jeudi 21 février 2013

Du libre-arbitre #2

1.   L’objection de MULLER


Je vois une apparente contradiction dans la formulation : comment parvenir à concilier l'abandon de la notion de « libre-arbitre » et le maintien de celle de « liberté » ? S’agit-il de nier le « libre-arbitre fondamental » (pour reprendre la terminologie de Jean-Pierre BESSIS) mais de reconnaître un « libre-arbitre comportemental » ? Si ce n'est pas notre « moi conscient » qui prends une décision mais notre cerveau, ce cerveau dispose-t-il de la possibilité neurobiologique de générer des choix originaux non-entièrement soumis au déterminisme environnemental ?
En d'autres termes, une telle liberté pourrait-elle être reconnue à un P-Zombi ?
Questions de Marc Muller du 29 janvier à 00h47.

2.   Que la liberté n’est pas le libre-arbitre.

Il n'est pas facile de résoudre la contradiction en deux mots trois lignes. Non sans hésitation, je tente le pari, et j’en profite pour revenir sur ma notion de liberté.

Je me saisis de cette belle idée, je ne l’ai pas trouvée tout seul mais elle me plaît : la conscience est un iceberg qui émerge de l’océan de la vie, phénomène minuscule échappé du chaos déterministe que nous sommes, moi-même ici présent et toi aussi qui me lis, regarde donc le petit nuage de vapeur qui te sort de l’oreille. Le mot liberté, avec son bagage différent du mot libre-arbitre, désigne un peu de cette vapeur, un petit nuage qui s’épanouit en douce rosée sitôt que le champ des contraintes appliquées au système vivant n’en comporte aucune explicite comme sur un champ de blé ondoyant. 
Qu’une contrainte apparaisse soudain dans les écrans de surveillance du système vivant et qu’elle s’impose comme seule prioritaire, le nuage de liberté s’évanouit et la sensation de nécessité impérieuse s’abat sur le cerveau devenu esclave.

Écrire que le vivant agit revient à écrire que le système évolue, l'organisme échange et bataille dans un milieu favorable ou hostile, avec ses outils et sa cohérence, muscles, sang, glandes, le tout enrobé d'un invraisemblable filet de nerfs et de nœuds, que l’on désigne par neurones et synapses. Les milliards d'atomes qui forment cette structure interagissent, selon des mécanismes minuscules et incertains, non pas en ce qu'ils sont hasardeux, mais en ce que la probabilité de l'effet de la cause n'est pas égale à un. Il y a juste une probabilité maximale, pour chacun de ces atomes.

C'est leur très grand nombre qui aboutira à ce mouvement-ci de l'organisme plutôt qu'à ce mouvement-là. Voilà ce que j'ai nommé le chaos déterministe. Bien malin qui pourra prédire le geste que va faire l'organisme en venant fouiller le tréfonds de ses molécules. Et je n'envisage même pas le geste qu'il fera dans cinquante ans, mais là, tout de suite, à l'instant même où je l'ai traité d'imbécile.

Tout organisme évolue ainsi dans un champ de contraintes, lui-même incertain et mouvant, et s'y conforme, s'y adapte, s'y insère, s'y nourrit. Ce n'est rien que la vie qui vit, mon ami. Si l’évolution se produit sous l'action d'un champ de contraintes dont l'une, majuscule ou primordiale, est de surcroît devenue consciente, il n'y a pas de liberté. Si la résultante du champ de contraintes reste ignorée de la conscience, si elle n'émerge pas, il y a liberté mon petit nuage, et le système vivant poursuit son voyage dans toute sa légèreté.

Je t’ai emmené loin de la Liberté avec une grande aile, loin de l’idée supérieure de Liberté et tout ce qui s’ensuit. Ce sont des nuées, des fumées, des fumisteries. Je reste enchaîné à ma caverne, face contre le mur, et je ne donne d’importance qu’à ce petit nuage qui fuse parfois de mes oreilles, lorsque vibre en moi la sensation de liberté. Tant qu’elle vibre, je suis libre, et personne ne saura me convaincre que ce n’est qu’une ombre au tableau.

Il s'agit bien d'une sensation, et non d'une possibilité réelle d'action sur le champ de contraintes dans lequel évolue le vivant. La liberté est une partie de l’émergence appelée conscience.

Pour autant, et c'est là une hypothèse que je risque, nous avons bien conscience de ce voyage qu’est notre évolution d’être vivant dans son monde sensible, et cette conscience se grave dans le corps ; un scribe note en secret quelque part dans le cerveau, dans la moelle, dans les substances, le souvenir de ce dont nous avons eu conscience, et cela se nomme mémoire. Cette inscription devient à son tour partie prenante du champ de contraintes. La conscience n'est donc pas un simple effet de contemplation de choses qui nous dépassent, mais une nécessité qui permet au vivant, à toi, à moi, à nous tous, humains et vermisseaux, de toujours évoluer au mieux de notre pérennité.

C’est ce que certains nomment « la force vitale », ou bien, car j’ai envie de faire ici mon petit savant, le « conatus » de l'ami Spinoza.

Écrit le 16 février à 01h14.
à suivre

lundi 21 janvier 2013

Du libre-arbitre #1



Voilà déjà quelque temps que je me suis résolu à accepter cette idée que le libre-arbitre est une illusion, un faux-semblant, conséquence ultime du monisme, et j'ai été séduit par la confrontation de cette intuition avec les travaux scientifiques de ces quarante dernières années. L’irruption de la mécanique quantique et de la théorie du chaos dans la pensée philosophique sont des évènements majeurs dont on ne mesure pas encore l’importance.

