dimanche 17 août 2008

Propos... #8&9. Faux et vrai.

8. Vrai-faux et faux-vrai.

Nous ne sommes ni plus faux ni plus vrais dans cette virtualité électronique que dans nos conversations mondaines, nos déambulations de supermarché, nos contemplations de boutiques de colifichets, nos discours chez le coiffeur, nos relations professionnelles, couloirs de bureau, salles de repos, chantiers urbains, machine à café, chaînes de montage, galeries de mine, salle des profs, cafétéria, et il faut bien le dire, famille et amis. Nous sommes toujours en représentation, y compris quand, en toute innocence et en toute bonne foi, nous nous croyons sincères. Il n’y a aucun jugement moral dans ce que je dis.

Un tiers de cinéma, un tiers de tragédie, un tiers de comédie, et un grand tiers de maquillage, hommes et femmes, tous en représentation, tous en scène, nous sommes notre meilleur public nous-mêmes, la seule chose importante reste : tout ce cirque parvient au bout de la nuit à nous construire une vérité. Tu peux donc ne pas l’admettre, mais il y a ta vérité sur mon écran, et ce n’est pas à mon bonnet mais à elle que je parle.

Ecce homo. Il n’entend rien ; il n’entend pas les appels, il n’entend pas les plaintes, comme moi autrefois je ne les ai pas entendues, comme le père n’a pas entendu sa fille quand il aurait dû.

A de rares exceptions près, on est rapidement fixé sur le sexe des écriveurs de l’agora. Quelques détails orthographiques, et hop le tour est joué, une fois éliminé le risque de la faute accidentelle. Il y a quelques exceptions, comme toujours, des petits malins qui alternent, ou qui détournent, ou qui manient le neutre avec une virtuosité admirable. Ils en ont le droit. Dans ce cas la silhouette a du mal à se former et j’ai du mal à lui écrire.

Il faut te dire que notre ami Hank, dans sa hâte de nous clouer sur place, avait interpellé « Monsieur » celle que tous savaient être une dame, charmante en écrit. Et bien sûr je n’ai pas manqué de relever ce point qui révélait son incapacité d’écoute, pour autant qu’on puisse écouter un écrit, or la dame écrivait beaucoup en ce temps là.

La plupart du temps, on sait vite à qui on a affaire pour peu qu’on soit vaguement attentif, inutile d’arriver avec loupe et costume à carreaux. Hank, tu n’as même pas su écouter vaguement. C’est pourquoi je considère que ton « monsieur » destiné à l’une des silhouettes était une preuve ; je te concède que le mot preuve est mal choisi, j’aurais dû dire symptôme, symptôme caractéristique, révélateur, décisif, finalement pas si éloigné de la preuve. Tu n’as pas commis là une erreur anodine que je viendrais exploiter pour éviter de parler du fond, bien au contraire tu as commis l’erreur fatale qui établit de façon définitive ton incapacité à entendre.

9. Conclure ?

Tu le vois : nous ne sommes pas dans le registre de la démonstration.

Nous n’y avons jamais été, nous sommes dans le registre de la chair. Il faut plonger ses mains dans les entrailles chaudes, il faut écouter les paroles tremblantes, il faut accepter que d’autres vivent ce que tu ne vivras probablement jamais et c’est tant mieux pour toi, il faut survivre à ne pas avoir compris, à ne pas avoir pu. Je souhaite que le ciel ne te tombe jamais sur la tête.

Mais il ne faut jamais cesser de tendre l’oreille, et admettre un jour que le bruit qu’on entend est plus important que le bruit qu’on fait.

Envois 7, 8 & 9 confirmés TRA le 25/04/2004

FIN.

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samedi 16 août 2008

Propos... #7. On n’a pas besoin de souffrir soi-même.

On n’a pas besoin de souffrir soi-même.


On n’a pas besoin de souffrir soi-même pour savoir que la souffrance existe. Voir souffrir ses proches, ses plus proches, est douloureux aussi sinon aussi douloureux. Ne pas comprendre ce qui se passe, ne pas savoir quoi faire, faire ce qu’il ne faut pas faire, découvrir qu’il y a des années que le mal mijote et qu’on n’a rien vu rien entendu alors qu’on se croyait bon père, pour certains bon mari ou bon ami, et un beau matin repêcher quelqu’un in-extrémis dans la baignoire ou dans la rivière, moi c’était plutôt baignoire, rend inacceptable que quiconque prenne des airs supérieurs en disant que tout ça c’est du chiqué.

Petit Hank, tous les gens de cette place publique où tu viens te pavaner t’on déjà raconté ce que j’écris. Ils ont tous, subtilement, discrètement, pudiquement, parce que ces cicatrices là sont fragiles, tenté en te montrant leur réalité de te faire admettre qu’on était bien au delà du nombril, et que la vie est en jeu dans cette affaire. En vain.

Et voilà pourquoi j’ai choisi d’interpeler l’homo Hank. Je ne te connais pas, ni ton nom, ni ton visage, ni tes petites manies ni tes grandes qualités, je ne sais rien ; et je prétendrais t’interpeler ! Tu vas penser, tu penses déjà, que la plaisanterie est facile, puisque je peux inventer n’importe quoi à ton sujet. En réalité, je ne peux pas inventer n’importe quoi car je te connais bien plus que tu ne crois. La réciproque pourrait l’être aussi si tu avais fait un peu attention, je laisse assez de traces de moi, les escargots ne font pas mieux. Ainsi, j’interpelle une silhouette qui s’est dessinée sur mon écran au fil des jours, au fil des fils ; j’interpelle la silhouette dessinée par tes écrits ; j’interpelle la silhouette que tu as toi-même construite et qui te ressemble.

Nous formons tous un théâtre de marionnettes, ici, où nous sommes nos propres décorateurs, maquilleurs, et manipulateurs. Il arrive que sa silhouette échappe à celui qui la construit, sur l’écran d’un autre. Il arrive que la création à deux, écriveur et lecteur, ne ressemble pas à l’original, et que d’un écran l’autre les silhouettes issues du même inventeur deviennent toutes différentes. Il se peut que l’homo Hank que j’interpelle ne soit pas du tout celui que tu crois être.

Celui que j’interpelle, où qu’il soit, se reconnaîtra bien. Je sais qu’il existe, et au moins sur l’écran.

#8 à suivre.

vendredi 15 août 2008

Propos... #6. Catilina et compagnie.

Diantre.

Ad hominem ! Voilà longtemps que je n’avais été interpelé en latin. La dernière fois, je crois qu’on m’avait traité de quousque tandem, un certain Cicéron. Avec mon légendaire sens de la répartie, je lui avais répondu vélo toi-même. Du coup il m’a accusé du crime d’abus de patience notoire, et je me suis retrouvé en taule. Alors tu penses, me faire interpeler en latin me rajeunit de plus de 2000 ans, plus aucune clochette ne pourra me traiter de vieux.

Tu m’arrêtes si je me trompe, l’attaque ad hominem est un procédé très répandu dans les débats publics, notamment à la télévision, consistant par un bon mot, un sous-entendu perfide, une révélation personnelle, à détruire en plein vol le contradicteur qui venait de présenter un argumentaire imparable. On évite ainsi de répondre sur le fond, ce qui pourrait être très difficile, on fait oublier le fond, et, suprême avantage, on lui fait toucher le fond, au contradicteur trop habile. J’ai bon ?

Je suis donc celui par qui le scandale arriverait, j’ai pratiqué l’attaque ad hominem. Au passage, hommage du vice à la vertu, j’aurais ainsi validé la solidité de ton axiome, puisque je me serais abaissé à des procédés de petite forme. Tout bénéfice pour toi, c’est bien ainsi qu’il faut dire, n’est-ce pas ? Je reconnais que c’est bien joué, tu retournes le gant en m’accusant de l’attaque, ce qui te permet de ne pas avancer sur le fond. Habile mais spécieux, tu t’évites ce qui gêne, et finalement tu obtiens ce que devrait obtenir l’attaque ad hominem.

Tu as tout faux, mon cher Hank, et je vais t’expliquer ce que tant d’autres ont tenté de te dire mais que tu n’as pas entendu. Tu ne seras obligé ni de me croire, ni de me suivre, ni de me répondre, et je n’abuserai pas de ta patience quoique tu n’aies pas l’éloquence de Cicéron, et ce n’est pas là une attaque ad hominem, c’est juste un constat, une digression, une respiration.

La souffrance ne se démontre pas, Hank, elle se vit, elle peut parfois se deviner si l’on écoute et regarde. La souffrance diminue lorsqu’on est écouté et regardé, souvent, pas toujours. Tout dépend de qui écoute et qui regarde, et comment. Alors tu vois, tes démonstrations, tu peux te les garder. Celui qui n’a jamais eu de rage de dents au milieu du désert à 3 jours du médecin le plus proche n’a aucune idée de ce qu’est une rage de dent, même avec beaucoup d’imagination.

C’est une image, là, Hank, avec toi je me méfie et je préfère mettre les points sur les zi et les barres de chocolat aux thés, respire. La dépression ne guérit pas si vite qu’une rage de dents. Mais je conçois parfaitement que celui qui n’a jamais approché de dépression ne soit pas capable de l’imaginer, même avec beaucoup d’imagination. Je suis bien incapable, moi-même, d’imaginer ce que peut être une rage de dents au milieu du désert à 3 jours du médecin le plus proche. Elles sont toutes là, trente-deux dents bien alignées, blanches et brillantes, une vraie pub de dentifrice, prêtes à mordre. Alors les douillets qui ont peur du dentiste me font ricaner, comme toi les mijaurés.

Point sur le zi : nous sommes dans la métaphore, Hank, on est bien d’accord. Je tente une image, je ne cherche pas à établir de parallèle entre carie et carence, entre émail et émoi, entre racine et corneille (respire, Hank). Je dis seulement que si la rage de dent est une maladie objective et rationnelle, identifiable et mesurable, tout pareillement la dépression est une maladie avec symptômes, causes, conséquences, et soins appropriés, nettement plus difficiles à identifier c’est tout, ce n’est pas rien.

Elle peut provoquer des souffrances abominables, et qui ne les a pas connues ne peut les imaginer.

