mercredi 21 novembre 2012

De la vie en général et du deuil en particulier




Les nuits d’été le long des chemins de traverse, des lueurs à peine perceptibles tremblent à travers les branches des buissons du bas-côté. On les appelle parfois des lucioles. On se prend à les observer, en silence, comme pour ne pas les déranger dans leurs méditations éclairantes, fasciné par le phénomène, attiré à ne reprendre sa marche dans la nuit que poussé par le froid et les courbatures de l’accroupissement. En s’éloignant, les questions qui venaient à l’esprit confusément pendant l’observation se font plus insistantes, je les appelle les questions de la luciole.

Lettre à la Lueur.

Bonsoir, la Lueur. Ainsi tu les poses, les questions, et tu y réponds derechef. Bonnes questions, et comme souvent réponses formulées juste comme on n'avait pas encore fini de se les formuler en moins bien que tu l'as déjà fait en mieux. Alors comment ajouter mon grain de sel si ta sauce est parfaite ?

Voilà, j'ai trouvé. Tu as évoqué la vie effondrée après le deuil, ou après tout autre catastrophe, tiens, les japonais de Fukushima en savent un rayon là-dessus. Et bien d’autres. Et toi et moi l’avons sans doute vécue, plus ou moins violente, plus ou moins surmontée, la fin du monde. Tous ceux qui l’ont approchée savent de quoi il retourne, et savent comme il est indélicat de pontifier sur la question de vie réduite à néant, à reconstruire comme tu dis. Or c'est là-dessus justement que je viens pontifier.

Il est de ces moments, interminables et intolérables, où en effet l'on se sent dans cet état zéro, bien des mots existent et tu les sais mieux que moi. Mais j'ai appris, enfin j'espère l'avoir appris, qu'il n'y a jamais de fond du trou ni d'impasse, que ce ne sont pas les bons mots, les vrais maux, quand on les croirait encore trop faibles pour le désespoir qui submerge.

Regarde cet enfant qui joue, là, dans la salle à manger. Il a un légo. Mets-toi à côté de lui, voilà, c'est la vie devant toi.

Tu construis. On dit d'un enfant qu'il se construit, moi je dis qu'il construit. Dès qu'il est sorti du ventre confortable et qu'il a gueulé sa colère, il construit, il saisit tout ce qui passe à sa portée, paroles, sons, gestes, objets, outils, exemples, douleurs et plaisirs, et avec ces briques toutes de broc, il construit, une vie, la sienne.

Parfois, souvent, trop souvent, quelque malfaisance vient écraser le château de légo, mille pièces éparpillées. Ce n'est pas un départ à zéro, c'est la continuation de la construction. Ce qui était est encore bien qu'anéanti, car il se souvient des gestes, il se souvient des hésitations, il se souvient de la valeur des pièces, les planches pourries et les solides piliers. Le château sera autre mais riche des précédents. Ce n'est pas une reconstruction, c'est la continuation de la construction.

De toute façon, il n'y a pas de plans en dehors de ceux sur la comète, seulement emboîter les pièces au gré de ses envies, de ses possibilités, de ses urgences, et de l'équilibre des forces du chaos environnant.

Guy Bedos disait dans ses péroraisons de spectacles: "Tu pleures tu ris, tu ris tu pleures". C'est exactement cela, à condition d'ajouter: tu ne cesses de construire au milieu des hoquets et des cahots, jusqu'à ton dernier souffle qui sera la dernière pièce à l'ouvrage.

vendredi 20 janvier 2012

Ardoise magique

Je vous rejoins, Clopine. Je suis un amoureux des livres. Ils en ont lâchement profité pour envahir ma maison, du sol au plafond comme dit la chanson. Ils ont le bon goût de ne pas être tous de la même hauteur, ce qui me permet de conserver ici et là des interstices où ranger autre chose.

Des assiettes, des caleçons, des PV de stationnement, des disques vinyles, entre autres.

Ces livres à l’odeur entêtante, au froissé délicat, sont dit-on menacés par la naissance d’une petite machine rectangulaire dont on n’a pas su trouver le seul nom qui lui aille, l’ardoise magique. Les penseurs pressés et les gardiens du langage ont décidé de l’appeler liseuse, alors que tout le monde sait qu’une liseuse est une sorte de canapé, liseuse et non tablette, encore un barbarisme à nom de meuble. Une chose est sûre ; cette machine minuscule est modelée dans de la matière savante, polymères pétroliers, silicium organisé, cristaux électrifiés, capteurs aux aguets, et toutes sortes de champs électromagnétiques dûment canalisés, contrôlés, organisés, mais vous en savez plus que moi sur le sujet.

Je me désespère de ces appareils tout petits qui vont enfermer les pyramides d’Égypte dans trente gramme de polyéthylène haute densité. Je lis toutes les invectives qu’ils déchaînent à travers les journaux vengeurs et les radios cultivées. Je pleure sur la mort du livre qui n'a pourtant jamais été aussi envahissant que ces jours-ci. Des morts aussi envahissants, il y avait longtemps que je n'en avait croisés.

Et je me dis que je ne vais pas tarder à m'en offrir une, de ces ardoises. Tout Balzac sur la plage, tout Bourdieu, toutes les anciennes critiques de disque de Jazz-Mag et de Jazz-Hot réunies en un clic, tout Clopine, tout Proust, tout moi.

Les moines copistes iront se rhabiller et rangeront soigneusement leur plume sergent-major et leur duvet d'oie, les forêts recommenceront de pousser sans craindre les éditeurs de la rentrée, et l'on a encore rien vu ni rien lu de ce gigantesque chantier que ces petits écrans sensibles ont ouvert.

Et croyez-moi si vous voulez, ou ne me croyez pas, mais le livre lui-même ne s'en portera que mieux. Et avec lui, la lecture.

Qu'était l'imprimerie cinquante ans après Gutenberg ? Montaigne avait neuf ans, et l'encre de l’Édit de Villers-Cotterêts à peine sèche. Nous sommes à dix ans de numérique, à tout casser. Vingt si l'on veut prendre les tous premiers balbutiements publics d'internet. C'est bien ce que je dis: on n'a encore rien vu.

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lundi 9 janvier 2012

Inconciliables intouchables

Il y a un bon vieux syndrome qui rôde: lorsqu'un film rencontre un accueil public enthousiaste, en d'autres termes s'il est un grand succès commercial, il devient suspect, et ce qui n'aurait dû être que réserves et méfiance devient péché mortel, aux yeux du tout un chacun à qui on ne la fait pas.

Le film manie avec complaisance les stéréotypes, c'est un fait, c'est même un parti pris. Il fallait que ce parti fût pris pour cette histoire, et donc il faut jouer ce jeu là. Le film n'est ni un reportage sur la banlieue, ni un reportage sur la condition du handicap en France. C'est un conte. Et comme tous les contes, il se construit sur une base stéréotypée.

On pourra objecter que c'est une histoire vraie. Rien ne m'agace autant dans la promotion des films (ou des livres) lorsqu'on m'annonce à grandes trompettes que c'est une histoire vraie, comme si d'être vraie rendait l'histoire plus intéressante, plus émouvante, plus crédible même qu'inventée de toute pièce. Jean Valjean n'a pas existé, ni Salammbô, ni Rastignac. N'en sont-ils pas moins présents et vivants en nous depuis que nous les avons lus?

Exit l'histoire vraie. Reste le conte. Reste la représentation d'une confrontation de deux mondes inconciliables, les fameux stéréotypes. Confrontation qui ne comporte aucun compromis de part et d'autre, il ne s'agit pas de montrer je ne sais quelle tolérance, quelle compatibilité, quelle compréhension rassurante. Les caricatures bourgeoises et populaires restent intactes jusqu'à la fin.

Et pourtant, ces deux mondes vont se connaître, et c'est cela le film. Le reste n'est que décor, des escaliers des HLM à l'hôtel particulier, du grand costaud au paraplégique. Et c'est cela que le grand public que l'on dit ignare a aimé, moi avec.

C'était mon piquant du nouvel an. Bonne année à tous.

lundi 31 octobre 2011

LA DANSE DES MENHIRS - Histoire de Jean-Marc

Et ce n’est pas fini.

13. L’histoire de Jean-Marc.

L’histoire de Jean-Marc ne fait que commencer. On ne sait pas s’il a fait trembler sa terre, mais les gens dessus ont dansé, ont vibré, ont sauté, ont swingué. Les menhirs, les soirs de pleine lune, se sont dandinés au coin des forêts hantées.

Les fantômes d’outre-océan ont fait la traversée, ils ont bien un peu maugréé, ils n’ont pas facilité la tâche et parfois tendu des pièges. Sinon, à quoi bon être fantôme si l’on ne peut plus compliquer la vie des vivants ? La tectonique des plaques est une science encore incertaine et les plus grands balancements surgissent parfois où on les attend le moins, dans la frêle voix d’une jeune femme, sous la baguette d’une sorcière battante, d’un soufflet argenté argentique argentin, du chapeau de d’Artagnan.

Tel champion international, gêné dans son élan, a refait son retard aidé par l’homme des îles, tel désir d’amour n’a pas assez été entendu, telle joie est restée dans la pression de la cocotte-minute. Ce n’est pas grave, tant d’autres chances sont venues et viendront, d’autres princes, les choses favorites et les ronds de minuit. Il y a tout le temps, la patience, le travail, les voyages, les rencontres, qu’aucun règlement ne saura codifier, qu’aucun programme ne pourrait enseigner.

On vérifiera alors le vieil adage devenu musique, intraduisible sans perdre ce qu’il contient de plus précieux, son indicible secret.

« It don’t mean a thing if it ain’t got that swing ». Edward Kennedy Ellington, le Duc.