J'avais tourné en rond comme un indien son totem autour de la fable de l'âne de Buridan, et je m'étais convaincu que si vraiment les deux seaux étaient rigoureusement identiques, il était inévitable que l'âne rationnel meure de soif, dans une immobilité instable mais insoluble. A l'inverse, le moindre frémissement, une aile de papillon par exemple, emporterait aussitôt la décision de l'âne assoiffé et le maintiendrait en vie. Pas de choix, pas de libre-arbitre, juste un élément imperceptible qui, en dehors de la pensée de l'âne, a provoqué l'action.

Le monde du vivant est un chaos déterministe, ensembles d'équilibres instables sans cesse rompus par de minuscules événements à jamais ignorés. Et l'on pourrait sans doute élargir cette image au cosmos tout entier. Cela ne signifie pas qu'il faille renoncer à identifier les causes et leurs effets, renoncer à la science, à la connaissance. Au contraire. Il faut seulement accepter l'idée qu'il n'y aura jamais de bout du chemin, et que toute découverte, toute nouvelle loi de la physique, toute expérience décisive, ouvrira les vannes d'un océan de questions plus difficiles encore que celles qu'on avait cru résoudre, et que l'on a d'ailleurs effectivement résolues.

Le renoncement au libre-arbitre est une bonne nouvelle. Il va permettre de se débarrasser du fatras multimillénaire platonicien, aristotélicien, chrétien, crédule, dont le combat apparent n'était qu'un rideau de fumée interdisant d'avancer. Ce n'est pas parce que nos décisions n'en sont pas qu'il faut renoncer à les prendre, et qu'il faut prétendre échapper à nos responsabilités. Car assumer les responsabilités fait partie du champ de forces qui conduit à la décision. De même, savoir que tous nos actes ne sont finalement que la résultante d'un faisceau de causes si entremêlées qu'aucune chatte n'y retrouverait ses petits ne doit pas nous empêcher de lutter pour préserver notre liberté. L'idée de liberté n'est pas détruite par l'invalidation du libre-arbitre dès lors que, dans le faisceau des causes, aucune d'elle ne devient seule agissante et seule identifiable.

L'âne de Buridan n'aura peut-être pas remarqué le battement de l'aile du papillon qui l'a définitivement attiré vers ce seau-ci plutôt que vers ce seau-là, et il se sera cru libre, et tu peux lire la phrase à voix haute si tu veux. L’âne aura bel et bien été libre.

Plus nous fouillerons les secrets de la matière, plus nous dénicherons les minuscules causes dont la multiplication fait exploser les étoiles ou naître les hommes, plus nous comprendrons nos tenants et nos aboutissants, plus nous nous croirons libres, donc, plus nous le serons. Subsistera ainsi, dans le grand chaos déterministe, la petite étincelle de liberté qui ne fait pas de mal et qui participe à la joie du voyage, la joie de ne pas être dupe.

mercredi 21 novembre 2012

De la vie en général et du deuil en particulier




Les nuits d’été le long des chemins de traverse, des lueurs à peine perceptibles tremblent à travers les branches des buissons du bas-côté. On les appelle parfois des lucioles. On se prend à les observer, en silence, comme pour ne pas les déranger dans leurs méditations éclairantes, fasciné par le phénomène, attiré à ne reprendre sa marche dans la nuit que poussé par le froid et les courbatures de l’accroupissement. En s’éloignant, les questions qui venaient à l’esprit confusément pendant l’observation se font plus insistantes, je les appelle les questions de la luciole.

Lettre à la Lueur.

Bonsoir, la Lueur. Ainsi tu les poses, les questions, et tu y réponds derechef. Bonnes questions, et comme souvent réponses formulées juste comme on n'avait pas encore fini de se les formuler en moins bien que tu l'as déjà fait en mieux. Alors comment ajouter mon grain de sel si ta sauce est parfaite ?

Voilà, j'ai trouvé. Tu as évoqué la vie effondrée après le deuil, ou après tout autre catastrophe, tiens, les japonais de Fukushima en savent un rayon là-dessus. Et bien d’autres. Et toi et moi l’avons sans doute vécue, plus ou moins violente, plus ou moins surmontée, la fin du monde. Tous ceux qui l’ont approchée savent de quoi il retourne, et savent comme il est indélicat de pontifier sur la question de vie réduite à néant, à reconstruire comme tu dis. Or c'est là-dessus justement que je viens pontifier.

Il est de ces moments, interminables et intolérables, où en effet l'on se sent dans cet état zéro, bien des mots existent et tu les sais mieux que moi. Mais j'ai appris, enfin j'espère l'avoir appris, qu'il n'y a jamais de fond du trou ni d'impasse, que ce ne sont pas les bons mots, les vrais maux, quand on les croirait encore trop faibles pour le désespoir qui submerge.

Regarde cet enfant qui joue, là, dans la salle à manger. Il a un légo. Mets-toi à côté de lui, voilà, c'est la vie devant toi.

Tu construis. On dit d'un enfant qu'il se construit, moi je dis qu'il construit. Dès qu'il est sorti du ventre confortable et qu'il a gueulé sa colère, il construit, il saisit tout ce qui passe à sa portée, paroles, sons, gestes, objets, outils, exemples, douleurs et plaisirs, et avec ces briques toutes de broc, il construit, une vie, la sienne.

Parfois, souvent, trop souvent, quelque malfaisance vient écraser le château de légo, mille pièces éparpillées. Ce n'est pas un départ à zéro, c'est la continuation de la construction. Ce qui était est encore bien qu'anéanti, car il se souvient des gestes, il se souvient des hésitations, il se souvient de la valeur des pièces, les planches pourries et les solides piliers. Le château sera autre mais riche des précédents. Ce n'est pas une reconstruction, c'est la continuation de la construction.

De toute façon, il n'y a pas de plans en dehors de ceux sur la comète, seulement emboîter les pièces au gré de ses envies, de ses possibilités, de ses urgences, et de l'équilibre des forces du chaos environnant.