Envois 5 & 6 confirmés chez TRA le 24/04/2004 à 19h44

#7 à suivre

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jeudi 14 août 2008

Propos ...#5. Il te faut une démonstration.


J’ai bien compris la situation : tu attends, bien campé sur tes positions, ta position car elle est singulière sinon originale, que l’on vienne te démontrer ton erreur. Entre nous, tu n’as pas davantage démontré ton exactitude. Mais qu’importe ; tant que la démonstration n’a pas été faite que c’était faux, tu as décidé que c’était vrai. C’est un grand principe en mathématiques, tant qu’une proposition même non démontrée n’a pas abouti à une conséquence fausse, alors on la considère comme vraie. On appelle ce genre de proposition un axiome, enfin je le crois, je n’ai pas de mathématicien sous la main pour me le confirmer. Tu le sais probablement mieux que moi.

Te voici donc campé sur ton axiome, les bras croisés tel un gladiateur, contemplant l’agitation de la basse-cour. Tu as juste oublié un petit détail : nous ne sommes pas en mathématiques. Nous sommes dans la boue de la vie de tous les jours, et il n’y a pas de démonstration qui tienne. Ici, on ne démontre rien, ici on vit, on survit, on réchappe, on fait avec.

C’est pourquoi il est inévitable, indispensable, obligatoire, d’écouter ce que disent ceux qui parlent, ceux qui écrivent, et même ceux qui se taisent parfois leur regard en dit bien assez. Je ne te demande pas de me lire moi en particulier, tu peux zapper, je n’ai aucun orgueil. Enfin si, mais il est placé ailleurs. Mais je fais partie de la basse-cour, poulet grassouillet prêt à cuire, et c’est toute la basse-cour que tu dois écouter. Ecoute la, Hank, parce que tu y entendras le bruit de la vie même, y compris la tienne.

Tu n’auras pas ta démonstration. Tu peux camper dans ta vérité tant que tu voudras, je t’y laisse volontiers. Je vais vite me replonger dans mes erreurs et mes caquetages de poulet, mais je dois aller jusqu’au bout de cette explication, c’en est une à défaut de démonstration. En effet, tu m’as reproché de t’attaquer ad hominem, ce qui mérite un développement.
écrit le 24/04/2004 chez TRA
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mercredi 13 août 2008

Propos ...#4 - Parlons peu parlons moëlle.

Parlons peu parlons moëlle.

Tu nous interpelles au sujet de la dépression. Je dis nous, non par majesté mais par sentiment de ne pas être seul interpelé ici ; ce n’est peut-être qu’une impression. Impression, dépression, juste une affaire de bars et de barres, après tout. Allez, respire.

La dépression serait, dis-tu, une sorte de fausse maladie de création récente pour pays riche et gens oisifs, qui s’abattrait sur les faibles, les paresseux et les mijaurés, mis au masculin parce que je ne vois pas pourquoi seules les femmes auraient ce privilège de l’être, mijaurées, allez respire, respire ! Sur ces gens de basse-cour, cette maladie aurait pour effet principal de leur permettre de pratiquer l’absentéisme, la dé-responsabilité, le nombrilisme, et tu trouveras d’autres mots à ajouter à la liste.

En poursuivant ton idée, cette maladie remplit les poches de ceux qui l’ont inventée et qui nous l’inoculent à coup d’émissions de télévision, c’est le plus sûr vecteur de l’épidémie, et vide celles de la Sécu, parce que naturellement toutes les consultations, médications, hospitalisations, analyses et autres divans sont remboursés. Tout le monde est content.

Pendant ce temps-là, les courageux travailleurs, les hommes de bonne volonté, les battants dynamiques, et les cerveaux musclés, sont obligés de mettre les bouchées doubles pour faire avancer le pétrolier et nourrir les vieilles mères, pour entretenir la basse-cour des faibles, des paresseux et des mijaurés. Tu nous contemples avec une moue de mépris, et moi je revendique mon appartenance pleine et entière à cette basse-cour, en tant que poulet grassouillet prêt à cuire.

Ai-je bien extrait ta moelle ? Ai-je bien exprimé ta pensée ? Moi j’ai compris ce que j’ai compris ; et pour ce que j’ai compris, maintenant j’écris. Le lecteur ne se trompe jamais sur ce qu’écrit un écriveur ; le lecteur mêle sa moelle à celle de l’écriveur, qui à son tour doit accepter le mélange. Et c’est bien plus qu’une acceptation : le travail de l’écriveur n’a de sens que si ce mélange se produit. Sinon, pas d’écriveur, pas d’écrivant, pas d’écrivain.

Il reste une alternative à l’écriveur : ou bien il accepte que son lecteur invente une moelle qui ne soit pas la sienne, d’écriveur, et le lecteur en devient alors seul responsable, ou bien il reprend sur le métier son ouvrage, cent fois s’il le faut, pour enfermer le lecteur dans sa moëlle d’écriveur. Je choisis la case numéro 1 de l’alternative. J’aime la liberté du lecteur, j’aime qu’un écrit se construise à deux. Tu vois, tu es libre de comprendre ce que tu veux à ce que j’écris, même ce qui t’arrange. Tu n’y manqueras pas d’ailleurs.

C’était juste une petite digression pour respirer. Si tu permets, je souffle moi aussi, je pars vite et je reviens (plus) tard. C’est l’heure de la pub. Attends-moi au bar de Tony, nous n’avons même pas commencé les choses sérieuses.

Envoi 1 à 4 confirmés chez TRA le 24/04/2004 à 09h44.

#5 à suivre

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mardi 12 août 2008

Propos...#3. Je crains d'être un peu long, Hank.


Je vais faire brûler un cierge aux dieux concision et sobriété, sans grand espoir, ces dieux ne m’aiment pas. Mais vient le moment où il faut renoncer aux métaphores, aux digressions, aux fantaisies, aux billevesées. Pour autant, il ne faut pas compter sur moi pour répondre point par point à tes réponses point par point. Je connais ce genre de méthode, où l’on s’attache, phrase après phrase, à réfuter chacune en trois mots énergiques, façon je te cloue le bec.

A force de mettre point par point des points sur tous les points, on finit par se retrouver avec une vraie suspension. Je ne suis pas un thuriféraire de ce genre de macramé. Une phrase n’a de sens qu’avec toutes les phrases qui la précèdent et toutes celles qui la suivent. Je t’accorde deux exceptions, la première phrase du texte qui n’a pas de précédente, et la dernière, je te laisse le soin de deviner pourquoi, tu es grand.

Démanteler chaque phrase une à une n’a jamais réussi à démanteler un texte, sa logique, sa substantifique moelle, disait-on au XVIIème siècle. Il serait utile que tu t’intéressasses à la substantifique moelle, Hank, sans te figer sur mes plaisanteries faciles éparpillées ici ou là, et qui ne sont que soupirs et respirations de la pensée. Peut-être la mienne fait-elle du rase motte, mais elle n’a pas de gros sabots.

Je n’ai pas fini, je reviens.
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lundi 11 août 2008

Propos d’un poulet de basse-cour #1&2.



1. De ma façon de penser.

Il était une fois un monsieur prénommé Hank. Ne me demandez pas pourquoi il se prénommait ainsi, ce serait une histoire sans aucun lien avec mon affaire, et peu importe qui il est en réalité. Je vais dire assez de mal de lui pour ne pas me permettre de gloser sur le nom. Il peut entrouvrir la porte de chez moi et me répondre vertement, tant qu’on reste dans la limite de la décence je valide les réponses. Parfois mes pires contradicteurs sont ceux que je me régale à publier.

Il était donc une fois un contradicteur prénommé Hank qui sévissait sur un de ces forums de la toile où chacun peut allègrement dégoiser et plastronner, bombant le torse et les aphorismes. J’en fais partie. En réalité, je serais curieux de savoir s’il existe des forums où ces pratiques n’existent pas et où chacun se lit et se respecte, sans pour autant sombrer dans la flagornerie et l’amitié de façade, dans le seul but de devenir soi-même un blogueur lu, ce que j’aimerais être soit dit en passant, mais bon je dois être aussi mauvais dans le bombage de torse que dans la flagornerie liquéfiante.

Il y fut question, un jour, dans ce forum, du pourquoi du comment des psys et de leur rôle, du comment du pourquoi de la dépression et des névroses, des psychoses et des troubles de cet acabit. Pour en avoir approchés des verts et des pas mûrs, de ces troubles, je me suis risqué à valider l’existence de cette corporation, son utilité, sa nécessité parfois immédiate, et ses bienfaits. Sans nier qu’il puisse exister là comme ailleurs des charlatans, des profiteurs, des incompétents, des fautifs. Maître Eolas nous a donné dans un billet récent de charmants exemples d’erreurs de médecins de la vraie médecine pour de vrai, comme quoi ce n’est pas l’apanage de ces métiers du mental que certains décrivent comme relevant de la secte et non de la science.

2. La dépression est-elle une maladie?

C’était exactement l’objet de la dispute : la dépression est-elle une maladie ? Il n’est pas question ici d’y revenir, je l’évoque pour que la suite ait un sens. D’un côté était moi, qui donnait leur chance à ces malades, affirmant qu’ils souffrent, qu’ils sont écrasés de douleur sans la moindre atteinte physique, et que pourtant ils peuvent parfois guérir ou au moins s’en remettre. Je prétendais que devions les accompagner dans leur chemin tout en laissant le psy faire son travail souterrain, celui d’écouter, parfois de provoquer, et de temps à autre de piquer parce qu’il n’y a plus d’autre solution pour franchir la crise, sans garantie de résultat mais avec garantie de moyens, présence, confiance, réactivité, expérience.

En face était Hank. J’hésite à caricaturer, pour tenter de décrire le débat, ce serait trop facile en son absence. Pourtant, comment faire autrement ? Il était sa propre caricature. J’ai décrit ce que je soutenais, prends donc exactement le contre-pied de tout et te voici devenu Hank.

