaires, statuts, hiérarchie, de petits progrès en conquêtes symboliques, le long chemin à parcourir se parcourt.

Mais on ne pourra jamais, sauf mutation improbable comme celle imaginée par l’ami Claude, rendre la moyenne statistique des femmes aussi forte que la moyenne statistique des hommes, face à la violence du geste. Je ne suis pas dans patience et longueur de temps, je suis dans hic et nunc, pour couper court aux objections qui frétillent.

Ainsi, on ne peut pas supprimer la physiologie, on ne peut pas décréter la disparition pure et simple de cette inégalité là. Elle est trop, comment dit-on déjà, naturelle. Il nous faut donc la surmonter ; il faut transformer en atout ce qui serait une faiblesse, en privilège ce qui serait une injustice. On pourrait dire, par exemple, qu’il y a complément, au lieu de prétendre à une confrontation.

Facile à dire. Mais bien obligé de faire, car on sait, Marie en est la preuve, que l’affrontement physique est victorieux à sens unique, donc inique.

On va me déverser d’autres formes d’inégalités tout aussi naturelles et qui vont profiter aux femmes, tout arrive, et qui vont compenser, dans une sorte de bilan énergétique ridicule, l’avantage que donne à l’homme sa violence. Je ne les cherche pas, ces inégalités là, mais vous saurez mieux que moi les sortir de votre besace. Mettons qu’il y en ait.

Désolé, ces inégalités là n’ont pas à intervenir, vous pouvez vous les remettre dans la besace. Ou plutôt, elles doivent être vécues comme j’aimerais que soit vécue celle dont nous parlons, comme un commencement de complémentarité. Toutes devront se transformer en différences nécessaires et profitables, l’une après l’autre, sans interférer entre elles. Différences plutôt qu’inégalités, comprenez-vous ?

Pour en finir, il me vient un doute philosophique, vous en ferez ce que vous voudrez : j’ai bien l’impression que le monde animal lui-même nous donne une leçon : la domination du mâle sur la femelle y est-elle vraiment la règle ? Alors il n’y a pas d’égalité qui tienne, et l’homme a le devoir inégal et absolu de taire sa force instantanée. Comment non ?

Nous en reparlerons le jour où autant d’hommes mourront sous les coups de leur femme, que de femmes.



Premier envoi en ligne le 24/11/2004 vers 14h39.





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vendredi 15 décembre 2006

HISTOIRE DE MARIE & BERTRAND - Les adultes.‎ ‎#8/10.‎

Les adultes. #8/10.

Plus sérieux encore est l’argument des adultes. Voici venir des avocats plus coriaces.

Ils sont adultes, disent ces avocats là, égal à égal, l’un comme l’autre bourré, l’un comme l’autre amoureux. Bourré, amoureux, on l’a déjà dit. Adultes égaux, voire. Examinons.

L’un comme l’autre fort ou faible, prétendent-ils ces avocats malins, elle aurait frappé de même, avec le même résultat. Je l’ai entendu cet argument, il faut bien que je m’en occupe. J’ai plusieurs fois croisé Marie ; je suis nettement plus gros qu’elle, mais plus petit aussi. Je ne suis pas sûr que j’aurais eu le dessus dans un pugilat. Seulement voilà, nous ne sommes pas aux Jeux Olympiques, et la question n’est pas de savoir qui va gagner la médaille. La question n’est pas de savoir qui aurait pu, peut-être, frapper à la place de l’autre. La question est de savoir qui a frappé et qui est mort.

Ce n’est un secret pour personne que, en moyenne et au physique, l’homme est plus costaud que la femme. La règle s’applique aussi en remplaçant homme par mâle et femme par femelle. Toutes les sociétés de tous les temps se sont construites sur cette statistique animale, en instituant, à tord ou à raison c’est un autre débat, des mécanismes de protection physique de la femme par l’homme.

Ces sociétés en ont profité, tant qu’à faire, pour ajouter à la protection des mécanismes de domination sous prétexte que l’un ne va pas sans l’autre. Presque toutes les sociétés, et presque tous les animaux, je me méfie, des historiens et des zoologues très émérites sauront bien me contredire, trouver des contre exemples. Alors, pas fou, je dis presque et je parle de statistique.