Guy Bedos disait dans ses péroraisons de spectacles: "Tu pleures tu ris, tu ris tu pleures". C'est exactement cela, à condition d'ajouter: tu ne cesses de construire au milieu des hoquets et des cahots, jusqu'à ton dernier souffle qui sera la dernière pièce à l'ouvrage.

vendredi 20 janvier 2012

Ardoise magique

Je vous rejoins, Clopine. Je suis un amoureux des livres. Ils en ont lâchement profité pour envahir ma maison, du sol au plafond comme dit la chanson. Ils ont le bon goût de ne pas être tous de la même hauteur, ce qui me permet de conserver ici et là des interstices où ranger autre chose.

Des assiettes, des caleçons, des PV de stationnement, des disques vinyles, entre autres.

Ces livres à l’odeur entêtante, au froissé délicat, sont dit-on menacés par la naissance d’une petite machine rectangulaire dont on n’a pas su trouver le seul nom qui lui aille, l’ardoise magique. Les penseurs pressés et les gardiens du langage ont décidé de l’appeler liseuse, alors que tout le monde sait qu’une liseuse est une sorte de canapé, liseuse et non tablette, encore un barbarisme à nom de meuble. Une chose est sûre ; cette machine minuscule est modelée dans de la matière savante, polymères pétroliers, silicium organisé, cristaux électrifiés, capteurs aux aguets, et toutes sortes de champs électromagnétiques dûment canalisés, contrôlés, organisés, mais vous en savez plus que moi sur le sujet.

Je me désespère de ces appareils tout petits qui vont enfermer les pyramides d’Égypte dans trente gramme de polyéthylène haute densité. Je lis toutes les invectives qu’ils déchaînent à travers les journaux vengeurs et les radios cultivées. Je pleure sur la mort du livre qui n'a pourtant jamais été aussi envahissant que ces jours-ci. Des morts aussi envahissants, il y avait longtemps que je n'en avait croisés.

Et je me dis que je ne vais pas tarder à m'en offrir une, de ces ardoises. Tout Balzac sur la plage, tout Bourdieu, toutes les anciennes critiques de disque de Jazz-Mag et de Jazz-Hot réunies en un clic, tout Clopine, tout Proust, tout moi.

Les moines copistes iront se rhabiller et rangeront soigneusement leur plume sergent-major et leur duvet d'oie, les forêts recommenceront de pousser sans craindre les éditeurs de la rentrée, et l'on a encore rien vu ni rien lu de ce gigantesque chantier que ces petits écrans sensibles ont ouvert.

Et croyez-moi si vous voulez, ou ne me croyez pas, mais le livre lui-même ne s'en portera que mieux. Et avec lui, la lecture.

Qu'était l'imprimerie cinquante ans après Gutenberg ? Montaigne avait neuf ans, et l'encre de l’Édit de Villers-Cotterêts à peine sèche. Nous sommes à dix ans de numérique, à tout casser. Vingt si l'on veut prendre les tous premiers balbutiements publics d'internet. C'est bien ce que je dis: on n'a encore rien vu.

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lundi 9 janvier 2012

Inconciliables intouchables

Il y a un bon vieux syndrome qui rôde: lorsqu'un film rencontre un accueil public enthousiaste, en d'autres termes s'il est un grand succès commercial, il devient suspect, et ce qui n'aurait dû être que réserves et méfiance devient péché mortel, aux yeux du tout un chacun à qui on ne la fait pas.

Le film manie avec complaisance les stéréotypes, c'est un fait, c'est même un parti pris. Il fallait que ce parti fût pris pour cette histoire, et donc il faut jouer ce jeu là. Le film n'est ni un reportage sur la banlieue, ni un reportage sur la condition du handicap en France. C'est un conte. Et comme tous les contes, il se construit sur une base stéréotypée.

On pourra objecter que c'est une histoire vraie. Rien ne m'agace autant dans la promotion des films (ou des livres) lorsqu'on m'annonce à grandes trompettes que c'est une histoire vraie, comme si d'être vraie rendait l'histoire plus intéressante, plus émouvante, plus crédible même qu'inventée de toute pièce. Jean Valjean n'a pas existé, ni Salammbô, ni Rastignac. N'en sont-ils pas moins présents et vivants en nous depuis que nous les avons lus?

Exit l'histoire vraie. Reste le conte. Reste la représentation d'une confrontation de deux mondes inconciliables, les fameux stéréotypes. Confrontation qui ne comporte aucun compromis de part et d'autre, il ne s'agit pas de montrer je ne sais quelle tolérance, quelle compatibilité, quelle compréhension rassurante. Les caricatures bourgeoises et populaires restent intactes jusqu'à la fin.

Et pourtant, ces deux mondes vont se connaître, et c'est cela le film. Le reste n'est que décor, des escaliers des HLM à l'hôtel particulier, du grand costaud au paraplégique. Et c'est cela que le grand public que l'on dit ignare a aimé, moi avec.

C'était mon piquant du nouvel an. Bonne année à tous.

lundi 31 octobre 2011

LA DANSE DES MENHIRS - Histoire de Jean-Marc

Et ce n’est pas fini.

13. L’histoire de Jean-Marc.

L’histoire de Jean-Marc ne fait que commencer. On ne sait pas s’il a fait trembler sa terre, mais les gens dessus ont dansé, ont vibré, ont sauté, ont swingué. Les menhirs, les soirs de pleine lune, se sont dandinés au coin des forêts hantées.

Les fantômes d’outre-océan ont fait la traversée, ils ont bien un peu maugréé, ils n’ont pas facilité la tâche et parfois tendu des pièges. Sinon, à quoi bon être fantôme si l’on ne peut plus compliquer la vie des vivants ? La tectonique des plaques est une science encore incertaine et les plus grands balancements surgissent parfois où on les attend le moins, dans la frêle voix d’une jeune femme, sous la baguette d’une sorcière battante, d’un soufflet argenté argentique argentin, du chapeau de d’Artagnan.

