jeudi 9 septembre 2010

HISTOIRE DE JIM - Troisième mouvement : du flamenco sans gêne

Troisième mouvement : du flamenco sans gêne.

La vérité est que j’aimais ces musiques de joie depuis longtemps sans me l’être reconnu. Je me souviens petit, enfin, déjà grand mais petit quand même, de la fascination pour l’accordéoniste du village lorsqu’il jouait un air de tango ou de musette ou de paso-doble. J’en avais des frissons partout ; j’étais féru de Bach, Beethoven, Brahms, mais je ne savais pas ce qu’était la jaserie. Les filles pouvaient tenter de me tenter, je ne voyais que les bretelles du piano, et seul le bon vieux Sigmund pourrait me montrer pourquoi à ce point j’avais renié ces premières amours. Je pris goût à ces histoires d’adultère musical. La musique brésilienne se frayait un chemin à travers mes osselets endurcis, le sitar de Shankar, et le bandonéon, l’Oud, les bongos, le charango, la kora, le nay, la kena et le steel-drum, et tant d’autres jusqu’à, comble du puriste pris la main dans le sac, l’accordéon musette et le cymbalum tzigane, et la guitare flamenco.

L’eau a coulé sous les ponts, et j’en ai dévoré, des moules-frites à la chope des puces. Nougaro m’a présenté Galliano ; les enfants de Django, les trottoirs de Buenos Aires, les hauteurs de Tanger et d’Oran, el Cante Jondo de Ronda, m’ont décrassé les esgourdes et ont mêlé leurs voix à mes raucités saxophonistes. J’ai échappé aux années septante et leurs semelles de plomb, j’ai découvert l’immensité du monde et le fourmillement de la jaserie, cette façon d’inventer la musique devant moi, pour moi, pour moi seul, par transmission orale, ou mieux, par transmission sonore, non pas comme une improvisation surgie de nulle part mais comme la reconstruction à chaque fois d’un travail de longue date. C’est cela, la jaserie, à la fois écrite et soudaine, à la fois nouvelle et répétée.

Elle a fécondé les vieilles musiques endormies et les nouveau-nés multicolores font danser leurs berceaux.

Je m’assoie et j’écoute Raynal Colom. Il faut encore attendre un peu, un quart d’heure de retard sinon rien, Jim prend ses aises mais j’avais été prévenu, j’ai du temps pour savoir ce que flamenco veut dire. Deux ou trois chefs-d’œuvre de jaserie sont nés de cet accouplement andalou, sont nés de ces retrouvailles après tant d’errance ; des parents venus d’Afrique, l’un qui a traversé l’Océan et s’est établi dans les grandes villes après avoir échappé aux champs de coton, l’autre qui a traversé le désert puis le détroit et s’est établi dans la grande plaine du Guadalquivir, jaserie mâle et flamenco femelle. Je connais trois de leurs plus beaux enfants, les trois plus beaux ; ils se nomment Sketches of Spain et Flamenco Sketches, nés sous la houlette d’un trompettiste vêtu de cuir, et Olé de JC et Monsieur McCoy. Tout s’entremêle. JC est présent dans Flamenco, et Monsieur McCoy sera chez Jim dans deux jours.

JC, Olé. Faudrait-il un dessin ?

Olé. Avec un accent si je veux. On ne pouvait faire mieux que la sorte de bleu des deux premiers nés, et il fallut du génie pour en réussir un troisième l’année d’après. On pouvait faire confiance à JC pour qui miracle est routine, mais rien n’aurait été si parfait sans le bon Monsieur McCoy. JC tout à ses élans commençait à tourner sur lui-même, quand Monsieur McCoy a posé les mains sur l’ivoire et a joué le fameux contre-thème qui relance la machine ; puisé directement dans la besace des chants républicains espagnols, il rappelle JC à sa vie terrestre, à la souffrance de la glèbe.

Monsieur McCoy nous réserve un autre tour de sa façon.

Olé est l’enfant de JC et du Flamenco, de Harlem et de l’Espagne, de la guerre de sécession et de la guerre civile, naître à New York et mourir à Madrid.

Jim et Colom s’impatientent. Mais il faut bien que je pose mes bouées, mes balises, mon passé et mon passif avant de sauter comme les autres six mille dans le grand bain de la fosse aux lions. Ensuite, il sera trop tard. Raynal Colom est catalan. Un catalan n’est pas un castillan, encore moins un andalou. J’avais un léger doute sur le métissage annoncé, que venait faire le flamenco à Ripoll ou à Manresa ? A quoi bon chipoter sur les étiquettes géographiques, l’homme avait déjà traversé l’Atlantique et découvert la grosse pomme, il s’était entouré de complices madrilènes, et si j’étais venu au mariage officiel de la jaserie et du flamenco chez Paco de Lucia, autant être de tous les voyages et embarquer sur la caravelle de Colom.

mardi 7 septembre 2010

HISTOIRE DE JIM - Deuxième mouvement : les bâtards.

Deuxième mouvement : les bâtards.

Quatorze rencontres, et il faudrait que je les énumérasse ? Deux plus trois plus deux plus trois plus deux plus deux égalent quatorze. Il ne faut jamais découper les souvenirs en tranches comme un simple saucisson. Les échos, les couleurs, les visages se répondent d’un moment à l’autre, du grand soir au petit matin, d’une scène à un chapiteau, d’une rue à la place. Je n’écris pas un catalogue, j’écris l’histoire de Jim, et comme toutes les histoires, elle ne se déroule pas dans l’ordre chronologique.

Il y a pourtant un début et une fin, même lorsque le temps n’existe pas. Mon catalogue commence donc par la Catalogne. Tout ensuite se mélangera mais la première rencontre concentrera toutes les questions qui ne cesseront ensuite de me poursuivre, de me hanter jusqu’à la fin. Tant qu’à prendre le taureau par les cornes, la Catalogne est bien choisie, la corrida y est désormais interdite à ce qu’il paraît. Je ne donnerai pas mon avis là-dessus, trop d’imbéciles se jettent de la vaisselle à la tête pour que j’ajoute mes lieux communs aux leurs. Nous sommes dans la Catalogne de Raynal Colom, le premier que je découvre, et découvrir Colom en premier n’est pas un mince exploit, me disait un ami américain.

Jim ne vient pas de Catalogne, lui. Je sais qu’il voyage beaucoup, et comme tout marin digne de ce nom, comme tous ces marins sans nom, qu’ils soient d’ici ou d’ailleurs, de la Jeanne ou de Gibraltar, il laisse derrière lui son sillage et ses amours. Il ne sait d’où il vient et ne sait où il va, et il a croisé tant de parents possibles qu’il n’a pas vraiment de famille. Les mauvaises langues le disent bâtard, métis, mulâtre. Elles ont raison, les mauvaises langues, mais elles ne savent pas que c’est justement ce qui le rend si beau.

Elles peuvent jaser tant qu’elles voudront, les mauvaises langues, elles seront toujours en retard d’une jaserie, la jaserie de Jim. Et tout ce qui va tourner autour de lui, tout ce que je trouverai chez lui, toutes les rencontres, toutes les histoires qu’on va me raconter, chez Jim, seront des rencontres et des histoires de métissages, d’accouplements féconds, d’adultères prodigieux, et de sang impur qui ont longtemps abreuvé mes microsillons avant que le numérique ne les échantillonne.