Terminé le 31 août 2011 à 00h03.
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dimanche 30 octobre 2011

LA DANSE DES MENHIRS - Troisième partie : des hauts et débats.

Troisième partie : des hauts et débats.

9. Il y a tant de façons de danser.

Il y a tant de façons de danser de par le monde qu’on ne saurait les connaître toutes. Le swing jaillit de sources parfois impossibles, mais si elles ne l’étaient en serait-ce ? Ainsi la Milonga, ses sœurs des trottoirs de Buenos Aires, son grand frère Tango, au nom à toucher dehors ou à tanguer dedans.

La légende raconte que l’Italie des migrants, la France de Gardel et l’Argentine des portueños se sont alliées pour la naissance de cet enfant bâtard, seuls les bâtards sont beaux. Prenons-la pour véridique : il n’en faudra pas davantage pour aimer les ambassadrices de ce balancement très spécial venu des mers du sud. Une italienne, une française, une argentine, dont l’alliance renouvelle le pacte musical légendaire et donne au Tango son raffinement canaille et à la Milonga son désespoir heureux.

A Trémalo une chapelle est construite dans le granite immobile où se joue la musique des bouges latins sous les trente doigts de Contempo ; le bandonéon de Marisa Mercado, le violoncelle d’Isabelle Sajot et la guitare de Roberta Roman y racontent toute l’histoire du nouveau monde instable de Carlos à Astor, et, emportés par la plainte du fleuve d’argent, chavirent la voûte et Gauguin accrochés tout ensemble.

10. Le soir tombait.

Le soir tombait sur l’amphithéâtre. Chacun guettait la pluie. De trop la sentir danser sur elle avait refermé la terre dans son immobilité. La tâche n’était pas facile pour Marine Seznec, emprisonnée par la terre figée, sa terre-mère. Il aurait fallu empoigner le menhir, il aurait fallu une rasade de potion magique. Comment se balancer d’avant en arrière avec un tel caillou ?
Les fantômes sont fatigués, Billie et Serge, le Moine et le Genius, aucun ne vient à la rescousse, ils ont emporté leurs secrets dans leurs tombe. Mais qui voudrait vivre la vie qu’ils vécurent pour avoir leurs poussières d’étoile sur les doigts, leur voie lactée dans la voix ? Il en faut, de la patience, de l’énergie, de la chance, une vie entière parfois, pour les réveiller. C’est déjà beaucoup, ce choix radical de se jeter à leur poursuite.

Un grand voyage initiatique commence. Marine a trouvé l’océan qu’il lui fallait ; elle a abandonné les fantômes des champs de coton et des chants des boggies, elle a largué les bouches du Mississippi pour les rives déjà croisées à Trémalo du fleuve argenté où les langues chuintent et rocaillent, où les démarches se déhanchent, de gauche à droite, del Norte al Sur.

Là le rubato vient tout seul, aucun fantôme à réveiller, la fille d’Ipanema a fait rouler le menhir, Alfonsina l’a fait pleurer. Finalement il n’a pas plu.

11. L’Angleterre, décidément.

L’Angleterre décidément n’est pas le pays du swing. Beatles et Cullum ensemble ou séparément n’ont jamais réussi à faire bouger le moindre menhir. Stonehenge est encore debout, la preuve. C’est une autre mer, une autre paire de Manche qu’il faut, ni Channel ni Albion mais un Océan entier. La bande des potes avait la joie dansante prometteuse, il leur manquait une eau d’une autre trempe, une eau majuscule.

Le gentleman à New-York peut swinguer, de retour sur le granite ses pieds sont lourds, justes et précis, nickel chrome, rien à redire, ils se posent pile sur le temps et l’aplatissent. La joie bout inutilement dans la marmite, rien ne tangue. Alors comme la veille ce sont les océans du sud qui ont débloqué la soupape, le déhanchement latin a réveillé l’écorce terrestre, la croûte a pris ses aises, le monde a oscillé droite gauche et gauche droite sur les airs de Vinicius de Moraes et de João Gilberto. Agua de Beber. Garota de Ipanema. Desafinado. Brasil. Brasil. Brasil.

La sauce latine n’a jamais pu ébranler l’Angleterre nous dit l’histoire. Peu nous importe, nous avons notre pain de sucre, et que la joie demeure.

12. Les voyageurs sans terre.

Les voyageurs sans terre dansent aussi quelquefois, ceux-là dont le seul horizon est de n’en point avoir. Pas besoin de continent pour dériver, c’est peu de dire qu’ils bougent et quand ils voudraient s’arrêter on les chasse. Ils sont les manouches. Pour jouer leur musique il faut être l’un d’eux. Le dernier trio du dernier concert sous la dernière halle du dernier bourg était manouche et peu importe qu’il y ait de la généalogie dedans.

Du cœur, du talent, certainement.

La guitare mélodique, la guitare accompagnante, la guitare rythmique sont bien alignées, le père, la fille, l’ami, prêts à remplir leur rôle immuable et virtuose. Les manouches inquiètent mais leur musique rassure tant les codes ont été répétés sur radio-robinet. Trop immuable ? Trop virtuose ?

Les deux Cyril et les deux Duclos ne l’entendent pas de cette oreille, ni leurs six mains. Montés sur le solide piédestal offert par Django, plus solide que tous les menhirs du coin, ils inventent un nouveau ciel, de nouveaux nuages, où la voix de Leila prend son envol, déploie de mystérieux poèmes, et revenant sur sa parole les hache en un scat implacable de rythme et de justesse. Qui a entendu les plus grandes trébucher sait combien cet art est périlleux.

Leila Duclos ne trébuche pas. Sa voix parcourt les gammes, tantôt colibri et tantôt condor, et se pose soudain où l’accord est parfait. Il y eut Ella, il y a Leila. Voilà.
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samedi 29 octobre 2011

LA DANSE DES MENHIRS - Deuxième partie : la terre tremble sous le verre.

Deuxième partie : la terre tremble sous le verre.


5. Cela a commencé.

Cela a commencé avec les arpenteurs, comme il se doit. Comment reconnaître sa terre si on ne commence pas avec eux ? Ils sont partout, les arpenteurs, sitôt qu’on en cherche on en trouve, et les trois qui vinrent furent vite renforcés d’un quatrième, un pour tous, tous pour un. L’Athos du souffle, Denis Colin, penseur, sage, méthodique ; Le Porthos de Rhodes, Benjamin Moussay, mur impavide à renvoyer les balles et les notes, relanceur inlassable ; l’Aramis de la baguette plutôt que de la rapière, Eric Echampard, fine lame à tambours, dentelles en cymbales, et derrière le raffinement polyrythmique, caisse féroce à qui l’oublie.

Le quatrième des trois, inévitable d’Artagnan, insoumission de guitare et enveloppement électrique, écoute et complétude, et l’immensité des terres encore devant lui, à explorer, à arpenter.

La bande des quatre a fait trembler le granite, elle a soulevé la salle comme on ne l’avait jamais vu de mémoire de verrière, et la terre de Rospico a commencé à vivre. Un milliard d’années qu’elle attendait ce moment.

6. On ne plonge jamais.

On ne plonge jamais dans un chaudron bouillant sans quelque préparation. Un échauffement diront les gymnastes, un stage les directeurs, une entrée les gastronomes. Jean-Marc avait tout prévu, produits du terroir avec assaisonnements : pour trembler, cette terre devait arroser ses meilleurs fruits des sauces les plus mouvantes, huîtres et crêpes circonflexes avec tréma caraïbe, piment du bayou, paprika de Hongrie, anchois de Sète. En alternance, Saxodéon et Alphonso Jazz furent les épices dansantes des vieilles recettes gauloises, Dixie et casquettes pour ceux-ci, diatonique et ténor pour ceux-là.

Il en fallait, de la terre collée aux chaussures venue de l’autre côté de l’Océan tout proche, de l’autre côté de la grande mare, venu des contrées qui dansent, pour accomplir ces prodiges, pour faire bouger le granite, soulever le menhir. On entendit chanter tonton Georges et rugir le tigre à coulisse, tous les soirs, en tout lieu.

7. C’est un métier d’homme.

C’est un métier d’homme, à ce qu’on dit. Qu’il faut du mollet et du biceps, de la métronomie et de la pulsion, bave aux lèvres et poil aux pattes ; la batterie est affaire d’homme, un point c’est tout.

Timide mais pas trop, Anne Paceo d’un revers de mailloche a balayé les lieux communs des esprits courts. Attentive aux terres qui dansent, Brésil et Catalogne, promenades anharmoniques de Leonardo Montana au piano, errances de Joan Eche-Puig à la contrebasse ambulante, elle est patronne d’un univers bien à elle, où fermant les yeux on entend passer Max le matheux, Roy le précis, Elvin le sauvage, et dans un claquement de charleston Arthur le noiraud.

C’est sur toute l’histoire de la batterie qu’Anne se hisse pour inventer l’inouï. Max Roach, Roy Haynes, Elvin Jones, Art Blackey peuvent rentrer chez eux, leurs baguettes sont en de bonnes mains, nul besoin de biceps ni de mollet mais quand même un peu, juste être musicienne et savante, sensible et forte, battante et batteuse.

Elle méritait son quart d’heure de silence et de cigarette hors la verrière quand la fête fut finie, seule.

8. Un creux du rocher.

Un creux du rocher fut son berceau ; il dut s’éloigner pour trouver un sens au mot swing. Sinon, à quoi bon la trompette ? Pour danser ce qu’il avait dans la tête, il parcourut le monde, il souffla le chaud et le froid, il rencontra les grands. Le granite natal devint arène et l’arène sable mouvant, il devint célèbre à son tour.