Ce qui me choquais et me choque dans les écrits de Hank, au-delà du principe asséné que les psys n’étaient que des escrocs pratiquant dans le champ d’une vaste fumisterie inventée par Freud, était l’idée que les troublés mentaux étaient des mauviettes incapables de se tenir. Il prétendait qu’un coup de pied au Q leur aurait été beaucoup plus profitable qu’une écoute et un soutien, des béquilles médicamenteuses et des présences constantes ; dans son savoir proclamé et sa lucidité courageuse et impitoyable, il était certain que ces ectoplasmes de la vie jouissaient et profitaient de notre compassion et que, bien entendu, ils faisaient durer à plaisir leur plaisir. Sans prétendre que ce genre d’assistés n’existe pas, j'aimais de près un de ces malades depuis trop longtemps pour que le mot de mauviette et ses synonymes plus dépréciants ne me fasse tourner le sang. Le débat s’est envenimé, et j’ai pratiqué la plaisanterie foireuse, le calembour laid et la réponse pirouette cacahuète pour éviter de tomber dans la méchanceté.

Je me suis ainsi rendu coupable d’attaques ad hominem. Il faut dire pour ma défense qu’une fois échangées les explications détaillées de ce que je savais du quotidien de ces personnes, lire que je n’étais pas convainquant et que faute d'une "démonstration" Hank restait "sur ses positions sans rien changer" m’avait irrité. Je pouvais n’être pas convainquant. Il pouvait rester sur ses positions. Puisqu’il avait engagé le débat, il se devait au moins d’expliquer en quoi un vécu bien décrit ne le faisait même pas vouloir réfléchir, je ne rêve jamais de convaincre qui que ce soit, encore moins de démontrer, même s’il pensait probablement que mon vécu ait été inventé. D'autres pourtant avaient donné aussi leurs témoignage autrement plus difficiles que le mien : ceux qui ont côtoyé de tels malades en jugeront, s’ils veulent. Hank était dans l’ignorance et souhaitait visiblement y rester, et avec cette attitude du « je sais rien et j’en suis fier » j’ai un peu de mal à rester calme.

Voici quel fut mon dernier tir groupé vers Hank avant mon départ du champ de bataille.

vendredi 1 août 2008

Je vais décevoir

J'écris peu. Peu de temps, peu d'idées, peu d'énergie. Des mauvaises raisons qui ont raison de moi et de mes bonnes raisons, de mes bonnes résolutions. Je vais écrire ici et là chez les amis, mais rien ne vaut un rendez-vous chez soi, où vient qui veut pourvu qu'il apporte sa pierre à la construction, pourvu qu'il m'aide à construire, puisque après tout un blogue est une lente construction, billet après billet, de ce qu'aucun architecte n'a pu mettre en maquette.

On ne sait ce qu'est un blogue que le jour où il meurt.

Nous sommes le premier août. Loin de mes habitudes à préparer des textes, à les moudre, à les remâcher, avant de me jeter dans le bain en les recopiant dans le cadre prévu à cet effet, aujourd'hui j'écris directement dans ce cadre comme si je commentais ailleurs, pour commenter par voie affirmative ce qui me tourne dans la tête depuis quelques jours, pour te dire quel camp j'ai choisi.

J'ai choisi mon camp. Oui.

Il m'arrive de choisir mon camp. Y compris dans des débats sans queue ni tête, sans arguments ni analyse, sans mise en profondeur en perspective, sans examen soigné du point de vue adverse. Débat? Non, mais combats de chefs et cheftaines, combat de poulettes et de coquelets, ergots sans thérapeutes, egos sans somme, boulets sans chaînes qui dévalent leur pente naturelle pour finir en ronds dans l'eau. J'ai donc choisi.

Sonnez tocsin, j'ai choisi le camp de Philippe Val contre celui de Siné. J'ai choisi le méchant patron contre le malheureux prolétaire. J'ai choisi sans hésiter dès le premier jour, et je n'ai pas changé d'avis malgré le vacarme et la force des adversaires. Et malgré leurs anathèmes, je ne suis pas sûr, ainsi, d'être du côté des bien-pensants. Peu importe d'ailleurs, on est toujours le bien-pensant du voisin.

Un jour j'aurai peut-être envie de m'expliquer, mais aujourd'hui non. La poussière et la boue de la basse-cour me rebutent et je n'irai pas combattre les coqs ni défendre les poules. J'attendrai que de belles plumes fassent le ménage dans ce tohu-bohu d'invectives et de préjugés, de slogans et de faux procès, de certitudes et de lapalissades.

Petit détail: je vais partir pour quelque temps, sans pouvoir ouvrir la fenêtre. Alors déchaînez vos appétits sommaires, rien ne paraîtra avant mon retour, et alors la censure sera sourcilleuse. Non point contre des avis de désaccord, il me va bien qu'on conteste. Mais contre ce qui pour l'instant remplace la pensée. Oui, vient qui veut chez moi, mais c'est chez moi quand même. Et je tiens à la propreté de ma terre battue et de mes tomettes.

Les pierres qu'on y apporte sont des matériaux de construction, pas d'intifada.

fin
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lundi 21 juillet 2008

La légende de Joséphine de DEHAIX.

1. Il avait fallu tirer au sort. Chacun avait sa liste, ses préférences, ses ruses, et décider autre chose aurait ruiné tous les bons plans qu’il tirait sur sa comète. Malgré l’inévitable histoire de chacun, nous ne pouvions pas ne pas choisir, nous ne pouvions pas aller partout ; tout le monde parlait parlait, et devant le tohu-bohu de ce que appelions encore une concertation, de sa voix chaude et dominante qui la rendait reconnaissable même à qui était loin de celui qui lui téléphonait, Joséphine a dit : « et si on tirait au sort ».

2. On, justement. Qui est hon ? Hon fit le tirage au sort dans quelque arrière-salle obscure avec quelque comploteuse émérite à la chevelure foisonnante, et le résultat s’avéra tellement cousu de fil blanc que nul ne douta quel était ce sort et qui était hon. Il s’ensuivit un pur moment de Rock’n Roll, un grand tapage de revendications et de protestations, chacun réclamant qui d’aller à Cythère et qui à Mieux-mieux, un déchaînement que la légende colporta à travers les siècles jusqu’à aujourd’hui. Mais la règle est la règle et l’huissier commis d’office mis bon ordre à la tempête : ce fut le voyage de Joséphine qui tomba des dés et du dais où elle paressait, rêveuse et l’air de rien.

3. Elle était bien la seule du groupe à ne pas tenir spécialement à ses envies de voyage. Quelque chose, ou quelqu’un, la retenait sur l’île ; mais elle avait appris que le meurtre de Samedi-Gloria avait été élucidé dès la Trinité, et qu’il lui fallait partir pour son salut et d’autres saluts, pour que la vie garde un sens ou le retrouve. Alors elle s’était prêtée de bonne grâce au jeu du voyage et avait sagement placé son château dans l’escarcelle du sort. Une façon de poser la vacance sur son vide, mettre la distance pour rapetisser la peur. Dormir, longtemps longtemps, qu’aucun prince ne vienne poser son nom, qu’aucun NOM ne s’y prétende prince. Ne restait plus que le sort pour en décider, et il décida. Enfin, Hon décida.

4. Tout le monde a donc suivi Joséphine ; On traversa les Océans, on conquit les continents, on vint aux portes du château qui attendait. Il ne fut plus question d’Île Mystérieuse ou d’Est d’Eden, et le monde selon Garp dut aller se rhabiller, le sort en avait décidé ainsi. Joséphine pourtant gardait derrière la joie de façade son air triste. Tous croyaient qu’elle aimait rester seule et pourtant elle m’a dit un soir, mais est-ce moi qui l’ai rêvé, je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part.

5. Elle avait bien su le choisir, le château. Derrière la végétation déjà dense et non loin du grand fleuve qui suit le beau pays d’ardoises, on devinait l’enchevêtrement des tours et des toitures. Un peu isolé, et nous étions plusieurs à maugréer en le voyant, elle souriait en nous entendant ainsi, nous la bande des pécharmants comme elle nous appelait, Joséphine. Je n’ai jamais su pourquoi. Nous protestions que les magasins étaient à perpète comment trouver son paquet de nocif, juste un petit Tours répondait Joséphine, nous pleurions que les broussailles nous écorchaient le tympan juste un petit sourd moquait Joséphine, et nous tremblions que cernés comme nous sommes par rien il nous faudra cent ans pour ressortir pars vite et reviens tard rétorquait Joséphine.

6. Elle savait très bien que derrière nos grands airs nous étions enthousiastes de l’aventure. Elle savait très bien qu’elle nous emmenait au monde du silence, le monde de son silence où elle voulait se rouler en boule entourée de nous, pour panser des blessures que nous ignorions quand nous croyions à un coup du sort. Peu à peu nous avons cessé de chercher le nocif, et sous son regard attentif et attendri nous nous sommes endormis dans les longs corridors. Seule face à elle-même, la pesanteur qu’elle avait traînée dans son ventre jusqu’ici s’est lentement désagrégée, s’est imperceptiblement répandue dans les escaliers, chassée par le flux léger de nos respirations. Joséphine, sous les armoiries poussiéreuses et les dorures ternies, se vit flotter vers la chambre de l’impératrice et se trouva allongée sans vraiment s’être couchée ; le vaste baldaquin la contempla du haut de ses brocards, et Joséphine, enveloppée de l’insoutenable légèreté de l’être, enfin, s’endormit.

7. Epilogue. Le silence dura cent ans. Les broussailles gagnèrent toute la contrée jusqu’aux rives du fleuve, et je vous raconte cette histoire aujourd’hui parce que j’avais déjà repéré la légèreté que le sort ne m’avait pas attribuée et que je l’avais introduite dans le château par une porte dérobée.

Je ne sais pas si l’histoire finit. La légende vous le dira, j’ai encore sommeil.

lundi 7 juillet 2008

INGRID

INGRID


J’avais répondu très longuement à quelques commentaires posés sur le plaidoyer pour Ingrid. J’ai eu envie de reprendre la réponse un peu brouillonne et de la transformer en billet. Un peu d’ordre, quelques corrections de formes, et voici.

Je suis heureux de la libération d'Ingrid Bétancourt. Je n'y croyais pas trop, et je restais plutôt dans l'état d'esprit d’inquiétude fataliste, devant l’inexorable avancée de la bêtise simultanée des FARCs et des militaires Uribéens. Ainsi l’avait aussi ressenti Loïs.