Quatorze accouplements torrides nous attendent, la chaleur se conserve bien sous le chapiteau adiabatique, quatorze enfants bâtards vont naître dans nos oreilles. Elles furent battues et rebattues par la question du vrai et du faux, de l’authentique et du frelaté, du pur et du mélangé. Autant le reconnaître, j’ai longtemps été un pur de dur de la vraie jaserie, qui maudissait tout le reste. Un peu plus éveillé qu’à l’école de Montauban, j’avais lu Boris à temps, mais tout aussi imbécile au fond, je voyais la vraie jaserie juste au bout de mon étroite lorgnette, il fallait de la pauvreté, de la souffrance, de l’esclavage, de la négritude, un soupçon de substances illicites et beaucoup de révolte. Mon entendement ne valait pas cher. Les grosses ventes étaient mauvais signe, et passer dans la lucarne était une bonne raison de se méfier. Plutôt l’Oiseau que Satchmo, et encore fallait-il qu’il trompétât, son chant n’était rien que de l’alimentaire mon cher Watson ; et forcément je jubilais avec la libre jaserie qui faisait fuir les oreilles des bourgeois.

Il y a les années avant JC et les années après JC, tout le monde le sait. Je dédaignais les années de l’avant, j’étais un pur en ce que je ressemblais chaque jour un peu plus à ma caricature. Seuls Edward Kennedy le Duc, et Monsieur le Comte son concurrent, trouvaient grâce à mes oreilles pour de mystérieuses raisons, comme quoi peut-être tout n’était pas perdu. N’empêche, pour moi l’année zéro était donnée par JC et quelques uns de ses collègues, en ce temps là s’il y avait déjà des apôtres et des disciples, il y avait aussi des collègues.

J’étais parfaitement imperméable aux premiers métissages, même lorsqu’ils se faisaient chez mes ci-devant grands jaseurs. Je me souviens de cet éclatant trompettiste et des congas qu’il affectionnait au grand dam des zazous attardés, des plaintes venues du Gange poussées par les tambours en tonnerre, et du calypso de Saint-Thomas. J’assistais désolé à ces mélanges regrettables que j’attribuais à la nécessité de trouver son dîner le soir même, et je ne pardonnais pas aux cordes, ces cordes envahissantes, qui tentaient mais en vain de couvrir le chant de l’Oiseau.

L’exotisme de pacotille des rythmes brésiliens ne trouvait pas grâce à mes yeux ni la pâlichonne beauté d’Astrud, et comble de tristesse, il y avait même un bandonéon nommé Astor qui venait faire son petit tour. Mais que faisaient-ils tous, ces grands jaseurs avec ces femmes de mauvaise vie, que faisaient-ils de la pureté nègre ? Je savais mieux qu’eux ce qu’ils devaient faire, sans aucun doute. Je les écoutais pourtant, me croyant malin, je me disais qu’ils utilisaient un système pour mieux le pervertir, que ce qu’ils jouaient allait détruire ce qui les entourait.

A malin, malin et demi. A force d’écouter, de rechercher le piège, le truc, l’explication, à force de guetter le moment où ces facilités seraient balayées dans le grand soir de la révolution sonore qui n’allait pas tarder j’en suis sûr, lentement, insidieusement, inconsciemment, je devins amoureux de cet entourage mal famé, comme peu à peu un homme se laisse apprivoiser par une belle femme venue d’ailleurs qu’il croyait ignorante et facile.

lundi 6 septembre 2010

HISTOIRE DE JIM - Premier mouvement : le rendez-vous.

Premier mouvement : Le rendez-vous.

Rendez-vous était pris. Depuis belle lurette, le mois, le jour, l’heure même étaient connus. Nous ne pouvions plus reculer. Jim était pourtant très intimidant, et la seule idée de le rencontrer, maintenant que le temps était proche, ralentissait nos mouvements comme dans un courant contraire, comme dans un rêve dont on voudrait sortir. En vérité, ce n’était pas Jim qui nous intimidait puisque nous ne le connaissions pas, mais l’idée de Jim, l’image que nous nous étions inventée de lui, puisant ici et là des pièces de puzzle pour tenter de se le représenter, pour avoir l’air intime le moment venu. Fausse manœuvre ; nous avons construit nous-mêmes notre inquiétude.

Nous connaissions certains de ses collègues, de ses relations, de ses amis, et nous savions qu’il leur ressemblait, nous savions bien à qui nous aurions affaire, ses qualités et ses défauts, les ennuis et les cadeaux qu’il nous ferait, enfin, sans le savoir exactement, nous en avions une idée plutôt plaisante. Mais voilà, nous savions qu’il faudrait faire bonne figure, être à la hauteur de ses exigences, et nous savions aussi que nous étions à son égard tout aussi exigeants, ce qui n’excluait donc pas le risque de déception.

Notre rendez-vous avec Jim ressemblait en cela aux rendez-vous amoureux de première fois, et c’était bien la première fois, justement.

Tout a été chargé dans la belle auto, les brosses à dents, les cotonnades, les cartes mémoires. Nous sommes partis délobe, avec huit jours d’avance pour prendre le temps de l’approche, n’est-ce-pas ainsi que les sondes exploratrices tournent longtemps autour de leurs astres avant de s’y perdre. Il était important de ménager une sorte de transition entre les deux planètes, et sacrifier à quelques dieux. La famille, en sentinelle sur le pas de la porte, n’allait pas nous laisser filer sans rien dire. La table était mise, le temps éclairci, la fatigue pressante, nous nous sommes arrêtés dans les blanches terres en lisière de Double et nous avons festoyé.

Puis ce fut l’amie qui nous réclama en bordure du Bassin, ses huîtres et sa Dune. Elle avait besoin de compagnie pour deux ou trois soirs de solitude. La table était mise, le temps maussade, la fatigue endormie, nous avons terminé les quatre jours de fête par un bel artifice et nous avons festoyé.

Puis le passé passa, mon passé dans la grande ville de la demi-lune. Y retrouver ma rue de naissance et le numéro de la maison, dix-neuf, drôle de boutique cette échoppe où je suis né, drôle de numéro, mais les amis étaient là, eux aussi, à nous y attendre. La table était mise, le temps lumineux, la fatigue noyée dans les bénitiers de Saint-André, à moins que ce ne fût Saint-Michel va savoir, et nous avons festoyé.

Il nous restait quelques heures pour être à l’heure au rendez-vous, il ne fallait pas se faire avoir par la tortue en gambadant juste un pas de trop. Nous avons traversé la Grande Forêt en laissant le soleil à droite, puis nous avons remonté le cours de la rivière bondissante et nous sommes entrés dans le vif du sujet.

Jim nous avait prévenus. Nous sommes quatorze à la suite, avait-il dit, armés jusqu’au bout des cordes, des cornes, des corps, des cœurs et des chœurs. Marteaux, coulisses, chevalets, pédales, touches, crins, clés et peaux frémissent et se tendent à nous attendre. Nous le savions, nous étions partis joyeux pour cette course lointaine, désormais plus de retour possible : l’horizon n’est pas morne.