Premier envoi en ligne le 24/11/2004 vers 10h32. #9/10 à suivre.

mercredi 13 décembre 2006

HISTOIRE DE MARIE & BERTRAND - L’animal, le retour.‎ ‎7/10.‎


L’animal, le retour. ‎ #7/10.





Il y aurait beaucoup à dire sur l’animalité.



J’en fais ici une sorte d’état initial, originel, infantile ; est-ce bien raisonnable ? Et ne serait-ce pas un mauvais procès fait aux animaux ? Il me faut poursuivre sans trop me disperser, alors je garde cette animalité là comme repoussoir, une allégorie de l’infâme ; je demande que le règne animal me le pardonne ; je promets que pour marquer notre péché originel, je trouverai un jour autre chose que vous autres, bêtes féroces et innocentes.



Ne me faites pas dire que les aboiements d’insultes et les discours humiliants sont légitimes, permis, tolérables, et tant qu’on y est souhaitables on ne prête qu’aux riches ; aucun ne l’est et sous aucun prétexte. A répéter cent fois. Tant qu’il s’agit de mots, nous restons humains, pitoyables et ridicules peut-être, mais la gangue originelle ne se referme pas encore. Disputes, cris, éructations, invectives nous laissent exsangues, mais humains.



Alors, voilà, chers Maîtres. Il n’est pas d’argument de colère amoureuse qui tienne devant un seul coup de main, ou de pied.



Premier envoi en ligne le 23/11/2004 vers 14h51. # 8/10 à suivre.‎

mardi 12 décembre 2006

HISTOIRE DE MARIE & BERTRAND - Le verbe et la chair.‎ #‎6/10.‎

Le verbe et la chair. 6/10.

Le désir, la possession, la domination, la soumission, la dépendance, ont parfois l’apparence et l’odeur de l’amour. Ils en sont le simulacre, ils en sont parfois le tremplin, ils en sont souvent le tombeau.

Ils ne pourront jamais être de l’amour. Une fois l’envol pris, il faut oublier tout ce fatras, et construire à petit feu ce que sera la vie à deux, tant qu’on sera d’accord pour le faire, deux jours, deux mois, deux ans, deux siècles. Si vous me le permettez, je vais sortir le désir de ma liste des simulacres, il ne fait pas partie du fatras : il servira pour faire durer le plaisir.

A l’instant même où l’on frappe celle qu’on aime, on a cessé d’aimer, à supposer qu’on l’ait aimée avant.

Il s’agit bien ici de frapper. Il s’agit bien ici de gestes, mouvements de bras, du poignet, de la jambe, de la tête. Il s’agit bien de violence physique. S’il vous plaît, pas d’amalgame avec la violence verbale. Non qu’elle en soit disjointe, ou qu’il faille l’ignorer, ou qu’il faille la glorifier. Sûrement pas, mais il y a dans le verbal comme une forme d'égalité, si la violence peut s'accommoder de cette concession. A armes égales, disent les duellistes.

La vie de couple amoureux, hachée ou quotidienne, n’est ni tranquille ni douillette. Mais j’ai invoqué ce rêve fou de se séparer du monde animal ; si on veut imaginer le caresser un jour, il faut en rester au verbal.

Les animaux le savent qui se miaulent dessus pendant des heures sans jamais se toucher, on n’arrive même plus à dormir avec ce vacarme.





Premier envoi le 22/11/2004 vers 19h12. #7/10 à suivre.


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vendredi 8 décembre 2006

HISTOIRE DE MARIE & BERTRAND - L’animal et l’exigence.‎ ‎5/10.‎

L’animal et l’exigence. 5/10.

Que ce jour là je suis retourné à mon état animal d’où cet amour aurait dû me faire sortir, une régression pour une transgression ; qu’en réalité je n’aimais pas, on pourra donner tous les noms qu’on voudra aux pulsions qui me rendaient cette femme indispensable, mais d’amour point ; qu’elle seule probablement m’aimait d’un amour sans retour et soudain devenu sans espoir.