J'avais surtout cette idée que les rodomontades militaristes d'Uribe allaient à l'inverse de leurs objectifs, de même d'ailleurs que les FARCs, qui avaient perdu à mes yeux toute légitimité dans leur faux combat, et étaient devenus rien de plus que des mafieux parmi d'autres. Et ce depuis fort longtemps, et indépendamment du sort réservé à Ingrid Bétancourt. Le seul fait de recourir à des otages avait révélé leur véritable nature, aggravée d’une incompétence manifeste dans l'art de faire accepter les faits d'armes par les opinions publiques locales et internationales. Il en est ainsi quelle que soit la cause qu'on défend et quels que soient les otages dont on se saisit, civils passés là par hasard, militants de la cause adverse, paramilitaires au lourd passé, ou, comme c'était le cas ici, militante d'une cause qui aurait dû être commune au départ.

Je veux bien, à l’extrême rigueur, accepter qu’il n’en était pas ainsi au début, et que les rêves des jeunes guérilleros étaient nobles. Ils n’ont pas su éviter la dérive, trop fréquemment rencontrées de par le monde pour ne l’attribuer qu’à des contingences locales.

Leur combat est perdu d'avance et la seule incertitude est le nombre de morts qu'il faudra pour le voir cesser. En réalité il a déjà cessé, et la libération des paysans n'a pas besoin des FARCs, bien au contraire. Reste la cocaïne, l'argent sale, et les soldats perdus qui ne savent plus ce qu'ils sont, restent d’autres otages qu’il ne faut pas oublier.

Restent quelques imbéciles qui font la moue devant la libération d'Ingrid Bétancourt, au motif que ce ne serait pas un évènement politique, au motif que la dame est sans importance, au motif que les affaires familiales ne nous regardent pas, au motif que cette libération donne du prestige à Uribe et, pourquoi pas, à Sarkozy.

Pour Sarkozy, et malgré les remerciements de la dame à ce Monsieur, je pense que c'est à la France, à nous dans notre modestie multiple, qu'elle s'adressait, ne la bafouons pas par un mépris de mauvais aloi et d'arrogance insupportable. Pour Uribe, je reconnais bien volontiers avoir sous-estimé ses capacités à prendre en compte les échecs passés, et pour autant je ne lui donne pas un blanc-seing pour sa politique. Je note cependant son actuelle popularité, et je me dois de la respecter, si je veux contribuer à ce que la Colombie devienne, lentement, une démocratie.

Il est des gouvernements de droite et affiliés aux américains qui peuvent, par le fait des évènements, prendre un virage démocratique presque à leur corps défendant, et c'est peut-être ce qui arrive.

Ingrid n'est pas une femme d'importance méprisable par nos ridicules arrogants aux pensées de marée basse des blogues d'ici et là, elle est devenue, et elle se serait bien passé de ce chemin pour y parvenir, une voix majeure dans le concert des nations, une voix majeure de la Colombie, qu'on le déplore ou s'en réjouisse.

Ne me dites pas idolâtre ; ses gesticulations religieuses lourdes et papales m'agacent déjà. N'empêche, je ne retire rien de mon admiration, ou plutôt, de mon respect pour elle et ses idées, quant elle deviendrait un jour une alliée d'Uribe en Colombie, ou pire, un porte-voix de Sarkozy pour remonter ses bretelles de popularité défaillante.

jeudi 19 juin 2008

Les actrices deuxième, moteur

Pourtant je me méfiais. J'avais, ici et là, évoqué des noms, soupiré des références, distillé des indications. Il faut croire que j'ai été trop explicite.
Cyd Charisse est morte.
Au moins puis-je espérer que j'en aurai une belle jambe?

lundi 26 mai 2008

Les actrices

Les actrices
(modifié le 26/05/2008)


Il est grand temps que je tienne ma promesse à Clopine. Je ne te la présente pas, si tu ne la connais pas, tu ne pourras que t’en prendre à toi-même. Elle a longuement expliqué comment et pourquoi elle aimait tant d’acteurs, pour en finir par un personnage secondaire de Notre-Dame de Paris le roman. Tu te souviens de Notre-Dame de Paris le roman, dont l’auteur n’est jamais venu parler à la télé. Franchement, un tel auteur peut-il seulement exister ?

Sous prétexte de pseudonyme, elle m’a entrainé sur des terrains intimes que je ne regrette pas d’avoir parcourus. Mais il me faut aller au bout de ce voyage, et puisqu’elle s’est intéressée aux acteurs de second rôle qui dominèrent et dominent encore le monde du cinéma français et que son Clopin préféré lui a rétorqué de masculine façon comment il fallait décemment s’intéresser aux actrices, je me trouve enfermé dans la nécessité d’écrire aussi sur ces femmes qui s’exposent. Non que Clopine m’ait enfermé, mais tout seul comme un grand j’ai claqué la porte en oubliant la clé à l’extérieur, et il me faut donc passer par le trou de la serrure.

Alors je peux m’aventurer sur le thème du parler direct : bandantes ou non ? Ou bien sur le thème : icône ou déesse ? Ce qui signifie la même chose dans les dîners chics. Je peux aussi faire preuve de francophobie, genre le cinoche français est nul introverti et intello rien ne vaut les stars américaines, Ava et Marilyn, Cyd et Ingrid, et les bombes italiennes, Monica et Monica, Sophia et Stephania. Parce que chacun sait que le cinéma s’est arrêté en 1965. Quoiqu'une des Monica ne soit pas encore née à cette date, je ne l'ai citée que pour le doublé.

Ou alors, je vais me jouer le dernier TF1 du dimanche soir du temps qu’il y avait un film sur TF1 le dimanche soir, et vanter les mérites testotéronesques des belles potiches. Pas de noms ici, je sais qu’elles ne sont pas potiches et je les aime aussi. Mais telles on nous les y montre. C'est le regard du cinéaste qui m'insupporte. Petit aparté pour Clopine: j'aime le regard d'Almodovar sur les femmes, pour les raisons déjà très bien expliquées par d'autres femmes.

Comment en parler, des actrices ? Assumer son désir, du trouble adolescent boutonneux devant un décolleté magnifique à l’émotion qui nous renverse devant un si beau visage et accueillir la soudaine jeunesse qui nous revient devant une larme discrète ou un rire éclatant, dont bien sûr nous vanterons savamment l’éclairage habile et le chef-opérateur surdoué, car le désir participe au plaisir du cinéma. Hommes, nous pouvons désormais entrer dans le film en se choisissant son propre rôle. Nous avons tous un rôle dans les films que nous regardons, et parfois nous devenons la femme que soudain nous aimons comme nous-mêmes et haïssons l’homme qui nous abandonne alors que nous devrions nous en réjouir.

Lorsqu’on en oublie le jeu parfait et le rôle habité, l’actrice gagne son pari. Elle est devenue actrice en effet et le film est bon. J’ai cité quelques prénoms, et je ne les ai pas cités au hasard, elles font bien entendu partie de mon panthéon. Comme beaucoup d’autres, et n’y sont pas nécessairement les mieux placées, mais inévitables si je veux que tu me croies, exceptée la jeune Monica, qui n'a jamais gagné le pari.

L’idée des seconds rôles est une très bonne idée. Ces actrices dont le passage, parfois bref, parfois répartis en courtes séquences sur les deux heures, font qu’on va revoir le film sans savoir que c’est juste pour elles qu’on revient; on ne s’en rend compte qu’à la septième fois quand les murailles tombent. Ces actrices qui mettent toute leur force dans ces moments de tournage qui n’appartiennent qu’à elles et dont elles savent qu’ils seront plus précieux dans le cœur de beaucoup que les répliques cultes des grands projecteurs, car elles savent toutes pourquoi elles sont là, pourquoi elles s’exposent, pourquoi tant de dangers ne leur fait pas peur, toutes ces amazones qui le chantait si bien de leurs sœurs l’ami Claude font la guerre quand nous ne faisons qu’un match, pourquoi certaines d’entre elles en meurent, sont celles qui m’intéressent vraiment.

Oui monsieur correcteur, la phrase est longue et je t’emmerde. Je suis liseron quand je veux.

Je ne vais donner que deux noms. Je n’en aurais bien donné qu’un, mais il en résulterait des déductions mal placées. Il me faut trouver une combattante, émouvante et fragile, mais intraitable, qu’elle soit victorieuse à la fin ou qu’elle se prenne injustement une balle perdue, qu’elle obtienne réparation ou vengeance équitable, qu’elle devienne la malfaisante secrète ou la passante à peine entrevue même pas importante dans l’histoire. Sa seule apparition m’illumine le film et me décolle imperceptiblement du fauteuil, ce qui dans le quartier latin soulage le train. Elles sont nombreuses ainsi, et n'en citer que deux sera les citer toutes, ne tente pas d’isoler le nom du reste.

Avec deux je ne ferai pas d’ombre aux tues, de Binoche à Emmanuelle je préfère la première à la seconde, de Mathilde à Catherine malgré la différence d'âge, de Viard à Baye, de Morgan à Mastroianni le champ s'agrandit au point de les contenir toutes entre elles deux. Ajoute qu'on trouve la mère et la fille dans la même phrase, il est de ces hasards qui n’en sont pas venant des plus récentes rencontres, tu auras compris que peu vont échapper à ces fourchettes.

D'avoir cité les extrêmes ne signifie pas que je les préfère obligatoirement à celles que je passe sous silence. Je me risque ainsi à citer Marlène Jobert et Miou-Miou qui ont une petite place à part qui échappe au précédentes catégories, je ne les ai pas placées au panthéon, je veux ne me les garder que pour moi, hors de question que je les cite comme les deux noms emblématiques que je t'ai promis, déjà je m'en veux de t'en avoir parlé.

Voilà pourquoi il serait absurde de nommer celle qui serait la meilleure, ou celle qui serait ma préférée. Je n’ai pas croisé mes deux noms depuis assez longtemps pour éviter l'écueil du dernier bon film vu ou de la dernière promo en date, comment échapper aux promos? Peut-être ne les connais-tu même pas. Pourquoi ces deux noms plutôt que d’autres ? Tu le comprendras en relisant du début, et ce que tu ne comprends pas restera secret.

Marie Bunel. Anne Kessler.

jeudi 22 mai 2008

André et la rivière


Commentaire à Clopine devenu billet par la force de la paresse. Il fallait bien aussi relancer ce blogue endormi.