Parfois dans l’aventure il sera question de musique. Je sais qu’il est impossible de décrire de la musique par des mots et je n’aurai pas cette impudence. Le musicien me raconte une histoire quand je l’écoute, ou plutôt, comment dire, j’entends une histoire dans sa musique qu’il joue pour moi, et seulement pour moi. Il peut se trouver cent mille personnes ou deux autour de nous, le musicien et moi, qu’il ne jouerait que pour moi, car je suis le seul à entendre ce que j’entends, tout comme les cent mille autres personnes sont chacune la seule à entendre ce qu’elle entend. C’est l’histoire que j’entends que j’écrirai en voulant trouver les mots sur la musique, et ce sont ces mots qui diront le mieux ce que j’ai entendu. Il n’y aura aucun discours sur le médiator, sur la sourdine, sur le trémolo et sur l’anche récalcitrante. Il n’y aura aucune thèse sur les harmonies et les passages d’accords, sur les bémols malvenus et les dièses de comptoir.

Je ne fais pas dans le traité de musicologie, je ne fais pas dans la guitare classique, je fais dans la guitare sommaire, et je voyage, je rêve, je contemple, et je me berce. Je me souviens des anciennes rencontres, je mélange les réminiscences in tempo, je crépuscule avec Nellie et je regarde lentement se faner mes deux gardénias.

Le voyage sera long. Il ne se résume pas en deux temps trois mouvements. Comme une symphonie façon Bruckner, il y en aura dix, douze ou quinze, des mouvements, au bas mot. Et chacun prendra son temps, le tempo comme ils disent, il faut respecter la cadence et ne pas aller plus vite que la musique. Alors je m’installe confortablement dans ma cave, j’allume un bon cigare, et je commence.

jeudi 15 juillet 2010

Un peu d’oxygène.

Un peu d’oxygène

Pardon, je me suis permis de m’étaler dans la véranda devant la rivière des pluies, en attendant que l’orage passe. Evidemment, j’ai laissé la trace de mes bottes crottées tout partout et l’Oxygène trouvera que je ne manque pas d’air. Je suis encore plus long ici que chez Akynou, c'est peu de le dire. Je leur permets de me chasser de leurs terres, et je m’installe donc chez moi où je vais m’étaler tout mon saoûl en ne dérangeant que ceux qui viendront. Je vais me recopier chez moi-même et me contempler dans mon miroir magique.

Pouf pouf. Comment vais-je trouver un titre ? Pour un texte long, un titre long ira bien, à l’ancienne.

Où il est question d’un président qui cause dans le poste pour éteindre des incendies allumés par lui-même.

Oui, c’est le titre.

Le bonhomme m'insupporte au delà de l'imaginable, et jamais je n'aurais pensé qu'un homme politique puisse à ce point m'insupporter. Pourtant, des insupportables il y en eut dans ma vie, et pas seulement à droite d'ailleurs, ne confondons pas allergie et pensée.

Malgré tout, ils furent plus nombreux à droite qu'à gauche à m'insupporter, quand même. La pensée parfois contribue à l'allergie, et lycée de Versailles.

Mais à ce point, je ne vois guère que Raymond Marcellin. Et encore, il n'a pas dépassé le stade de ministre de l'Intérieur. J'ai la fibre démocratique et héraclitéenne trop chevillée au corps pour me laisser aller à un épiderme trop chatouilleux : le nécessaire débat, l'indispensable combat, sont seuls gages de santé de la cité, et pour débattre et combattre il faut bien des combattants.

Mais là, vraiment, et surtout depuis la catastrophe des élections de 2007 (juste conclusion de l'erreur fatale du non de gauche au référendoume de 2005), le triste sire m'insupporte. C'est pourquoi je me suis forcé à l'écouter l'autre soir. Enfin, c'est 'Aliénor qui m'a forcé. Et comme il fallait bien manger, on a fait plateau télé devant Sarko.

Je deviens long. Je continue.

Il ne m'a même pas énervé, et j'ai pu tout manger sans aigreur d'estomac. Il faut dire que le poulet froid était bio et parfaitement cuit, et la mayo faite main.

Evidemment droit dans ses bottes et tout en retenue sur-jouée, selon le même principe que lors de son débat avec Ségolène. Plan "com" parfait, pas de grandes indignation, pas de k*ärcher, pas de mot trop haut. Juste une pratique de l'interpellation vers Monsieur Pujadas pour le faire acquiescer à l'insu de son plein gré, sous la forme "Monsieur Pujadas, vous ne pensez quand même pas que …", ou bien "ne me dites pas, Monsieur Pujadas, que vous croyez que ...", suivi d'une reformulation caricaturale de la question posée ou de l'objection envisagée, histoire de les plomber d'avance pour faciliter la réponse.

Pujadas aurait dû réagir et ne l'a pas fait, acquiesçant par son seul silence, du coup. Le principe est connu de tous les dialecticiens, mais ici il a été porté à un haut degré d'incandescence dans le but de cacher le vide du discours. Or je pense que ce but n'a pas été atteint. Même les amis du président ont eu la félicitation mesurée, c'est dire. J'attendais mieux (je veux dire pire). Et je ne sais pas, du coup, si je dois me réjouir de ce vide - signe avant coureur de l'effondrement de son camp - ou si je dois le craindre - signe avant coureur de brutalité à venir -, comme il faut craindre les attaques d'un essaim affolé.

En aucun cas il ne faut sous-estimer l'ennemi.

fin

dimanche 27 juin 2010

Pas de panique à France-Inter.

J’ai détourné le titre d’un billet d’Akynou sans vergogne, et je m’en vante. Il faut lire chez elle avant de lire ici.

L'évocation des vieux souvenirs ne me rajeunit pas ... Bien que Bernard Lenoir n'ait jamais réussi à me faire aimer le rock en général (même si j'en aime un peu en particulier), il annonçait à 21 heures le début d'une soirée d'écoute qui se terminait généralement vers 2 heures du matin, avec les suivants. Les réveils, mâtin, étaient difficiles. Je me souviens de l'oreille en coin et de la petite crécelle, de Julien Deli-Fiori, de Sim Copans (ouais, je suis assez vieux), d'André Francis, par exemple. Et j'ajoute José Arthur sans qui la vie m'aurait été bien dure s'il n'y avait eu le pop-club avec lui, yeah.

Des radios dites généralistes, je n'ai jamais su écouter autre chose qu'Inter, même lorsque quelque émission passait ailleurs très attirante mais coupée sans cesse. Je n'ai pas envie de renier ce passé là sous le prétexte de la vengeance du tueur même pas masqué.

Alors je vais faire une petite cure d'austérité (c'est à la mode par les temps qui courent), et j'attendrai la rentrée pour voir.

Je me souviens aussi de Philippe Val. Il fut un de ces trublions dérangeants comme ceux qu'aujourd'hui il laisse choir, probablement beaucoup plus cinglant, injuste (parfois) et insultant (souvent) que ne le sont Stéphane Guillon et Didier Porte.

Il s'est fait depuis une spécialité du silence piteux.