Eric le Lann, l’enfant du pays, est de retour à la maison ce soir là. Il connaît la musique, il sait que ce ne sera pas facile, tous ces regards aimants, toutes ces poches pleines de pierres qu’on lui accroche, la danse des retrouvailles se raidit et se fige. Il a demandé à un vieux complice de l’aider, en direct des Antilles, d’ouvrir la boîte aux vents et aux tempêtes, Alain Jean-Marie.

Il n’a l’air de rien, Alain le révérend. Tout juste s’il ose regarder la salle, il se cache derrière son camarade : il n’est là que pour toucher une touche noire ou une touche blanche du grand Steinway, il mérite à peine un si glorieux privilège. Au fond, il sait très bien qu’il a sous les doigts toutes les éruptions de sa terre à lui. Il en a sous les semelles, dans les poches, dans la tête, il est tombé dedans petit, bien malin qui résiste.

Le granite d’Aven-Belon n’a pas résisté longtemps à la chaudière de Basse-Terre, même celui qui emprisonnait la trompette, ce soir là encore il a dansé.
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dimanche 23 octobre 2011

LA DANSE DES MENHIRS - Première partie : la crêpe jaseuse.

Première partie : la crêpe jaseuse.

1. C’est vraiment.

C’est vraiment le bout de la fin du territoire. Un nulle part ailleurs, qu’il fallait être capable de planter des menhirs à mains nues dans toutes les pelouses préhistoriques des alentours pour venir habiter ici. Peu de temps auparavant, d’énormes glaciers s’étaient empilés sur les vertes collines granitiques et y avaient creusé des sillons pédagogiques, épargnant cet effort à l’océan tout proche.

Les glaciers fondirent, tôt ou tard glace fond ou se brise, et l’eau, coucou cosmique, occupa le nid. Ria, Aven, Fjord, il n’y eut pas assez de mots pour décrire cette géographie-là. Ainsi naissent les pays, de creusements de fonte de bris d’invasion, et d’oubli n’étaient les menhirs et les huîtres. Deux sillons ont suffi pour inventer ce pays du bout de la fin, l’Aven et le Belon, l’un qui nomma l’érosion glaciaire et l’autre le divin mollusque.

Pendant ce temps hautain se tait le menhir sur sa pelouse.


2. L’homme a attendu.

L’homme a attendu longtemps. Inusable est la colline et inusable le menhir qui en provient. Les capitaines rentrent chaque matin de l'oceano nox. L’occasion de pêches miraculeuses pour qui arrive à l’heure à la maison. Il est patient, l’homme. Tous les hommes d’ici sont patients et têtus. Il faut bien l’être dans un pays où rien ne s’use, ni la pierre, ni l’herbe, ni la pluie.

Sait-on ce qu’attendait l’homme, le sait-il lui-même ? Que le menhir tombe en poussière, que l’océan se retire, que les huîtres marchent ? Peut-être attendait-il que la terre tremble. Voilà ; il attendait que la terre tremble.

On peut toujours attendre. Elle ne tremble jamais, la terre d’ici. Elle a certes vacillé il y a un milliard d’années quand d’énormes montagnes ont surgi dans les parages. Elle en a été toute retournée. Alors elle s’est juré qu’on ne l’y prendrait plus. Et la forte tête n’a pas cédé depuis. On pourrait presque y construire une centrale nucléaire tellement qu’elle ne bouge pas la terre, mais pas touche ont dit les gens d’ici on a bien assez de la radioactivité du granite.


3. On finit toujours.

On finit toujours par s’énerver quand on attend, même très patient et très têtu. L’homme a commencé à s’énerver. Il comprenait que jamais elle ne tremblerait d’elle-même, cette terre figée entre sa pierre et ses coquillages. Il connaissait tous les fils de tous les filets, ceux-ci qu’on jette en mer sans doute mais surtout ceux-là qui relient les hommes entre eux.

Alors il a laissé dériver ses pages, ses écrans, ses claviers, et au petit matin quand il a senti que la pêche était bonne il est rentré à la maison.

De l’autre côté de l’océan, loin d’ici, il est un pays qui danse. Tout le temps à se balancer, ils ont même inventé un mot pour le dire, le mot swing. Le linguiste dira qu’ils n’ont rien inventé, que le mot existe dans l’anglais langage depuis avant Shakespeare, que c’est un verbe irrégulier swing swang swung. Le linguiste a tort. Ce mot, venu du pays qui danse de San Francisco et sa faille de San Andreas à New-Orleans et ses cyclones, personne en Angleterre n’est parvenu à le traduire en musique.

Oublions l’Angleterre, c’est l’océan qui décide ici.


4. Voilà ce qu’il me faut.

Voilà ce qu’il me faut, pensa Jean-Marc. Pour la suite, l’homme se nommera Jean-Marc et même si je ne suis pas tout-à-fait sûr qu’il soit têtu et patient, je suis sûr que c’est un ami. Et il décida d’apporter un peu de terre qui danse dans le pays d’Aven-Belon. On dira ce qu’on voudra, un peu têtu et très patient, quand même. Et il avait su mettre des fleurs jaunes dans son herbe.

Les gens de l’autre côté de l’océan ne se dérangent pas sans de bons gros arguments. Mais dans les filets encore fragiles, tous les pêcheurs le disent, on ne prend pas de trop gros poissons. Ce n’est pas grave, il en est de plus fins qui sont très swing, il en est de plus légers qui bougent comme là-bas dis ; ils laisseront tomber de leurs semelles de vent un peu de terre qui danse, elle se perdra dans le granite et lui apprendra la tectonique.


Jean-Marc aura gagné son pari, le pays inusable aura commencé à trembler. Et l’on mangera la crêpe jaseuse et l’huître bougonne, au son de l’accordéon, de l’hélicon, du balafon, du bandonéon et du tromblon, du saxophon et du piston.

jeudi 6 octobre 2011

La symphonie du nouveau monde - 5. Allegro con Fuoco ; coda.

Rêver, ou cauchemarder. Il comprenait soudain que ces visions étaient ce qu’il avait entrevu au-delà des neuf mois du paradis promis. Les vieux sages avaient bien tenté de les lui cacher et y avaient presque réussi. Un immense mensonge semblait désormais l’attendre dans la pénombre du hall. Mensonge les statues des glorieux ancêtres en marbre ligure, forcément glorieux, mensonge ces tapis de Khorramchahr et de Jong-Qing, mensonge la haie d’honneur et la peinture fraîche sous laquelle paraissaient déjà les traces de sang séché.

Ainsi il aurait couru pour rien. Il avait montré sa force et sa rapidité pour une parcelle de lucidité. Il avait cru aux mirages, il les avait fait siens, ils étaient devenus ses mirages à lui, non plus ceux qu’on lui avait projetés sur l’horizon du ciel mais ceux qu’il avait entreposés dans son magasin à rêves, à profits. Le mensonge n’était-il pas la seule vérité à laquelle il pouvait prétendre, et le réel ne serait-il pas précisément ce qu’il déciderait qu’il soit, sans être dupe du mensonge dont on l’aura entouré ?

Après tout, il y était déjà jusqu’au cou, dans le mensonge, avec ses souvenirs qui se font la malle, là, sur le perron. Il l’a montée, sa dernière marche, encore quelques pas, juste quelques petits pas de danse. Le moyen, pour dévoiler les mensonges, les révéler, les vérifier, les dénoncer, quel est-il si tu meurs avant d’entrer ?

Alors vois-tu, vas-tu, vis-tu, ou bien non ?
Ou bien non ?

Il hésitait sur le seuil.
FIN.

samedi 1 octobre 2011

La symphonie du nouveau monde - 4. Scherzo.

4. Scherzo.

Dix milliards. Bientôt nous serons dix milliards et autant de bouches à nourrir. Il se souvient qu’on lui avait raconté cette immense cour de récréation avec dix milliards de petits camarades. Ceux qui le poursuivent sont beaucoup moins nombreux, une goutte blanche dans l’océan des vies et ils périssent à vue d’œil ; oui, il sera l’une de ces bouches à nourrir, une bouche de plus, mais ne sera-t-il pas nécessaire à tous par sa seule présence, par le seul fait d’être né, comme tous sont nécessaires à tous ?

On lui avait dit qu'il serait semblable parmi ses semblables et cependant unique ; on ne lui avait pas dit que sa différence pouvait tuer. On lui avait dit que d’être né lui donnerait le droit à la vie ; on ne lui avait pas dit que ce droit devait être conquis sans cesse et qu’il fallait faire ses preuves, chaque seconde qui passait. Un faux pas, et c’est la trappe.

Efficacité, qu’ils disent.

Il pourra se noyer dans la foule face à l’adversité, il marchera comme un seul homme contre les ennemis qu’on lui aura désignés, pour la plus grande gloire de qui il conviendra. Les grands esprits sauront mieux que lui ce qui est bien pour lui, il lui suffira de suivre et de faire où on lui dira, et s’il est sage il aura un hochet, une croix, une prime, un discours, un mausolée ; et de grands savants, de grands experts, de grands artistes veilleront à son confort, à sa santé, à ses loisirs.

Les jours succèderont aux jours et l’éternité pourra ainsi durer plus longtemps que tout ce dont il aurait pu rêver, les quelques secondes de course effrénée vers la porte.

jeudi 29 septembre 2011

La symphonie du nouveau monde - 3. Largo.

3. Largo

Neuf mois, ils lui avaient promis neuf mois de paradis, à lui dont l’existence annoncée était de quelques secondes. Tout juste avait-il surpris un air gêné quand il avait demandé comment se terminaient ces neufs mois mais ce fut si furtif qu’il n’y pensa plus.