Tel champion international, gêné dans son élan, a refait son retard aidé par l’homme des îles, tel désir d’amour n’a pas assez été entendu, telle joie est restée dans la pression de la cocotte-minute. Ce n’est pas grave, tant d’autres chances sont venues et viendront, d’autres princes, les choses favorites et les ronds de minuit. Il y a tout le temps, la patience, le travail, les voyages, les rencontres, qu’aucun règlement ne saura codifier, qu’aucun programme ne pourrait enseigner.

On vérifiera alors le vieil adage devenu musique, intraduisible sans perdre ce qu’il contient de plus précieux, son indicible secret.

« It don’t mean a thing if it ain’t got that swing ». Edward Kennedy Ellington, le Duc.

Terminé le 31 août 2011 à 00h03.
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dimanche 30 octobre 2011

LA DANSE DES MENHIRS - Troisième partie : des hauts et débats.

Troisième partie : des hauts et débats.

9. Il y a tant de façons de danser.

Il y a tant de façons de danser de par le monde qu’on ne saurait les connaître toutes. Le swing jaillit de sources parfois impossibles, mais si elles ne l’étaient en serait-ce ? Ainsi la Milonga, ses sœurs des trottoirs de Buenos Aires, son grand frère Tango, au nom à toucher dehors ou à tanguer dedans.

La légende raconte que l’Italie des migrants, la France de Gardel et l’Argentine des portueños se sont alliées pour la naissance de cet enfant bâtard, seuls les bâtards sont beaux. Prenons-la pour véridique : il n’en faudra pas davantage pour aimer les ambassadrices de ce balancement très spécial venu des mers du sud. Une italienne, une française, une argentine, dont l’alliance renouvelle le pacte musical légendaire et donne au Tango son raffinement canaille et à la Milonga son désespoir heureux.

A Trémalo une chapelle est construite dans le granite immobile où se joue la musique des bouges latins sous les trente doigts de Contempo ; le bandonéon de Marisa Mercado, le violoncelle d’Isabelle Sajot et la guitare de Roberta Roman y racontent toute l’histoire du nouveau monde instable de Carlos à Astor, et, emportés par la plainte du fleuve d’argent, chavirent la voûte et Gauguin accrochés tout ensemble.

10. Le soir tombait.

Le soir tombait sur l’amphithéâtre. Chacun guettait la pluie. De trop la sentir danser sur elle avait refermé la terre dans son immobilité. La tâche n’était pas facile pour Marine Seznec, emprisonnée par la terre figée, sa terre-mère. Il aurait fallu empoigner le menhir, il aurait fallu une rasade de potion magique. Comment se balancer d’avant en arrière avec un tel caillou ?
Les fantômes sont fatigués, Billie et Serge, le Moine et le Genius, aucun ne vient à la rescousse, ils ont emporté leurs secrets dans leurs tombe. Mais qui voudrait vivre la vie qu’ils vécurent pour avoir leurs poussières d’étoile sur les doigts, leur voie lactée dans la voix ? Il en faut, de la patience, de l’énergie, de la chance, une vie entière parfois, pour les réveiller. C’est déjà beaucoup, ce choix radical de se jeter à leur poursuite.

Un grand voyage initiatique commence. Marine a trouvé l’océan qu’il lui fallait ; elle a abandonné les fantômes des champs de coton et des chants des boggies, elle a largué les bouches du Mississippi pour les rives déjà croisées à Trémalo du fleuve argenté où les langues chuintent et rocaillent, où les démarches se déhanchent, de gauche à droite, del Norte al Sur.

Là le rubato vient tout seul, aucun fantôme à réveiller, la fille d’Ipanema a fait rouler le menhir, Alfonsina l’a fait pleurer. Finalement il n’a pas plu.

11. L’Angleterre, décidément.

L’Angleterre décidément n’est pas le pays du swing. Beatles et Cullum ensemble ou séparément n’ont jamais réussi à faire bouger le moindre menhir. Stonehenge est encore debout, la preuve. C’est une autre mer, une autre paire de Manche qu’il faut, ni Channel ni Albion mais un Océan entier. La bande des potes avait la joie dansante prometteuse, il leur manquait une eau d’une autre trempe, une eau majuscule.

Le gentleman à New-York peut swinguer, de retour sur le granite ses pieds sont lourds, justes et précis, nickel chrome, rien à redire, ils se posent pile sur le temps et l’aplatissent. La joie bout inutilement dans la marmite, rien ne tangue. Alors comme la veille ce sont les océans du sud qui ont débloqué la soupape, le déhanchement latin a réveillé l’écorce terrestre, la croûte a pris ses aises, le monde a oscillé droite gauche et gauche droite sur les airs de Vinicius de Moraes et de João Gilberto. Agua de Beber. Garota de Ipanema. Desafinado. Brasil. Brasil. Brasil.

La sauce latine n’a jamais pu ébranler l’Angleterre nous dit l’histoire. Peu nous importe, nous avons notre pain de sucre, et que la joie demeure.

12. Les voyageurs sans terre.

Les voyageurs sans terre dansent aussi quelquefois, ceux-là dont le seul horizon est de n’en point avoir. Pas besoin de continent pour dériver, c’est peu de dire qu’ils bougent et quand ils voudraient s’arrêter on les chasse. Ils sont les manouches. Pour jouer leur musique il faut être l’un d’eux. Le dernier trio du dernier concert sous la dernière halle du dernier bourg était manouche et peu importe qu’il y ait de la généalogie dedans.

Du cœur, du talent, certainement.