Il n'y a que vous, Clopine, pour poser des question auxquelles je ne veux pas répondre et auxquelles pourtant je réponds parce que c'est vous justement qui me la posez.

Rivière est un nom qui coule de source. C'est un pseudo, aucun officier d'état civil nulle part dans le monde n'accepterait de m'attribuer ce nom. Et pourtant, voyez comme il me va comme un gant, moi qui ne me baigne jamais dans le même fleuve et qui ai des accointances avec le vieil Héraklite.

Ma grand-mère paternelle se nommait Marie Rivière, de naissance. Au début du siècle dernier, tout le monde se nommait ainsi, on ne peut faire plus banal et transparent, si banal et si transparent que personne ne m'a jamais parlé de cette grand-mère que je n'ai jamais connue, morte trente ans avant ma naissance.

C'est probablement pour lui redonner chair et os, lui rendre justice, que j'ai pris son nom pourtant si courant. Et un peu littéraire aussi quand même. J'ai découvert sa tombe après force recherches dans un cimetière perdu au fin fond de rien, très loin de sa campagne poitevine où elle vécut, et rien ne m'explique ce que fait là-bas ailleurs cette plaque à moitié renversée qui n'attend plus que le bulldozeur, le bouteur comme disent les puristes minoritaires, pour faire la place aux jeunes. Des secrets de famille insondables, que même des baudets du Poitou ne sauraient brouter sans dommages, et qui disparaîtront avec la rénovation programmée des espaces municipaux d'ailleurs là-bas du fin fond de rien.

La glèbe du Poitou ne saura rien d'elle. J'ai fait tout un livre déjà de son histoire imaginée qui jamais ne sera blogué, et qui est retourné au fond de mon tiroir après n'avoir jamais réussi à franchir la barrière de la lettre type des éditeurs.

Voilà pour le pseunom.

Le prénom a suivi un chemin plus tortueux, qui a duré plusieurs années avant que j'en accepte l'évidence. Il a fallu des convergences. Celle du prénom quelle donna, ma grand-mère Rivière, à son fils aîné, qui se trouve être devenu mon père quelques années plus tard. Celle de la Cathédrale où je fut baptisé (mais je suis guéri), en la bonne ville de Bordeaux que je ne saurais renier sans disparaître, non que mon nom soit ce prénom là, mais après tout, n'est-ce point la cathédrale Saint-André?

Vous voyez, même le pseuprénom a à voir avec Marie qui nomma son fils André qui baptisa le sien chez Saint-André. Convergences, disais-je.

Quant à l’Aime qui se colle à l'André, l’Aime d’Andraime, d’Andrem, c'est une autre affaire ; l’affaire d'aimer peut-être, l’affaire d'un vrai prénom mais ce n'est pas certain, un prénom à faire chauffer, l’affaire de l'aime de Marie, c'est bien possible. Il me la fallait, cette Aime, pour qu'enfin je me résolve à l'évidence que je ne pouvais être que lui, Andrem Rivière, et que je ne pourrai jamais en changer.

Il m'est plus littéralement indispensable que mon nom de citoyen, de mari, de père, de grand-père, et de fils de ma lignée. Il la contient secrètement et entièrement, la lignée.

Vous comprendrez ainsi pourquoi ce prénom de Marie m'est si important et pourquoi je ne pouvais pas ne pas répondre à votre question à laquelle je ne réponds pas.

Commentaire chez Clopine, Posté par andrem, 20 mai 2008 à 10:19

mardi 18 mars 2008

Plaidoyer pour Ingrid

Bonjour Vin². Voilà longtemps déjà, non ?

Bonjour les autres. Encore une chaîne, encore une cause mondiale bien présentable, propre sur elle et correcte à endormir de satisfaction les fins de dîner et les comptoirs du commerce. Je vais me pencher sur le cas d’Ingrid Bétancourt. Depuis le temps que je fais dans le chipotage, voici une occasion de redorer mon blason, mais ce n’est pas ma faute, c’est la tienne, conviens-en, Vin².

Tu te jettes à l'eau sur un coup de coeur et j'aime bien ces moments où soudain la raison cède devant l'envie. Alors je te suis dans le bain, qu’importe le consensuel après tout.

Je suis inexistant en vidéo et je ne peux même pas voir celle de ton billet, encore moins la recopier ici, des histoires de flux, de bande passante, de Proxy et toutes ces choses que tu sais mais pas moi. Alors j'écris. C'est tout ce que je sais faire; peut-être que je recopierai ensuite chez moi, avec les habituels arrangements qui font que je ne sais jamais recopier sans rajouter. Je mets le lien vers Vin² dans mon titre, pour que vous puissiez remonter le courant vers la source, pour les intrépides, et voir la vidéo.

Mais il se trouve que la cause de la libération d’Ingrid Bétancourt me touche, ce qui n’a rien d’original, et pourquoi donc devrait-on à toutes force être original lorsqu’on touche ainsi, si facilement oserais-je dire, ce qui fait de nous des êtres humains. Alors bonne conscience ou non, politiquement correct ou non, peu me chaud, je participe à la chaîne qui se forme pour tenter d’obtenir la libération d’Ingrid Bétancourt. A force de chaînes entrelacées, si dérisoires soient-elles chacune, nous finirons bien par tisser un filet dans lequel nous pouvons espérer ramener Madame Bétancourt encore vivante. C’est bien un texte que je propose dans ce but, auquel je rajoute le lien (cliquer ici ou sur le titre de ce texte) avec la vidéo trouvée chez toi, Vin², mais que je n’ai pas vue. Je te connais un peu pour penser que je peux diffuser en confiance.

De la lutte armée en général et des FARC en particulier.

J'ai longtemps eu comme une sorte d'indulgence vis-à-vis des FARC, cette sorte d'indulgence qu'on ressens pour les mouvements même violents qui font se dresser des populations totalement privées de leur âme par des profiteurs puissants et sans scrupules. Bien sûr, il faut retirer toute connotation morale à ces mots, ce qui n'est pas le plus facile, mais je ne vais pas me lancer ici dans l'analyse des pourquoi et des comment. Le fait est que des populations, porteuse d'anciennes cultures et survivants d'anciennes civilisations, sont en situation de disparaître face à des conquêtes autrement plus destructrices que les Espagnols du sacré bon vieux temps.

Et que des soldats sortis de leurs rangs viennent se dresser contre ces puissances conquérantes, parce qu'il n'existe plus aucun autre moyen pour eux d'exister, tout simplement exister, me semble légitime et méritoire. Note bien qu’il s’agit de recours ultime de survie, de sauvegarde désespérée de l’essentiel. Ainsi les FARC rejoignaient les mouvements de résistance armée qu'on trouvait au Nicaragua, au Guatemala, au Chiapas, et qu'on y trouve encore. Qu’on ne s’attende pas à me voir célébrer ici quelques Corses déjantés et quelques Basques mafieux, ou l’inverse. Le sujet est plus sérieux en Amérique Latine.

Mais le courage et la lutte violente ne suffisent pas s'ils ne s'accompagnent pas d'une réflexion politique, je vais continuer d'éviter les mots de morale et d'éthique, pour éviter le larmoiement inutile du donneur de leçons.

Quand j'écris le mot "politique", je ne pense pas à la seule référence à un quelconque Marxisme totalement hors sujet ici, ni même à un plaquage pur et simple de ce qui s'est passé à Cuba il y a plus de cinquante ans. Il leur faut juste une réflexion politique capable d'analyser les rapports de force, et surtout de définir les objectifs à atteindre en terme de faisabilité et de viabilité, en terme de longue durée.

Pour prendre l'exemple du Chiapas, ou du moins le peu que j'en sais, on peut penser que le combat "révolutionnaire" du sous-commandant Marcos et de ses émules est construit sur cette base. Savoir séparer le souhaitable du possible, garder le soutien actif de la population, garder une image internationale positive, maintenir ainsi sur le pouvoir (éventuellement) complice des conquêtes destructrices une pression tant politique que militaire, enfin toutes ces choses qui font qu'un mouvement s'inscrit dans la durée et dans le paysage, et laisse même en cas de défaite, ce qui peut très bien arriver , un souvenir qui aide les survivants à survivre, et qui en cas de victoire (le mot victoire étant à prendre avec des pincettes) permet de se convertir sans peine à un mode plus civilisé de confrontation des idées et des intérêts, qu'on peut par exemple nommer démocratie mais rien n'interdit de trouver autre chose si autre chose existe, ou de l'inventer si autre chose n'existe pas.

Rien de tout cela chez les FARC. Ils se sont aliéné les populations locales en les rançonnant autant sinon plus que les conquistadors modernes venus des grandes banques d’affaires en toutes sortes, ils se sont aliéné l'opinion internationale dont on sait pourtant à quel point elle peut, bien mobilisée, soulever des montagnes. Certes il faut parfois dix ans, quinze ans, mais elles se soulèvent à la fin, les montagnes. Ils sont devenus les pendants consentants des escadrons de la mort du pouvoir en place et leur ont donné, ce qui est un comble, une légitimité, un certificat de bonne conduite en quelque sorte. Ils se sont enfermés eux-mêmes dans ce piège qui leur était tendu, où chacun se justifie par l’autre, mais où l'un vaut l'autre, donc l'autre vaut l'un, Héraklite n'aurait pas mieux dit.

Et le comble du comble, ils ont enlevé celle qui était la porte-parole courageuse des populations déshéritées dont les FARC se prétendaient alors les défenseurs ; celle qui, sans aucune chance de l'emporter, faisait campagne présidentielle à travers le pays pour qu'on entende, enfin, la voix des pauvres. Et précisément à ce moment là ce sont eux, les FARC, comme téléguidés par le pouvoir, qui lui ont coupé le sifflet, à cette voix. Peu m'importe que ses discours aient ou non été économiquement corrects, à Ingrid, mais elle était la voix qu'il fallait et que les FARC auraient pu amplifier, s'ils avaient eu un tant soit peu de jugeote, si la cause es pauvres était bien la cause des FARC.

Non.