Son complice de la grande époque se nommait Patrick Font. Comme larrons en foire, ils étaient. Le truculent et le romantique, l'agressif et le révolté. Chacun son rôle, le duo était parfait. Puis Patrick Font a eu des ennuis avec la justice pour des raisons justifiées
qui me révulsent autant que vous mais qui n'avaient rien à voir avec ses textes.

La bien-pensance tenait l'occasion rêvée de le détruire, ce qu'elle fit, et si je n'accorde à Font aucune circonstance atténuante, je remarque que nombreux sont ceux qui dorment tranquilles malgré des comportements similaires sinon pires. Bien entendu, personne n'a manifesté son soutien à Font, et surtout pas Val, qui s'est terré, plus profil bas tu meurs, je dis bien bas.

La question n'est pas de défendre l'indéfendable, la question est de rappeler sans honte qu'on a été son ami et que cela ne s'oublie pas, même s'il mérite sa punition. Et pour preuve que c'est possible, quelqu'un l'a fait. J'ai dit que personne ne s'était ému de ce qui arrivait, j'ai tort, quelqu'un l'a fait qui n'est dans le collimateur de personne et qui continue sa carrière avec succès.

Quelqu'un a dit qu'il appréciait Font et ses textes, et que son amitié lui restait acquise malgré la gravité des faits. C'est ainsi, il restait son ami. Il a refusé de hurler avec les loups de la bien-pensance trop contente.

On peut penser qu'il a failli, cet ami qui s'est exprimé ainsi publiquement. On peut penser ce qu'on veut. Moi je pense qu'il a été d'un courage exemplaire.

Il ne se nomme pas Philippe Val, terré dans sa cachette. Il se nomme Laurent Ruquier.

mercredi 23 juin 2010

LE LANGAGE FACILE.

On croit toujours qu’il est facile d’écrire en français. Je me suis piqué de maîtriser cet exercice avec virtuosité, d’avoir du style comme on dit. Plus dure est la chute.

Tout le monde connaît dame Akynou et je ne vous la présente pas. Je vais régulièrement flâner dans ses racontars et souvent je m’y perds, j’explore, je voyage. J’y trouve des coups de cœur, des coups de gueule, des leçons de choses, des batailles rangées et des sommeils de chat. Parfois je laisse un commentaire en me donnant l’impression d’être celui qui entre dans un salon avec des bottes de chantier.

Dans un billet récent, le dernier en date, elle a expliqué ce que devaient être les qualités de l’écriture du journaliste. Entre nous, je vous avoue qu’il s’agissait de l’écriture de tout le monde, car les règles énoncées ne concernent pas que les journalistes, et les manies et facilités de nos lieux communs qu’elle dénonce sont à pourchasser partout, jusque dans les derniers recoins du langage parlé.

Pour nous illustrer ses propos, elle a annoncé qu’elle nous soumettrait un texte bourré de ces fautes d’usage, de pratique, d’orthographe et de rédaction qui émaillent ce que nous prenons pour notre francophonie cacophonique. J’ai donc lu le billet jusqu’à la fin en attendant de voir arriver l’exercice que je me réjouissais d’avance d’affronter. Trop facile et même pas peur.

Las. En arrivant à la fin du billet je me suis aperçu que j’avais lu l’exercice sans avoir vu que c’était lui. Heureusement que j’étais au fond de ma cave et que personne n’a vu ma tête, ni moi non plus d’ailleurs il n’y a pas de miroir. Quinze fautes au moins, et peut-être dix-sept ou dix-huit m’étaient passées sous le nez sans coup férir, sans le moindre hoquet, sans le plus petit ricanement, genre cécellekidikihé. J’ai bien entendu repris mon bâton de pèlerin, remonté en haut de l’écran, et repris la lecture de la partie encadrée dont à laquelle j’aurais dû me méfier même si cette façon d’écrire ne me semble pas tout à fait convenable.

Et victoire, j’ai trouvé vingt-et-une fautes !

Conclusion : j’écris si mal que je ne vois pas les fautes où elles sont, et que je les vois où elles ne sont pas. Comment voulez-vous qu’ensuite je vous écrive ?

Plongé à ce point dans le ridicule, je vais faire diversion et vous donner, à mon tour, quelques leçons de langage. Après tout, notre monde où nous vivons est le monde de ceux qui donnent des leçons en ne se les appliquant pas, qui exigent des autres ce qu’ils sont incapables de faire eux-mêmes, et qui se pavanent sur le haut du pavé sans le moindre commencement d’humilité. Alors je ne vais pas me priver.

Deux usages m’agacent particulièrement. Akynou, si tu me lis, n’oublie pas d’en parler à tes ouailles. L’usage du mot problème et l’usage du mot technologie.

Tout est problème. J’ai un problème, tu as un problème, la société a des problème, Eric Woerth a un problème, problème, problème, problème. A croire que les mots questions, difficultés, soucis, ennuis n’existent pas. A croire que tout ce qui nous perturbe relève uniquement d’un énoncé interrogatif disposant d’une solution connue, car c’est cela le problème et rien d’autre. Nous confondons allègrement avec le sens que donnent les anglais au mot « problem ». Il y a des problèmes de mathématique, de physique, de chimie, mais il n’y a pas de problème de société ni de philosophie, il n’y a pas de problème de couple ni de problème de santé. La notion de problème contient à la fois l’existence d’un énoncé interrogatif, et d’une réponse à cet énoncé. La réponse à l’énoncé s’appelle la solution. Sans solution, pas de problème. Un énoncé sans solution est une conjecture. Voilà le problème, pardon, ma réponse.

Technologie. Mon dieu le gros mot. On en a plein la bouche, et on le fait précéder de préférence par l’adjectif « nouvelle ». Nouvelle technologie. Je fais dans les nouvelles technologies, disait l’autre qui se pavanait ainsi en public. Plus le mot est long, plus il en impose et le journaliste machinal va l’utiliser à longueur d’article, le commercial de service à longueur de boniment, le politicien de sortie à longueur de discours, pour se faire croire à eux-mêmes qu’ils en connaissent un rayon.

Mais vous ne pourriez pas dire technique, bande de nazes ! Ce n’est pas parce qu’elle utilise des découvertes scientifiques récentes que la technique devient technologie, elle reste technique. L’ordinateur est un matériel très technique et n’est pas du tout technologique. Les cellules photovoltaïques non plus, ni les combinaisons de nageurs, ni l’organisation du fonctionnement d’une automobile, ni le four à micro-ondes ni le traitement anticancéreux de dernière génération. Tout cela est technique, rien de cela n’est technologique.

Ouais. Pourtant tout le monde le dit. Justement, c’est la raison pour laquelle je suis si agacé. Facilité langagière, et surtout, dans ce cas précis, tentation de fatuité. Le mot technologie existe bel et bien, et comme son étymologie l’indique, il s’agit de l’étude des techniques, du discours sur les techniques, non point des techniques elles-mêmes, qu’elles soient nouvelles ou archaïques.

Voilà. Je vous ai fait la leçon et je retourne à mes avatars.