Vivre et couvert en permanence, température constante, trente-sept deux le matin, rien à prévoir, rien à penser, rien à organiser, tout à domicile, tes désirs sont des ordres, tu n’auras même pas le temps de désirer. Il ne comprenait pas tout ce qu’on lui racontait mais il souriait aux anges, une aventure délicieuse s’ouvrait à lui.

Ils sont venus ils sont tous là, les visages avenants de la famille ; une longue cohorte de lignée, tous ceux qui se sont succédés depuis dix mille ans, trois cents hommes pour la droite ligne des hommes et trois cents femmes pour la droite ligne des femmes ; tous ceux qui viendront ensuite pour les dix mille ans qui s’annoncent. A condition qu’il franchisse le dernier pas, lui et sa suite, pour que les descendants descendent, pour que le fleuve ne tarisse point.

Ils forment une haie d’honneur, les six cents vieux et les six cents virtuels, grains de riz et pétales de roses, X et Y à foison, à l’entrée de l’origine du monde. Mille deux cent spectateurs, de quoi remplir un théâtre prestigieux rien que pour lui. Quel panache mais quel trac !

Il sentait bien qu’il perdait pied et que bientôt il ne saurait plus quelle contenance prendre ; il lui fallait avancer tant qu’il le pouvait encore, avec la foule concurrente maintenant bien en vue au bout de l’allée cavalière. Etrange et mystérieux malaise. Tout est pourtant si simple d’apparence : l’éternité ou la mort, le paradis ou la disparition, l’être ou le néant, naître ou ne pas naître ! Rien n’y fait, il est là sur sa troisième marche à s’embrumer d’états d’âme.

dimanche 11 septembre 2011

La symphonie du nouveau monde - 2. Allegro molto.

2. Allegro molto.

Voici que la rencontre impossible va se produire, toute proche désormais de la probabilité de UN : il monte les marches du seuil vers la porte déjà entrouverte.

C’est à ce moment précis, après toute la succession de hasards et de rencontres qui l’avait conduit ici, qu’il fut saisi d’une peur, d’un regret, d’un doute. Il avait semé la foule de ceux qui convoitaient la place, il avait du temps devant lui, un peu mais pas trop, juste celui de retirer doucement ses chaussures et arranger sa coiffure, cheveu unique mais rebelle, comme les vieux sages le lui avaient recommandé naguère : tu dois respecter les usages et entrer d’un pas ferme et lent, lui dirent les vieux sages.

Mais non. Le piétinement de ses poursuivants se rapprochait, aucun n’avait renoncé sauf les morts, et au lieu de soigner son image et de réussir son entrée, il restait figé sur la troisième marche juste avant le palier de la victoire. Paris valait bien une messe disait le vert-galant qu’il ne pouvait encore connaître n’étant point ; une vie vaut bien une marche.

Encore essoufflé de la cavalcade, il avait du mal à rassembler ses esprits. Il se souvenait de ce qu’on lui avait dit au départ du rallye, des bribe
Liens de souvenirs qu’il oublierait peu à peu, qu’il oubliait déjà, il se souvenait qu’il allait tout oublier et qu’en entrant il ne saurait plus rien de l’origine, pas même le souvenir qu’il y avait quelque chose dont il aurait pu se souvenir. Il savait encore que tout était merveilleux à l’intérieur, il suffisait d’entrer, presque trop avait-il pensé à la description qu’on lui en avait faite, trop facile et trop merveilleux, oui, de cette méfiance là il se souvenait encore.

Il faut toujours se méfier des vieux sages et de l’oubli.

samedi 10 septembre 2011

La symphonie du nouveau monde - 1. Adagio.


1. Adagio.

Il hésitait sur le seuil : allait-il entrer, ou bien tourner les talons et s’en aller très vite ? Il n’avait pas fait tout ce chemin pour renoncer au dernier moment. C’est qu’il venait de loin, le bougre, tu ne peux même pas imaginer. Remonter l’échelle de temps dans les confins où le temps ne sait plus ce qu’il est ne suffit pas : rien ni personne ne peut comprendre comment, parti de si loin, il a pu arriver ici. Les statisticiens les plus érudits ont calculé ; ils sont arrivés à un résultat si faible qu’ils ne savaient pas comment l’inscrire sur leurs tablettes.

Autant dire que ce spermatozoïde-ci n’avait aucune chance de rencontrer cet ovule-là.

L’art de la prévision est un mystère, et la prétention à mettre le futur en équation une illusion mortelle. Le calculateur qui déclare impossible la catastrophe infiniment peu probable, et qui tout fier de ta logique la raye de ton avenir, n’entend-il pas dans nos campagnes mugir les féroces raz-de-marée qui avaient si peu de chance de se produire avant dix mille ans et qui l’emportent à cent à l’heure, à cent pour cent. Combien valait ta probabilité de vie il y a dix mille ans ? Si peu qu’un calculateur dans ton genre à cette lointaine époque n’aurait pas donné cher de ta peau, et pourtant dix mille ans plus tard tu étais bien vivant, là, à cent à l’heure à cent pour cent, juste avant que la vague ne t’emporte.
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mercredi 18 mai 2011

La présomption d'innocence.

A l'instant même où je prononce les mots de présomption d'innocence, et sans pourtant l'avoir dit, je prononce ceux de présomption de mensonge. Et quoi de pire, lorsqu'on subit un outrage, que d'être tu ?

Une forme de seconde mort, en quelque sorte.

Faut-il pour autant renoncer à la présomption d'innocence, si fragile, si vite oubliée par chez nous au moindre fait divers touchant un jeune, un basané, un étranger ?

Je ne sais que dire sans multiplier les points d'interrogation, et grâce au ciel je ne serai pas du jury qui devra trancher une vie entre deux mensonges insolubles dans la vérité. Je souhaite qu'une preuve déterminante et définitive tombe dans cette soupe indigeste, qu'elle soit accablante pour l'un ou pour l'autre, et pour le moment il n'en est pas, et j'ai bien peur qu'il n'y en ait jamais.

Je voudrais tant ne pas rester dans cet entre-deux où pour jeter le puissant dans les flammes de l'enfer au nom de beaux principes, au nom de la défense de la veuve et de l'orphelin, je risque de procéder à la destruction d'une vie pour ma seule petite satisfaction personnelle, et lycée de Versailles.

Deux choses sont certaines aujourd'hui, et sur ce point-là je ne serai malheureusement jamais démenti quelle que soit les vérités :

1. deux vies sont détruites à coup sûr.

2. celle de la femme plus encore que celle de l'homme.

Et je dis bien quelles que soient les vérités. Tentez tous les scénarios possibles, et vous verrez.

Comment font-ils tous, ces gens de tous bords, qui semblent avoir une opinion définitive et secrètement satisfaite ?

mercredi 16 mars 2011

Submergé

C'est justement là qu'est la difficulté : il n'y a rien à dire. Sidération et apocalypse. Quoi d'autre ? What else, comme dirait l'autre.

S'asseoir. Poser sa tête derrière le buisson, attendre que revienne le calme. Tenter de respirer régulièrement. Tu as échappé à la terre qui frémit, à la mer qui rugit. Autour de toi un champ de ruines à perte de vue, à perte de vie. Tu es loin, dans ton petit confort douillet et ce ne sont que des images vidéo que tu as vues, pourtant tu es essoufflé, tu es assis où j'ai dit que tu étais assis, dans le champ de ruines.

Ta maison parisienne est debout, bien là, rassurante, enfin, elle devrait être rassurante, et il fait soleil. D'où vient que tu respires si mal ? Les mots que tu ne trouves pas, que tu ne trouveras jamais, ils n'existent pas, les mots pour le dire. Comment pourrait-on avoir ces mots là sous la main, à portée de clavier ?

Tu n'iras pas là-bas. Tu n’as ni la force physique, ni la force mentale, ni la bonté, ni la compétence pour apporter quoi que ce soit à ces urgences indicibles. Tu dois rester terré dans ta cave, non pour te protéger, ta cave ne protège de rien et tous les courants d’air la traversent avec leurs miasmes. Mais le bruit y est atténué, et tu pourras mieux écouter le vacarme de ta tête. Peut-être arriveras-tu à entendre dans les pleurs et les grincements de dents, quelques-uns de ces mots que tu cherches.

Dans ta cave, tu n’entendras plus l’imbécile bataille des arrogants et des indécents.

mardi 23 novembre 2010

Body and soul

Il faut bien réponde à l’ours de Gaspésie. A son âme dans le grand tout, au caribou qui vit dans le chasseur, au chasseur qui remercie le caribou avant de le sacrifier à la faim de son groupe, au voyage mystérieux entre les corps, à la renaissance et au cycle de la vie. C’est ici, si tu veux savoir, qu’il le dit mieux que mon pitoyable résumé.

Je ne suis pas de cette cosmologie là. L'âme n'a pas d'existence en soi. Elle n'est que par la vie qu'elle habite. Le corps et l'âme sont un seul et unique objet, dans sa part matérielle et sa part immatérielle, et que l'un disparaisse l'autre n'est plus. Il n'est point d'âme sans corps ni de corps sans âme.

L'humain n'existe que parce qu'il y a d'autres humains autour de lui, plus ou moins proches, plus ou moins, et souvent moins que plus, amicaux. Mais, seul, l'humain n'est pas.

Ce qui fait l'individu dans le groupe est qu'il n'est pas membre seulement du groupe, mais de nombreux autres groupes, entrelacés, antagonistes, rivaux ou alliés, solidaires ou concurrents. Famille, amis, voisins, citoyens, intellectuels, ouvriers, artistes, l'humain peut être un peu de tout cela à des degrés divers, et un peu de bien autres choses encore, et cette somme d'intersections de groupes distincts fait de l'humain que chacun de nous est, un individu distinct mais néanmoins incapable d'être s'il n'y a au moins un prochain.

