jeudi 4 mars 2010

IMMIGRATION #3 : l’étendue du paysage.

En tant que puissance amicale et invitante et bien campé sur mes fondements, j’obligeais sans avoir à ouvrir la bouche mes convives à construire une logique, à argumenter, à étayer. Ce n’était pas un souci de politesse, mais notre vieille amitié les enveloppait de précautions, de scrupules, et leur imposait un effort de formulation honnête qui me faisait plaisir à voir ; je me gardai bien de leur faciliter le travail, en leur prêtant une oreille ostensiblement attentive.

Ils ne pouvaient pas se dérober par quelque slogan usé jusqu’à l’os, par quelque plaisanterie douteuse et autres sourires de connivence comme je devine qu’il se pratique dans un entourage conforme, j’en ai tant fréquenté, de ces entourages où je ne savais comment lutter contre la dérive de ces continents noirs, contre ces fleuves de glaces entrechoquées qui emportent tout au dégel, sismographe je te dis, ultrasensible. Ce n’est pas leur faire injure que de les savoir ainsi et de le dire. Tu ne serais pas plus glorieux au milieu de tes camarades à déchiqueter de l’ultralibéralisme à coups de prêt à penser, soudain contraint de surveiller ton discours par amitié, ailleurs.

Ce qu’on entend alors devient intéressant et sollicite la réflexion bien plus que l’indignation. Bon, mes orteils en étaient tout horripilés sous les épaisseurs de chaussettes car il y avait des vents coulis, il fait froid cet hiver et le feu dans la cheminée ne suffisait pas à chauffer le ras du sol, et ce n’était pas à cause de ce froid là mais personne ne le voyait.

Je vais tenter de te décrire ce paysage d’hiver ainsi constitué, et ne m’en veux pas si par ci par là une bulle de savon pleine d’amertume éclate, question de survie et de respiration dans les remugles.

.

dimanche 28 février 2010

IMMIGRATION #2 : La lave.

Tous les vulcanologues te le diront, et ils seront confirmés par les spécialistes des discussions entre amis. Les vulcanologues devraient, dans leurs savantes et périlleuses études, s’inspirer des tables bourgeoises au moment du fromage pour établir leurs modèles. Personne ne sait jamais à quel moment le tréfonds s’éveille et s’ouvre. Moi-même, fin sismologue du dessert, j’ai laissé échapper les avant-coureurs ; je devais être en train de programmer le four pour le dernier petit coup de chaud, tu ne fais jamais rien tu pourrais au moins t’occuper de réchauffer les moelleux, avait dit ‘Aliénor.

Attention, n’attendez pas la geste pâtissière, l’acrobatie sucrée, le survol exquis. Non, juste régler la température, attendre la sonnette, placer les surgelés, relancer dix minutes, ressortir et démouler après léger refroidissement. Puis crème anglaise en flacon de supérette, et hop. Pas de quoi convoquer Bocuse. Quand je m’étais absenté vers la cuisine, on parlait industrie, développement, taxe carbone, grandes écoles, Carla. Il faut toujours une pincée de Carla dans les tablées.

A mon retour, on parlait population française et là, mon sismographe a frémit. Rien de très alarmant, mais ces petites oscillations qu’ils savent voir, mes savants, quand tout semble calme, quand rien de fâcheux ne sort, quand la caldera est encore endormie. Mais tu n’es pas venu ici pour t’occuper de la Fournaise et je te passerai le détail du réveil de la bête ; j’en viendrai au discours tel qu’il s’est répandu devant moi, comme la coulée de lave une fois enclenché le processus. A l’abri depuis mon observatoire à chocolat, j’ai pu tout voir passer, et comme rien n’arrête ce flux autant garder ses distances et attendre.

Comme tout bon vulcanologue en situation, j’avais mis en place toutes les balises indispensables sur mon piton protecteur : j’avais dit que j’étais de gauche, oui toi qui ne me crois pas tu te tais s’il te plaît et tu gardes ton caviar pour tes amis en mal de pensée facile, que j’étais plutôt sympathisant socialiste quoique très désolé et c’est peu de le dire, que j’étais représentant du syndicat de Monsieur Thibault au sein de la Fondation bien que sa centrale ait soutenu un certain non de mauvais aloi et s'il n’y était pour rien cela me valut quatre ans plus tard de la quitter sans regret, mais j’avais d’autres chats à fouetter il faut le dire aussi.

Entre nous soit dit, l’imprécateur de service d’où sortait la lave était furieusement noniste ce qui redoublait notre désaccord et ce qui en dit long sur le nonisme mais c’est une autre affaire. Son non à lui avait au moins le mérite de la cohérence.

Repères et garde-fous étaient ainsi en place. Place au discours adverse.

.

vendredi 26 février 2010

IMMIGRATION #1 : Il faut s’y mettre.

Il est bien entendu que la participation à un débat odieux ne me tente pas du tout. Cependant, les laves nauséabondes complaisamment libérées par nos gouvernants se répandent et relâchent une parole longtemps tue. Le silence masque parfois le cheminement des poisons et le bruit le révèle, alors faisons mentir le sage et proclamons d’or la parole et le silence de plomb. On voit surgir des peurs qu’on croyait mortes ; on voit naître de bien étranges monstres, ulcères, furoncles, bubons, et la peste va bientôt envahir le monde qu’on imaginait vaincue.

La peste. Le résistible déchaînement de haine, nourri d’approximations, de généralisations, d’amalgames et de bons mots, sous le tisonnier de maître-feu du pouvoir en place. Ne sait-il pas, le ministre et le préfet, le sous-secrétaire et le porte-parole, que l’habileté apparente est ruse de diable, et que si le déferlement nous emportera dans la tempête, il les emportera aussi dans la même tempête additionnée d’opprobre. Innocents, les bons mots ? Mais qui est dupe ?

L’autre soir à dîner, six amis ne s’étaient pas revus depuis longtemps et profitaient de la Saint-Marcel et du nouvel an proche pour faire quelques retrouvailles. Trois couples comme il en est des millions dans notre pays, sans souci grave d’argent, mais avec les inévitables soucis de santé que l’âge fait naître, petite douleur ici ou là, grave anomalie tenue en laisse là ou ici. Entre eux, une vieille amitié vite retrouvée, chacun se doutant peu ou prou de l’évolution des autres, et acceptant par avance les divergences sinon que serait l’amitié ?

D’écarts de jugement en énumération de bobos, graves ou bénins, des petits enfants tout neufs ou déjà débarbouillés, de gendres et de brus divers mariés à ceux que nous avions connus petits, la conversation a roulé jusqu’au fromage. Le fromage ; tout le monde le sait, le fromage est le moment où il faut refaire le monde, un repas sans fromage est un monde qui se défait, le sapeur Camembert l’avait dit avant moi. On n’a jamais rien fait de mieux entre amis, et la suite va montrer qu’il en fut de même ce soir là contrairement aux apparences de mes prémisses. Sinon, que serait l’amitié ?

samedi 20 février 2010

Maternitude #2/2. A Théâtriciole, sur le même sujet.

Je reviens dinde. Tu m'avais posé la question, voilà ma réponse, complètement dinde. Je tombe en plein débat, en pleine mère et sans bouée.

Un débat d'inter avec Badinter.

Je ne crois pas qu'elle ait approché la question sous l'angle que tu examines, l’angle individuel. Nous ne sommes pas dans la psychologie de la mère, avec ses doutes et ses peurs, ses révoltes et ses replis, sa culpabilité et sa fierté. Tu les décris très bien et tes textes sont éclairants, pour l'homme que je suis. Mais ce n'est pas le débat initial.

Julio, espagnol de bonne et grande volonté, a raison de revenir sur le terrain social. Je pense que la démarche de madame Badinter se place sur ce terrain là et seulement sur ce terrain là, à travers ce que j'en ai entendu, je n'ai pas lu le livre.

C'est de toute façon le terrain qui est important à mes yeux. La question du face à face mère enfant, du trio mère enfant père, et des relations d'entourage, surtout l'entourage affectif, est d'ordre individuel, privé, personnel, et ne débouche sur des questions philosophiques ou métaphysiques que par le truchement de la question sociale de la maternité.

Bourgeoises ou pauvres, les femmes (et les hommes aussi, hein) agissent ou s'interrogent en fonction du contexte qui est le leur, et les questions comme les réponses peuvent ne pas se ressembler parce que le contexte n'est pas toujours très ressemblant. Pour autant, les questions "bourgeoises" ne sont pas moins recevables que les questions "pauvres", et négliger les unes au profit des autres sous prétexte de penser à gauche serait une faute d'humanité.

Mais le philosophe, et le sociologue, et le médecin, et le politique, doivent absolument être clairs en eux-mêmes sur ce qu'ils comprennent du fonctionnement de la Société à ce sujet, et de ce qu'il souhaitent pour une Société meilleure. C'est ce qu'on leur demande un peu, non?

Ce qui ne nous empêche pas d'avoir nous-mêmes sur ces mêmes question un avis, qui sera d'autant plus universel qu'il oubliera notre propre vécu infantile, maternel, paternel, et pour toutes les générations que nous connaîtrons encore. Ou, plutôt que l'oublier, qu'il aura su en faire son miel avant de s'en affranchir.

PS à l'intention de Julio. A partir de quel revenu se pose-t-on des questions bourgeoises, et en dessous de quel seuil ces questions deviennent-elles des questions de pauvre?


.

Maternitude #1/2.

Toute honte bue, je vole le titre à Chiboum. Elle a si bien écrit sur le sujet que je m’en voudrais de ne pas récupérer ici quelques poussières de ses étoiles. L’heure est grave, il s’agit de savoir s’il faut lyncher la dame, celle qui se penche sur la question féminine et les menaces sournoises qui rôdent.

Je me suis longuement interrogé sur le rôle du père, bien placé que je suis pour m’interroger. Mais je vous l’avoue, le rôle de la mère m’est resté un peu de côté, comme s’il ne donnait pas lieu à questions, à doutes, comme si l’évidence de la grossesse et de la naissance s’imposait par son animalité immédiate comme axiomatique, automatique, imparable, irréparable. En cela, je tombe dans le panneau de tous ceux que la cause des femmes encombre, je parle ici de l’égalité avec les hommes, en droit comme en fait, en quotidien comme en vie entière. Je ne vais pas tenter de refaire mon retard, je suis mal placé, et si je peux être un accompagnateur je ne serai jamais un porte-drapeau : d’une façon ou d’une autre ma mâle condition me fera passer à côté des bonnes questions et des vérités intimes. Rien de plus logique pour l’homme que je suis, et mon chemin est d’ouvrir mes oreilles et ma comprenette.

D’ailleurs je l’ai déjà écrit il y a longtemps : en matière de maternité, l’homme n’a pas grand-chose à dire ni à revendiquer pendant neuf mois et quelques semaines, sinon d’être celui qui accompagne, et d’être celui qui, tôt ou tard, devra chasser le naturel, pour que l’enfant grandisse.