La guitare mélodique, la guitare accompagnante, la guitare rythmique sont bien alignées, le père, la fille, l’ami, prêts à remplir leur rôle immuable et virtuose. Les manouches inquiètent mais leur musique rassure tant les codes ont été répétés sur radio-robinet. Trop immuable ? Trop virtuose ?

Les deux Cyril et les deux Duclos ne l’entendent pas de cette oreille, ni leurs six mains. Montés sur le solide piédestal offert par Django, plus solide que tous les menhirs du coin, ils inventent un nouveau ciel, de nouveaux nuages, où la voix de Leila prend son envol, déploie de mystérieux poèmes, et revenant sur sa parole les hache en un scat implacable de rythme et de justesse. Qui a entendu les plus grandes trébucher sait combien cet art est périlleux.

Leila Duclos ne trébuche pas. Sa voix parcourt les gammes, tantôt colibri et tantôt condor, et se pose soudain où l’accord est parfait. Il y eut Ella, il y a Leila. Voilà.
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samedi 29 octobre 2011

LA DANSE DES MENHIRS - Deuxième partie : la terre tremble sous le verre.

Deuxième partie : la terre tremble sous le verre.


5. Cela a commencé.

Cela a commencé avec les arpenteurs, comme il se doit. Comment reconnaître sa terre si on ne commence pas avec eux ? Ils sont partout, les arpenteurs, sitôt qu’on en cherche on en trouve, et les trois qui vinrent furent vite renforcés d’un quatrième, un pour tous, tous pour un. L’Athos du souffle, Denis Colin, penseur, sage, méthodique ; Le Porthos de Rhodes, Benjamin Moussay, mur impavide à renvoyer les balles et les notes, relanceur inlassable ; l’Aramis de la baguette plutôt que de la rapière, Eric Echampard, fine lame à tambours, dentelles en cymbales, et derrière le raffinement polyrythmique, caisse féroce à qui l’oublie.

Le quatrième des trois, inévitable d’Artagnan, insoumission de guitare et enveloppement électrique, écoute et complétude, et l’immensité des terres encore devant lui, à explorer, à arpenter.

La bande des quatre a fait trembler le granite, elle a soulevé la salle comme on ne l’avait jamais vu de mémoire de verrière, et la terre de Rospico a commencé à vivre. Un milliard d’années qu’elle attendait ce moment.

6. On ne plonge jamais.

On ne plonge jamais dans un chaudron bouillant sans quelque préparation. Un échauffement diront les gymnastes, un stage les directeurs, une entrée les gastronomes. Jean-Marc avait tout prévu, produits du terroir avec assaisonnements : pour trembler, cette terre devait arroser ses meilleurs fruits des sauces les plus mouvantes, huîtres et crêpes circonflexes avec tréma caraïbe, piment du bayou, paprika de Hongrie, anchois de Sète. En alternance, Saxodéon et Alphonso Jazz furent les épices dansantes des vieilles recettes gauloises, Dixie et casquettes pour ceux-ci, diatonique et ténor pour ceux-là.

Il en fallait, de la terre collée aux chaussures venue de l’autre côté de l’Océan tout proche, de l’autre côté de la grande mare, venu des contrées qui dansent, pour accomplir ces prodiges, pour faire bouger le granite, soulever le menhir. On entendit chanter tonton Georges et rugir le tigre à coulisse, tous les soirs, en tout lieu.

7. C’est un métier d’homme.

C’est un métier d’homme, à ce qu’on dit. Qu’il faut du mollet et du biceps, de la métronomie et de la pulsion, bave aux lèvres et poil aux pattes ; la batterie est affaire d’homme, un point c’est tout.

Timide mais pas trop, Anne Paceo d’un revers de mailloche a balayé les lieux communs des esprits courts. Attentive aux terres qui dansent, Brésil et Catalogne, promenades anharmoniques de Leonardo Montana au piano, errances de Joan Eche-Puig à la contrebasse ambulante, elle est patronne d’un univers bien à elle, où fermant les yeux on entend passer Max le matheux, Roy le précis, Elvin le sauvage, et dans un claquement de charleston Arthur le noiraud.

C’est sur toute l’histoire de la batterie qu’Anne se hisse pour inventer l’inouï. Max Roach, Roy Haynes, Elvin Jones, Art Blackey peuvent rentrer chez eux, leurs baguettes sont en de bonnes mains, nul besoin de biceps ni de mollet mais quand même un peu, juste être musicienne et savante, sensible et forte, battante et batteuse.

Elle méritait son quart d’heure de silence et de cigarette hors la verrière quand la fête fut finie, seule.

8. Un creux du rocher.

Un creux du rocher fut son berceau ; il dut s’éloigner pour trouver un sens au mot swing. Sinon, à quoi bon la trompette ? Pour danser ce qu’il avait dans la tête, il parcourut le monde, il souffla le chaud et le froid, il rencontra les grands. Le granite natal devint arène et l’arène sable mouvant, il devint célèbre à son tour.

Eric le Lann, l’enfant du pays, est de retour à la maison ce soir là. Il connaît la musique, il sait que ce ne sera pas facile, tous ces regards aimants, toutes ces poches pleines de pierres qu’on lui accroche, la danse des retrouvailles se raidit et se fige. Il a demandé à un vieux complice de l’aider, en direct des Antilles, d’ouvrir la boîte aux vents et aux tempêtes, Alain Jean-Marie.

Il n’a l’air de rien, Alain le révérend. Tout juste s’il ose regarder la salle, il se cache derrière son camarade : il n’est là que pour toucher une touche noire ou une touche blanche du grand Steinway, il mérite à peine un si glorieux privilège. Au fond, il sait très bien qu’il a sous les doigts toutes les éruptions de sa terre à lui. Il en a sous les semelles, dans les poches, dans la tête, il est tombé dedans petit, bien malin qui résiste.