Ils se sont tiré une balle, et pas seulement dans le pied. Ils sont devenus criminels. Ils ont tué Ingrid Bétancourt même si aujourd'hui elle n'est pas encore morte j'ai bien peu d'espoir, et prendre prétexte d'une opération militaire pour ne pas la libérer est une ignominie. Je sais que les militaires et le Président Urribe sont, d'une façon certaine et par ce jeu de bascule habituel et banal, complices des FARC, et que la détention d'Ingrid la gêneuse leur est bien confortable. Que personne ne voit donc ici une forme de complaisance à l'égard du président Urribe et de ses sbires.

Il n'empêche que prétexter l'opération militaire pour maintenir Ingrid Bétancourt dans une agonie sans espoir au fond de la jungle est une ignominie.

Alors voilà: s'il reste quelque chose à demander aux FARC, ce n'est pas de devenir moraux, humains, sensibles, et de céder au spectacle de la souffrance de la prisonnière et de ses centaines de compagnons d'infortune, en brandissant des arguments de raison humanitaire. Le stade de la compassion est oublié depuis longtemps. La seule demande que je leur formulerai, s'ils me lisent ici ou ailleurs pour autant que quelqu'un à son tour relaie ce texte, ce sera de devenir intelligents.

Ne serait-ce que pour leur propre survie.
FIN.

lundi 18 février 2008

Les paillettes et la vérité #10/10.

10. Conclusion.

Il faut conclure, j’ai déjà bien assez tourné en rond et je vous invite à faire la chasse à mes contradictions, attention à ne pas confondre il y a contradiction et contradictions. Ce petit jeu vous amusera peut-être et me permettra de réfléchir plus loin que ce bout de mon nez, la main dans le sac et la goutte au nez.

Je me garde le droit de juger monsieur Sarkozy sur pièces, y compris celles qu’il me fournit lui-même pour m’esbaudir. Et de ces pièces à conviction, j’en déduis ce que je m’étais confirmé depuis longtemps, Monsieur Sarkozy est d’une vulgarité insupportable, d’autant plus insupportable qu’il fit des taches sur son costume de président de la république, et donc sur mon pays. Car il sert aussi à cela, le Président, à être mon pays face aux autres, et je me surprends aujourd’hui à ne plus avoir de respect pour mon pays, de son fait.

J’emploie ces mots brutaux à dessein, reprenant ce que vous reprochez à l’article que vous mettez en cause, il s’agit bien de mon avis personnel ; j’espère que vous avez compris qu’il ne relève pas d’une simple attitude réflexe de snobinard parisien, mais qu’il révèle la condamnation de l’ensemble, contenu et contenant, après des mois d’observation dont je revendique qu’elle n’était pas complaisante d’emblée ; mais au fond, quelle importance, les complaisants semblent commencer eux-mêmes à douter.

Six mois d’observation n’ont fait que me confirmer dans mes pires craintes d’alors, qui m’auraient valu alors l’accusation de procès d’intention soi-disant mal fondé. Les intentions sont aujourd’hui largement dépassées, au-delà si j’ose dire, de mes plus noires espérances, désespérances. Votre position n’est pas au niveau de l’enjeu auquel nous sommes désormais confrontés et qui est bel et bien un enjeu de civilisation. En cela Edgar Morin a eu raison de choisir ce mot, au risque de le voir détourné et falsifié par le plumitif de service.

Vous vous contentez de critiquer la critique de la forme, sans vous attarder au fait que la seule vraie question que pose l’article que vous visez est la question de la raison d’être d’un président de la République, pour lui-même peut-être, mais surtout pour nous.

Sachez-le, je n’ai que faire d’un président de la République tel que cet Olibrius. Il emmène mon pays dans des territoires qui me désespèrent, et la civilisation dont je me réclame encore dans l’égoût. De la parade de riche à la botte sur le migrant, de la chasse aux écoliers à la haine de l’intelligence.

FIN.

mercredi 13 février 2008

Les paillettes et la vérité #9/10

9. Ce que n’est pas un chef d’entreprise.

Un chef d’entreprise n’est pas un élu. Prétendre gouverner une collectivité comme on gère une entreprise est un non-sens absolu. Maire, Président de Conseil général ou régional, de Communauté de commune ou de la République, il est d’abord élu, ce qui signifie qu’il procède de l’ensemble de la population concernée et qu’il leur doit son poste, y compris à ceux qui n’ont pas voté pour lui. Tout comme Monsieur Sarkozy me représente, qu’il est mon Président, je suis son électeur, son citoyen, quand bien même je n’aurais pas voté pour lui, la meilleure preuve en étant que les lois qu’il fait voter et les décrets qu’il prononcent s’imposent à moi et que mon devoir de citoyen respectueux de la démocratie est de m’y soumettre de mon plein gré.

A charge pour moi de manifester ma désapprobation, raison de plus même, ce qui n’est pas une forme de résistance illégale mais ma liberté de démocrate. Désapprouver ne signifie pas désobéir ; en venir à cette extrémité si par aventure je devais considérer comme nécessaire de me mettre hors la loi de lois scélérates, m’exposerait à des sanctions dont je serai très mécontent mais que je ne chercherai jamais à qualifier d’illégitimes.

Rien de cela n’est valide en entreprise. Je ne suis pas citoyen de l’entreprise mais salarié. Il se trouve que mon métier me plaît et que volontiers j’y passe plus de temps que la stricte règle du temps de travail, beaucoup plus ; que ceux qui insultent les trente-cinq heures viennent me voir, je leur montrerai comment elles n’ont rien pénalisé de la productivité et que elle et moi nous nous y retrouvons malgré tout, oui Alliolie, il des choses qui sont beaucoup plus compliquée que les slogans sans pensée façon Laurence Parisot. Sachez que si je trouvais moyen de vivre sans aller chaque matin aux quartiers que je me dois de fréquenter pour y dépenser mon énergie à rapporter des sous à un lointain financier, plus personne ne m’y verrait, dans ces quartiers, quand bien même mon métier me passionne, ce qu’il fait.

Mon pain à la sueur de mon front.

Le chef d’entreprise ne me représente pas, il représente son entreprise à son niveau tout comme moi au mien, et s’il se fait prendre dans une allée du bois de Vincennes en galante compagnie, je n’aurais pas à en justifier, y compris devant les clients de Belgique. Si alors le Marché m’échappe à cause de cet incident comique, je sais qui est le fautif et je peux regarder les belges en face.

Aucune honte ne ternira le bleu acier de mon regard de fauve, mon Dieu comme c’est beau.

Le chef d’entreprise n’a pas à considérer ses salariés comme ses citoyens, et si l’un d’entre eux lui déplait, il s’en sépare. Certes c’est un peu compliqué encore heureux, et ce sera bientôt moins compliqué sous prétexte de rentabilité ce dont notre Laurence se réjouit à juste titre mais les salariés nettement moins, mais il s’en sépare. Un Président ne peut se séparer de ses électeurs, quand bien même ils seraient un peu bruns de peau.

Le chef d’entreprise ne procède pas de ses salariés, mais de son actionnaire. Aucun salarié n’a voté pour lui, quant à l’actionnaire, le petit jeu des procurations et des accointances fait qu’il a peu à voir au chapitre non plus. Le Chef d’Entreprise n’a pas besoin d’être populaire pour faire œuvre de rentabilité, ce pourrait même être un handicap, et un chef trop apprécié chez lui devient vite suspect aux yeux des possédants. Vous vous souvenez j’espère, les Maîtres de Forges.

Alors cessons de nous donner des airs de compétence économique mal venue en affirmant d’un air compassé que la France se gère comme une entreprise. La voici donc, la civilisation dont il rêve, l’autre monsieur agité ? Oui, je me lâche, devant tant d’infamie. Dans le cas de mon pays l’argent est un moyen de la politique à conduire, dans le cas de mon employeur, l’argent est une fin et le seul objectif qui reste braqué du haut en bas de la structure, je parle bien sûr des étages de l’immeuble, est le résultat net normé au 31 décembre prochain.

Souvenez-vous qu’un jour quelqu’un m’avait fait part de son regret de voir Jacques Chirac attaqué en justice, en ce que cette attaque venait ternir le blason de la France par l’offense faite à un chez d’état, un ancien chef d’état. A l’inverse, un chef d’entreprise traîné en justice laisse le plus souvent les salariés indifférents et parfois satisfaits, et l’actionnaire regrettera momentanément la chute du cours en bourse, il se consolera en voyant que cessent les détournements et les trafics, les mensonges et les combines qui dissimulaient à ses propres yeux la réalité de l’entreprise où il avait investi. Il s’agit exactement de la même question.

On voit bien qu’il ne peut y avoir aucun rapport entre l’autorité et les méthodes d’un chef d’entreprise et celles d’un Président de la République, ne serait-ce que par ce que représente sa fonction face au Peuple qui l’a élu, face au monde qui le regarde et l’écoute. Pour une fois, je vais prendre le Président à son propre mot : il travaille pour la civilisation, à lui de ne pas se tromper de civilisation, à nous d’accepter ou de refuser librement et démocratiquement celle qu’il prétend construire.

Un chef d’entreprise n’a jamais prétendu faire œuvre de civilisation et s’il le fait, il dépasse sa fonction et se plantera en beauté pour mégalomanie, ou alors c’est involontaire, et parfois les deux. Il plantera surtout les salariés, et parfois les actionnaires. C’est pourquoi les actionnaires n’aiment pas la mégalomanie des chefs qu’ils ont choisi, ce n’est pas une civilisation qu’ils attendent, mais du profit.

Je vous le précise, je sens que vous avez besoin de cette précision, ce mot pour moi n’est pas un gros mot. Il n’y a pas que vous qui pourriez le penser alors je persiste et signe, ces mots ne sont pas des gros mots, et je ne deviens pas exémateux à la seule idée que le profit est la fin de toute entreprise qui se respecte.

Je me méfie du zèle de certains de mes amis.


lundi 11 février 2008

Les paillettes et la vérité #8/10.

8. Ce que doit être un président de la République.


Vous avez pu remarquer que j’ai évité d’évoquer les paillettes de Monsieur Sarkozy, vous pourriez me soupçonner de partialité. Enfin presque.