Alors j’aime bien, à ces moments là, qu’une voix de femme se lève et prenne elle aussi le parti de chasser le naturel. Nous voici à égalité de pensée. Ma bonne vieille humanité ouvre un œil et soupire d’aise. Elle se met à savourer les mots, les phrases, les raisonnements, et si parfois un peu de mauvaise foi vient chagriner le paysage, elle ne lui fait qu’y ajouter du relief, de l’abrupt, du rocailleux, qu’on ne s’endorme pas sur nos lauriers.

La seule chose qui mérite examen dans cette affaire, en ce qui me concerne et pour ce que j’ai à en dire, est que le libre choix s'impose à tous. Si j'ose un tel oxymore.

Les soins au nourrisson échoient le plus souvent à la mère, pour une foule de raisons qui sont aussi bonnes que mauvaises et dont je ne ferai pas le procès ici. Il en faudra, du temps, pour que ces raisons se diluent et que le père se trouve à son tour en première ligne, égal de la mère. Alors que fait-on en attendant?

D'abord, on s'efforce de repérer ce qui, dans ces raisons, sont des pièges destinés à enfermer la mère dans un rôle exclusif, en ce sens qu'il exclut toute autre activité que celle de nourrir, torcher, bercer, soigner, l'enfant. En bref, je le redis, l'enfermer. C'est le travail fait par Madame Badinter de dénoncer ce piège. Alors, naturellement, les discours naturalistes, qui sont aussi ceux par lesquels on a enfermé la femme depuis des générations, sont mis en cause.

Difficile de faire autrement, même si parfois le naturel a du bon.

Mais il m'énerve, le naturel, ne serait-ce que par sa fâcheuse tendance à revenir au galop. L'homme ne se porte jamais si bien que lorsqu'il chasse le naturel, c'est un de mes vieux serpents de mer, l'homme s'est fait contre le naturel, depuis Lucy, et s'y laisser prendre est se perdre.

Plutôt que de monter sur leurs grands chevaux, les effarouchées du sein et autres lavages feraient mieux, pour rester crédibles, de faire la différence entre une injonction moralisatrice planquée derrière un écologiquement correct, et un désir légitime de proximité physique, d'amour charnel, et autres pulsions maternelles tout aussi joyeuses, dont l'homme est à jamais privé ce qui n'est pas grave pour lui. J'ai bien dit légitimes, dès lors qu'elles ne sont pas suggérées, instillées, prescrites, imposées.

Je crains qu'on ne fasse pas cette différence, ce qui explique la tournure polémique des propos. La seule chose qui compte est bien que la mère ait le choix totalement libre, sans les morales à deux sous, les sourcils courroucés des bonnes sœurs et des sages-femmes, les fadaises des médecins (souvent) mâles, et la valse tournoyante de la bien pensance omniprésente.

Tu fais comme tu sens, ma vieille, et tu seras libre quand la société aura fait en sorte que ton choix sera reconnu et accepté sans férir: congés, aides, complément salarial, congé parental du père, prise en compte des carrières et des retraites, destruction du plafond de verre, et toutes ces choses qui, oubliées aujourd'hui, oubliées du débat suscité par le livre qui pourtant cherchait à le réveiller, donneraient le champ au choix. Battons nous pour ces réformes, pour cette société là, il y a du pain sur la planche, et cessons de bavarder sur le bien fondé du sein, de la lessiveuse, du lait en poudre et de la métempsychose (oui, porte-nawaq, et alors?)

Avis mâle. Ugh. Petit complément sans aucun rapport : préparer et donner le biberon à un enfant m’est une joie masculine incommensurable que les femmes ne peuvent même pas imaginer. Et quand je le fais, je veux que personne ne bouge.

Ecrit le 18 février 2010.

vendredi 15 janvier 2010

HAÏTI

Un tremblement de terre s’est produit à une quinzaine de kilomètres de la ville de Port-au-Prince, en Haïti. D’une magnitude de 7 sur l’échelle de Richter, et à une profondeur d’une trentaine de kilomètres, il a détruit la ville et la plupart des villages environnants. On oublie toujours les villages environnants dans les nouvelles. Je ne connais pas Haïti, je n’y ai aucun ami ni même connaissance, et je ne m’y connais pas d’ennemi. Je ne dispose d’aucun moyen ni d’aucune compétence pour venir en aide à la population, hormis le geste d’usage, aussi facile que nécessaire, d’envoyer un chèque à une organisation capable de s’occuper d’acheminer des secours et de distribuer des soins. Facile à dire, facile à faire, indispensable et immédiat, sans avoir à réfléchir un instant, mais ensuite ?

Ensuite, écrire, voilà, écrire. Mettre avec du noir sur du blanc ce que, à peine débarrassé de la gangue de la nouvelle entendue, me dicte le moment. Injuste, égoïste, impersonnel, vais-je me dire, à quoi bon les mots sur la tragédie des autres, à quoi bon les discours sans les actes, et ta bonne conscience achetée le temps d’un nombre sur un chèque par-dessus le marché.

Je ne connais que cela, écrire, et si je ne sais pas quelle sera l’utilité ni même s’il faut songer à une forme quelconque d’utilité, dérisoire ou décisive, je sais que je dois écrire. A toi de trouver pourquoi, et à la mer de décider à quoi servira la bouteille que je jette en elle.

Pardonne ma longueur, Akynou, je tournais trop en rond autour de ma télé pour m'arrêter plus tôt. Je vais republier sur mon bloghumeur de ce pas, et ensuite tu pourras effacer ce commentaire en laissant un lien si tu veux.

Les Secousses.

La nouvelle est arrivée à moi dans la matinée. Une ligne subreptice dans un coin de mon écran. Mais ces mots dans la phrase, qui explosent dans mon cerveau: sept degrés, peu profond, Port-au-Prince. Oui, un tremblement de terre peu profond est dévastateur, une sombre histoire d'ondes horizontales.

Sept degrés c'est déjà pas mal pour le Japon, surentraîné, surarmé, le béton s'entend. Alors tu penses, Haïti ! On a vu ce que la corruption et la mafia peuvent faire dans un pays évolué, c'est le mot qu'on emploie parfois pour l'Italie que j'aime, et les résultats du moindre séisme dans les Apennins en témoignent, je n'ai pas eu besoin de dessins pour savoir aussitôt lu la petite phrase qui défilait qu'une fois de plus Haïti allait payer cher.

Payer quoi, au juste? Il faut faire très attention. Les images terribles des télés se sont succédées tout le reste de la journée, et moi devant à tenter de vaquer puisqu'il faut bien que la vie continue comme on dit, manger, ranger, lire, écrire, téléphoner, aller venir, planter un clou pour chasser l'autre, et comme toujours enfoncer des portes ouvertes à grands renfort de langue tirée et de coups d'épaule. Mais le regard fixé sur les images qui passent et repassent, l'esprit vide, le geste machinal. Je n'ai pas du bien vivre ma vie normale cette journée.

Alors il faut se méfier des pensées qui s'insinuent et qui profitent du vide, du vertige devant le vide, de la peur qui vient du vertige, de notre peur à nous devant ce qui est là-bas, de ce qu'on nomme l'émotion et dont notre corps a besoin pour franchir l'obstacle. Ne nous trompons pas, si notre obstacle est dérisoire comparé à celui qui se dresse devant les haïtiens, il nous faut aussi le franchir, son caractère dérisoire nous y oblige sans concession possible. Franchir l’obstacle signifie ne pas céder à l'émotion ni à la peur, ne pas se projeter, nous ne sommes pas à Haïti, nous ne vivons pas ce cauchemar, nous n'avons pas à nous y mettre même par la pensée, et seuls quelques uns d'entre nous serons assez forts ou assez fous pour monter dans un avion et y aller.


Je serais bien présomptueux de m’exprimer pour ceux qui sont pris dans leur chair, leur chair de sang et leur chair d’amour.



Du bord de notre rive confortable, notre devoir est de résister à l'émotion et de penser. Mettre un peu de sous dans l'enveloppe ne fera pas de mal, mais ce ne sera pas suffisant, ne nous croyons pas quittes pour si peu quand j'y aurais mis sept millions. Il faut penser cette affaire, et dès maintenant merde.


Ma première pensée ressemble à celle d'Akynou, si j'ai bien lu: Encore eux, toujours eux, pourquoi eux? Seraient-ils encore en train de payer le fameux tribu, ou pire encore, seraient-ils en train de payer pour simplement s'être libérés, eux esclaves noirs, non seulement du joug matériel et des lourdes chaînes métalliques, mais du joug mental que les maîtres avaient instillé en eux. Péché mortel inexpiable !


Ne serait-ce pas une forme de vengeance divine dont évidemment personne de sensé n’osera dire le nom mais dont nombreux sont ceux qui ne seraient pas mécontents de la voir renaître de ses cendres dans les inconscients occidentaux. Alors il faut échapper à ce danger de la dérive de la pensée conduite par l'émotion, et bien savoir et se dire et se répéter à tous les temps tous les modes qu'il n'y a pas et qu'il n'y aura jamais de justice de cette forme, et qu'un tremblement de terre n'est jamais qu'un tremblement de terre qui frappe selon des règles connues mais selon des modalités imprévisibles.


Laissons les télés réveiller le mythe de la prévision du tremblement de terre après chaque catastrophe, histoire de faire jaser dans les chaumières.


L'Histoire et la Géographie sont mêlées, et si la population d’Haïti est aujourd'hui ce qu'elle est, c'est à cause des deux. Il se trouve que la situation géographique d’Haïti n'est possible qu'en raison de la présence de ces maudites plaques. Ni le colonialisme ni la révolution ni les finances américaines ni l'ultralibéralisme, ne sont responsables de celles-ci et de leurs mouvements. Ni je ne sais quel dieu.


Alors désormais, je m'interdis cette idée là qui rôde dans nos esprits : pourquoi encore eux ?



Il n'y a pas de réponse à cette question, et une question sans réponse n'est pas une bonne question, il faut passer à autre chose. Par exemple, comment faire maintenant ? Et si je n'ai pas de réponse, d'autres l'ont et notre job est de les obliger à la trouver, la réponse, quitte à participer du fond de notre rive confortable (bis) à sa recherche.

Et puis crier haut et fort les raisons de la gravité de l'affaire, et là enfin nos cibles favorites pourront être exposées, mafias, finances, corruptions, incompétences, dictatures, quand il n'y aurait eu au Japon, pour le même glissement de plaque, que quelques frayeurs, deux morts par crise cardiaque, et trois cheminée abattues.

Ecrit le 13/01/2010. Tremblement de terre à Haïti.

lundi 30 novembre 2009

L'école de la République #6/6 : Le 21/11/2009 à 00h30, je persiste et signe, j’antidate.

6. Le 21/11/2009 à 00h30, je persiste et signe, j’antidate.

Ce n'est une surprise pour personne, chacun sait que je suis hostile au rejet de l'école auquel j'assiste et qui ressemble, malgré les mots doux pour le justifier, bien plus à un repli sur soi qu'à une tentative de conquête.