Le granite d’Aven-Belon n’a pas résisté longtemps à la chaudière de Basse-Terre, même celui qui emprisonnait la trompette, ce soir là encore il a dansé.
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dimanche 23 octobre 2011

LA DANSE DES MENHIRS - Première partie : la crêpe jaseuse.

Première partie : la crêpe jaseuse.

1. C’est vraiment.

C’est vraiment le bout de la fin du territoire. Un nulle part ailleurs, qu’il fallait être capable de planter des menhirs à mains nues dans toutes les pelouses préhistoriques des alentours pour venir habiter ici. Peu de temps auparavant, d’énormes glaciers s’étaient empilés sur les vertes collines granitiques et y avaient creusé des sillons pédagogiques, épargnant cet effort à l’océan tout proche.

Les glaciers fondirent, tôt ou tard glace fond ou se brise, et l’eau, coucou cosmique, occupa le nid. Ria, Aven, Fjord, il n’y eut pas assez de mots pour décrire cette géographie-là. Ainsi naissent les pays, de creusements de fonte de bris d’invasion, et d’oubli n’étaient les menhirs et les huîtres. Deux sillons ont suffi pour inventer ce pays du bout de la fin, l’Aven et le Belon, l’un qui nomma l’érosion glaciaire et l’autre le divin mollusque.

Pendant ce temps hautain se tait le menhir sur sa pelouse.


2. L’homme a attendu.

L’homme a attendu longtemps. Inusable est la colline et inusable le menhir qui en provient. Les capitaines rentrent chaque matin de l'oceano nox. L’occasion de pêches miraculeuses pour qui arrive à l’heure à la maison. Il est patient, l’homme. Tous les hommes d’ici sont patients et têtus. Il faut bien l’être dans un pays où rien ne s’use, ni la pierre, ni l’herbe, ni la pluie.

Sait-on ce qu’attendait l’homme, le sait-il lui-même ? Que le menhir tombe en poussière, que l’océan se retire, que les huîtres marchent ? Peut-être attendait-il que la terre tremble. Voilà ; il attendait que la terre tremble.

On peut toujours attendre. Elle ne tremble jamais, la terre d’ici. Elle a certes vacillé il y a un milliard d’années quand d’énormes montagnes ont surgi dans les parages. Elle en a été toute retournée. Alors elle s’est juré qu’on ne l’y prendrait plus. Et la forte tête n’a pas cédé depuis. On pourrait presque y construire une centrale nucléaire tellement qu’elle ne bouge pas la terre, mais pas touche ont dit les gens d’ici on a bien assez de la radioactivité du granite.


3. On finit toujours.

On finit toujours par s’énerver quand on attend, même très patient et très têtu. L’homme a commencé à s’énerver. Il comprenait que jamais elle ne tremblerait d’elle-même, cette terre figée entre sa pierre et ses coquillages. Il connaissait tous les fils de tous les filets, ceux-ci qu’on jette en mer sans doute mais surtout ceux-là qui relient les hommes entre eux.

Alors il a laissé dériver ses pages, ses écrans, ses claviers, et au petit matin quand il a senti que la pêche était bonne il est rentré à la maison.

De l’autre côté de l’océan, loin d’ici, il est un pays qui danse. Tout le temps à se balancer, ils ont même inventé un mot pour le dire, le mot swing. Le linguiste dira qu’ils n’ont rien inventé, que le mot existe dans l’anglais langage depuis avant Shakespeare, que c’est un verbe irrégulier swing swang swung. Le linguiste a tort. Ce mot, venu du pays qui danse de San Francisco et sa faille de San Andreas à New-Orleans et ses cyclones, personne en Angleterre n’est parvenu à le traduire en musique.

Oublions l’Angleterre, c’est l’océan qui décide ici.


4. Voilà ce qu’il me faut.

Voilà ce qu’il me faut, pensa Jean-Marc. Pour la suite, l’homme se nommera Jean-Marc et même si je ne suis pas tout-à-fait sûr qu’il soit têtu et patient, je suis sûr que c’est un ami. Et il décida d’apporter un peu de terre qui danse dans le pays d’Aven-Belon. On dira ce qu’on voudra, un peu têtu et très patient, quand même. Et il avait su mettre des fleurs jaunes dans son herbe.

Les gens de l’autre côté de l’océan ne se dérangent pas sans de bons gros arguments. Mais dans les filets encore fragiles, tous les pêcheurs le disent, on ne prend pas de trop gros poissons. Ce n’est pas grave, il en est de plus fins qui sont très swing, il en est de plus légers qui bougent comme là-bas dis ; ils laisseront tomber de leurs semelles de vent un peu de terre qui danse, elle se perdra dans le granite et lui apprendra la tectonique.


Jean-Marc aura gagné son pari, le pays inusable aura commencé à trembler. Et l’on mangera la crêpe jaseuse et l’huître bougonne, au son de l’accordéon, de l’hélicon, du balafon, du bandonéon et du tromblon, du saxophon et du piston.

jeudi 6 octobre 2011

La symphonie du nouveau monde - 5. Allegro con Fuoco ; coda.

Rêver, ou cauchemarder. Il comprenait soudain que ces visions étaient ce qu’il avait entrevu au-delà des neuf mois du paradis promis. Les vieux sages avaient bien tenté de les lui cacher et y avaient presque réussi. Un immense mensonge semblait désormais l’attendre dans la pénombre du hall. Mensonge les statues des glorieux ancêtres en marbre ligure, forcément glorieux, mensonge ces tapis de Khorramchahr et de Jong-Qing, mensonge la haie d’honneur et la peinture fraîche sous laquelle paraissaient déjà les traces de sang séché.