Quant à savoir s'il y a quelque chose de caribou en moi, vaste question. Je n'ai jamais chassé de caribou et il est peu probable que la chose arrive. Je crois que je ne réussirais jamais si elle devait arriver. Il n'y a rien de caribou en moi. Du bœuf-carotte à la rigueur.

Salut et fraternité
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lundi 25 octobre 2010

Par coeur !

Un très vieux commentaire sur un très vieux billet me revient en mémoire. Une vieille soupe dans un vieux pot, une vieille rengaine, un bon lieu commun de derrière les fagots. C’est l’heure de la récré, dernière station avant l’autoroute, histoire de faire le plein.

Il est de bon ton de dénigrer les apprentissages par cœur. Les scolophobes y vont de leur couplet sur le formatage de ces malheureuses têtes blondes embrigadées dans la violence étriquée des enseignants routiniers, et sur cette insupportable compétition dont ils ne sortiront pas vivants. Un des points de fixation de leur détestation est cet apprentissage là, par cœur, et la phrase de Montaigne revient à chaque instant dans leur langage, une histoire de tête bien faite et de tête bien pleine.

Quand je vous disais qu’il fallait faire le plein.

Or, contrairement à une idée très répandue ici, le "par cœur" n'est pas nul et je peste derechef contre tout ce que j'ai lu sur les ondes et dans la toile, sans parler des livres savants et des discours libertaires. Je dois m'absenter quelque temps et je fais dans la précipitation un billet sur le sujet. J’en connais du monde qui va vouloir m’écharper, je serai loin et je contemplerai des paysages paisibles en vous ayant oubliés. Déchaînez-vous, ma modération viendra tardivement et je n’ai même pas peur.

D'abord c'est une gymnastique. Tu vois le monsieur là-bas au fond de la salle, il prend un poids dans chaque main et il ne cesse de monter et descendre pendant dix minutes chaque matin, bon, 1.5 kg chaque poids, faut pas exagérer non plus, mes biscotos sont plutôt des biscottes. Il n'empêche qu'une journée sans ces poids tôt le matin, vers 10h30, est une journée qui boîte. Gymnastique, donc.

C’est aussi un confort mental aussi. Oui parfois on apprend sans comprendre ; on ânonne un texte, on recopie dix fois une formule alambiquée, on se répète cent fois une date. Et un beau matin, deux jours, deux mois deux ans deux décennies plus tard, pouf, bon sang mais c'est bien sûr, la pièce du puzzle qui s’était endormie dans l’oubli tombe pile dans le trou qui avait sa forme, et le voile se lève, comme le mécanisme secret d’un coffre-fort bien gardé se met en marche après avoir appuyé sur la tête de méduse posée à l’autre bout du séjour. Celui qui n'a jamais appris par cœur sous prétexte que c'est nul n'aura jamais connu cette sorte d'illumination subite, et aura perdu la connaissance de grandes joies, mais si messie.

Faculté de pensée enfin. Qui a appris par cœur se trouve débarrassé des contingences de la synthèse, lorsqu'il faut tout à coup penser, trouver le pourquoi du comment, le détail qui cloche, la parole menteuse qui semble si limpide, démêler le vrai du faux. Le « par cœur » devient un outil d'une efficacité redoutable, qui permet d'aller directement de la cause à l'effet sans passer par la case factuelle, sans passer par les lacets, les dérives, les apprentissages, tout ce qui faut connaître pour comprendre et qui ne peut, parfois, n'être connu qu'avant de comprendre.

Alors oui, il faut lister les verbes irréguliers, les tables de multiplications, qui prétendra parler anglais s'il ne connaît pas les verbes irréguliers, ou l'italien s'il n'en connait pas les pluriels, qui comprendra l'histoire s'il ne sait pas énumérer les faits dans le bon ordre, s'il ne sait que ceci est contemporain de cela, s'il ne se souvient pas de la dépêche d'Ems et de la défenestration de Prague, qui saura les enjeux internationaux de l'Iran et de la Chine d'aujourd’hui s'il n'en connaît pas les montagnes, les déserts, les climats, ne serait-ce qu'un peu ?

Il ne suffit pas de laisser la curiosité s’emparer spontanément du cerveau pour avancer dans la rieuse descente, il faut aussi, quand la pente devient montée raide, pousser un peu celui qui traîne, et non seulement le pousser, mais lui expliquer comment il peut faire cet effort sans trop de mal, car le geste appris est parfois, souvent, toujours, plus économe que le geste inné.

Nous sommes tous là à déblatérer sur Haïti ou sur Almadinejab, et nous ne savons ni l'altitude géographique de Téhéran ni la distance entre l’île blessée et Cuba ou la Floride. C'est le « par cœur » et lui seul, pourtant, qui nous donnera ces informations, qui nous les mettra assez profondément dans l'esprit pour nous aider ensuite, mais seulement ensuite, à comprendre ou du moins à se forger des outils pour ne pas se laisser embarquer dans les propagandes des uns et des autres.

Tant qu'on n’a pas appris par cœur, on ne sait pas à quoi servira cet apprentissage que l’on dit « nul ». Je n'aime pas ce que tout le monde dit : « cela ne sert à rien et il vaut mieux apprendre à comprendre ». Apprendre à comprendre, la formule magique, et vous voilà contents de vous. Content de vous, certes, mais pour comprendre, il en faut aussi, du « par cœur ». La comprenette ne naît pas sous le sabot du cheval mais aussi du vague savoir qu'on a emmagasiné dans sa petite tête. Sans forcément la gaver, il a bien fallu y mettre un peu de lest, un peu de plomb, à chacun ensuite de le changer en or. Il ne suffit pas de taper un mot clé dans gogueule ni se promener en dilettante dans Wiki-piéton pour accéder à « el connocer », comme me disait mon ami espagnol.

Vous ne connaissez pas mon ami espagnol. Fils de paysan du plus aride Aragon qui soit, il marchait avec moi dans les champs secs quelque part vers Teruel. Et il se plaignait de la dureté des temps et du temps, et de la terre ingrate, du soleil écrasant qui brûle tout pendant trois mois et du vent fou qui gèle tout pendant six mois. Comme je lui demandais ce qu’il lui faudrait pour que ce soit moins dur, il m’a répondu « el connocer ». Et pour l’obtenir, ce connocer dont rêve le paysan aragonais, il ne suffira pas de faire du par cœur, je le sais comme tout le monde et je ne vais pas prétendre ce qui n’est pas, mais il en faudra, bel et bien, et un peu plus que juste un peu. Quand le vent à décorner les taureaux souffle sur la Sierra de Gudar, sans le plomb dans la cervelle impossible de garder pied à terre, tu seras éparpillé aux quatre horizons façon puzzle et plus personne ne saura qui tu es, pas même toi.

Voilà, c'était ma mauvaise humeur d'avant que je parte. Bises à toutes et salut à tous, à dans trois semaines.

mardi 19 octobre 2010

Le portefeuille et le cerveau.


Naturellement, il faut se mettre dans le contexte pour y comprendre quelque chose. Alors, un petit effort de résumé des épisodes précédents, s’il te plaît.

Il y a actuellement un pays en Europe où les dirigeants momentanément élus tentent d’imposer une réforme des retraites, s’appuyant sur une confortable majorité dans les deux chambres du parlement. L’approche idéologique de cette réforme la rend injuste et incertaine et provoque, avec des arguments plus ou moins recevables, une forte résistance dans le pays.

Personne n’est dupe de cette bataille. Ce n’est pas la protestation par la grève ni par la manifestation que la réforme sera annulée, ajournée, amendée, refondue. Il faudra un nouveau parlement et de nouveaux dirigeants. Il faudra que ceux-ci aient compris que le pays est prêt à accepter une réforme, mais que celle-ci doit être convaincante et pérenne. Pérenne, pour toute société humaine, signifie au mieux deux générations. La bataille est donc non point une bataille technique, à coup d’année butoir et d’âge canonique ou non, mais une bataille d’opinion publique, une bataille en vue d’un rendez-vous démocratique dans dix-huit mois.

Non que les arguments techniques échangés ne servent à rien. Les syndicats, qui connaissent la question, sont dans leur rôle de vouloir négocier, car ils ont leur mot à dire et ont des compétences qu’on feint d’ignorer, et ils sont prêts à accepter bien plus qu’on imagine dès lors que certains fondamentaux sont respectés. Mais on ne veut pas les entendre. Les politiques qui aujourd’hui combattent aux côtés des syndicats feront bien de les écouter dès maintenant, car un jour ils seront face à face pour travailler la question, si la bataille tourne en leur faveur.

Il résulte de ce qui précède que l’utilisation des arguments, et des mots pour habiller ces arguments, est tout sauf négligeable. On sort ici de la seule technique comptable, démographique, économique, pour entrer dans la validation des postures des une et des autres. Et l’on voit bien que ce que chacun cherche, c’est à disqualifier le discours adverse. Surtout les arrogants du haut du pavé, à mon sens, mais je sais de quel bord je suis, et si je dis que le ministre du travail de ce pays dont je parle est totalement disqualifié à mes yeux pour défendre sa réforme, je sais bien que je participe à ce que désormais je vais nommer le discours ambiant.