Akynou, avec toute mon amitié. Andrem.

vendredi 12 mars 2010

IMMIGRATION #7 et fin - Péroraison

7 - Péroraison

Désormais il est trop tard, et aucune des objections ni sur l’histoire ni sur le présent qui te viendraient à l’esprit ne seront envisagées, l’ami ne les entendrait pas aussi hurlantes soient-elles. Il est enfermé, prisonnier des chaînes indestructibles de son logos ; toi qui entre de ce crâne, oublie donc toute pensée intelligible sinon toute espérance. Tu dois rester dans cet enfermement, fermer la porte avec lui, tu dois accomplir ce geste héroïque, tu dois mettre qu’il ait raison.

Mais si, respire encore et continue à lire.

Voilà : il a raison, quarante millions nous sommes, hic et nunc, pas un de plus, et tout autour grouillent vingt autres millions, tellement emberlificotés avec nous, je dis nous à tout hasard, qu’il en devient impossible de discerner le vrai du faux, encore heureux que statistiquement il y ait de la basane. Alors ?

Alors ?

Alors la vie est belle et c’est tant mieux. Alors faisons qu’on la vive ensemble, puisque c’est devenu tellement trop tard que de toute façon nous ne pouvons que la vivre ensemble cette vie, il n’y a aucune autre porte de sortie, il n’y a rien d’autre à faire, c’est lui qui l’a dit, prenons le au mot. Yssont là tous tant qu’ils sont, Yzont l’énergie que soi-disant nous n’avons plus, Yvont faire tourner la baraque, que demander de plus, qu’attendre de mieux, puisque la lave en arrive à ce point là, laissons la refroidir maintenant que le torrent a cessé, et calmons-nous. S’il est vrai que nos valeurs sont balayées, c’est peut-être qu’elles étaient poussière et que nous ne les méritions pas, et si elles ne sont pas balayées, c’est peut-être qu’elles étaient indestructibles et qu’elles nous aident plus sûrement aujourd’hui qu’hier ; mieux encore, il se peut bien que la France éternelle et ses valeurs n’existent que parce que nous sommes tous là, quarante millions plus vingt millions : sans nous tous point de valeurs et point de France, et le seul fait que nous soyons là vivants leur donne vie et force, aux éternelles valeurs et à la vraie France, car il se pourrait bien que ces valeurs n’existent que par notre existence et non l’inverse, alors de quoi faudrait-il avoir peur ?

Ce n’est pas moi qui ai peur, ni de l’ami, ni de la lave, ni des vingt millions. Le débat sur le passé intéresse les historiens pendant que nous, nous avons du pain sur la planche car si vraiment ces vingt millions existent, ils ne peuvent vivre sans les quarante dont je crois que je suis, et si les quarante sont encore là, ils crèveraient sans leurs vingt millions de frères ; frères ? Je n’aime pas ce mot, il me trouble, il n’est pas sincère, il n’est pas juste. Il me faut un plus beau mot, plus proche, plus compatible, exempt de ces relents de moralisme qui nous égarent, cherchons un peu. J’en ai un qui va mieux et si tu en as un meilleur, chiche. Vingt millions de concitoyens. Voilà c’est tout.

La crème anglaise avec des moelleux desséchés, franchement, ce n’est pas très bon. Mais les amis en reprendront, sinon que serait l’amitié ?

FIN.
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jeudi 11 mars 2010

IMMIGRATION #6 - Les rengaines

J’en ai assez dit. Je passe les couplets sur le regroupement familial, sur les vingt ans de gauche qui nous ont perdus après les trente glorieuses qui nous ont gavés, j’éviterai de confronter les dates et les durées et la précision des événements, on m’accuserait de pervertir le discours comme si besoin était, je passe aussi le couplet du laxisme, la polygamie galopante, la démagogie ultra-gauchiste, la flatterie pour quelque voix, à croire que la gauche est encore en train de gouverner ma parole.

Le tableau a pris forme sur la table de la salle à manger. De nouveaux mots sont apparus et tu les connais déjà. Je ne vais pas les énumérer tous, j’en cite trois.

Yssont. Yzont. Yvont.

Rien de tel que des exemples pour échapper à une définition laborieuse. Alors, exemples :
Yssont très nombreux. Yzont quatre femmes. Yvont tous nous bouffer.

Et voilà. Tout est clair. Il y a quarante millions de vrais français droit du sang et compagnie directement issus des Vraies Valeurs Victorieuses, et vingt millions d’Yssont, d’Yzont et d’Yvont. C’est déjà trop tard et nous avons perdu. Ne me demande pas ce que nous pouvons bien avoir perdu, mauvaise question, nous avons perdu un point c’est tout, qu’il dit. La faute à qui ? Aux politiques pourris, la gauche quand c’est la gauche, la droite parce qu’elle a un complexe de gauche, hypnotisée par le pouvoir maléfique des idéologies mal à droite.

Voilà un bon moment que les moelleux sont trop cuits. On va se rabattre sur la crème anglaise. Je te confie une seule chose à faire, dit ‘Aliénor, tu trouves moyen de le rater. Oui, ma chérie, mais je voulais aller au bout du discours, ne comprends-tu pas, et cela méritait des bouts de chocolat trop secs. Il m’importe d’aller au bout de l’ami, sinon que serait l’amitié ? Et crois-moi, ce chemin trouve sa sortie. L’ami ne la verra pas, pas ce soir, mais j’espère que ce n’est pas irrémédiable. Je te la propose ici. J’accepte le tableau tel qu’il m’est brossé, en oubliant les retouches et ratures qui entachent sa cohérence, j’admets ce quarante et vingt qu’il me brandit.

à suivre.

mercredi 10 mars 2010

IMMIGRATION #5 - Copulations laborieuses

Voilà où le bât blesse ; ils restent quarante millions et pas un de plus et il faut des bras pour reconstruire. Imparable mon cher Watson, on ouvre la porte à l’erreur majuscule du millénaire, à la ruée sauvage, on tombe dans le piège tendu par l’histoire, le grand complot basané. Les voici qui débarquent massivement tous tant qu’ils sont, les régiments, les hordes.

Les recruteurs parcourent les oueds et les oasis, les djebels et les médinas, ils s’installent derrière la petite table et ils cochent les noms des volontaires, longues files d’hommes éblouis du miroir aux alouettes et du projecteur en pleine face. Parfois l’un d’eux sort de la file et rentre chez lui retrouver son lopin et ses chèvres. Il fait le mauvais choix et de désespoir il se suicide d’une balle dans le dos. Voilà comme ils nous ont envahis, les comploteurs. Tu sais comme moi que seule la dernière phrase fait partie du discours brûlant et que je trahis la pensée de qui je cite en ajoutant mes couches. Dois-je utiliser le mot pensée ? Tout le monde sait pourquoi l’on met des couches parfois.

Si peu à peu les méthodes deviennent moins expéditives, le flux ne se tarira plus et les mines extrairont, les usines usineront, les cités radieuses irradieront, trente glorieuses vous dis-je, faut-il en être fiers, faut-il croire à ce rêve de fous ? La faute à qui ? L’entends-tu bien, le discours qui monte, le discours de l’autre soir. Quarante millions de vainqueurs devenus paresseux au point de se livrer nus à l’appétit de ces gens-là, on dit ces gens-là chez ces gens-ci, et si l’on oublie que personne n’avait vraiment demandé à venir c’est juste que c’est juste mais que la lave ne l’entend pas de cette oreille.