Le mot formatage m'est insupportable car l'école, quels qu'en soient les défauts, est le seul moyen de faire accéder aux enfants à la notion du vivre ensemble. Partager des savoirs communs. Construire des complicités semblables. Non seulement par des rencontres diverses un peu partout au gré du désir et de l’envie, mais par un rendez-vous quotidien, qu’il pleuve ou vente, qu’il neige ou caniculise, de telle heure à telle heure. Quelle que soit la curiosité des enfants, il est des domaines qui leur resteront inaccessibles si l'école ne se mêle pas un peu de les forcer à les regarder en face.

Alors, oui, les classes sont surchargées, certains profs sont nuls, certains autres épuisés, les enfants sont petits, mais on n'enseigne pas non plus de la même façon à des maternelles qu'à des sixièmes et prendre l'exemple de ceux-ci pour justifier l'absence de ceux-là est injuste. La belle idée libertaire menée trop longtemps fera des dégâts dont bien entendu personne ne sera responsable. Sauf bien sûr la "Société".

Nous vivons en société, que nous le voulions ou non, dans cette société-ci faite de beautés et d'horreurs, où l'on rencontre des Akynou de temps en temps, et des Hortefaux parfois aussi ou des Besson. Nous en sommes en partie responsables, de cette société que nous proposons à nos enfants, tout comme nous disions en 68 que la société pourrie de nos parents étaient leur faute.

Ne culpabilisons pas pour autant, et ne jetons pas les bébés avec l'eau du bain. Il nous appartient de leur apprendre à vivre dans cette société, à ces bébés, ou du moins de leur donner les armes pour s'y battre et s'y ébattre. L'orthographe, la belle écriture, le maniement des abstractions, le raisonnement mathématique, la rigueur scientifique, la curiosité perpétuelle, sont autant d'armes et il en est bien d'autres. Et le parent si attentif soit-il, l'enfant si intelligent soit-il, n'accèderont pas à ces richesses sans de solides enseignants qui leur pousseront le cul parfois.

Formatage? Quel mot impropre! Mise en ordre de marche, devrait-on dire. La dureté de l'école d'aujourd'hui n'est rien de plus que la dureté du monde qu'on leur a préparé, et à laquelle ils doivent être préparés.

Mais ce n'est pas une raison pour baisser les bras et cracher sur cette dure école, il faut combattre avec ce monde d'enseignement pour l'améliorer et cesser de désespérer les profs, qui sont un des derniers remparts contre l'avenir qu'on nous mijote. Rien d'ailleurs n'empêche les parents de poursuivre leur travail de parents que l'école n'assurera jamais, car si les parents ne sont pas l’école, l’école ne remplacera jamais les parents, et la disponibilité de la vacance leur est aussi nécessaire que la contrainte journalière, en les éveillant au monde, au monde des parents et au monde entier, et les fleurs du chemin redeviendront des poèmes.

On peut tant qu’on veut disserter sur Montaigne et Rousseau, de grands classiques de sujets du bac. Mais pour que la tête prenne une forme de bien faite, il lui faut de la matière à l’intérieur. Tout le monde n'a pas la chance d'être Mowgli.

Voilà, je me calme. Bonne nuit à toutes. Le combat touche à sa fin, je vais m’allonger ma tâche est finie, la vôtre commence dès que l’enfant paraît.


Commencé d’écrire le 21/11/2009 chez Lyjazz, terminé dans ma cave le 24/11/2009.

Est-ce une conclusion, un épilogue, une fin des fins ? Non, c’est le texte initial à partir duquel tout ce que j’ai raconté avant s’est inventé, et qui vient désormais comme la justification finale de ce qui précède. J’ai fortement réagi au mot formatage. Est-il si déplaisant que je l’ai d’abord supposé ? Maintenant, je n’en suis plus si sûr. Un formateur est aussi bien celui qui forme que celui qui formate, et la frontière de l’un à l’autre devient floue, incertaine, artificielle même.

Au fond, formation et formatage relève de la même intention, et tout au plus pourrons-nous donner un tour négatif à l’un, en ce sens qu’il déforme la spontanéité initiale, l’innocence primale, et un tour positif à l’autre en ce que la formation constitue le socle sur lequel l’enfant s’invente comme être social, sans quoi il ne pourrait devenir homme, humain. Mais cette différence des mots suppose que l'innocence primale existe. Or je ne crois pas que l’homme, l’humain, soit naturellement bon comme l'affirmait le vieux Jean-Jacques,.

Je prétends que rien n’est inné en lui sinon des circuits silencieux et inertes, et qu'il faut y mettre le courant de l’acquis, mettre le feu.

vendredi 27 novembre 2009

L'école de la république #5/6 : Il n’y a pas de défaite de la pensée.

5. Il n’y a pas de défaite de la pensée.

Et moi au milieu avec mon idéal imbécile, je vois déferler vers moi l’invincible armada perse, qui veut faire disparaître l’école comme nulle et non avenue, trop chère, trop inutile, trop éloignée de la rentabilité, toutes ces têtes brunes et blondes qui feraient mieux de produire au lieu de dormir sur leur radiateur, à quoi servent la mathématique et le latin et l’orthographe et l’histoire et la géographie. J’entends tous les jours chacun se vanter d’être nul en histoire, nul en math, nul en philo, une orthographe de merdre, mais attention je parle anglais quand même faut pas pousser, je l’ai appris en écoutant les Beatles.

L’ignorance est devenue un passeport pour les dîners en ville.

N’exagérons rien. Tu ne feras pas ton petit Finkalain. Alain la Croûte. Tu ne porteras pas le fer du général sur le comportement de foules particulières. Nombreux sont ceux qui croient aux mêmes choses que toi et tu ne devras pas les abandonner à l’éructation défaitiste de l’échevelé de la lucarne.

Ma description porte sur l’armée qui se déverse et qui noircit mon horizon, qui va piétiner mon idéal. Je suis coincé dans mes Thermopyles et je vais être balayé. Là-bas, de l’autre côté de la terre, l’école doit avoir le temps de se préparer, il faut non point que j’arrête l’impossible, mais que je le retarde assez que les idées puissent se clarifier dans les têtes des défenseurs, que les caricatures cessent de se jeter en pâture les unes aux autres, que monsieur Global et Monsieur Syllabique soient bien réconciliés ils le sont d’ailleurs et depuis longtemps mais ils symbolisent tout ce qui encore peine à se faire jour dans cette école de la République pour qu’elle sache résister à l’envahisseur obscur.

J’ai confiance en elle, et le combat que je livre ici, même perdu je sais ne pas le livrer en vain. Hier j’ai commencé à donner de la poudre et des balles. Il me reste juste à conclure. Voici venir les derniers mots que je vais dresser sur le chemin de tous ces mornes soldats.
à suivre.
.

jeudi 26 novembre 2009

L’école de la République #4/6 : De belle lurette, l’école ne formate plus personne.

4. De belle lurette, l’école ne formate plus personne.

Si l’enseignant désormais se permet un froncement de sourcil en direction du pauvre chéri que l’on formate, j’ai entendu le mot dans la salle, c’est en effet soit sa voiture, soit sa santé, soit sa carrière, qui en prennent plein les vitres, coincé entre le bon désir du roi et les exigences des usagers, on dit usagers et bientôt on dira clients donneurs d’ordres, de toute façon on ne dit plus parents encore moins citoyens. Encore heureux s’il ne sort pas de l’établissement entre deux gendarmes, sans un regard des collègues qui se sont depuis longtemps défilés.

On l’a oublié, que les enseignants d’aujourd’hui vivent plus dans la solitude et la peur que dans la pédagogie. Même leurs syndicats l’ont oublié, savent-ils encore ce qu’ils sont ?

Quelques chevaux légers renforcent cette armée de la Mer. Et surprise, ce sont les mêmes, oui, les mêmes que ceux de l’armée de la Montagne. Vous n’aimez pas que je me répète, vous avez tellement raison que je vais me répéter, mettre beaucoup de points sur chacun de mes zi, enfoncez vous ça dans la tête disait le bon Boris avec la voix douce d’Henri. Je vais être un peu long, il le faut.

Tous ces chevaux légers qui réclament que seule leur vérité à eux de parents soit dite, au nom de leur racines, au nom de leur différence, au nom de je ne sais quoi mais qui ne relève pas de notre bien commun. Et ne venez pas me dire que l’arbitraire les désigne comme hors du bien commun, ce n’est pas l’arbitraire, ce sont nos deux mille ans de réflexions.

Vous avez ceux qui veulent que Dieu ait tout créé il y a Six mille ans et pas plus c’est calculé scientifiquement dans la Bible ; vous avez ceux qui proclament que seul Allah est grand et Mohammad son prophète et que la face voilée de la lune concerne toutes les femmes, et vous autres monothéistes d’autres bords ne ricanez pas vous ne valez pas plus cher avec vos réclamations ; ainsi, pourquoi ferait-on une histoire des religions puisqu’il n’y en a qu’une est qu’elle est déjà écrite, et qu’il y en ait trois ne veut rien dire puisque seule la mienne est la vraie, disent-ils tous en chœur, tous unis pour formater.

Je peux vous en trouver d’autres, des exemples : je vois nos élites pour qui seul est grand Adam Smith, et ses thèses sont notre Bible notre Coran bien qu’il fût presbytérien, pourquoi égarer nos têtes blondes avec Marx et ses reîtres, soyons rapides et efficaces, time is money money money, money jungle ; je ne peut plus finir ma phrase, voici le pire qui approche, voici le vol noir de ceux qui exigent que soit débattue l’idée que l’on peut certes prétendre qu’on a peut-être déporté des millions d’êtres humains d’ici vers là-bas mais qu’il faut pouvoir par souci d’objectivité, ils osent dire objectivité, examiner la thèse contraire, vous connaissez aussi bien que moi le piège du débat utilisé pour valider l’invalide.

Toutes ces smalas et toutes les autres qui ne supportent pas l’idée qu’on enseigne à leur chéri de quoi les conduire à l’interroger, elle, la smala inquiète tout à coup du regard de l’enfant interrogateur. Elle a raison d’être inquiète, empêchons la de nuire.

Voilà, c’est cela, l’enseignement libre qu’on nous vante avec des couronnes de fleurettes. C’est cela ce qui se cache derrière l’enfant qui innocent et curieux pose dans l’épanouissement total les questions rafraîchissantes de sa logique naissante. Il faut savoir être clair et net, il faut savoir refuser le débat de ce qui n’a pas lieu d’être débattu, il faut savoir définir et imposer les méthodes, discerner ce qui est avéré et ce qui est hypothèse, étudier jusqu’à plus soif la mathématique des ensembles sans laquelle nul ne connaîtra la stratosphère joyeuse et humble du chaos, des fractales et de la théorie des cordes.

Bien sûr qu’une collectivité, une nation toute entière, dès lors qu’elle prétend transmettre sa raison d’être d’une génération à l’autre, va construire un corpus de vérités dont nous savons tous qu’elles sont provisoires, incertaines, discutables. Mais ce corpus est le corps de la civilisation dont nous sommes, et que nous devons remettre en ordre de marche à nos enfants. Ils en feront ce qu’ils pourront, mais je suis plus confiant dans la validité de ce corpus que dans les caprices fragmentaires, limités, religieux, ou idéologiques d’un seul bord, que les individus aussi bien intentionnés soient-ils, pourraient transmettre chacun de leur côté.