Une de mes blogueuses amies, Akynou, a récemment et vertement répondu à un blogueur connu, Thomas Legrand, au sujet d’une remarque qu’il a formulée sur le niveau de vie des parents des lycéens qui manifestent, disant que ces parents avaient eu une vie plus confortable que celle qui s’annonce pour les lycéens. Cette remarque, qui n’a aucune pertinence vis-à-vis de la réflexion sur la réforme des retraites, est très clairement inscrite dans le discours ambiant. Je n’ai pas pu discerner pourquoi Thomas Legrand l’avait formulée, car le reste de son billet était plutôt convaincant. Il est ainsi des dérives qui s’instillent dans la pensée, et il faut les déceler à temps.

Akynou, dans sa réponse, a plaidé que le soi-disant confort des parents était très surestimé, et que beaucoup de lycéens manifestent justement parce qu’ils voient bien à quel point leurs parents doivent se battre pour assurer une vie correcte et boucler les fins de mois. Elle donne son exemple personnel à l’appui de sa réponse.

Voilà l’état des lieux. J’avais commenté une première fois la réponse d’Akynou qui en a été surprise. J’ai donc récidivé, je suis un récidiviste forcené comme on les aime dans ce pays dont je parle, et le présent billet longuement introduit est le texte de cette récidive. Pour plus de détails, il y a le site du billet d’Akynou en cliquant (avec douceur et parcimonie) sur son nom.
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Bonjour. C'est peu de dire que le sujet est d'abondance, et je ne crois pas pouvoir clarifier les choses en un commentaire. Je vais donc me contenter d'aggraver mon cas.
Luciole a raison, c'est le discours ambiant que je ne supporte pas. Cette façon de jeter à la tête des gens, qu'ils soient parents d'élève, fonctionnaires, ouvriers, chômeurs ou cadres supérieurs, l'épaisseur de leur portefeuille pour décider de ce qu'ils doivent penser et de ce qu'ils doivent faire est parfaitement inacceptable. Mais Akynou a bien lu ce dont il s'agit, sauf que cela reste bien dans le sujet.
Je m'explique. Akynou, c'est à toi que ce discours s'adresse (comme dit l'autre).
Ton plaidoyer bien écrit, sincère et véridique, vise à réfuter l'argument selon lequel les parents des lycéens ont connu une vie meilleure que celle qui s'annonce. Entre nous, je ne sais pas à quoi sert cet argument dans le texte de Thomas Legrand, et c'est peut-être pour cela que je semble être hors sujet. Je crains de trop bien le savoir, en réalité.
Or, pour revenir au discours ambiant évoqué au début et auquel ne participe que trop la remarque de Thomas Legrand à laquelle tu as répondu, j'ai effectivement trouvé les germes de ce discours ambiant dans ta réponse, Akynou. Tu restes sur le terrain glissant de nos ennemis et ce faisant, j'ai eu l'impression que tu validais leur posture.
Ce n'était pas intentionnel de ta part, évidemment, et je suis un peu trop chatouilleux sans doute. Mais j'ai voulu exprimer l'idée que ce n'était pas exactement la réponse qui convient aux arguments des gens qui cherchent à disqualifier le combat contre les retraites. Probablement Thomas Legrand non plus ne veut pas disqualifier ce combat, mais c'est bien ce qui au final arrivera si l'on continue à se jeter des arguments sur les revenus des uns et des autres, et sur la belle vie du passé et sur le sombre avenir.
Je ne demande qu'une chose, moi, c'est le vivre, cet avenir, et être là dans cent ans pour assister à la montée des eaux que nous prédisent les apocalypteurs, pour voir le triomphe de l'Europe éclatée en guerre, et les ouvriers à 1 euro par jour sans sécu.
Je raille, hein, et je déraille aussi. L'avenir sera celui auquel nous aussi nous travaillons, auxquels les jeunes commencent déjà à travailler, et il sera différent de ce que nous vivons, il sera très difficile mais ils sont mieux armés que nous ne le serons jamais, il sera plein d'espoirs aussi. Tant de choses enthousiasmantes se mijotent dans les arrière-cours, que nos arrogants du haut du pavé ne sauront empêcher.
Alors j'ai pris comme exemple mon cas personnel de, comment dis-tu déjà, Akynou, nanti, voilà, c'est le mot que tu me plaques, nanti. Et ta réaction vient bien sûr confirmer mes craintes, je l'ai bien cherché, il y avait forcément de la provocation dans mes mots.
Ce ne sont pas mes revenus qui me poussent à considérer que cette réforme des retraites est injuste, ratée, inefficace et brutale, et qu'il faut la mettre au panier (pas la main, hein, la réforme, la main c'est pour mettre à la pâte). C'est une réforme idéologique qui ne garantit rien sur l'avenir, sinon plus de pression sur les plus fragiles, pour une société de plus en plus déglinguée. Or, ce que devient la société m'importe plus que tout, car de ce devenir là dépend le devenir de nos enfants et probablement aussi, mais je ne garantis rien, leurs fins de mois.
Tu le sais si tu me lis, que le fonctionnement de la société est un de mes péchés mignons.
Pour rebondir sur Clopine (si je peux me permettre, Clopine, je ne vous prends pas pour un ressort, quoique), les trente glorieuses de nos parents et de notre enfance n'ont pas été si glorieuses et elles laissent même quelques goûts amers, de récents films en sont le témoignage. La vie qui s'annonce pour les nouvelles générations nous inquiète à juste titre, ce n'est pas une raison pour prétendre que c'était mieux avant, avant quoi, avant qui, d'ailleurs.
La référence à un passé récent soi-disant confortable n'est qu'une des nombreuses manières de disqualifier le discours de ceux qui combattent ces sortes de réformes, et de dresser les unes contre les autres les générations successives, en prétendant par exemple que les anciens vivent à crédit sur les nouveaux. Le pire est que ce genre de propos est pratiqué tout autant à droite qu'à gauche.
Il leur appartient de combattre, aux nouvelles générations, ce qu'elles font visiblement, et sans se faire manipuler malgré les provocations dont même sans preuves je vois bien l'origine, comme nos parents le firent, avec les provocations de leur temps, Papon n'était pas là pour rien, et comme nous l'avons fait et le faisons parfois encore mais j'avoue ma maladie de la foule qui m'en écarte chaque jour un peu plus.
Et pour commencer, aller voter comme il faut, car contrairement à la légende détestable, le vote a son importance et le blanc bonnet n'a pas la même couleur que le bonnet blanc.
Dernière phrase avant la panne sèche: Platon était un noble riche de la haute société athénienne. Aristote le conseiller du prince, Montaigne était un grand propriétaire terrien (et vigneron) anobli aussi depuis son père. Montesquieu était un seigneur tout aussi vigneron et son vin est encore un grand vin, Marx est mort plutôt miséreux.
Ils n'en sont pas moins tous des phares de la pensée humaine, et si je tends à réfuter Platon et Aristote, à aimer Montaigne, à suivre Montesquieu et à retravailler Marx, ce n'est pas pour leur niveau de vie mais pour ce qu'ils ont écrit.
Alors, comme je me prends simultanément pour eux cinq en un seul, mon niveau de vie ne fait rien à l'affaire, seule compte l'épaisseur de mes chevilles.
Ben quoi ? Si on peut plus rigoler ...
...

dimanche 17 octobre 2010

HISTOIRE DE JIM - Quatorzième mouvement : le chant du départ.

Quatorzième mouvement : le chant du départ.

C’était le dernier soir sur la place. Je me faisais ces remarques et je n’en étais pas attristé. Ce ne sont que banalités associées au nombre des années, et même si l’on se sait immortel, rien n’est plus apaisant que de considérer sa mort. J’étais heureux de constater que les musiques que j’aimais, que j’aime, et le mot ne suffit pas à dire à quel point elles me sont vitales, ne végétaient pas au creux d’un microcosme édenté, mais qu’elles marchaient tête haute sur le pavé sonore des rues de la cité, des cités, et que le danger de les voir mourir étouffées dans la prolifération des paillettes était un tigre de papier. De savoir qu’elles continueraient d’être vitales pour tant de monde sous une forme qui ne m’appartient pas de décrire ni même de rêver, me consolait de l’inévitable décompte.

C’était le dernier soir, la dernière séance, la dernière séquence. Cohen et Zorn nous attendaient là-bas dans l’angle sud-est. J’avais volé un programme en échange de trois euros, il était temps si je voulais ensuite faire mon savant. Le lendemain, nous devions partir, éviter le Cullum déchaîné, je suppose qu’il s’est taillé un franc succès, la jaserie de demain n’aura pas besoin de lui il remplit bien assez le présent ; nous devions du coup renoncer à Kyle Eastwood qui piquait ma curiosité. Les raisons n’étaient pas musicales, je ne connais de Kyle que les musiques des films de son père, et bien sûr c’est le fait du père qui m’attire. Ce n’est pas sérieux n’est-ce-pas ?

Ce n’est pas sérieux du tout, où donc sont passées les théories musicales les hologrammes et l’an zéro ? J’aime le cinéma, et dans le cinéma j’aime le cinéma américain, et dans le cinéma américain j’aime le cinéma de Clint. J’aime aussi le cinéma italien, et le western, et le western italien, et Sergio Leone, mélanger le tout, faire chauffer un bon quart d’heure, on obtient une forte curiosité pour assister à un concert de Kyle Eastwood.

Des mystères de la motivation des gens.

Mais Jim m’a regardé en rigolant, il a placé Jamie Cullum en travers du chemin, sa voix de stentor, son souigne de pachyderme. Alors j’ai mis ma curiosité dans ma poche, mon mouchoir par-dessus, et je me suis inscrit dans un hôtel à Bazas, histoire de visiter le Sauternais avec des amis venus du Nord. Il paraît qu’on y trouve de bonnes choses, dans le Sauternais.