Ainsi il aurait couru pour rien. Il avait montré sa force et sa rapidité pour une parcelle de lucidité. Il avait cru aux mirages, il les avait fait siens, ils étaient devenus ses mirages à lui, non plus ceux qu’on lui avait projetés sur l’horizon du ciel mais ceux qu’il avait entreposés dans son magasin à rêves, à profits. Le mensonge n’était-il pas la seule vérité à laquelle il pouvait prétendre, et le réel ne serait-il pas précisément ce qu’il déciderait qu’il soit, sans être dupe du mensonge dont on l’aura entouré ?

Après tout, il y était déjà jusqu’au cou, dans le mensonge, avec ses souvenirs qui se font la malle, là, sur le perron. Il l’a montée, sa dernière marche, encore quelques pas, juste quelques petits pas de danse. Le moyen, pour dévoiler les mensonges, les révéler, les vérifier, les dénoncer, quel est-il si tu meurs avant d’entrer ?

Alors vois-tu, vas-tu, vis-tu, ou bien non ?
Ou bien non ?

Il hésitait sur le seuil.
FIN.

samedi 1 octobre 2011

La symphonie du nouveau monde - 4. Scherzo.

4. Scherzo.

Dix milliards. Bientôt nous serons dix milliards et autant de bouches à nourrir. Il se souvient qu’on lui avait raconté cette immense cour de récréation avec dix milliards de petits camarades. Ceux qui le poursuivent sont beaucoup moins nombreux, une goutte blanche dans l’océan des vies et ils périssent à vue d’œil ; oui, il sera l’une de ces bouches à nourrir, une bouche de plus, mais ne sera-t-il pas nécessaire à tous par sa seule présence, par le seul fait d’être né, comme tous sont nécessaires à tous ?

On lui avait dit qu'il serait semblable parmi ses semblables et cependant unique ; on ne lui avait pas dit que sa différence pouvait tuer. On lui avait dit que d’être né lui donnerait le droit à la vie ; on ne lui avait pas dit que ce droit devait être conquis sans cesse et qu’il fallait faire ses preuves, chaque seconde qui passait. Un faux pas, et c’est la trappe.

Efficacité, qu’ils disent.

Il pourra se noyer dans la foule face à l’adversité, il marchera comme un seul homme contre les ennemis qu’on lui aura désignés, pour la plus grande gloire de qui il conviendra. Les grands esprits sauront mieux que lui ce qui est bien pour lui, il lui suffira de suivre et de faire où on lui dira, et s’il est sage il aura un hochet, une croix, une prime, un discours, un mausolée ; et de grands savants, de grands experts, de grands artistes veilleront à son confort, à sa santé, à ses loisirs.

Les jours succèderont aux jours et l’éternité pourra ainsi durer plus longtemps que tout ce dont il aurait pu rêver, les quelques secondes de course effrénée vers la porte.

jeudi 29 septembre 2011

La symphonie du nouveau monde - 3. Largo.

3. Largo

Neuf mois, ils lui avaient promis neuf mois de paradis, à lui dont l’existence annoncée était de quelques secondes. Tout juste avait-il surpris un air gêné quand il avait demandé comment se terminaient ces neufs mois mais ce fut si furtif qu’il n’y pensa plus.

Vivre et couvert en permanence, température constante, trente-sept deux le matin, rien à prévoir, rien à penser, rien à organiser, tout à domicile, tes désirs sont des ordres, tu n’auras même pas le temps de désirer. Il ne comprenait pas tout ce qu’on lui racontait mais il souriait aux anges, une aventure délicieuse s’ouvrait à lui.

Ils sont venus ils sont tous là, les visages avenants de la famille ; une longue cohorte de lignée, tous ceux qui se sont succédés depuis dix mille ans, trois cents hommes pour la droite ligne des hommes et trois cents femmes pour la droite ligne des femmes ; tous ceux qui viendront ensuite pour les dix mille ans qui s’annoncent. A condition qu’il franchisse le dernier pas, lui et sa suite, pour que les descendants descendent, pour que le fleuve ne tarisse point.

Ils forment une haie d’honneur, les six cents vieux et les six cents virtuels, grains de riz et pétales de roses, X et Y à foison, à l’entrée de l’origine du monde. Mille deux cent spectateurs, de quoi remplir un théâtre prestigieux rien que pour lui. Quel panache mais quel trac !

Il sentait bien qu’il perdait pied et que bientôt il ne saurait plus quelle contenance prendre ; il lui fallait avancer tant qu’il le pouvait encore, avec la foule concurrente maintenant bien en vue au bout de l’allée cavalière. Etrange et mystérieux malaise. Tout est pourtant si simple d’apparence : l’éternité ou la mort, le paradis ou la disparition, l’être ou le néant, naître ou ne pas naître ! Rien n’y fait, il est là sur sa troisième marche à s’embrumer d’états d’âme.

dimanche 11 septembre 2011

La symphonie du nouveau monde - 2. Allegro molto.

2. Allegro molto.

Voici que la rencontre impossible va se produire, toute proche désormais de la probabilité de UN : il monte les marches du seuil vers la porte déjà entrouverte.

C’est à ce moment précis, après toute la succession de hasards et de rencontres qui l’avait conduit ici, qu’il fut saisi d’une peur, d’un regret, d’un doute. Il avait semé la foule de ceux qui convoitaient la place, il avait du temps devant lui, un peu mais pas trop, juste celui de retirer doucement ses chaussures et arranger sa coiffure, cheveu unique mais rebelle, comme les vieux sages le lui avaient recommandé naguère : tu dois respecter les usages et entrer d’un pas ferme et lent, lui dirent les vieux sages.

Mais non. Le piétinement de ses poursuivants se rapprochait, aucun n’avait renoncé sauf les morts, et au lieu de soigner son image et de réussir son entrée, il restait figé sur la troisième marche juste avant le palier de la victoire. Paris valait bien une messe disait le vert-galant qu’il ne pouvait encore connaître n’étant point ; une vie vaut bien une marche.