En tant que parents, libre à eux de le faire. C’est même leur devoir. Mais la Société se doit d’intervenir au-delà des parents pour sa propre pérennité, et s’en donner les moyens. Toute renonciation de la Société sur ce point est pour elle renonciation à survivre. Armé de la sorte, l’enfant, citoyen à venir, disposera des outils pour interroger son monde, et appuyer là où il a mal.

Je me suis un peu égaré dans ma phrase, j’ai engagé mon combat alors que toutes les forces en présence ne sont pas encore arrivées. Mais vous me voyiez déjà venir, alors j’y suis.

Ce sont les mêmes, ces chevaux légers de l’individualisme d’apprentissage. Ils se mêlent aux deux armées de la Montagne et de la Mer, et les deux armées les acceptent en un renfort inespéré et douteux.

à suivre.

mercredi 25 novembre 2009

L’école de la République #3/6 : Libertitude et Larzac.

3. Libertitude et Larzac.

Côté mer. Je veux bien admettre que le soleil y brille davantage et qu’on peut y bronzer en éventail, en épouvantail aussi d’ailleurs. Moi monsieur, mon enfant est épanoui, il est libre, il voit une petite bête, je la nomme coccinelle et il s’émerveille de sa beauté. Du matin au soir, le voici qui court de bestiole en herbe folle et qui me demande les noms et le pourquoi du comment, et je lui raconte mes histoires et mes légendes dorées. Il retient tout mon gamin joli, il rit à la vie, il admire le crépuscule des Dieux, il se prosterne devant le lever de Râ. Enfin non, je m’égare. Il sait que la terre tourne sur elle-même et autour du soleil et que les gens de l’autre côté même s’ils ont la tête en bas n’ont pas la tête à l’envers.

Quand il grandira, il saura qu’il peut me poser toutes les questions qu’il voudra sans aucun tabou et que je saurai lui donner les réponses moi la mère toute présente toi le père tout-puissant. Au pire, il y aura toujours Wikipédia. Victoire, nous échappons aux scrogneugneu, à l’embrigadement, au conformisme, quelqu’un là-bas a dit formatage, j’ai bien entendu. Victoire, l’enfant échappe au tortionnaire avec sa règle à taper sur les doigts, on sait combien il doit en survivre aujourd’hui dans les écoles même pas le nombre qu’il faudrait pour taper dessus, il échappe au racket des petits voyous de la sortie de 16h30, il échappe aux vérités révélées même pas contrôlées par les parents, aux incompétences des discours de savants mal habillés incapables d’attirer une seule minute d’attention, et sa joie de vivre n’est pas bousculée dans des couloirs encombrés de hurlements.

Vous savez très bien que quelques unités d’élite de ces gens là ont été formées dans l’ancien camp militaire du Causse de Larzac, nostalgie quand tu nous tiens, mais ce ne furent que quelques unités d’élite qui ne sont pour rien dans le succès foudroyant de cette mode, non seulement réservée aux parents, mais peu à peu instillée dans les écoles par les plus austères des inspecteurs et des ministres, peu importe qu’ils soient Ghelfes ou Gibelins, non par raison pédagogique mais par tentation démagogique. Ils ont retiré un par un les instruments du combat nécessaire des enseignants, en commençant à juste titre par les plus contondants, puis emportés par leur élan se sont rués dans la pente savonneuse et injustifiable, en leur ôtant tout ce qui pouvait ressembler mon Dieu quelle horreur à un début d’autorité légitime.

Toi l’instit, maintenant tu fais avec ou plutôt tu fais sans avec tes trente-cinq rugissants, tu as la vocation oui ou non, et en plus tu réclames un meilleur salaire, on aura tout vu avec ces fonctionnaires.

Mais pour autant, le formatage a la vie dure dans les têtes.
à suivre.

mardi 24 novembre 2009

L’école de la République #2/6 : Scrogneugneu.

2. Scrogneugneu.

Plus personne ne veut de ce bon vieux temps là, où pourtant les maîtres étaient maîtres, et où l’Excellence de la République permettait de se hisser au dessus de sa condition de départ, ici ou là, pour jargonner comme chacun jargonne encore aujourd’hui malgré le temps passé. Vous les connaissez tous, nos tribuns jargonnant qui se gonflent et nous gonflent d’Excellence, en multipliant les zixces et les zesses et les ailes pour s’en remplir plein la bouche et nous en mettre plein les yeux.

Dans le même camp que ces dinosaures si bien caricaturés que personne d’entre vous ne voudra y ressembler, même si la caricature cache une nostalgie pour beaucoup d’entre nous, il faut placer ceux qui réclament à tue-tête une école à leur exclusif service. Où seules les vérités décidées du clan, parental, familial, villageois, régional, national, seront dites. Il ne sera pas question de parler aux têtes blondes de Monsieur Darwin par exemple, ou alors, piège parfait, laisser planer la possibilité d’un débat avec les créationnistes ; il ne sera pas question de raconter l’histoire des religions, chacun sait qu’il n’y a qu’une religion, celle-ci là que je désigne et pas celle du voisin d’à côté ou d’en face, les religions n’ont pas d’histoire, il a LA religion un point c’est tout. Alors l’école devra se soumettre au plus fort du coin.

Il y a dans ce camp hétéroclite les petits chefs qui veulent l’enseignant à leur botte. Qu’il dise ce qu’on lui dit de dire. Qu’il déroule le tapis rouge devant l’enfant du notable, ou du caïd. Sinon, gare aux pneus, gare au canif, gare au grand frère, gare à la mutation. Il y a dans ce camp tous ceux qui confondent enseignant et domestique, sans parler de la hiérarchie qui s’en mêle, qui s’emmêle, qui enfonce. Et tous ceux qui pensent que l’école est un accueil, pour occuper les enfants pendant la journée, et rien d’autre.

Vous ne le croyez pas, mais ils font tous partie de la bande des scrogneugneu, les mêmes qu’autrefois, ils ont changé la couleur de leur nez rouge, c’est tout. Ils sont tous complices. Ils embrigadent, profs ou parents, ils veulent des enfants à leur image, strictement conformes. J’entends quelqu’un qui a dit formaté, là-bas au fond. Mot inutile, conforme me suffit. Conformes à l’objectif, car voilà le péché originel : ils ont tous un objectif. A quoi sert l’école, voilà ce qu’ils demandent, et ils ont la réponse à la bouche aussitôt. Leurs réponses sont terriblement précises, mais elles sont toutes différentes. Comme si cette question pouvait seulement avoir une réponse.

Ils sont installés sur les flancs de la montagne.

à suivre.

lundi 23 novembre 2009

L’école de la République #1/6 : Lieux communs.

1. Lieux communs.

Chacun va sourire. Une idéologie rétrograde, qui sent de loin son moisi de troisième République, un idéalisme enfantin depuis longtemps réfuté par les faits, une incantation devenue lettre morte sous les coups de boutoir de la modernité. Vers la montagne j’ai mes ennemis qui ne jurent que par l’obligation d’inculquer aux enfants les seules vérités dignes de ce nom aux yeux des parents ou des ministres, des coteries ou des idéologies, que celles-ci soient bâties sur la verte prairie ou sur la ligne Maginot ; vers la mer j’ai mes ennemis qui ne jurent que par l’enfant magnifique qui découvre de lui-même les merveilles du monde et qu’il ne faut surtout pas interrompre en si bon chemin.

Les valeurs de scrogneugneu contre l’épanouissement naturel, montagne ; les valeurs de Rousseau contre l’enrôlement de la chair à canon, qu’il soit pour de nerf de guerre ou pour de ver de paix, mer. Je suis dans l’étroite bande de terre entre mer et montagne et je dois arrêter l’avance des armées Perses pour donner le temps aux gens de la Grande Ville d’organiser le siège. Je suis un Léonidas en médaille, par avance j’ai perdu la bataille. L’important n’est pas l’issue fatale, mais le temps qu’il faudra.

Examinons les forces en présence. Il y a d’abord le bon vieux temps. Les élèves étaient sages, la tête baissée sous la férule de l’instituteur, terrifiés par les coups de règle sur les doigts et la mèche de cheveux tournée derrière l’oreille. Ils copiaient sous la dictée, ils ânonnaient les récitations et les tables de multiplications, ils vérifiaient que les trains se croisaient bien à Laroche-Migennes plutôt qu’aux Aubrais, ils répétaient que le grand Ferret avait eu tord de boire de l’eau quand il avait trop chaud, mais c’était peut-être un autre, Jeanne Hachette ou Jacquou le Croquant.

A la fin, certif en poche, ils entraient à Creusot-Loire et y mourraient à 55 ans de poumons encrassés pour les plus chanceux ; les autres étaient morts à la guerre à 18 ans. Canon de paix, canon de guerre.
.

vendredi 13 novembre 2009

#2/2 - De l'identité française: nationalisme et identités, encore OTIR.

Réponse à OTIR sur le refus du nationalisme.

Bonsoir OTIR.

OTIR a dit, entre autres choses : « Je ne suis pas d'accord avec toi que toutes les nationalités seraient similaires et indistinctes les unes des autres, je crois bien que c'est tout le sens que j'essaye de donner à mes billets sur les différences culturelles ».

Je ne pense pas justifier ton désaccord, chère OTIR, il faut donc que je précise, et bien que tu aies peu de temps, je vais t'en voler encore un peu.

Je ne crois pas que notre désaccord en soit un. Ce qui me semble commun à toutes les nationalités, et aux identités qu'on tente de nous imposer à ce titre, c'est le côté enfermement. Pour cela, je n'ai jamais voulu y adhérer. Pour autant, je ne suis pas de ceux qui se disent "citoyens du monde", reniant par là leur propre construction, qu’on nomme cette construction du mot de nationalité, d’identité, de culture, de tradition, ou de tout autre mot, qui, même s’ils ne sont pas similaires, participent tous à d’une part un enfermement, d’autre part à une originalité.

Si je me sors lentement et prudemment de ce refus de la notion de l'identité, trop vite confondue avec le nationalisme qui est le ressort caché et pervers de ce "débat" bessonnien, c'est justement parce que je me suis assez frotté à ces identités innombrables qui se télescopent dans le monde, du Pérou au Nevada, du Golfe persique à l'Afrique du sud, de la Norvège au Maroc, de la banlieue ouest de Paris au 93, j’en passe et des meilleures, pour savoir qu'il est de richesses de partout et que notre propre identité ne peut se construire qu'en se frottant à ces autres là.

J'ai écrit quelque part que seule la confiance en notre propre identité nous permet de nous confronter à celle des autres sans s'y perdre ; bien au contraire, en y gagnant beaucoup, par emprunts, mises en cause, regard en recul ou en miroir, et lentement par capillarité si affinité, et je l’ai déjà dit, par confrontation, n’ayons pas peur de foncer dans le tas si l’envie nous en prend, tant qu’on garde le respect, mais seul un toromachiste comprendrait.

J'en tire l'idée que j'ai exprimée dans mon billet de Bloghumeur, copie de mon commentaire ici, que notre identité française (il faut bien lui donner un nom) résulte de ce travail foutraque de construction mentale auquel nous sommes tous attelés peu ou prou. Y compris l'idée de prendre ailleurs ce qui peut nous convenir ou nous renforcer, y compris aussi l'idée rigolote de débattre du débat.