Consciemment ou non je suis trop maladroit pour le savoir et trop prudent pour le dire, elle avait voulu vérifier que j’aimais ou que je n’aimais pas. Pour être servie elle a été servie, mais il lui fallut encore six mois pour se décider à partir, c’est dire qu’elle m’aimait.

Quoi qu’elle ait dit ou fait, bien sûr je ne me souviens de rien, je n’avais pas à la frapper. Je suis aujourd’hui très ferme sur cette certitude, j’en ai peu mais en voici une : aimer exige d’être capable d’accepter sans coup férir ce que dit ou fait celui ou celle qu’on aime, aimer exige d’accepter qui il est, qui elle est. Aimer est d’abord une exigence.

Premier envoi le 19 novembre vers 19h43. #6/10 à suivre.

mercredi 6 décembre 2006

HISTOIRE DE MARIE & BERTRAND - Ma gifle.‎ ‎4/10.‎

Ma gifle. #4/10.


Il y a des arguments plus sérieux. L’argument de la colère amoureuse en est un. Examinons.

Il existe dans l’agora un recoin ensoleillé avec une jolie fontaine au milieu, consacré à l’amour. Qu’est-ce qu’aimer, est le nom de ce recoin. On se groupe autour du murmure du jet d’eau, et chacun y va de sa définition, de son vécu, de ses peurs et de ses espoirs, avec tendresse, maladresse, émotion, poésie, voire cynisme. J’aime bien écouter la rumeur de cette place là et je n’ose pas trop y parler.

Tout le monde sait bien qu’on ne trouvera jamais de réponse à la question, il y a autant de réponse que de répondeurs. On peut cependant y échanger ses aventures, raconter ses expériences, montrer ses blessures, dévoiler ses cicatrices, chacun devient un peu voyeur et un peu exhibitionniste, puis tout le monde repart en allant mieux.

Alors je fais de même : j’exhibe.

Moi aussi j’ai transgressé ; j’ai frappé une femme que j’aimais, une seule fois une seule gifle, en plus elle avait tout fait pour m’y conduire. Que dire d'autre, une fois la colère et le temps passés ?

Premier envoi le 19/04/2004 vers 15h30. #5/10 à suivre.

mardi 5 décembre 2006

HISTOIRE DE MARIE & BERTRAND - Circonstance atténuante.‎ ‎3/10.‎

Circonstance atténuante. #3/10


C’est curieux comme dans ce monde de musique et de radio on s’est mis, enfin moi surtout, à parler hommes et femmes. Ce n’est pas si impertinent qu’il paraît, et au moins on ne viendra pas me refiler de l’humanisme long comme le bras, mot boulet qui permet de se donner de grands airs en ne disant rien. Leur humanisme, les grands airs peuvent se le garder, il pèse lourd mais il est vide.

Où en étais-je ? La route poudroie, de grands bras s’agitent et les manches virevoltent, les noirs corbeaux sont dans la plaine.

Je vois débarquer à pleins poumons les avocats de la défense. Les débutants sont en tête, plus jeunes ils déclament plus vite. Ouais, disent les avocats de la défense, le pauvre garçon était bourré, que dis-je, il était shooté, et la fille aussi d’ailleurs. Chers Maîtres, vous me voyez content d’apprendre que les actes commis sous le coup de la boisson ou de la drogue sont moins graves.

Vous avez raison, Chers Maitres, d’ailleurs la prochaine fois que j’écrase un passant avec mon catxcat, souvenez-vous que j’ai un catxcat j’ai parfois tendance à l’oublier je suis si distrait, je dirais ouais monsieur l’agent je suis bourré et drogué, et pour faire bonne mesure je lui montrerai les trous d’aiguille dans mon bras. Quand on parle à un agent ou qu’on est avocat débutant, on dit ouais.

Si de surcroit le passant était bourré aussi, je repartirai sans encombre tuer quelqu’un d’autre avec mon catxcat.

Je vous rassure, je bois et je fume comme tout le monde, et mes habitudes sont ainsi faites que je rentre parfois chez moi après avoir bu. Il faudra un jour changer ces habitudes, on le dit, mais on en est loin du moins par chez nous. Si malheur arrive pendant le retour, rien ne pourra excuser que je sois la cause du malheur, ni fumée ni alcool, il n’est habitudes culturelles qui tiennent, et les juges auront raison de me pilorier.