Courage, je dois laisser plus de place au discours, cesser de m’interposer, aller au bout de sa logique, puisqu’il doit bien y avoir un bout, et une logique. Non ?

Quarante millions de paresseux qui vont se laisser manger le pain par vingt millions de faméliques venus chez nous sans qu’on ne leur demande rien, qu’il dit. Pourquoi vingt millions ? Le calcul est simple, quarante et vingt font soixante, soixante millions d’habitants désormais. Je sais que mon ironie se mélange au point qu’on commence à se demander où elle finit où elle commence, comment la séparer l’une de l’autre. Je ne sais pas transcrire le propos que je voulais transcrire avec l’honnêteté dont je me réclame, c’est trop difficile, alors je parsème, je ventile. Puzzle et calvados, et la pilule arrive à passer dans la brûlure de l’alcool.

En vérité, tu comprendras très bien, je le sais, je te connais, puisque tu es encore ici.

lundi 8 mars 2010

IMMIGRATION #4 - Quarante millions

Nous voici à la Libération, avec aile majuscule. La France a vaincu le cousin germain, dit-on, et s’est redoré le blason démocratique. C’est une France de quarante millions de républicains laïques et obligatoires qui fêtent la victoire, quarante millions de vainqueurs surtout ceux de la onzième heure. Moins quelques femmes courageusement tondues.

Je n’étais pas à cette liesse, mais il me faut partir de ce moment zéro si je veux respecter ce dont je tente de me faire l’écho. Alors je m’y place pour la suite. Nos quarante millions étaient-ils quarante millions de combattants deux ans plus tôt et quarante millions de républicains cinq années auparavant, simplement poser la question est déjà trop demander revenons au point zéro, avant il n’y avait rien.

Silence dans les rangs. Nous voici à la Libération, prêts à reconstruire vaillamment le pays détruit avec le plan Marshall et les trente glorieuses dont on fait grand cas et dont je suis. Les français sont nuls et ne font qu’un enfant virgule cinq à leur femme, puisque je te le dis, et ils restent donc quarante millions. Mais ce sont des français, fils de ceux qui ont sauvé nos valeurs, les vrais, quoique ne l’oublions pas, il vient de dire qu’ils étaient nuls. Il ne va pas s’embarrasser d’un début de contradictions, les français sont nuls mais les valeurs sont vraies, que viens-tu chercher noise ? Les français, les valeurs, France éternelle et compagnie, tu reconnaîtras les tiens et tu n’en sauras pas davantage.

Je ne sais pas bien ce que sont cette France éternelle et ces valeurs sans les français qui y vivent, ou avec de si mauvais français, paresseux et jouisseurs. Mais le discours n’a que faire de ces interrogations suspectes, la lave ne craint pas l’ironie, le torrent continue de plus belle.

Tiens, avant de poursuivre, un petit caillou blanc qui surnage : les fils de Michalski, de Battistoni, ceux de Rodriguez et ceux de Pereira, qu’il y a dix ans on nommait pollacks ou ritals ou autres doux noms, tous désormais sont dans le bateau du discours parmi les vrais français, ils sont dans les quarante et la lave ne s’en est pas aperçue, sinon qu’ils ne font pas assez d’enfants comme tout français qui se respecte. Cette intégration là n’était pas attendue et je la prends tant qu’il est temps.

Un hommage du vice à la vertu ne se refuse pas.

jeudi 4 mars 2010

IMMIGRATION #3 : l’étendue du paysage.

En tant que puissance amicale et invitante et bien campé sur mes fondements, j’obligeais sans avoir à ouvrir la bouche mes convives à construire une logique, à argumenter, à étayer. Ce n’était pas un souci de politesse, mais notre vieille amitié les enveloppait de précautions, de scrupules, et leur imposait un effort de formulation honnête qui me faisait plaisir à voir ; je me gardai bien de leur faciliter le travail, en leur prêtant une oreille ostensiblement attentive.

Ils ne pouvaient pas se dérober par quelque slogan usé jusqu’à l’os, par quelque plaisanterie douteuse et autres sourires de connivence comme je devine qu’il se pratique dans un entourage conforme, j’en ai tant fréquenté, de ces entourages où je ne savais comment lutter contre la dérive de ces continents noirs, contre ces fleuves de glaces entrechoquées qui emportent tout au dégel, sismographe je te dis, ultrasensible. Ce n’est pas leur faire injure que de les savoir ainsi et de le dire. Tu ne serais pas plus glorieux au milieu de tes camarades à déchiqueter de l’ultralibéralisme à coups de prêt à penser, soudain contraint de surveiller ton discours par amitié, ailleurs.

Ce qu’on entend alors devient intéressant et sollicite la réflexion bien plus que l’indignation. Bon, mes orteils en étaient tout horripilés sous les épaisseurs de chaussettes car il y avait des vents coulis, il fait froid cet hiver et le feu dans la cheminée ne suffisait pas à chauffer le ras du sol, et ce n’était pas à cause de ce froid là mais personne ne le voyait.

Je vais tenter de te décrire ce paysage d’hiver ainsi constitué, et ne m’en veux pas si par ci par là une bulle de savon pleine d’amertume éclate, question de survie et de respiration dans les remugles.

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dimanche 28 février 2010

IMMIGRATION #2 : La lave.

Tous les vulcanologues te le diront, et ils seront confirmés par les spécialistes des discussions entre amis. Les vulcanologues devraient, dans leurs savantes et périlleuses études, s’inspirer des tables bourgeoises au moment du fromage pour établir leurs modèles. Personne ne sait jamais à quel moment le tréfonds s’éveille et s’ouvre. Moi-même, fin sismologue du dessert, j’ai laissé échapper les avant-coureurs ; je devais être en train de programmer le four pour le dernier petit coup de chaud, tu ne fais jamais rien tu pourrais au moins t’occuper de réchauffer les moelleux, avait dit ‘Aliénor.

Attention, n’attendez pas la geste pâtissière, l’acrobatie sucrée, le survol exquis. Non, juste régler la température, attendre la sonnette, placer les surgelés, relancer dix minutes, ressortir et démouler après léger refroidissement. Puis crème anglaise en flacon de supérette, et hop. Pas de quoi convoquer Bocuse. Quand je m’étais absenté vers la cuisine, on parlait industrie, développement, taxe carbone, grandes écoles, Carla. Il faut toujours une pincée de Carla dans les tablées.

A mon retour, on parlait population française et là, mon sismographe a frémit. Rien de très alarmant, mais ces petites oscillations qu’ils savent voir, mes savants, quand tout semble calme, quand rien de fâcheux ne sort, quand la caldera est encore endormie. Mais tu n’es pas venu ici pour t’occuper de la Fournaise et je te passerai le détail du réveil de la bête ; j’en viendrai au discours tel qu’il s’est répandu devant moi, comme la coulée de lave une fois enclenché le processus. A l’abri depuis mon observatoire à chocolat, j’ai pu tout voir passer, et comme rien n’arrête ce flux autant garder ses distances et attendre.