Je chanterai en partant « it-don’t-mean-a-thing-if-it-ain’t-got-that-swing ». Ce sera moins bien que par Louis et Duke, mais ce sera une leçon que le bel anglais devrait faire sienne. Même cette chaussette noire d’Eddie Mitchell sait ce que placement de voix veut dire et il n’a pas tord de reprocher aux chanteurs anglais en général de ne jamais être au bon endroit dans le tempo. J’ai dit anglais, je n’ai pas dit écossais ni américains, mais bien anglais comme on dit Élisabeth Windsor. C’est une affaire que je laisse aux spécialistes mais je l’entends bien de mon oreille : Sinatra m’est conté, Jon Hendricks, Ray Charles, Stacey Kent, ils sont nombreux les élus du camp du souigne, ils sont de tous bords. Mimi Perrin elle-même est là, dans la liste. Inutile d’aller chercher dans le sud profond ou dans Harlem, ce n’est ni une question de géographie ni une question de gènes ni une question de langue maternelle. C’est un savoir, qui se découvre si l’on a de la chance, qui s’apprend si l’on a du talent, et qui se bichonne comme on bichonne un vieux vin ou un petit jardin. Il faut être humble pour atteindre un jour le balancement du rêve, humble et patient, l’oreille grande ouverte, et ne pas battre des pieds ou plutôt, ne pas croire qu’il suffit de battre des pieds.

« It-don’t-mean-a-thing-if-it-ain’t-got-that-swing », camarade Jamie, camarade Johnny, camarades Beatles, vous me la recopierez cent fois de vive voix.

Le dernier soir s’est évanoui dans notre fatigue. Il fallait partir le lendemain. Quitter les lieux. Laisser place nette. Renoncer au concert gratuit debout qui était offert avec l’abonnement de six soirées. Nous avons donné les billets un peu précipitamment à des gens dont nous avons découvert qu’ils n’iraient pas. Trop tard, on ne reprend pas. J’ai regretté cette spontanéité étourdie, mais tout le monde sait que les regrets n’ont aucun sens. D’autres peut-être profiteront de l’aubaine, l’histoire ne nous appartient pas quand bien même nous y aurions contribué si peu que ce soit. Bagages faits, coffre bien rempli jusqu’au dernier mouchoir à laver, nous sommes sortis de la cour de nos hôtes et avons directement pris la route de la place.

Il n’était pas question de ne pas saluer Jim pendant son heure de vacance, quand le monde dort encore de la nuit blanche qui précède. Nous sommes arrivés félinement le long du lac, nous nous y sommes attardés, enfin nous pouvions y rêvasser un peu, nous avons louvoyé entre les allées et venues des campeurs affairés, puis nous avons trouvé un coin surveillé pour poser l’auto chargée de tous nos trésors.

Un pianiste jouait avec entrain sous les arbres à côté de l’église. Nous nous sommes arrêtés pour écouter, encore écouter, quelques autres promeneurs se sont groupés dans le silence qui entourait les notes fragiles. Nous avons visité l’église que nous avions négligée depuis le début. Il faut toujours visiter les églises des villages, sept à huit siècles nous y contemplent. Nous avons rejoint la place. La musique aussi se reposait. Les marchands du temple grignotaient au bord de leurs étals, qui ses planches, qui ses frusques, qui ses verroteries. On sentait l’odeur du foie gras frais dans la brise. Nous avons mangé du foie gras frais au son de la cloche de la Mairie. Nous avons posté encore trois cartes, puis continuant le tour, nous avons mangé des acras de morue. Bu du Jurançon pour pousser le Ti-Punch. Essayé la jupe bouffante serrée aux chevilles tant à la mode, enfin pas moi, je ne sais pas comment on nomme cet accoutrement, un truc ethnique, sarouel, non ? Salué les touareg. Remonté la rue de l’Est.

Nous avons pris tout notre temps. Bazas n’est pas loin et nous n’y sommes attendus que le soir, nos amis venus du Nord y arriveront très tard. Comme le lièvre, nous avons musardé. Il n’y avait aucun enjeu sinon celui de la politesse du cœur. Voilà. Nous avons salué Jim sans lui promettre de revenir. Peut-on prendre de telles promesses ? L’enthousiasme du moment, l’émotion du départ, conduisent à des serments sans lendemain qu’on pourrait vouloir tenir à toute force. Le lendemain pourrait ne pas s’en remettre. Laissons le lendemain se débrouiller avec ce que nous serons sans lui dicter la conduite à suivre.

Il y va de notre liberté.


FIN. Le 10 octobre 2010.

vendredi 15 octobre 2010

HISTOIRE DE JIM - Treizième mouvement : Jean-Marie d’Ossau.

Treizième mouvement : Jean-Marie d’Ossau.

Il n’y a plus d’oublié. Tout le monde a reçu son paquet et je peux partir en ballade. Quatorze à la suite, finalement, ce n’est pas un exploit, juste un peu trop de gourmandise. Il y a eu du boire et du manger, du lard et du cochon, du midi à quatorze heures, encore ce quatorze pourquoi ne dit-on pas dix-quatre comme tout le monde, de la vessie et de la lanterne, du bien et du mal. Jim se moque ; où est le bien, où est le mal, qui es-tu qui prétends les reconnaître ? Voilà trois mille ans et plus qu’un énergumène inconnu a posé la question, personne n’a encore trouvé la réponse et dans trois mille ans on cherchera toujours, et tu décrètes ceci et cela dans ce que je t’ai donné à entendre ? L’un ne va pas sans l’autre, et si je dis qu’il y eut du bien et qu’il y eut du mal, Jim ne pourra pas me reprocher d’avoir dit quel était l’un et quel était l’autre.

J’ai seulement dit ce que les uns et les autres me faisaient et comment je m’accordais à ce qu’ils me faisaient. Jim hoche la tête et prends l’air dubitatif. Ne surtout pas lui dire qu’en réalité j’ai ma petite idée ou ma grande idée, sur ce qui a été bon et ce qui a été mauvais. Prétendre que tout est relatif relève de l’honnêteté en général et de la paresse en particulier. Tôt ou tard il faut choisir son camp et décider ce qui doit être et ce qui ne doit pas être, pour soi, s’entend, pour soi seul. Et Jim lui-même, sans me l’avouer de son côté, sait bien ce qui lui a convenu et ce qui n’a pas répondu à ses attentes. Il le gardera pour lui mais lui aussi aura fait ses choix.

Dans dix ans, ce qui ne lui aura pas plu aura été oublié. Et si par extraordinaire le concert décevant devenait mythique, il sera content de n’avoir rien dit et préférera annoncer qu’il y était. J’ai donc déjà trop écrit, je ne peux plus revenir en arrière, mais je sais que j’ai choisi mon camp et si je me suis trompé, si j’ai laissé passer un hologramme fabuleux sans le voir, tout le monde le saura avant moi. De toute façon, l’hologramme est déjà perdu, alors le savoir ou ne pas le savoir, quelle importance ?

Pendant quelques heures, nous avons fui le monde de Jim. Trop dense, trop riche, trop présent, tout à coup il nous fallut trouver de l’air rare, aspirer du vide pour parler l’oxymoron. Où que l’on soit dans ces campagnes règne un petit vent sournois soufflé par Jim, et en parisiens indécrottables nous sommes allés nous cacher à la ville et ses plaisirs simples : attendre dans la file des moteurs qui fument, pester au feu, brûler des priorités, terroriser des piétons, tourner à la recherche d’un créneau, et mettre un paquet de pièces dans la machine à stationner. Puis traîner sur les trottoirs à la recherche d’une gargote, flâner parmi les touristes dans le château royal, s’assoir dans un transat à l’ombre sur le boulevard et déguster une bonne glace gigantesque aux mille parfums. Il fait très chaud et l’air sent l’asphalte récent. La glace est crémeuse à souhait et en face, dans le monde parallèle de l’autre côté de la balustrade, les deux dents de la molaire me font un signe d’amitié.

Je ne me lasserai jamais de la ligne des montagnes vue du boulevard et des rêves qu’elle m’a inspirés. Aujourd’hui encore, elle vient me voir de temps à autre quand je dors et j’ai douze ans à mon réveil.

Il fallait revenir chez Jim. Il nous avait donné la permission de 18 heures. Nous étions à l’heure sur la place pour découvrir un certain Samy Thiebault, j’espère ne pas en écorcher le nom, nouveau venu dans ma liste qui ne cesse de gonfler. La question de la relève ne se pose plus une fois qu’on a fréquenté Jim, et je serais presque davantage inquiet de la pléthore que de la rareté. Ils sont tous si jeunes, si réussis, si habiles, si énergiques, et si bons élèves, que je crains de me poser la question de leur avenir à eux, le mien et celui de la musique n’ayant aucun sens. Est-ce une pépinière d’où sortira le nouveau génie des alpages ? Est-ce plutôt un nouveau monde dont je n’ai pas la moindre idée et que je ne connaîtrai jamais, qui s’efforce d’éclore sous la coquille, et où la jaserie dont je procède ne sera pas de mise, une musique encore inouïe qui se mijote sous le regard complice des valeurs sûres du jour, comme le très bon batteur qu’il faudra que j’identifie. Tiens, Rémi Vignolo, rien que lui, justement lui. L’ami Thiebault pouvait plus mal tomber.