Encore essoufflé de la cavalcade, il avait du mal à rassembler ses esprits. Il se souvenait de ce qu’on lui avait dit au départ du rallye, des bribe
Liens de souvenirs qu’il oublierait peu à peu, qu’il oubliait déjà, il se souvenait qu’il allait tout oublier et qu’en entrant il ne saurait plus rien de l’origine, pas même le souvenir qu’il y avait quelque chose dont il aurait pu se souvenir. Il savait encore que tout était merveilleux à l’intérieur, il suffisait d’entrer, presque trop avait-il pensé à la description qu’on lui en avait faite, trop facile et trop merveilleux, oui, de cette méfiance là il se souvenait encore.

Il faut toujours se méfier des vieux sages et de l’oubli.

samedi 10 septembre 2011

La symphonie du nouveau monde - 1. Adagio.


1. Adagio.

Il hésitait sur le seuil : allait-il entrer, ou bien tourner les talons et s’en aller très vite ? Il n’avait pas fait tout ce chemin pour renoncer au dernier moment. C’est qu’il venait de loin, le bougre, tu ne peux même pas imaginer. Remonter l’échelle de temps dans les confins où le temps ne sait plus ce qu’il est ne suffit pas : rien ni personne ne peut comprendre comment, parti de si loin, il a pu arriver ici. Les statisticiens les plus érudits ont calculé ; ils sont arrivés à un résultat si faible qu’ils ne savaient pas comment l’inscrire sur leurs tablettes.

Autant dire que ce spermatozoïde-ci n’avait aucune chance de rencontrer cet ovule-là.

L’art de la prévision est un mystère, et la prétention à mettre le futur en équation une illusion mortelle. Le calculateur qui déclare impossible la catastrophe infiniment peu probable, et qui tout fier de ta logique la raye de ton avenir, n’entend-il pas dans nos campagnes mugir les féroces raz-de-marée qui avaient si peu de chance de se produire avant dix mille ans et qui l’emportent à cent à l’heure, à cent pour cent. Combien valait ta probabilité de vie il y a dix mille ans ? Si peu qu’un calculateur dans ton genre à cette lointaine époque n’aurait pas donné cher de ta peau, et pourtant dix mille ans plus tard tu étais bien vivant, là, à cent à l’heure à cent pour cent, juste avant que la vague ne t’emporte.
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mercredi 18 mai 2011

La présomption d'innocence.

A l'instant même où je prononce les mots de présomption d'innocence, et sans pourtant l'avoir dit, je prononce ceux de présomption de mensonge. Et quoi de pire, lorsqu'on subit un outrage, que d'être tu ?

Une forme de seconde mort, en quelque sorte.

Faut-il pour autant renoncer à la présomption d'innocence, si fragile, si vite oubliée par chez nous au moindre fait divers touchant un jeune, un basané, un étranger ?

Je ne sais que dire sans multiplier les points d'interrogation, et grâce au ciel je ne serai pas du jury qui devra trancher une vie entre deux mensonges insolubles dans la vérité. Je souhaite qu'une preuve déterminante et définitive tombe dans cette soupe indigeste, qu'elle soit accablante pour l'un ou pour l'autre, et pour le moment il n'en est pas, et j'ai bien peur qu'il n'y en ait jamais.

Je voudrais tant ne pas rester dans cet entre-deux où pour jeter le puissant dans les flammes de l'enfer au nom de beaux principes, au nom de la défense de la veuve et de l'orphelin, je risque de procéder à la destruction d'une vie pour ma seule petite satisfaction personnelle, et lycée de Versailles.

Deux choses sont certaines aujourd'hui, et sur ce point-là je ne serai malheureusement jamais démenti quelle que soit les vérités :

1. deux vies sont détruites à coup sûr.

2. celle de la femme plus encore que celle de l'homme.

Et je dis bien quelles que soient les vérités. Tentez tous les scénarios possibles, et vous verrez.

Comment font-ils tous, ces gens de tous bords, qui semblent avoir une opinion définitive et secrètement satisfaite ?

mercredi 16 mars 2011

Submergé

C'est justement là qu'est la difficulté : il n'y a rien à dire. Sidération et apocalypse. Quoi d'autre ? What else, comme dirait l'autre.

S'asseoir. Poser sa tête derrière le buisson, attendre que revienne le calme. Tenter de respirer régulièrement. Tu as échappé à la terre qui frémit, à la mer qui rugit. Autour de toi un champ de ruines à perte de vue, à perte de vie. Tu es loin, dans ton petit confort douillet et ce ne sont que des images vidéo que tu as vues, pourtant tu es essoufflé, tu es assis où j'ai dit que tu étais assis, dans le champ de ruines.

Ta maison parisienne est debout, bien là, rassurante, enfin, elle devrait être rassurante, et il fait soleil. D'où vient que tu respires si mal ? Les mots que tu ne trouves pas, que tu ne trouveras jamais, ils n'existent pas, les mots pour le dire. Comment pourrait-on avoir ces mots là sous la main, à portée de clavier ?

Tu n'iras pas là-bas. Tu n’as ni la force physique, ni la force mentale, ni la bonté, ni la compétence pour apporter quoi que ce soit à ces urgences indicibles. Tu dois rester terré dans ta cave, non pour te protéger, ta cave ne protège de rien et tous les courants d’air la traversent avec leurs miasmes. Mais le bruit y est atténué, et tu pourras mieux écouter le vacarme de ta tête. Peut-être arriveras-tu à entendre dans les pleurs et les grincements de dents, quelques-uns de ces mots que tu cherches.

Dans ta cave, tu n’entendras plus l’imbécile bataille des arrogants et des indécents.