Comme tout bon vulcanologue en situation, j’avais mis en place toutes les balises indispensables sur mon piton protecteur : j’avais dit que j’étais de gauche, oui toi qui ne me crois pas tu te tais s’il te plaît et tu gardes ton caviar pour tes amis en mal de pensée facile, que j’étais plutôt sympathisant socialiste quoique très désolé et c’est peu de le dire, que j’étais représentant du syndicat de Monsieur Thibault au sein de la Fondation bien que sa centrale ait soutenu un certain non de mauvais aloi et s'il n’y était pour rien cela me valut quatre ans plus tard de la quitter sans regret, mais j’avais d’autres chats à fouetter il faut le dire aussi.

Entre nous soit dit, l’imprécateur de service d’où sortait la lave était furieusement noniste ce qui redoublait notre désaccord et ce qui en dit long sur le nonisme mais c’est une autre affaire. Son non à lui avait au moins le mérite de la cohérence.

Repères et garde-fous étaient ainsi en place. Place au discours adverse.

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vendredi 26 février 2010

IMMIGRATION #1 : Il faut s’y mettre.

Il est bien entendu que la participation à un débat odieux ne me tente pas du tout. Cependant, les laves nauséabondes complaisamment libérées par nos gouvernants se répandent et relâchent une parole longtemps tue. Le silence masque parfois le cheminement des poisons et le bruit le révèle, alors faisons mentir le sage et proclamons d’or la parole et le silence de plomb. On voit surgir des peurs qu’on croyait mortes ; on voit naître de bien étranges monstres, ulcères, furoncles, bubons, et la peste va bientôt envahir le monde qu’on imaginait vaincue.

La peste. Le résistible déchaînement de haine, nourri d’approximations, de généralisations, d’amalgames et de bons mots, sous le tisonnier de maître-feu du pouvoir en place. Ne sait-il pas, le ministre et le préfet, le sous-secrétaire et le porte-parole, que l’habileté apparente est ruse de diable, et que si le déferlement nous emportera dans la tempête, il les emportera aussi dans la même tempête additionnée d’opprobre. Innocents, les bons mots ? Mais qui est dupe ?

L’autre soir à dîner, six amis ne s’étaient pas revus depuis longtemps et profitaient de la Saint-Marcel et du nouvel an proche pour faire quelques retrouvailles. Trois couples comme il en est des millions dans notre pays, sans souci grave d’argent, mais avec les inévitables soucis de santé que l’âge fait naître, petite douleur ici ou là, grave anomalie tenue en laisse là ou ici. Entre eux, une vieille amitié vite retrouvée, chacun se doutant peu ou prou de l’évolution des autres, et acceptant par avance les divergences sinon que serait l’amitié ?

D’écarts de jugement en énumération de bobos, graves ou bénins, des petits enfants tout neufs ou déjà débarbouillés, de gendres et de brus divers mariés à ceux que nous avions connus petits, la conversation a roulé jusqu’au fromage. Le fromage ; tout le monde le sait, le fromage est le moment où il faut refaire le monde, un repas sans fromage est un monde qui se défait, le sapeur Camembert l’avait dit avant moi. On n’a jamais rien fait de mieux entre amis, et la suite va montrer qu’il en fut de même ce soir là contrairement aux apparences de mes prémisses. Sinon, que serait l’amitié ?

samedi 20 février 2010

Maternitude #2/2. A Théâtriciole, sur le même sujet.

Je reviens dinde. Tu m'avais posé la question, voilà ma réponse, complètement dinde. Je tombe en plein débat, en pleine mère et sans bouée.

Un débat d'inter avec Badinter.

Je ne crois pas qu'elle ait approché la question sous l'angle que tu examines, l’angle individuel. Nous ne sommes pas dans la psychologie de la mère, avec ses doutes et ses peurs, ses révoltes et ses replis, sa culpabilité et sa fierté. Tu les décris très bien et tes textes sont éclairants, pour l'homme que je suis. Mais ce n'est pas le débat initial.

Julio, espagnol de bonne et grande volonté, a raison de revenir sur le terrain social. Je pense que la démarche de madame Badinter se place sur ce terrain là et seulement sur ce terrain là, à travers ce que j'en ai entendu, je n'ai pas lu le livre.

C'est de toute façon le terrain qui est important à mes yeux. La question du face à face mère enfant, du trio mère enfant père, et des relations d'entourage, surtout l'entourage affectif, est d'ordre individuel, privé, personnel, et ne débouche sur des questions philosophiques ou métaphysiques que par le truchement de la question sociale de la maternité.

Bourgeoises ou pauvres, les femmes (et les hommes aussi, hein) agissent ou s'interrogent en fonction du contexte qui est le leur, et les questions comme les réponses peuvent ne pas se ressembler parce que le contexte n'est pas toujours très ressemblant. Pour autant, les questions "bourgeoises" ne sont pas moins recevables que les questions "pauvres", et négliger les unes au profit des autres sous prétexte de penser à gauche serait une faute d'humanité.

Mais le philosophe, et le sociologue, et le médecin, et le politique, doivent absolument être clairs en eux-mêmes sur ce qu'ils comprennent du fonctionnement de la Société à ce sujet, et de ce qu'il souhaitent pour une Société meilleure. C'est ce qu'on leur demande un peu, non?

Ce qui ne nous empêche pas d'avoir nous-mêmes sur ces mêmes question un avis, qui sera d'autant plus universel qu'il oubliera notre propre vécu infantile, maternel, paternel, et pour toutes les générations que nous connaîtrons encore. Ou, plutôt que l'oublier, qu'il aura su en faire son miel avant de s'en affranchir.

PS à l'intention de Julio. A partir de quel revenu se pose-t-on des questions bourgeoises, et en dessous de quel seuil ces questions deviennent-elles des questions de pauvre?


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Maternitude #1/2.

Toute honte bue, je vole le titre à Chiboum. Elle a si bien écrit sur le sujet que je m’en voudrais de ne pas récupérer ici quelques poussières de ses étoiles. L’heure est grave, il s’agit de savoir s’il faut lyncher la dame, celle qui se penche sur la question féminine et les menaces sournoises qui rôdent.

Je me suis longuement interrogé sur le rôle du père, bien placé que je suis pour m’interroger. Mais je vous l’avoue, le rôle de la mère m’est resté un peu de côté, comme s’il ne donnait pas lieu à questions, à doutes, comme si l’évidence de la grossesse et de la naissance s’imposait par son animalité immédiate comme axiomatique, automatique, imparable, irréparable. En cela, je tombe dans le panneau de tous ceux que la cause des femmes encombre, je parle ici de l’égalité avec les hommes, en droit comme en fait, en quotidien comme en vie entière. Je ne vais pas tenter de refaire mon retard, je suis mal placé, et si je peux être un accompagnateur je ne serai jamais un porte-drapeau : d’une façon ou d’une autre ma mâle condition me fera passer à côté des bonnes questions et des vérités intimes. Rien de plus logique pour l’homme que je suis, et mon chemin est d’ouvrir mes oreilles et ma comprenette.

D’ailleurs je l’ai déjà écrit il y a longtemps : en matière de maternité, l’homme n’a pas grand-chose à dire ni à revendiquer pendant neuf mois et quelques semaines, sinon d’être celui qui accompagne, et d’être celui qui, tôt ou tard, devra chasser le naturel, pour que l’enfant grandisse.