Entre nous soit dit, la tradition juive, pour ce que j'en sais, se repait elle aussi, de débats sur les débats, et se nourrit jusqu'à l'infini de polémique sur la façon de poser ou de ne pas poser la bonne question. Ce n'est pas une moquerie, je trouve cela jouissif au contraire, c’est une des voies de liberté qu'on se donne. Cette approche "identitaire" est rare, je la trouve chez nous franco-français comme je l'ai aperçue chez de nombreux juifs. Chic, encore un débat franco-français, comme dirait Obélix.

Je ne l'ai pas trop vu ailleurs, ce goût de la polémique du détail, du je ne sais quoi et du presque rien, quelle que soit la richesse des autres cultures, des traditions lointaines ou proches, et quelle que soit la force des nationalités croisées. Dont l'espagnole, cher Pablo, qui m'a pourtant fortement capillarisé.

Ceci dit, j'ai encore beaucoup à réfléchir sur ces principes, je ne suis pas au bout de ma pensée et je ne suis pas sûr que mon Moine préféré ait envie de me suivre sur ce terrain. Ce que j'aime dans mon identité française, puisque ces mots me sont imposés pour l'exercice, c'est qu'elle est floue et fluctuante, et comme dit l'autre, fluctuat nec mergitur. Le débat nous est imposé, à nous de le détourner pour la plus grande confusion de ses instigateurs en chemises brunes.

Mis en ligne le 13/11/2009.

mardi 10 novembre 2009

#1/2 - De l’identité française : une réponse à OTIR.

Commentaire envoyé le 10/11/2009 à 23h30, chez OTIR.

Une petite idée qui fait son chemin dans ma tête depuis que le sujet est abordé de partout par chez nous. Que ce débat soit ou non utile, je ne sais, mais qu'il nous soit imposé, voilà qui est certain. Alors la petite idée, pour ne pas être en reste.

L'idée de France, et d'identité française, n'existe pas en soi. Pour reprendre un mot de Julio, nous sommes d'abord des "homo sapiens sapiens", dont une des nécessités de survie est de rester groupés. Peut-il y avoir une spécificité française, dans ces conditions, ou n'est-ce qu'une forme de regroupement comme le sont chaque nation, chaque tribu, chaque club, chaque syndicat, chaque parti, chaque coterie ...? Je veux dire que ce qui définit ce groupe est-il du même acabit que ce qui définit n'importe quel autre groupe, et pour prendre ceux qui lui ressemble le plus, n'importe quelle autre nation ?

Ma réponse a longtemps été oui : nous ne sommes qu'un groupe parmi d'autres similaire, ni bien ni mal, groupe car sans groupe point d'humain.

Mais une idée s'est fait un chemin lentement qui n'a pas encore abouti: au delà de la langue, qui réunit bien plus que l'identité française et dans laquelle je me sens bien où que je sois, Québec ou Sénégal, Liban ou Corrèze, au delà du territoire qui m'ancre et qui m'encre, d'où je peux divaguer sans crainte car je sais y revenir, territoire subtil et géométrique, contradictoire et irréfutable, j'imagine l'identité française comme un projet qui ne sera jamais accompli mais auquel chacun de nous adhère à sa façon. Sans que quiconque n'ait défini ce qu'est le projet, pourquoi ce projet, comment ce projet, sans qu'un cahier des charges n'ait jamais été écrit, une sorte d'ectoplasme positif, nous sommes tous à y fourailler, à y mettre nos petits cailloux et nos gros pavés.

Les tiraillements dans tous les sens, les contradictions, les démolitions et les recommencements, font que cahin caha le projet prend une forme que l'on croit distinguer en clignant des yeux un bref instant et qui s'évanouit l'instant d'après.

Voilà l'identité française. Nulle transcendance, nulle évidence devant lesquelles on s'incline plein d'admiration et de respect, mais un gros tas grouillant de nous tous à vouloir lui donner forme. Le jour où le tas aura pris forme et où nous nous reculerons pour admirer la statue magnifique, ce jour là la France n'existera plus.

Bonsoir, OTIR.

vendredi 30 octobre 2009

Conversations avec l’Ours

1. Comment commencer ?

Ce chapitre fera peut-être des petits. J’y reviendrai si mes envies de commentaires quelque part en Gaspésie s’avèrent décidément trop longues. Autant en faire des billets, regrouper ce que je trouve dans une même boîte à malices. Mais rien ne vous empêche d’aller voir sur place si je n’y suis pas, je sais que l’ours y est. Vous gogueulissez Moukmouk et vous avez traversé la mare aux canards, comme il dit.

Qui a dit que le verbe gogueulir n’existait pas ? C’est un verbe régulier, en ir.

Par exemple mercredi dernier, le voici qui décide de défendre l’idée générale des vaccinations générales en général, et d’une grippe alphabétique en particulier. D’où il ressort que les anti-vaccins sont, de près ou de loin, dans leur raisonnement, plus saisis de la peur millénariste et des frayeurs irrationnelles que d’une réflexion sur le fonctionnement des sociétés et de la notion de fraternité. Si mon résumé est nul, il suffit d’aller à la source ou d’attendre le démenti de l’Ours si par hasard un jour il passe par ici s’étant perdu dans la forêt ou plutôt dans la ville, l’ours ne se perd jamais en forêt.

Etant d’accord avec cette idée malgré les objections et les méfiances qu’inspire la campagne actuelle de vaccination mal ficelée, mal expliquée, mal maîtrisée, j’ai écrit un très long commentaire pour apporter mon silex à son tas de briques. Mal m’en a pris ; le commentaire n’a pas survécu à mes tentatives d’immixtion. Les facéties du net pas net, sans doute.

Alors le voici ici, le corps du délit, depuis ma cave douillette et loin des blizzards canadiens. Oui, j’ai dit blizzard, ce qui évitera aux autres de me la faire car on ne me la fait pas.

2. Tout Arrive.

Tout arrive, même que je sois à 100% d'accord avec mon Ours préféré. C'est ici le cas. Une vaccination massive coûtera moins cher que les conséquences d'une diffusion massive de la maladie. Je devine l’objection : quelle maladie ? Cette grippette de rien ? Ce marronnier à journalistes oisifs, cet écran de fumée pour cacher les malfaisances des puissants ?

Je ne crois pas que cette grippe fera beaucoup de morts, elle semblerait même plus anodine que la grippe de base, hormis les phénomènes respiratoires et quelques morts, jeunes souvent mais moins nombreux que sur la route, certains parlent de détail. Il se trouve cependant qu’elle se répand beaucoup plus vite que la grippe analphabète, et qu’elle entraînera certainement des perturbations dans le fonctionnement de la société. En cela, la responsabilité "sociétale" de ceux qui refusent toute vaccination est engagée, puisqu'il s'agit du seul moyen d'empêcher une contamination massive.

Je devine l’objection : c’est le grand capital qui va y perdre dans l’absentéisme massif annoncé, et les malheurs de l’ultra-libéralisme nous laissent indifférents n'est-ce-pas, sinon réjouis. Vous savez déjà ce que je pense de l’usage du mot libéralisme dans ce cas, mais surtout je n’ai pas besoin d’imaginer les absents de la fabrication de biens et des profits qui s’ensuivent pour m’inquiéter ; j’imagine qu'il n'y ait personne à la poste (pas besoin de beaucoup d’imagination d’ailleurs), personne aux urgences (je parle de ceux qui reçoivent, pas de ceux qui attendent), personne pour conduire les trains, pour enseigner les enfants, pour balayer les rues.

Vous avez compris, le tissu de services publics qui soudain se déchire alors même qu’il est déjà mal en point. Le principe d'une société solidaire, je préfère le mot plus riche de fraternelle et vous n’allez pas me dire que vous êtes hostile à ce principe, est que celui qui refuse de se soigner engage la vie de son voisin, et nous pleurons assez après la disparition de cette fraternité pour ne pas rechigner quand elle ressort à la surprise générale, au nom d’une vaccination précautionneuse.

Je sais qu'à la fin de l'hiver, s'il ne s'est rien passé, chacun va ricaner qu'on a crié avant d'avoir mal, et de stigmatiser l'argent jeté par les fenêtres pour la plus grandes joie des bandits pharmaceutiques. Je n'aime pas ce gouvernement et c'est peu de le dire. Mais je resterai silencieux dans cette hypothèse. On ne va quand même pas se plaindre s'il ne se passe rien de tragique, non?

Et s’il se passait quelque chose ?
Pas de sensationnalisme, je ne vais pas imaginer des millions de morts au grand dam des journaux qui aiment bien aligner les nombres horrifiques; J'imagine une pandémie, avec ses millions de journées de travail perdues, son ralentissement économique, son coût de soins curatifs, sa pression d'opinion publique pour trouver des coupables, selon le cas socialistes ou libéraux, je n'ose croire qu'on accuserait tel ou tel peuple élu, telle ou telle confession, mais qui sait? Les voies de l'obscurantisme sont si nombreuses, même en chacun de nous.

Vous me raconterez la suite vous-même, sinon vous allez croire que j’exagère, mais s’il se passait quelque chose de cet acabit ?

Autant l'indifférence et l'inaction du sieur Mattéi m'avait scandalisé lors de la canicule de 2003, 15 000 morts quand même en France, dans la toute bonne conscience du Médecin-Ministre au frais dans sa piscine, autant l'adoption énergique de mesures préventives en urgence et sur une grande échelle me semble un devoir pour les gouvernants.

Au pire, on aura un peu devancé la catastrophe et réduit ses conséquences. Au mieux, on se sera entraîné pour une situation plus grave future.

Je sais, c'est Sarko et c'est Bachelot qui sont aux manettes et rien de bon ne peut sortir de ces néfastes ; alors on tire dans le tas, si je peux me permettre. Désolé, c'est un mauvais combat et peu me chaud leurs motivations secrètes. Quant aux médecins, et à la faculté en général, elle paye de plus en plus pour l'arrogance dont ils font encore preuve face au malade, sous prétexte qu'ils savent et lui non. Tant que cette façon d'être durera, leur parole sera de plus en plus mise en doute au nom de je ne sais quelle magie personnelle, de je ne sais quelle liberté individuelle, et il ne nous restera que la scientologie pour pleurer. Pourtant, quand ils viennent nous vacciner et vacciner nos enfants contre tout ce qui polyomise et tuberculasse, tout ce qui variole et ce qui jaunifèbrille, tétanise et diphtère, je les regarde faire avec un sentiment du devoir accompli.

D’ailleurs, pas plus tard que demain, je vais mettre mon corps à leur disposition pour qu’ils y tranchent le débat, entre Toussaint et Victoire, entre l'appendice et la rectitude. Dépendant de leur habilité et de leur savoir, de leurs précautions et de leur attention, j’oublierai un peu leur éventuelle arrogance de Diafoirus, d’Esculape, d’Hippocrate.

Salut à toi, ô Ours caverneux.

Terminé d’écrire le 30 octobre 2009
.

dimanche 11 octobre 2009

Une semaine de Vacances à la Toussaint.