Je l’ai pourtant désigné parfois. J’ai dit le monsieur. J’ai dit l’agité. Il l’est, il n’en fait pas mystère, il s’exhibe ainsi. Que ce soit naturel ou calculé, c’est criant de vérité et je ne fais pas dans le dénigrement facile en me contentant de décrire ce que je vois. Il veut que je vois, il ne peut se formaliser ni vous que je dise ce que je vois et que je le nomme ainsi. Et j’ajoute que ce n’est pas correct d’être ainsi quand on est Président de la République.

L’argument a été cent fois rebattu. Pourquoi n’aurait-il pas le droit d’être naturel et de se montrer tel qu’il est, pourquoi ce formalisme et cette hypocrisie ? Encore ce soir à la radio, un dominicain très propre sur lui a encore utilisé cet argument : c’est un homme et il a le droit d’exprimer ses idées intimes comme chacun. Il était question d’un tout autre sujet que les paillettes et les photographes, mais le principe de l’argument est le même, et la réponse doit être la même aussi. Monsieur Sarkozy est Président de la République, il représente la France, il me représente, et je n’aime pas être représenté par un presque clown, quelle que soit mon admiration pour les clowns et les saltimbanques, eux n’ont jamais prétendu devenir Présidents de la République.

Coluche ? Allons donc. Il a justement fait la preuve de la stupidité d’une telle démarche en montrant à quel point les faiseurs de rois s’en repaissaient, il s’est sauvé à temps, juste comme son numéro prenait mauvaise tournure à être pris pour du vrai.

Personne n’a obligé Monsieur Sarkozy à devenir Président, et il doit par définition même, se donner une posture digne de ce titre prestigieux et des responsabilités qui vont avec. Ce n’est pas une question de naturel ni d’hypocrisie, c’est une question de dignité d’un pays tout entier. L’homme Sarkozy nous est désormais totalement indifférent, ses ennuis de santé comme ses besoins nocturnes, il se doit de nous faire honneur, et j’en suis désolé pour vous comme pour moi, Alliolie, il nous fait honte.

Il croit que nous lui appartenons, il n’a pas compris qu’il nous appartenait, et que lorsqu’il se montre, il nous désigne, il nous expose. Nous, soixante trois millions de français ridiculisés par son ivresse à la tribune, par ses frasques de riche, par ses amours ostensibles, par sa culotte de coureur matinal. Monsieur Giscard d’Estaing avait osé l’accordéon, et il a vite compris le ridicule qui menaçait, il n’a pas insisté. Je n’ai pas d’autres exemples qui me viennent, à part les socquettes de Chirac, mais c’était involontaire.

Je le redis, un Président n’a pas à être ainsi, n’a pas à être un individu comme vous et moi. Moi-même, dans l’exercice de mes fonctions, face à ceux qui représentent des intérêts autres et des puissances partenaires ou adversaires, je me dois une tenue qui va souvent à l’encontre de mes envies, de mes goûts, de mon naturel. Et le surgissement des tripes ne peut se concevoir que dans une ruse tactique bien maitrisée et assez rare pour être payante. Je ne suis qu’à mon petit niveau de soixante-trois millionième, alors que dire de celui que je dois ensuite assumer s’il dérape.

J’étais en Belgique le jour où la télévision de cet étonnant pays a diffusé les images du Sarkozy éméché chez les russes. Vraie ou imaginaire, cette ivresse a été l’objet d’une situation embarrassante où j’ai quasiment été contraint de m’en expliquer par les honorables clients que je visitais. Et pas question de se défiler au motif que je n’aimais pas le triste sire. C’était mon Président et ma compétence technique ne pouvait être reconnue qu’une fois convaincantes les réponses données. Je vous donne cet exemple pour montrer à quel point chaque geste public d’un Président a son importance, et que rien de naturel ne peut dépasser, pas plus qu’une braguette ouverte ou une chemise débraillée. Vous appelez peut-être cette contrainte hypocrisie, je l’appelle respect.

Pour donner un autre exemple, je reviendrai à mon dominicain. Le débat portait sur le contenu du discours de Saint-Jean de Latran. Le dominicain, mis en difficulté par des débatteurs pour une fois solides, avait tenté de minimiser la portée dangereuse des propos du Président en affirmant qu’il exprimait ses convictions intimes de croyant, et que comme tout citoyen il est libre d’avoir ces convictions là. Défense particulièrement pernicieuse, quand on sait qu’il s’agit d’un discours mûrement pesé et écrit au moins en partie par le dominicain en question, et que discourir comme Président devant un pape engage bien plus que la simple intime conviction du monsieur.

Défense à double tranchant qui prouvait si besoin était que les arguments de défense du fond ne tenaient plus et qu’il fallait se réfugier dans un dernier carré de sauvegarde, celui de l’intime où personne n’oserait pénétrer. Eh bien, si, on ose, dès lors que cet intime recèle des envies qui ne vont pas tarder à déferler si l’on n’y prend garde.

Mais notre débat ne porte pas sur ce sujet, ce sujet de laïcité que vos derniers écrits ont également maltraité à coup de lieux communs bien dans la ligne du brave dominicain, qui méritera certainement chez moi du moins, de plus amples écrits, par ce qu’il porte en germe de destruction de civilisation, puisque ce mot est à la mode, à ce qu’on dit. Je ne dénonce ici que le procédé bien au point qui consiste à réduire la portée d’un propos au motif de l’intime dans le seul but d’échapper momentanément aux critiques argumentées, en attendant de les réduire au silence par une autre voie.

Paillettes, je vous dis, paillettes et poudre aux yeux, poudre dans le nez.


#9/10 à suivre
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jeudi 7 février 2008

Les paillettes et la vérité #7/10.

7. Café de flore, intellos et compagnie.

Mais il faut y revenir. Je l’ai annoncé, je l’ai déjà promené dans mon texte, il est temps de l’examiner de près ; il est temps de resserrer le champ sur son cas très particulier, l’intellectuel parisien, l’intello comme vous dites, et comme j’aimerais que l’on dise comme l’on dit métallo. L’intello dont la banalité ambiante à laquelle vous vous laissez aller affirme qu’il est de gauche mais caviar. Histoire de le dégommer un bon coup, qu’il ne nous empêche plus de banaliser en rond.

J’ai récemment entendu que la France était coupée en deux, d’un côté la gauche-caviar de l’autre la droite-cassoulet. J’admets volontiers que ce n’est pas une analyse très fine de la situation avec considérants graves et attendus savants, mais c’est rigolo et devant la débilité complaisante de l’expression gauche-caviar, je me plais à disposer de cette expression, droite-cassoulet. Vous avez dû l’entendre comme moi, elle circule large en ce moment, et elle vaut ce que vaut l’autre. Je sais que gauche-caviar vous est revenue plus d’une fois dans la bouche et que vous vous y complaisez, alors laissez moi ce petit plaisir que je n’ai pas su inventer tout seul et qu’une fille en rouge m’a soufflé dans l’oreille.

L’intellectuel parisien. Intello bien stigmatisé dans sa petite boîte, sa petite étiquette, gauche-caviar, Café de Flore et compagnie : quelle déception de vous voir dans ce marais, particulièrement banal, facile et vieillot. Boris Vian s’en insurgeait ce qui n’est pas récent, Jean-Jacques Rousseau en son temps, et peut-être même Montaigne. J’espère que vous en êtes consciente maintenant. Des siècles que la stigmatisation est éculée, et vous continuez.

Nul besoin de boire son café chez Flore.

Où serait donc le combat, qui contre qui ? Serait-ce bien l’élite parisienne contre le gros bon sens populaire. L’élite ainsi durement qualifiée par vous-même alors même que vous en faites partie tout comme moi, volens nolens, alors même que nous savons tous deux ce que signifie à terme le mépris affiché pour ceux qui réfléchissent et qui se refusent aux facilités. Et quand bien même ils s’écouteraient un peu trop parler, ils se contempleraient un peu trop dans leur miroir, chemise blanche ouverte, en tirant leurs cheveux rebelles, forcément rebelles, en arrière d’un geste nonchalant de la main en peigne ? Et quand bien même ils leur arriveraient de manger un soir de fête une cuillère de caviar ? Est-ce pour autant que ce qu’ils écrivent est disqualifié ? Faut-il ramer dans la misère pour être forcément de gauche ? Le faut-il pour combattre le capitalisme avec des idées et des idéaux ?

Et je suis sûr que parmi eux il en est beaucoup qui ne sont pas de gauche, voilà qui pourrait vous rassurer, et vous inviter à moins les stigmatiser. Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens, c’est bien connu.

Des gouvernements de triste mémoire se sont fait une spécialité de les pourchasser, ces gauches maladroits, caviar et vieilles dentelles. Je ne veux rien stigmatiser ni rien amalgamer, quoiqu’il faille toujours ouvrir l’œil face aux prémisses. Je pense à Savonarole.

Vous pensiez peut-être à autre chose ?

L’élite n’est pas ce que vous prétendez. Quelle est-elle en vérité ? S’agit-il de ces petits marquis qui aujourd’hui se pressent en rubans autour du monsieur agité ? Ses prédécesseurs, j’en conviens, ont eu aussi ces petits marquis, ou d’autres qui leurs ressemblaient comme des frères. Chez ces gens là, on ne pense pas, on ricane, et il est de bon ton dans cette élite de ricaner sur les intellos dont je suis, qui paraît-il se gobergent au café de flore. On les montre ainsi du doigt et on évite par ce pilori de se pencher sur ce qu’ils disent ou écrivent, ces empêcheurs de courtisaner en rond, on désigne ce qui doit être lynché et tous de s’y mettre, et je vois que vous en êtes.

Ils ne sont pas martyrs, ne me faites pas exagérer non plus. Ils vivent bien en général et ont pignon sur rue, encore heureux, et ils peuvent librement s’exprimer. N’en faites pas un titre de gloire et une perversion pour les déconsidérer sous prétexte qu’ils n’ont pas besoin du courage d’un rebelle en dictature. La persécution n’est pas en soi un gage de qualité, et qu’un intellectuel puisse contester la cité librement sans être inquiété ne peut en aucun cas servir à déconsidérer sa contestation. Ce qu’ils disent n’en est pas moins utile à entendre et à humer, et mérite peut-être d’être contesté, mais cette fois par le seul discours.

Il est de nombreuses façons de lyncher, en pays de liberté.