Je peux les aligner, tous les noms qui construisent ce monde ignoré, il suffit de recopier le programme. Je n’en ai pas entendu beaucoup, trop occupé par Jim et ses mille faces. Je donne ceux qui m’ont atteint : Thiebault ici présent, mademoiselle Teychéné, le Tara Petit Pas quartet avec mademoiselle Abati. Mais ils sont nombreux, ces petits jeunes, et je sais bien que je ne les verrai pas grandir. Autant apprécier ce qu’ils font sans imaginer ce qu’ils feront, je fais confiance aux vieux loups de mer pas si âgés pourtant, qui les accompagnent, le Vignolo de bon augure, et ce pianiste que j’entends, là, entre deux portes, et que je sais avoir déjà entendu, bon sang mais c’est bien sûr, Alain Jean-Marie qui vient donner la réplique à la belle Abati. Les voilà pourvus et parrainés, prêts pour le grand saut, et je n’ai plus besoin d’accumuler les galettes à leur noms, je n’en saurais que faire, ils ne m’accompagneront pas aussi longtemps que leurs aînés m’ont accompagné, nous ne vieillirons pas ensemble, et je ne pourrai pas les retrouver dans cinquante ans comme le dimanche soir j’avais retrouvé monsieur McCoy après une si longue absence.

mercredi 13 octobre 2010

HISTOIRE DE JIM - Douzième mouvement : Rambla et paseo.

Douzième mouvement : Rambla et paseo.

J’ai oublié beaucoup de choses. Mais faut-il les retrouver ? Faut-il gratter mes notes de musique jusqu’au sang sous prétexte de montrer qu’on a été bon élève, qu’on a fait tout comme il fallait, tout lu tout vu tout su, et qu’aucune étoile montante ne nous a échappé ? Je n’ai pas été bon élève, je n’ai pas tout lu tout vu tout su, et nombreux sont les artistes de talent qui se sont évertués sur la place ou dans les recoins sans que je les remarque. Le brouhaha, la fatigue, la faim, les ivresses, m’attiraient trop loin même lorsque j’étais à côté. Je vis en désordre et mon cerveau éponge ramasse par hasard bien plus que par calcul.

Comment apprécier Jim autrement que dans ce désordre ? Plutôt que de déambuler de boutique en pacherenc, de tartine en verroterie, d’artisan touareg en chapelier, j’aurais volontiers posé mon cul dans un fauteuil en rotin pour mieux savourer un grain de voix de raisin, pour mieux suivre la courbe du Jurançon, pour mieux caresser le foie onctueux et le saxophone râpeux. Un petit carnet de notes à la main, j’aurais humé la gueule d’atmosphère et j’aurais écrit mon paquet de cartes postales depuis le monde à l’envers.

J’aime écrire des cartes postales. C’est un exercice périlleux et délicieux. On dispose de 15 lignes tout au plus et de 10 mots par ligne en pattes de mouches. On n’a droit qu’au premier jet. Dans une habile progression, il faut décrire l’ambiance du lieu et l’humeur de l’écrivant, demander des nouvelles du petit dernier et de la grand-mère, prendre rendez-vous pour le prochain BBQ du retour, évoquer l’image au dos de la carte, parler des projets d’avenir et des derniers épisodes de la chasse aux roms. Une pointe d’humour, deux calembours aussi laids que possible, et, raffinement suprême et pirouette finale, conclure par ce par quoi on a commencé. Adresse, timbre, et hop glisser dans la boîte à l’angle Nord-Ouest de la place.

Trop facile.

J’aurais vraiment aimé faire tout cela. A tel point aimé que finalement je l’ai fait. J’ai déjà révélé mon quartier général d’où l’écoute était bonne mais la visibilité mauvaise. Pour écrire, il suffisait d’écouter et les voisins, dans ce lieu, était calmes et peu nombreux. De ne pas voir, sans doute. Les serveurs ne parlaient pas un mot de français ce qui renforçait le charme de l’établissement. Avant de prendre position nous faisions le tour de la bastide de Jim, des avant-postes aux arrière-cours, histoire de repérer les moindres indices et croiser des regards.

Nous nous sommes fâchés avec le vendeur de panamas. Le panama est très porté chez Jim. Je ne sais pas si le millésime y est pour quelque chose et si l’année prochaine sera chapka ou casquette blanche, ou bien si chaque année le petit monsieur nerveux vend ses chapeaux à tout le monde. Il faut reconnaître que ‘Aliénor n’avait pas parlé dans la dentelle. Ils sont trop chers vos chapeaux, dans six mois je vais à Panama et je les achèterais là-bas. Le petit monsieur n’était pas content de la remarque. Déjà, le touriste qui achète sur place des produits So-typics achète toujours trop cher une cochonnerie qui ne résistera pas au retour. De plus, le panama comme son nom l’indique est fabriqué en Equateur. Alors à quoi bon acheter un panama à Panama, il faudra payer aussi le transport, on peut aussi bien acheter chez Jim. Le monsieur était très fâché, nous sommes partis sans rien lui prendre.

Nous avons longuement philosophé avec les touaregs, ce qui nous a coûté trois paires de boucles d’oreille, cinq bagues et deux colliers. Honni soit qui Mali pense, peut-être venaient-ils de Montreuil. La sagesse du désert à deux pas de chez moi. A vrai dire, il y a à boire et à manger dans cette sagesse là, mais il faut des sujets de conversation pour faire connaissance et le marchandage ne suffit pas. Ils ne s’en laissent pas conter et leurs répliques sont acérées, prend garde à toi et n’oublie jamais de réfléchir. Ils étaient beaux dans leur houppelande.

Nous nous sommes arrêtés dans le coin des guadeloupéens. J’ai eu cette impression d’un chef qui surveillait tout son petit monde, un grand bonhomme coiffé multicolore au sourire de neige. Je l’ai vu interpeler une fillette traînée par sa mère. Quel âge as-tu comment t’appelles-tu, bien à sa hauteur, accroupi comme il faut, les questions qu’on pose pour que l’enfant réponde. La fillette un peu surprise et la mère un peu pressée. J’ai quakran. J’ai quatre ans moi aussi répondit le grand noir, et elle ouvrit de grands yeux. Je me mets derrière les yeux étonnés de la fillette pour avoir la vision qu’elle eut de la tête hilare au milieu des masques multicolores.

Elle recule dans les jambes de sa mère qui ne remarque rien trop branchée sur je ne sais quelle robe quelle étoffe quelle bibelot, elles s’éloignent l’une tirant l’autre et disparaissent. Le chef se redresse et s’avise du petit gros qui regardait la scène. Elle a raison, la petite, je n’ai pas quatre ans. En effet, vous ne les faites pas, dit le petit gros qui portait un sac noir à surpiqûres blanches justement acheté dix ans plus tôt en Guadeloupe. Non je ne les fais pas, reconnais le chef, en réalité j’en ai quatre cents.

Et vous savez pourquoi j’en ai quatre cents, insiste-t-il ?
C’est à force de réfléchir, répond le sac de Guadeloupe.

Le noir partit d’un grand éclat de rire à couvrir la musique qui continue au milieu de la place et sur les côtés aussi. Et il ajouta, après avoir tapé dans la main de l’homme au sac, celle-là, on ne me l’avait encore jamais faite. Et chacun repartit dans sa vie à lui.

C’était dimanche. Il restait un peu de temps à tuer avant que Jim nous présente à Monsieur McCoy. J’étais encore sous le charme de Virginie Teychéné que je ne connaissais pas le matin même et qui avait réussi à franchir la barrière des bavards de la place. Je humais l’air de l’heure, les airs et les rumeurs, le petit goût de sang du dernier foie gras encore en bouche. Laissant le grand noir à son rire, nous avons fait quelques pas pour nous rapprocher des frères Marc zéro-zéro-sept, installés chez Challan du coin sud-ouest sur le petit podium où officient des artistes de passage. De la jaserie manouche qui ne dépareillait pas l’endroit, aussi boui-boui que les puces.

Nous pouvions les écouter debout sans gêner les dîneurs ni les serveuses. Une vingtaine de personnes étaient là, petit groupe compact goûtant les nuages, les manoirs de rêve et le souigne mineur. On n’aurait pu y glisser une feuille de cigarette. Un petit gitan a su pourtant se faufiler, ils se faufilent partout ces gens là, six ou sept ans je ne sais pas lire l’âge des enfants, regard profond et mèche rebelle. Il était là pour entendre de toutes ses oreilles et s’était mis devant tout le monde, il n’était pas plus gitan que moi, pas moins non plus, pantalon un peu trop court de qui a grandi trop vite, cotonnades kaki ou grises ou vaguement bleues, j’ai la mémoire daltonienne et ce n’est pas important. Je me souviens de la mèche et du regard farouches.

Survient un second larron. Je savais d’avance qu’il surviendrait et qu’il aurait une tête bouclée. Il avait la tête bouclée avec une micro tresse sur le côté. Je n’avais pas prévu la micro tresse sur le côté. Cinq ans tout au plus, ou six, va savoir. C’est à cet instant précis qu’est apparu le regard farouche du premier, genre tiens voilà Concurrence. Il avait déjà deviné la suite. Le petit lui tire la manche et lui murmure à l’oreille qui écoutait ailleurs. Il lui murmure l’appel de la vraie vie, loin des musiciens qui ne jouaient que pour lui, loin de la découverte, il lui murmure le renoncement, Thanatos au lieu d’Eros. Il lui murmure l’appel de l’autorité probable, de l’autre côté du groupe compact. Il fallait partir, abandonner la jaserie à son sort, lui faire perdre sa raison d’être. Ils disparurent du côté des acras de morue et je ne les ai plus revus.

Ils m’ont donné la joie de faire mentir la prunelle de mes yeux qui dans ses habits de petite peste des beaux quartiers me serine que ma jaserie est une musique de vieux. Elle me le dit en prenant sa tête de merveille du monde façon phare d’Alexandrie, englouti à jamais. Il faut avouer qu’elle ne jure que par Renan Luce. Chacun sa croix et il n’y a plus d’enfant.