Tumeur, a dit le médecin au patient.
Je meurs, a répondu l’impatient. Kinshasa d’autre ?
Non, pas le Congo, a dit le médecin, mais le Bénin. Un peu cotonneux.

Où et quand ? a dit le patient.
Une chose est certaine, répondit le médecin, vous mourrez. Je ne sais ni où ni quand, mais ce sera d’autre chose, je le sais aussi. Vous mourrez peut-être même avant et je n’y serai pour rien. Je vous propose le jour des morts, le plus tôt sera le mieux. On passe vite du Bénin au Congo, si l’on n’est pas vigilant.

Je n’ai jamais aimé les vigiles rapides, nota le patient. Ils ont vite fait de clouer le pilori avec les tripes dedans. Ce n’est pas parce qu’on désaccorde qu’il faut s’acharner, et les mauvais procès ne bonifieront jamais les causes.
Vous m’embrouillez, dit le médecin.

Pourrais-je écrire, au moins, demanda le patient agacé.
Je ne promets rien, de toute façon personne ne vous attendra.
Qu’en savez-vous ? S’insurgea l’impatient.
Je le sais, c’est tout. Au revoir, mon Côlon. N’oubliez pas le jour des morts, de 10h00 à 16h00 sans les repas, réveil à 17h00. Enfin, théoriquement. J’espère que vous aimez le vert pisseux, je vous garde six jours au chaud.

Au revoir, Monsieur Diafoirus. A bientôt pour le plaisir.
.

samedi 15 août 2009

Relisez-vous, dit Otir.

Otir, notre amie d'Amérique, nous invite à nous relire. Remonter le temps et retrouver ces billets d'autrefois dont on a oublié jusqu'à l'existence, dont on est surpris de découvrir qu'ils existent et qu'ils évoquent des sujets auxquels ont croyait n'avoir jamais réfléchi. Quitte à faire partager la redécouverte en mettant en ligne aujourd'hui ce qui fut lu hier mais que tous ont abandonné à leur sort d'ancien billet écrasé sous la pile.

Alors voilà, Otir a réveillé mes vieilles peurs. Tant pis, je vous livre mon commentaire, et probablement ceux qui répondront à ceux qu'elle me répondra, à vous de jongler entre les blogues à travers l'Océan.


Le clou

J'ai toujours eu du mal avec l'idée du blogue. Ces billets qu'on écrit, parfois trop vite, et qui sont lu encore plus vite pour ensuite s'enfoncer dans un Léviathan de nulle part sans jamais vraiment disparaître. C'est pire qu'un dessin à la craie sur le trottoir, qu'une sculpture de glace, qu'un château de sable. Tous ces avatars de l'éphémère me terrorisent, ils ressemblent tant à la mort.

Peut-être aussi est-ce la raison pour laquelle ils nous fascinent. Cette énergie vouée à l'échec quoiqu'il arrive et quel que soit l'habileté, le talent, la grâce, le génie, hop une vague de marée montante, un coup de chaud, une petite averse, un billet du lendemain, et l'ouvrage de l'instant n'a jamais existé.

J'use de subterfuges piteux pour échapper à ce destin. Je mets mes plus récents billets à la suite des plus anciens, de sorte qu'on ouvre toujours mes blogues sur le premier billet qui ne meurt jamais. Mais du coup chacun se lasse et personne ne vient, une mort par effet collatéral en quelque sorte.

Il y a aussi les classements par mois, par thèmes, par tags, mais il faut avoir soigneusement organisé ce mécanisme dès le début, et s'y tenir avec une minutie minimale. Comme si l'on savait à l'avance de quoi serait fait le blogue, comme si on s'interdisait les joyeuses surprises des dérives et des digressions, des interventions amicales et des folies soudaines.

Comme si je devais m'en tenir au thème imposé par le titre sans me donner la liberté de lui tourner autour sans le toucher, tel l'indien son totem, et l'autre sa Kaaba.

Je hais ce proverbe: un clou chasse l'autre.


à suivre. écrit le 13 août 2009.

jeudi 13 août 2009

Les voiles de Sassafras.

Le vieux désir qui se réveille chaque fois…Un vol de coucou au dessus d’un nid, quelques photos embrumées la tête en l’air, une côte qui se découpe à l’infini vaporeux, sans même parler d’Icare qui serait bien capable, le beau jeune homme souriant, de te prendre dans ses bras pour un septième ciel beaucoup plus aérien que terre à terre.

Je suis trop accroché aux cailloux du chemin, aux sandales qui me précèdent, pour soudain flotter dans les stratosphères oniriques. Seule la peur me retient et je sais qu’elle sera la plus forte en tous lieux, prise par surprise ou longtemps apprivoisée. Je peux naviguer lentement dans les marigots suivi de crocodiles affamés et pleurnichards sans frémir, je sais traverser le Lut sans dévier de ma route, je sais trouver le sentier invisible dans la touffeur des sous-bois, les paysages n’ont aucun secret que je ne perce.

Mais ne me demande pas de deviner la mer derrière la surface lumineuse, ses abysses et ses humeurs, ne me demande pas d’être le Capitaine qui t’embarque pour Cythère, et surtout, comme hanté par Antée, ne me décolle pas du sol vivifiant, de la terre sèche ou grasse, du roc éclatant ou friable, je deviens vermisseau torturé dans l’instant. De mon tabouret, de ma chaise de moine sous l’œil de mon icône, de mon île ou de ma terre ferme, marais ou volcan, plaine ma plaine ou montagne des neiges, je n’irai jamais chercher Icare dans son rêve et c’est de loin que je le verrai choir et déchoir de son perchoir.

N’empêche. Dès que la vie a le dos tourné, c’est plus fort que moi, je m’envole de ma cave par les mots grillagés, et je tournoie à la recherche des courants ascendants dans le bruit paisible du souffle de l’air, du souffle des vents d’Eole qui me guident et me soutiennent, et je survole le monde de mes souvenirs, Chypre, Rhodes, Simi, Knide, Halicarnasse. Je deviens Ulysse, Icare, Phébus, tous à la fois un peu, et je ris de mon père Dédale enchevêtré dans son labyrinthe.

Icare et sa proie enchantée sont loin maintenant, ils sont assez de deux pour cette communion céleste et je ne saurais jamais le bruit que fait le vent.

Dédale, celui qui pioche inlassablement le pied de la montagne à papa, celle de Lycie ici, et celle de là-bas, le monstre qui rend si difficile le chemin de Kaboul à Bamyan par ses extensions et ses tentacules, Kuh-i-Baba, un des derniers sursauts du nœud géant de l’Hindou-Kouch d’où naquit l’Afghanistan.

J’aimerais tant monter en haut de la montagne.

.

lundi 10 août 2009

Suite immobile


Bien sûr le piège est cousu de fil blanc. Il faut donc y tomber volontairement en faisant croire qu’on se fait mal. Et écrire la suite réclamée, sans tenter d’homériser dans les coins. Il s’agit de Knide, une ville qui n’existe que dans quelques grimoires et dans quelques têtes, et qui pourtant est unique en ce monde. Même à Bordeaux on n’a pas su être plus entre-deux-mers qu’à Knide.
Suite immobile.

Cet endroit est très étrange. Ni par sa configuration, ni par son histoire, ni par la célébrité de quelques uns qui y vécurent. J’ai cité Eudoxe, mais on peut penser à Praxitèle qui y caressa le marbre de chair, ou Sostratos qui fit la lumière à Alexandrie. J’ai envie de lui attribuer le colosse de Rhodes, après tout il est juste en face, mais je vais me faire écharper par tous les bons historiens qui veillent au grain.

Ce n’est pas assez pour expliquer le mystère.

Surtout, cet endroit m’inspire. Rien que la statue y a laissé son empreinte érotique, et ne parle-t-on pas des femmes de Knide, je ne sais qui elles sont mais je sens leur parfum qui erre encore dans les buissons doublement maritimes, Egée colérique et Méditerranée sournoise
.

Voilà le vrai secret de Knide, le secret de son étrangeté. Le seul lieu sur terre où l’orient et l’occident ont rendez-vous depuis toujours, tels Ulysse et Eudoxe, le seul port au monde qui a un bassin en Méditerranée et un bassin en Mer Egée, où j’imagine volontiers que chacun allait et venait parlant Orient et Occident indifféremment et sans honte, Grec ou Turc, Hittite ou Mycénien, Perse ou Dorien ; qu’importe au fond, Minoen ou Parthe, le passant était chez lui à Knide et la passante sans souci, et nul roitelet d’Asie ni de Grèce ne pouvait prétendre lui imposer sa loi, Délos pouvait écrire tous les décrets qui lui passaient par l’assemblée, Knide n’en n’avait cure et se prélassait dans le soleil de ses deux mers.

L’histoire a détruit la ville et l’espoir qu’elle représentait. Il est difficile de faire renaître deux millénaires d’espoir après deux millénaires de silence hostile. Pire encore, un jour un monsieur très propre sur lui verra que deux ports pour le prix d’un peut lui rapporter gros, et il installera une base nautique avec immeubles en béton façon architecture locale on n’est pas des bœufs, pontons et anneaux, route d’accès bien large et confortable, panneaux de signalisation, et tout le fourbis. Il gardera un bout de théâtre pour organiser des festivals culturels où l’on jouera les Perses, et les brochures vanteront la mer chaude et le soleil de bronze.

Knide sera perdu, je ne sentirai plus le parfum des femmes dans les néons et les kebabis.

A.

dimanche 9 août 2009

Coup de vent

Prologue.

La Turquie de chez nous remonte à la plus haute antiquité. Si l'on veut jouer au plus ancien des anciens, elle existait avant même que nous n'existions, plus encore, ne serait-ce pas de là-bas que nous viendrait l'idée même d'Europe, et le nom, à quelques bras de mer près.

L'anachronisme est ce qui me va le mieux. Alors, poussé par une diablesse en sandales, ou plutôt attiré derrière ses mollets décidés, je me suis inventé un voyage, qui comme toute invention ne sort pas du néant mais d'un affreux mélange de vécu et de rêvé, de flots bouillonnants qui m'ont vraiment trempé le jean et de sueurs d'effroi qui m'ont vraiment trempé le cou, avec des lectures lointaines, des traductions hasardeuses, des combats perdus d'avance contre les verbes en mi, où seul le gros dos faisait face au gros temps. Il en est sorti ce jet de vapeur.

Avant d'embarquer pour six terres, va donc humer l'air du temps, il est doux et parfumé, il sent la lavande et le thym, le ciste et l'eucalyptus, et un peu la vieille poule. Mais il est l'embarcadère, juste en face de Théolone.

Maintenant tu peux monter dans le bateau. Attention, c'est un esquif vieux de trois mille ans et quelques.

_______________________________________________________________________

Anachronique d'Odysseus.

J'avais juste un petit bras de mer à traverser, pourtant. Mais Neptune ne me lâchait pas la grappe, depuis sept ans que je ramais. Deux grains de ciel noir ébène me sont tombés sur la galère, l'un de l'Ouest, l'autre de l'Est, le mystère des vents du Sud du Taurus demandent plus d'une vie de marin pour être percés.