Je suis un snob de chez snob, comme vous dites. "Et quand je serai mort j’veux un suaire de chez Dior". Je vous le disais, ce débat ne date pas d’hier et vous me semblez découvrir le fil à couper le beurre. Voilà cinquante ans que je suis snob, avant je ne connaissais pas le mot mais je devais déjà l’être. J’aime chercher midi à quatorze heures, me noyer dans un verre d’eau, trouver pornographiques les flous de Davis Hamilton et érotiques certaines images crues ; j’aime le théâtre d’avant-garde et je ne fais pas la différence avec un bon vieux Feydeau, un fin Guitry, et un impérissable Molière ou Marivaux. Je pense à une différence de plaisir, bien sûr que les uns et les autres ne traitent pas des mêmes mondes, en sommes nous si sûrs d’ailleurs, qu’ils ne traitent pas des mêmes mondes. J’ai même aimé le dernier Astérix.

Parfois deux mille ans ne suffisent pas et je me complais dans Eschyle. J’aime le free-jazz et le camembert au lait cru. Je suis snob parce que je n’aime pas le pré-pensé, parce que je ne vais pas au succès au seul vu du succès, parce que je me méfie de la lapalissade et de l’évidence. Et j’ai même aimé le dernier Astérix.

J’ai toujours su que l’évidence et la facilité étaient des pièges. Ne croyez pas que je me vante, ils sont nombreux ceux qui m’ont traité de snob depuis tout ce temps et j’ai renoncé à me défendre, je le suis puisqu’ils le veulent et si je peux vous faire ainsi plaisir je me dénonce auprès de vous. Vous ne m’avez pas attaqué par votre billet et je ne cherche pas à rendre des coups que je n’ai pas reçus, je dis seulement ce qui est, à titre d’exemple : je sais depuis longtemps à quel archétype j’appartiens. Mais je n’accepterai pas qu’on me reproche, sous prétexte d’archétype, le moindre commencement de mépris du populaire. Et j’ai même aimé le dernier Astérix.

Ne vous faites pas pire que vous n’êtes. Vous êtes une intellectuelle et de l’être vous va très bien. Acceptez-le, pour vous et pour ceux qui vous entourent. Et si une petite soif vous prend en bas de la rue de Rennes, buvez une orangeade aux deux magots. Une orangeade ou une vodka polonaise, ou une tequila bien tassée. C’est vous qui boirez. Vous serez sûre de ne pas m’y rencontrer c’est trop cher pour ma bourse populaire.

N’oubliez jamais que ce ne sont pas seulement les présidents de la République qui ont construit notre monde, mais les ouvriers de vos maîtres de forges, et les intellos de chez Flore et compagnie, Voltaire, Spinoza, Héraklite et l’armée de leurs descendants dont les noms ne disent rien à l’agité. Sauf, peut-être, idée soufflée par l’esclave plumitif, pour en piller des formules une fois vidées de leur sens.

Et peut-être même que vous aimerez le dernier Astérix.

mardi 5 février 2008

Les paillettes et la vérité #6/10.

6. Populaire.


Il faut devenir plus précis. Tout comme je dérive sur les colères qui me gagnent, vous avez laissé flotter dans votre texte une brume confuse entre succès et paillettes, avant-garde absconse et snobisme, mépris du populaire et philosophie hermétique : des imprécisions, des ambigüités, enfin, que vous n’avez peut-être pas voulues, qui n’y sont peut-être pas, mais que je vois du haut de ma lorgnette. J’ai été déçu de ce paysage là, de ces facilités là, sous votre clavier. Ce n’est que faute de temps, dira votre avocat, on ne peut jamais traiter tous les sujets à la fois, il est difficile d’échapper aux raccourcis quand on veut atteindre le but. Je le sais bien, mais votre avocat a tord.

Tous les philosophes du monde l’ont dit, seul compte le chemin qu’on parcourt, le but n’a pas vraiment d’importance, que nous reste-t-il une fois arrivés ? Vous voyez bien, j’en suis au sixième chapitre, je ne sais toujours pas où je vais, je rebondis de phrase en phrase au prétexte de vous critiquer, ne sachant plus pourquoi nous en sommes venus aux mains. Enfin je continue, comme dit la chanson d’Henri.

Les confusions, du savoir vrai et parfois difficile et du jargon de pacotille, du succès populaire et du spectacle désolant mais couru, de l’érudition un peu hautaine et de la confiture qu’on étale à l’envi, voilà un vieux marronnier de grincheux qui ne savent comment critiquer et qui oublient de réfléchir et faire réfléchir. Franchement, comment avez-vous pu laisser passer ces mélanges et ces amalgames, même au motif de la concision ? Le quart d’une telle approche dans n’importe lequel de vos examens passés et réussi vous aurait donné un zéro pointé, sans le moindre regard du jury indifférent.

Vous savez aussi bien que moi qu’un grand succès n’est pas un gage de qualité, mais qu’il n’est pas davantage une preuve de basse démagogie alimentaire. Alors pourquoi le prétendre, ou du moins y souscrire sans sourire, pour soutenir votre thèse ?

Je vais citer quelques exemples, au risque de me prendre les pieds dans le tapis.

Le prix Goncourt. Il est de bon ton, dans les milieux intellos que vous stigmatisez, de trouver dérisoire ce hochet à écrivains, cette pompe à phynances d’éditeur. On en vient dans cette logique à décider qu’avoir le Goncourt est une preuve d’écrivain raté, de mauvais faiseur, et on ricane. Vous voici satisfaite, les intellos sont des nuls, vous me l’aviez bien dit.

Erreur. Les mécanismes économiques qui font et défont les Goncourt sont des mécanismes de Marché, basés sur le principe de l’offre et de la demande, et tout homme d’affaire sait que pour stimuler l’offre rien ne vaut mieux que d’augmenter la demande. Ce que vous appelez l’économie libérale, en quelque sorte. A partir du moment où l’on attaque les principes même de cette façon de concevoir les relations économiques, on en vient en parfaite logique à démasquer les prix littéraires comme un artifice destiné à gonfler la demande, exactement comme on ferait pour un yaourt ou une automobile. On est largement sorti de la critique désabusée d’écrivains jaloux pour entrer dans un véritable débat digne de ce nom. Et enfermer d’un air supérieur ces critiques dans la terrasse du Flore est une ruse pour éviter ce débat là, ce déballage.

Notez bien que je ne prends pas partie ici pour ou contre le Goncourt en soi, ni pour ou contre la qualité littéraire associée au Goncourt. Sur ce plan seul, je pense que ce prix, et les autres qui l’accompagnent, font œuvre utile en ce qu’ils maintiennent au livre un certain statut qui donne corps à l’envie de lire, et que la création d’une demande pour une œuvre littéraire, bonne ou mauvaise, et une création qui me convient. Le capitalisme a parfois des retombées positives, pour rester dans ma logique antérieure. Mais vous comprendrez par ce que je dis là que le sujet n’est pas l’intello parisien mais porte une charge autrement plus lourde pour se contenter de votre dédain simplifié.

On peut dévier plus loin sur le statut du livre et de l’objet culturel, de son commerce et des profits qui en résultent, mais nous irions trop loin de notre sujet, sans utilité pour le débat, cette fois. Un autre jour, nous y reviendrons peut-être histoire d’avoir d’autres sujets de crêpage de chignons.

Je ne suis pas de ceux qui confondent succès et qualité ; et je suis très hostile à un tel mélange, et à ceux qui le pratiquent, dans le sens du courant du bon vieux syndrome de la star parfaite car star, ou dans le sens inverse du bon vieux syndrome de l’artiste maudit. Par votre argumentaire, vous vous faites la complice de ces mélangeurs en croyant les attaquer. Une salle pleine au Zénith n’a jamais prouvé que la musique était bonne, mais n’a jamais prouvé non plus qu’elle était mauvaise. De constater que Bigard a rempli le stade de France ne me fera jamais dire qu’il n’est pas drôle, et si je le trouve vulgaire c’est mon affaire à moi seul, et si je trouve Bedos ou Roumanov drôles c’est aussi mon affaire.

Lelouch a un succès populaire et je n’aime pas ce qu’il fait, Chabrol aussi et j’aime ce qu’il fait. J’aime ce que fait Godard et il n’a pas de succès. Ce qu’en disent ceux que vous nommez intellos est variable, Flore ou Magots, et si par aventure deux d’entre eux sont en désaccord je sais qu’ils se jetteront les chiffres de fréquentation à la tête, en quoi ils ont tord. Un succès ne signifie ni qualité ni nullité. Une résonance, à la rigueur, un esprit du temps, un universalisme bien trouvé ou, en cas d’échec commercial, une vérité trop difficile à avaler sur le champ, ou un maniérisme trop élaboré ou trop hermétique. On n’a jamais demandé à Mallarmé d’avoir de gros tirages.

Les mystères du succès ou de l’échec n’ont jamais été bien percés, sinon tout le monde en aurait, du succès. Il ne prouve ni n’invalide rien, il est ou n’est pas. Votre journaliste a fait fausse route en accusant le président de chercher le succès par une touche de populaire et de chercher le populaire par la vulgarité. Vous lui avez reproché cette démarche en lui faisant le mauvais procès qu’il ne fallait pas faire car il valide la démarche que vous vouliez attaquer.

Le comportement du président est vulgaire, en gestes, en mots, en postures ; ce n’est pas un plan communication, comme on dit maintenant, c’est juste le personnage. Je n’ai pas assez de connaissance intime pour prétendre que c’est la personne, je m’en tiens à ce que je vois, à ce qu’on me montre, à l’ostensible ; c’est ce que tout personnage public se doit d’accepter pour la part de lui qui est publique, et plus il en met, plus j’aurai à en juger.

Dans ce cas précis, les ingrédients de sa salade m’insupportent. Qu’ils vous agréent n’y changera rien, et je juge sa politique sur ce que je vois, y compris ce que je vois en premier, la salade et son assaisonnement. Il se trouve que peut-être, en négatif, ce sera cette vulgarité qui le rendra impopulaire, c’est tout le mal que je lui souhaite.


Post : Voilà plusieurs semaines que j’avais écrit cette dernière phrase, je ne vais ni la retirer ni l’enchérir sous prétexte de sondages qui vont et viennent. Elle vaut quelle que soit la couleur du jour.