Premier envoi le 18/11/2004 vers 16h49. #4/10 à suivre.

lundi 4 décembre 2006

HISTOIRE DE MARIE & BERTRAND - La transgression philosophique.‎ ‎2/10.‎

La transgression philosophique.‎ ‎#2/10.
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Tant que j’en dispose, je revendique ma liberté de juger qui je veux au nom de moi-même, et je n’ai aucun besoin d’estrade. D’égal à égal suffira, les yeux dans les yeux, tout comme pourra le faire à mon égard celui qui me fait face. Pas de robe noire, pas d’apparat ni de boiseries. Juste lui et moi, au coin d’un bois ou d’un écrit.

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De ce jugement là ne sortira aucun pilori, aucun lynchage. Je dirai à celui qui me fait face tu as bien fait si je juge qu’il a bien fait, ou tu as mal fait si je le juge ainsi, et nous sommes bien dans ce dernier cas ; il se peut alors que je lui tourne le dos. Je ne me priverai pas de ma liberté de dire que je juge qu’il a mal fait, et de tourner le dos. Non pour hurler avec les loups, mais parce que ma petite loi au fond de moi me rappelle, et doit lui rappeler, qu’il a transgressé un fondement de l’espèce, un de ces fondements dont nous rêvons qu’il pourrait nous extraire de notre animalité. Rêve insensé, je sais. Mais ne jamais y renoncer, à ce rêve.

Non, je ne pense pas au meurtre ; le meurtre n’est pas la transgression qui me préoccupe ici, bien qu’il s’agisse aussi de fondement de l’espèce. Mais le meurtre a fait l’affaire des messieurs très importants de tout à l’heure, les juges, ils ont réglé la question comme ils ont voulu et je ne vais pas y revenir. De quoi s’agit-il, alors ?

Il faudrait se lancer dans des considérants considérables, pour distinguer ce qui doit l’être, séparer les lois de la société des lois de l’espèce, séparer le travail du juge de celui de l’humain qui regarde. Je suis l’humain qui regarde et je juge au seul nom de moi-même en tant qu’humain. Je m’occupe de la loi de l’espèce, non de la légalité. Tuer est contraire à la loi de la société, illégal donc, fût-ce accidentellement, et le juge ne s’y trompe pas qui condamne avec force verrous et barreaux. Tuer est aussi en soi enfreindre la loi de l’espèce, mais dans une moindre mesure surtout lorsque c’est accidentel.

Mais tuer une femme lorsqu’on est homme est une transgression fondamentale. Il n’est accident qui tienne lorsque la mort a été précédée de violences.

La transgression fondamentale est la violence faite par un homme à une femme qu’elle soit meurtrière ou non, parce que, meurtrière ou non, la violence est toujours intentionnelle. Chacun peut arrêter la mécanique infernale pour peu qu’il garde ses yeux ouverts et sa vigilance vivace. Vous me présenterez d’autres sortes de violences et nous pourrons débattre savamment de ce qu’elles sont fondamentales ou non. J’écris ici sur celle-ci : la violence de l’homme faite à la femme ; ne me sortez pas de mon ornière, je n’ai pas fini le chemin.

Je ne perdrais pas mon temps ni le vôtre avec cette affaire si l’homme avait frappé et tué accidentellement ou non, un autre homme. Les juges sont là pour s’occuper du cas de cet homme. La transgression qui m’occupe ne relève plus de la justice et son train, ils sont déjà passés et quand même ils ne seraient pas encore passés elle serait hors sujet ici.

La transgression qui m’occupe est une transgression philosophique, d’autant plus grave qu’elle est philosophique. Comment voulez-vous que l’homme en réchappe et survive, si on ne lui dit pas ce qu'il faut lui dire, en face, les yeux dans les yeux, sur les agoras.

Dire, et non clouer. Il doit pouvoir affronter son miroir. Voilà tout.