Alors, mes compagnons et moi, après avoir une fois de plus fermé les écoutilles et rentré les rames et la tête dans les épaules, nous nous sommes laissé secouer comme des prunes de Datça et avons attendu la fin, comme toujours, et comme toujours elle n'est pas venue, il fallait bien que le cycle épique se boucle, et nous n'étions pas encore rendus.

Le matin s'est levé sur une petite baie immobile, si tranquille qu'on entendait se jeter dans la mer le petit ruisseau qui traversait la ville endormie. Bien réveillé, cette fois, je me suis juré que je ne raterai pas le rendez-vous d'aubaine, et je me suis précipité à terre rendre visite à Eudoxe qui habitait cette ville, là, juste la troisième à gauche, sur la petite crête arrondie d'où l'on voit Méditerranée et Egée s'observer en chiennes de faïence.

Que j'aie 800 ans de plus que lui ne fait rien à l'affaire. La conversation fut interminable et j'ai convaincu Eudoxe d'écrire ce qu'il savait du monde, avec un peu de chance on en parlerait encore dans trois mille ans et quelques. Son seul argument était qu'il n'était pas encore né, et il était trop malin pour ignorer que l'argument ne tenait pas un instant face à Homère.

Il me fallait repartir, ces mollets et ces sandales, je les suivrais jusqu'au bout de la terre.

A.
.

vendredi 10 avril 2009

La Vérité toute nue. #4/4 : Creuser Tillon.

Creuser Tillon.

Voilà ce qui cloche, chère Tornade : à quelle sauce sera assaisonnée l’objectivité selon Saint Nicolas, à quelles méthodes sera soumise la Véritable Information du citoyen, si rien ne bouge ? Les arguments de Monsieur Devedjian, outre qu’ils étaient faux soit par ignorance soit par mensonge je lui laisse le choix, étaient à ce point dérisoires face aux enjeux, il avait une petite cuillère pour vider la mer et cherchait par tous moyens à le dissimuler derrière un triomphe affiché, que le journaliste se faisait un malin plaisir à souffler sur l’écran de fumée déjà trop transparent. Monsieur Devedjian en concevait de l’énervement. Monsieur Devedjian n’était pas à la hauteur de sa hauteur, et le savait.

Alors il brandissait sa majesté l’objectivité comme ultime secours.

Tu devines que je reviens derechef à mon histoire de Vérité nue. Elle ressemble tellement à ton objectivité, cette Vérité là, l’inaccessible étoile. L’objectivité façon Don Quichotte, ma chère chevalière de nos temps désertiques Tornada de la Mancha, pour aimable qu’elle soit nous jettera dans les étoiles comme un vulgaire moulin à vent et l’atterrissage sera rude.

Tiens, regarde, justement j’en vois passer un, monté sur sa Rossinante, de ces journalistes comme tu aimes.

Il est tout comme tu le veux ; la probité même, le scrupule incarné, il mène son enquête avec précautions, il prend son temps quitte à fâcher son directeur qui attend le papier, il contrôle ses sources, il vérifie les faits, il réfléchit à charge et à décharge. C’est un professionnel accompli qui rédige lentement, qui choisit ses mots, qui fait appel à la meilleure rédactrice de tous les temps pour lisser le texte et équilibrer les points de vue ; elle n’a pas sa langue dans sa poche la rédactrice si tu entends ce que tu entends, elle n’a pas non plus sa plume mal placée, quoique acérée.

Moi pauvre lecteur, je vois qu’il existera, malgré tout cet attirail nécessaire, absolument nécessaire, je vois qu’il restera les pesanteurs qui habitent le journaliste, et dont il ne se défera pas malgré toute sa vigilance, il existera les préférences qui l’ont construit, les choix décisifs dont le reniement serait sa propre destruction, que ces choix aient été mûrement pesés ou subtilement inculqués, qu’ils viennent de sa conscience d’homme vivant ou de son inconscient de plein gré. Volens nolens, dans l’article publié, quelques traits seront infléchis, quelques perspectives seront orientées qui, montrant exactement le même paysage pourtant, donneront à voir plutôt comme il aimerait qu’on le voit. Juste un petit pas de côté façon Marx Brothers, juste un premier plan façon photographe habile, juste un fil, un cheveu, une silhouette.

Cet écart de rien du tout sera d’autant plus redoutable qu’aucun reproche ne pourra lui être fait et que son professionnalisme sera total. Tu photographies le même tronçon d’avenue de loin au téléobjectif et de près au grand angle, tu n’auras pas la même photo, et pourtant ce sera le même endroit. Je ne blâme pas cet écart, au contraire, il me semble indispensable à la compréhension du sujet traité. Et tout ce que je demande, au fond, n’est pas de disposer d’une photographie prétendue objective mais de connaître la focale de l’objectif.

En d’autres termes, j’aime savoir si l’article que je lis est rédigé par un journaliste de ce bord ci ou de ce bord là, droite ou gauche pour les simplets, et de bien connaître l’histoire de ce journaliste et ses positions antérieures. Alors à mon tour, le sachant, je ferai une petite correction dans mon regard, dans ma lecture, pour tenter de deviner derrière son travail que l’on a dit objectif, où se trouve la Vérité vraie. Bien entendu, il me faudra faire preuve d’autant de prudence dans ma correction que lui dans sa recherche, je lui dois ce respect. Il faudra qu’un jour je lise Germaine Tillon, elle y a pensé avant moi.

A nous deux, journaliste de qualité et lecteur Haddock, nous parviendrons peut-être à nous approcher de cette Vérité inaccessible et évanescente, à la contempler dormir nue, à la caresser si belle en ce miroir.
A lui faire un enfant.

Et le bonjour à tes sirènes, si reines. FIN. Avril 2009
.

mercredi 8 avril 2009

La Vérité toute nue. #3/4 : De Tiepolo à Bianca.

De Tiepolo à Bianca.

J’étais un peu hors sujet, non ? Tu sais bien que non, tu me connais assez et tu seras assez grand pour faire les liens qui conviennent. Juste pour le dire, un piteux cavalier, on dit cavaliéré en italien en roulant l’air et en aiguisant les œufs, s’est récemment ému d’être nargué par le sein qu’il ne saurait voir de la vérité nue alors qu’il l’avait lui-même choisi. Probablement à cause du délicat modelé imaginé par Tiepolo, de sa sensualité vénitienne.

Je te laisse maintenant, voici que s’approche la dame dont je t’ai parlé, dame oui parce que je suis très respectueux, mais dame non parce que avec elle nous ne serons jamais dans le confortable et le prêt-à-penser. Tornade frisée, je pourrais dire. Ma copine Tornada, Tornada Bianca. Prenons l’air étonné.

Bonjour Tornada, quelle surprise ! Justement je passais dans le coin, je peux entrer ? Tu as raison, c’est très cavalier de débarquer sans crier gare dans ton salon, mais ne fais pas semblant, il y a un bon moment que tu me vois venir, non ? Et que tu sais que je ne suis pas dans le coin par hasard.

Vois-tu, j’ai lu quelque part dans tes écrits que la qualité première, l’une d’elles au moins et primordiale à coup sûr du journaliste était d’être objectif. Enfin, je t’ai lue ainsi. Tu l’écrivais au sujet de l’éditorial incriminé, voilà, je le savais que le mot éditorial reviendrait. Un journal même gratuit est un journal, et l’éditorial d’un journal est donc écrit par un journaliste, c’est au moins ce que l’écriveur subtilement tentait de nous faire accroire en intitulant son billet éditorial. Le mot constituait ainsi une partie du masque, un mécanisme du piège.

Le lecteur l’aura ingéré sans même y penser, et laissera gambader son temps de cerveau disponible pendant qu’il sera en train de choisir des cadeaux pour des enfants qu’il souhaite voir sourire, que ce soit pour de fortes ou de faibles raisons. Insidieusement, le message va l’infiltrer et se capillariser dans ses matières perméables tandis qu’il a la tête ailleurs. J’ai bien compris que cette traîtrise là est celle que tu dénonces de toute ta fulminance professionnelle et citoyenne. Ne crains pas que je veuille défendre l’indéfendable, il est des diables dont je ne serai jamais l’avocat. Alors pourquoi y-a-t’il quelque chose qui cloche là dedans ? J’y retourne immédiatement.

La semaine dernière, à peu près, une émission de bonne tenue bien que débat télévisé, mais Yves Calvi sait tenir son monde, traitait pour la cent-millionième fois de la crise et de ses remèdes et de ses plans de relance et de ses responsables. ‘Aliénor tenait à la suivre et la télé tournait tandis que je vaquais. Je me souviens vaguement du crâne de Monsieur Moscovici et de la bouche de Monsieur Devedjian. Il y avait aussi quelques journalistes et autres contradicteurs, et les inévitables experts de tous bords.

« Vous êtes journaliste, vous DEVEZ donc être objectif ! » s’exclama soudain l’un d’eux, et je me suis figé dans mes allées et venues affairées. Monsieur Devedjian venait de s’énerver et interpelait en ces termes un journaliste qui visiblement était dubitatif et suspicieux devant les faits que nous assénait le ministre de sa hauteur et de la relance par-dessus le Marché, majuscule. Le ton et le regard de Monsieur Devedjian étaient rien moins que menaçants et révélait plus que n’importe quel projet de loi la façon dont lui-même et les équipes qu’il accompagne aimeraient bien assaisonner ce journaliste et ses semblables.

mardi 7 avril 2009

La Vérité toute nue. #2/4 : Trop belle pour moi.

Trop belle pour moi.

Cette histoire pitoyable et inquiétante m’a conduit à réfléchir à l’usage du masque et à la notion de journaliste. Je dis bien la notion, je ne prétends pas vous éclairer sur le métier de journaliste, même si j’ai un cousin qui connaît un homme qui a vu l’ours dont l’oncle était journaliste ce qui me donnerait toute compétence pour trancher et pérorer ; malgré tout, je sens qu’il rôde aux environs de derrière mon épaule des professionnels de la profession à l’écoute pointilleuse et à la chatouilleuse rigueur, et assez férus de journalisme pour parfois l’enseigner comme peu savent l’enseigner à en croire la rumeur du tour. Ce sera journalisme vu de ma lorgnette d’ignorant et de ma cervelle d’usager.

Notion. Le mot pourrait être remplacé par costume. Voilà, le costume de journaliste, puisque je te parle de masque, comme un habit qui ferait le moine. Le costume a été endossé par l’écriveur, le costume lui a servi de masque pour avancer en terrain découvert, utilisant comme paravent l’idée dont nous sommes imbibés de toujours sans y avoir pensé que le journaliste est objectif. Voilà le mot lâché, objectif. La professionnelle chatouilleuse elle-même s’accroche à cette idée et la revendique. Un faux journaliste ne sera pas objectif mais habillé du costume pourra le prétendre sans le dire, un vrai journaliste n’a pas besoin de costume et sera objectif. Modeste écriveron qui n’a jamais approché de vrai journaliste en chair et en os, je serais bien incapable de contester cet axiome, ce fondamental dirais-tu toi qui viens d’ovalie, bien incapable de présenter une doctrine différente.