Premier envoi de #2/10 le 17/11/2004 vers 18h30. #3/10 à suivre.


vendredi 1 décembre 2006

HISTOIRE DE MARIE & BERTRAND. #1/10 - Ma liberté.‎


Ma liberté. #1/10.


C’est ma liberté d’en parler. Cette sorte de nuage impalpable qui ne s’use que si ne l’on s’en sert pas. Liberté d’admirer ou de haïr ; de juger ; d’écrire que j’admire ou que je hais ou que je juge de ma petite hauteur, puis de dire tout cela, vous savez bien tous ici, et hop. Ehoper, a-t’on joliment dit une fois, écoper, achopper, échapper.

Je vais vous raconter l’histoire de Bertrand Duschmoll et de Marie Pervenche.

Il y a des gens très importants qui, du haut de leur estrade, tranchent et enferment au nom des uns, au nom des autres, au nom de la loi, au nom du peuple, et pourquoi pas au nom de l’humanité toute entière. On les appelle juges. Ils font un travail utile à ce qu’on dit, on les paye pour le faire et plutôt chichement, mais les payeurs d’impôts ont tord de s’en réjouir. Et puisque je paye mes impôts moi aussi, je m’intéresse à leur travail, mais je ne m’en mêle surtout pas, et si par hasard ils s’intéressent à moi, je frémis et me terre.

On peut imaginer sinon espérer, que la société est ainsi protégée ; ceux qui ont une dette la payent, ou la paieront. Mais attention : personne ne devra faire payer une seconde fois qui a déjà payé sous prétexte de je ne sais quoi ; par exemple sous prétexte de vengeance, ou pire, sous prétexte de bonne conscience, vous savez, ces bonnes consciences qui hurlent avec les loups au nom de l’humanisme.

Alors voici le point crucial : il ne s’agit pas ici de faire payer Bertrand, ni une première fois ce fut le travail du juge, ni une seconde fois ce n’est le travail de personne. Mais je veux raconter mon histoire, qui est la sienne surtout.


Ecrit le 16/11/2004 vers 19h51. A suivre.

mercredi 22 novembre 2006

B.A.B.E.L. sur mer

Il n’y aura donc jamais de fin ?

Il faut déménager, qu’il nous avait dit, vous ne pouvez pas rester là.

Nous en avions traversé pourtant, des déserts, des montagnes, des mornes plaines.

Mamie voulait voir la mer en regardant vers l’ouest, alors évidemment quand on habite Vladivostok le trajet est un peu longuet. Et quand j’écris voir je me comprends.

Toutes les idées que nous avions tentées pour échapper au piège avaient été rejetées, pas folle Mamie. Nous avions bien envisagé de l’amener sur un île en face, ou de l’autre côté d’un golfe clair, ou encore traverser une petite mère, je ne sais pas moi, mer de Chine, mer du Japon, mer de Corée, il n'en manque pas par ici en tout cas. Enfin là-bas, maintenant que tout est fini.

Refusé, Niet, Mamie voulait défier l’océan le vrai en regardant se coucher le soleil droit dans les yeux, elle voulait s’asseoir dans sa maison et, sans bouger, entendre le mugissement de six mille kilomètres de houle venue de l’ouest.

Il faut vous dire que Mamie était arrivée de loin déjà pour habiter avec Papi à Vladivostok, ou plutôt un petit village de pêcheurs situé à quelques verstes au Nord de la ville grise à la gare très littéraire. Pour elle, vivre ici était le paradis, le midi, le pays chaud. Elle était bien avec son Mandchou de mari, Sancho au sang chaud et pas manchot, qui avait pour elle des attentions d’italien du Gargano.

Elle n’avait jamais regretté son pays natal Inuit bloqué dans le permafrost.

Sancho ? Le père du mari de Mamie, mon aïeul, était le traducteur en Mandchou démotique de Cervantès, c’est tout. Vous avez d’autres questions ?

Puisque nous en sommes aux confidences, je vais révéler un lourd secret qui a déjà été éventé, la chose n’étant plus nouvelle aujourd’hui. Mamie s’appelait Lamia: ce qui en Inuit de son village natal signifie Alouette qui rit dans le soleil. Sauf que personne là-bas ne savait ce qu’était une alouette, frileuse la bête, ni ce qu'était le soleil, jamais levé l’animal. Elle détestait ce prénom qui ne lui disait rien et avait préféré se faire appeler, depuis son arrivée à Vladivostok, Lam.

Les enfants petits, dans leur langage mal dégrossi, l’appelaient Laminuite.

Ben voyons.

Photo n°1 de RhP :

http://www.flickr.com/photos/rh-p/237871938/in/set-333561/

Nous avons donc chargé la maison et tout le fourbis sur Laminuite, et nous avons fait notre croisière jaune à l’envers pour aller voir la mer. Nous avions peu de choses et mamie savait parfaitement comment se déplacer avec.

Vous dire pourtant que ce fut facile serait mentir ; en comparaison, la croisière jaune à l’endroit avait été une partie de campagne. Mais voilà, nous y sommes. Nous avons rapidement reconstruit la maison, juste face à la mer, au milieu des herbes étranges qui poussent là où rien ne devrait pousser, et qui fouettent les mollets des enfants coureurs, et d’autres coureurs mais ce ne sont pas leurs mollets qu’elles fouettent.

Soudain, le Directeur du camping voisin a surgi, les yeux bleus étincelants et le bronzage épidermique. Il a dit qu’il s’appelait Patrick, j’ai oublié le nom d’après mais il était oubliable, et il nous a demandé de, comment a-t-il dit déjà, foutre le camp. C’est lui qui l’a dit, hein, pas moi, alors je répète, je n’ai pas l’habitude d’inventer des choses qui ne seraient pas exactes. Sans doute craignait-il je ne sais quelle concurrence, lui qui venait d’installer des sanitaires tout neufs conformes à la norme énorme.

Vous ne pouvez pas rester là, vous devez déménager, qu’il a dit.

Impossible de lui faire comprendre l’histoire, il ne voulait rien entendre. Il était peut-être un peu sourd, à cause du nom oubliable je pense. Heureusement mon cousin qui tenait de son papi a su le charmer de ses discours sur les moulins à vent et lui a tenu la manche assez longtemps pour nous permettre d’installer Mamie sur son trône flamboyant.

Pendant une heure, une heure durant, une heure seulement, bis repetita placent, elle a pu écouter la houle de six mille kilomètres tombant en grève. Comme elle était aveugle, elle n’a pas remarqué que nous n’avions pas mis la porte du bon côté.

Il n’y aura donc jamais de fin ?

Ici, il devrait y avoir une seconde photo de RhP:

http://www.flickr.com/photos/rh-p/250701877/in/set-333561/


Ecrit le 21 novembre 2006; mis en blogue le 22 novembre 2006.


Ce billet est une copie après destruction du même qui présentait des anomalies (à la suite des tentatives de créer des liens vers 2 photos de RhP). Les commentaires ont donc été détruits (pardon Marie, pardon Akynou).

En voici le copier-collé, inséré dans le texte du billet nouveau, avec une nouvelle tentative de mettre les lien des photos.

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4 commentaires:

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Marie a dit...


Et tout ça à partir d'une photo ... dieux ! quelle imagination - que viennent-ils faire dans l'histoire ? ils devaient être plusieurs pour pousser. C'est magnifique, j'y ai cru.


22 novembre, 2006 20:19

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akynou a dit...



C'est à la fois très joli, plein d'humour et en plus, tu as fait comme moi, tu as utilisé les deux photos. Bravo :-)

Tu as récupéré une connexion correcte ?



23 novembre, 2006 10:31

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akynou a dit...


C'est dommage que tu n'aies pas mis les photos… On aurait mieux compris certains jeux de mots. Notamment sur le surnom de la baba. Je les placerai malgré tout sur le blog de jeu, puisque c'est le jeu :-)

@ Marie : à partir de deux photos!

23 novembre, 2006 10:33

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andrem a dit...

Les photos, j'ai fait plusieurs tentative de les copier-coller, puis de les lier, et je suis presque devenu fou allié et aliéné dans l'Allier.

Alors je demande pardon à RhP que j'ai réussi à délier, et je remercie Akynou de mettre les photo dans le report du texte dans sa salle de jeu.

23 novembre, 2006 18:09