Je ne puis vraiment te contester, chère amie professionnelle, et pourtant je ressens comme une gêne aux entournures. Je vais m’efforcer de débroussailler cette gêne, de te la dire, en négligeant mon copain d’ovalie à qui je causais encore il y a trois lignes, ou deux selon la police. Tu as lu mes élucubrations depuis belle lurette, certaines d’entre elles au moins. Tu as dû remarquer que j’avais une sorte de recul philosophique, une méfiance ontologique, face à la Vérité. Qu’elle soit religieuse, politique, scientifique, factuelle, historique, ajoute les mentions oubliées, la Vérité qui s’affiche me pousse à gratter là où c’est interdit, caresser aussi comme un voyeur pervers qui aime déboulonner les statues les nuits de pleine lune.

Caresser au moment d’abandon quand plus personne ne regarde et que la nuit est douce, juste pour voir, juste pour qu’elle me laisse entrouvrir la pudique toge, juste pour lui faire un enfant car elle est trop belle pour être vraie. Gratter au bon endroit en commençant doucement.

Je te supplie de te souvenir que je ne suis pas pour autant un relativiste mou, selon qui tout se vaut histoire de ne fâcher personne, histoire de fuir les conflits. Le conflit est le sel de la terre et le chemin nécessaire à la lumière, il ne faut pas l’éviter, il faut le chercher, il faut même l’inventer là où tout semble dormir en paix. Ma méfiance face à la Vérité, comme mon désir, ne passera pas par accepter l’inacceptable ; ce sera juste un exemple en passant pour quelques points sur des zi, les thèses révisionnistes, et le mot thèses est mal choisi prétentions est plus exact, ne relèvent en rien d’un juste questionnement sur je ne sais quelle vérité, mais de tentatives de réhabiliter l’impensable. Il est toujours un moment où s’arrête la ci-devant interrogation, le doute, les miens.

Un moyen de s’en apercevoir est que là, la Vérité est si laide qu’on ne peut la caresser ni même l’humer. On la range dans un tiroir à mémoire, et on la sort de temps en temps pour être sûr de ne pas l’oublier, de ne pas oublier qu’un jour, on pourrait bien en être, des bourreaux ou des victimes.

La tolérance ne permet pas que l’on tolère le crime sous prétexte de liberté de penser.

dimanche 5 avril 2009

La Vérité toute nue. #1/4 : La cour de récré.

La cour de récré.

Tu as peut-être déjà lu ce titre quelque part. Ce ne sera que coïncidence et manque d’imagination, quand je tiens un titre je m’y tiens. Ici, pas de classe du bout du monde, pas de désert, pas de rigolade. Ici, nous sommes dans le menu fretin de la propagande nauséeuse. Je le dis ici une première fois et ce ne sera pas la dernière, il ne s’agira pas d’interdire à qui que ce soit d’exprimer des idées avec lesquelles je suis tellement en désaccord que je n’ai même pas envie de discuter : que ceux qui se préparent à me traiter de censeur pour me combattre remballent cet argument. C’est mon affaire que leurs idées m’insupportent et il n’est pas question de les réduire au silence par contrainte.

On a le droit de me déplaire par ses idées. On a même le droit de me donner des palpitations et de l’urticaire. Mais on n’a pas le droit de les insinuer dans mon monde avec un masque de respectabilité, avec cautions honorables, avec journal gratuit d’abord innocent. Tu commences à deviner le pourquoi de mon sous-titre. L’affaire de la rue de la grande récré.

La vague de protestations qui suivi la découverte du subterfuge a été assez haute pour obliger les protagonistes de la manœuvre à faire machine arrière, à présenter amende honorable, à jurer qu’on ne les y reprendrait plus. L’enseigne doit aujourd’hui se faire quelque souci pour sa réputation à juste titre, la confiance met longtemps à se gagner et peut disparaître en deux jours. Il faudra plus longtemps encore pour récupérer cette confiance. Les chargés de markétinge de ces enseignes doivent sentir vibrer leur siège éjectable. Je ne vais donc pas ajouter des arguments à ceux déjà dits sur mes bloguézamis, tu les as lus comme moi. Je ne vais pas non plus ironiser sur la crédibilité des réponses faites. Je prends acte de leur rapidité à réagir et à expliquer, je prends acte qu’ils ne sont pas dérobés, que n’aurions nous pas écrit si nous avions eu affaire à un mur hautain et silencieux, ou pire, à des réponses agressives et menaçantes du genre vous allez voir ce que vous allez voir j’ai une armée d’avocats et des amis hauts placés.

Ils auraient pu, c’est déjà arrivé. Sans pour autant les défendre les yeux fermés, je le mets à leur crédit et j’attends de voir la suite. Je ne vais pas endormir ma vigilance réveillée en sursaut, je vais plutôt rester dans le virage à guetter le prochain dérapage ou non. Et je vais insister sur la question du masque.

L’auteur du billet qualifié d’éditorial et ce mot aura son importance dans la suite, rédige un blogue. Pour le connaître il suffit de s’y rendre, en se bouchant le nez je te le conseille. On est vite édifié sur l’esprit qui y règne et sur l’idéologie qu’il défend. J’ai bien dit que je me répèterai, libre à lui de défendre cette idéologie, et libre à moi de me boucher le nez pour éviter l’urticaire. Il ne s’agit pas d’interdire, il s’agit seulement de dire que ces idées là me sont insupportables et que la lecture du blogue est assez édifiante pour que l’argument de la « surprise » ne tienne pas une seconde dans l’amende honorable. Qu’on ne compte pas sur moi pour engager un débat sur les idées de ce blogue mais vous voyez, j’emploie même ce mot, idées.

Tu sais bien que tout ce que j’ai pu écrire et publier à ce jour témoigne de mon impossibilité à entrer dans ce marécage de ci-devant idées. Je suis trop énervé à les lire pour me contenter d’un échange aimable, d’un débat courtois qui serait presque une forme de reconnaissance, de validation.

Forme et fond sont inséparables : que l’auteur de l’éditorial ait à ce point tenté d’avancer masqué montre bien le côté nauséabond du fond.


vendredi 20 mars 2009

Un monde meilleur, bis.

Un monde meilleur, bis.

Il était une fois un monde meilleur. Il n’était pas d’aujourd’hui, mais d’avant-hier ou d’après demain, de nulle part ailleurs mais pas d’ici non plus. On le disait meilleur parce qu’on n’en savait pas d’autres. Et les gens vivaient ce monde comme le leur, sans le savoir meilleur et croyaient même qu’il y avait un monde meilleur ailleurs.

A première vue, vous l’auriez approché, vous vous seriez sauvés en courant ; ce n’y était que bisbilles, polémiques, combats furieux, duels féroces, bandes rivales et concerts de lazzis. Les chiens de faïence s’y regardaient par en dessous, les éléphants trompétaient leurs porcelaines, les hyènes nettoyaient les plaines désertées par les gaulois, les romains travaillaient, et les condors passaient.

Il faut vous dire que le prince de ce monde se nommait Héraklite, et qu’il avait dit : je reste sur ma bouse, je vous laisse entre vous, mais surtout que personne ne gagne. Voilà quel était le secret du prince, personne ne devait gagner dans cette férocitude, le bien lui-même ne saurait venir à bout du mal. Forcément, puisque nul ne pouvait dire ce qui était bien et ce qui était mal, quand chacun était certain de ce qui était bien et de ce qui était mal, les gens de bien comme les gens de bien mais d’en face.

J’aurais pu vous parler fleurette, soleil, ciel bleu et petit vent frais sur les bords du fleuve tranquille où marchent les kayaks. J’aurais pu parfumer l’atmosphère de sa gueule de Memnon, et oublier le paysan qui attend la pluie, j’aurais pu songer que les rameurs n’avaient aucun souci d’argent, j’aurais pu imaginer des arbres prolifiques chargés de victuailles désirables et goûteuses, et un paradis sans pommier. Trop facile, et au fond, redoutablement ennuyeux.

Alors mon monde meilleur n’est pas le vôtre. Il est rude, râpeux, bruyant, agité, tempétueux, impatient, fatigué et fatigant, bon à rien et prêt à tout, armé jusqu’aux dents. Armé ? Oui, de mots, de phrases, de contes, de discours, de slogans, de rase campagne, et de mille pensées colorées, tiens, justement, en voici des fleurs. Celles pour Algernon, où le miracle se termine en eau de boudin, où la merveille finit par vieillir, où tant va la cruche à l’eau qu’à la fin elle se remplit. Mais où personne jamais, tu m’entends, jamais, ne gagne la partie.

Un jour quelqu’un quelque part a gagné. Et le monde meilleur s’est évanoui.


C’était ma contribution seconde au monde meilleur de Luciole. Le 20 mars 2009.
.

mercredi 18 mars 2009

Un monde meilleur

J'en ai marre à la fin de me faire t'engueuler. Tu crois qu'il sort de la cuisse de Jupiter, le monde meilleur, qu'il surgit de la lampe frottée tel un jean délavé?

J'ai neffacé tous les mondes meilleurs que je t'avais concoctés dans ma bouilloire, parce que monde meilleur bouillu monde meilleur foutu. Et comme un seul rond de flan, je n'ai plus rien dans ma besace, juste une petite bombe atomique d'un rayon d'action de trois mètre cinquante que je ne sais même pas où faire tomber, tu le sais bien c'est l'endroit oùsse qu'elle tombe qui compte.

Mon monde meilleur commence passage du Nord, juste en face de la place de la Mairie, je ne sais pourquoi mais c'est ainsi. Je prends à droite, je passe sous le pont de chemin de fer et j'arrive au carrefour de l'insurrection.

Tiens, c'est déjà ça.


Puis je descends la pente et je marche le long du long mur du parc du château des Condés, devenu lycée depuis. Et toute mon adolescence m'y explose en pleine face, qui s'y déroula dans le brouillon le plus complet, entre les filles dont j'étais amoureux transi en silence, et les matinées studieuses d'élève appliqué qui ne savait même pas que dehors le monde vrai s'agitait, lui qui se croyait dans un théâtre permanent, perdu dans sa tête.

Il a choisi le chemin d'un monde inventé et s'est réveillé un jour, quarante ans plus tard, dans un monde réel qu'il ne comprends pas. Oui, une esse à comprends, il s'agit de la première personne singulière. Plus personne ne ressemble à Gérard Philippe, à Daniel Sorano, à Pierre Bertin, à Jean-Louis Barrault, à Monique Chaumette, à Agnès Varda, à Françoise Seigner, à Danièle Ajoret.

Si, un peu encore, Marie-Christine Barrault et Agnès Varda, derniers éclats de ce passé là.

Mon monde meilleur est une scène, la grande du troisième acte ou la dernière du dernier acte, la mort du dernier des Mohicans, l'agonie de la belle amoureuse, le martyre de Saint-Sébastien.

Il m'appartient de l'inventer, avec un beau dialogue, un bon metteur en scène, une belle actrice, un ténébreux séducteur, un traître dans l'ombre, et que la fin soit tragique, surtout, pour des larmes de crocodiles spectateurs.

Voilà, c'était ma contribution aux mondes meilleurs de Luciole.