Alors j’aime bien, à ces moments là, qu’une voix de femme se lève et prenne elle aussi le parti de chasser le naturel. Nous voici à égalité de pensée. Ma bonne vieille humanité ouvre un œil et soupire d’aise. Elle se met à savourer les mots, les phrases, les raisonnements, et si parfois un peu de mauvaise foi vient chagriner le paysage, elle ne lui fait qu’y ajouter du relief, de l’abrupt, du rocailleux, qu’on ne s’endorme pas sur nos lauriers.

La seule chose qui mérite examen dans cette affaire, en ce qui me concerne et pour ce que j’ai à en dire, est que le libre choix s'impose à tous. Si j'ose un tel oxymore.

Les soins au nourrisson échoient le plus souvent à la mère, pour une foule de raisons qui sont aussi bonnes que mauvaises et dont je ne ferai pas le procès ici. Il en faudra, du temps, pour que ces raisons se diluent et que le père se trouve à son tour en première ligne, égal de la mère. Alors que fait-on en attendant?

D'abord, on s'efforce de repérer ce qui, dans ces raisons, sont des pièges destinés à enfermer la mère dans un rôle exclusif, en ce sens qu'il exclut toute autre activité que celle de nourrir, torcher, bercer, soigner, l'enfant. En bref, je le redis, l'enfermer. C'est le travail fait par Madame Badinter de dénoncer ce piège. Alors, naturellement, les discours naturalistes, qui sont aussi ceux par lesquels on a enfermé la femme depuis des générations, sont mis en cause.

Difficile de faire autrement, même si parfois le naturel a du bon.

Mais il m'énerve, le naturel, ne serait-ce que par sa fâcheuse tendance à revenir au galop. L'homme ne se porte jamais si bien que lorsqu'il chasse le naturel, c'est un de mes vieux serpents de mer, l'homme s'est fait contre le naturel, depuis Lucy, et s'y laisser prendre est se perdre.

Plutôt que de monter sur leurs grands chevaux, les effarouchées du sein et autres lavages feraient mieux, pour rester crédibles, de faire la différence entre une injonction moralisatrice planquée derrière un écologiquement correct, et un désir légitime de proximité physique, d'amour charnel, et autres pulsions maternelles tout aussi joyeuses, dont l'homme est à jamais privé ce qui n'est pas grave pour lui. J'ai bien dit légitimes, dès lors qu'elles ne sont pas suggérées, instillées, prescrites, imposées.

Je crains qu'on ne fasse pas cette différence, ce qui explique la tournure polémique des propos. La seule chose qui compte est bien que la mère ait le choix totalement libre, sans les morales à deux sous, les sourcils courroucés des bonnes sœurs et des sages-femmes, les fadaises des médecins (souvent) mâles, et la valse tournoyante de la bien pensance omniprésente.

Tu fais comme tu sens, ma vieille, et tu seras libre quand la société aura fait en sorte que ton choix sera reconnu et accepté sans férir: congés, aides, complément salarial, congé parental du père, prise en compte des carrières et des retraites, destruction du plafond de verre, et toutes ces choses qui, oubliées aujourd'hui, oubliées du débat suscité par le livre qui pourtant cherchait à le réveiller, donneraient le champ au choix. Battons nous pour ces réformes, pour cette société là, il y a du pain sur la planche, et cessons de bavarder sur le bien fondé du sein, de la lessiveuse, du lait en poudre et de la métempsychose (oui, porte-nawaq, et alors?)

Avis mâle. Ugh. Petit complément sans aucun rapport : préparer et donner le biberon à un enfant m’est une joie masculine incommensurable que les femmes ne peuvent même pas imaginer. Et quand je le fais, je veux que personne ne bouge.

Ecrit le 18 février 2010.

vendredi 15 janvier 2010

HAÏTI

Un tremblement de terre s’est produit à une quinzaine de kilomètres de la ville de Port-au-Prince, en Haïti. D’une magnitude de 7 sur l’échelle de Richter, et à une profondeur d’une trentaine de kilomètres, il a détruit la ville et la plupart des villages environnants. On oublie toujours les villages environnants dans les nouvelles. Je ne connais pas Haïti, je n’y ai aucun ami ni même connaissance, et je ne m’y connais pas d’ennemi. Je ne dispose d’aucun moyen ni d’aucune compétence pour venir en aide à la population, hormis le geste d’usage, aussi facile que nécessaire, d’envoyer un chèque à une organisation capable de s’occuper d’acheminer des secours et de distribuer des soins. Facile à dire, facile à faire, indispensable et immédiat, sans avoir à réfléchir un instant, mais ensuite ?

Ensuite, écrire, voilà, écrire. Mettre avec du noir sur du blanc ce que, à peine débarrassé de la gangue de la nouvelle entendue, me dicte le moment. Injuste, égoïste, impersonnel, vais-je me dire, à quoi bon les mots sur la tragédie des autres, à quoi bon les discours sans les actes, et ta bonne conscience achetée le temps d’un nombre sur un chèque par-dessus le marché.

Je ne connais que cela, écrire, et si je ne sais pas quelle sera l’utilité ni même s’il faut songer à une forme quelconque d’utilité, dérisoire ou décisive, je sais que je dois écrire. A toi de trouver pourquoi, et à la mer de décider à quoi servira la bouteille que je jette en elle.

Pardonne ma longueur, Akynou, je tournais trop en rond autour de ma télé pour m'arrêter plus tôt. Je vais republier sur mon bloghumeur de ce pas, et ensuite tu pourras effacer ce commentaire en laissant un lien si tu veux.

Les Secousses.

La nouvelle est arrivée à moi dans la matinée. Une ligne subreptice dans un coin de mon écran. Mais ces mots dans la phrase, qui explosent dans mon cerveau: sept degrés, peu profond, Port-au-Prince. Oui, un tremblement de terre peu profond est dévastateur, une sombre histoire d'ondes horizontales.

Sept degrés c'est déjà pas mal pour le Japon, surentraîné, surarmé, le béton s'entend. Alors tu penses, Haïti ! On a vu ce que la corruption et la mafia peuvent faire dans un pays évolué, c'est le mot qu'on emploie parfois pour l'Italie que j'aime, et les résultats du moindre séisme dans les Apennins en témoignent, je n'ai pas eu besoin de dessins pour savoir aussitôt lu la petite phrase qui défilait qu'une fois de plus Haïti allait payer cher.

Payer quoi, au juste? Il faut faire très attention. Les images terribles des télés se sont succédées tout le reste de la journée, et moi devant à tenter de vaquer puisqu'il faut bien que la vie continue comme on dit, manger, ranger, lire, écrire, téléphoner, aller venir, planter un clou pour chasser l'autre, et comme toujours enfoncer des portes ouvertes à grands renfort de langue tirée et de coups d'épaule. Mais le regard fixé sur les images qui passent et repassent, l'esprit vide, le geste machinal. Je n'ai pas du bien vivre ma vie normale cette journée.

Alors il faut se méfier des pensées qui s'insinuent et qui profitent du vide, du vertige devant le vide, de la peur qui vient du vertige, de notre peur à nous devant ce qui est là-bas, de ce qu'on nomme l'émotion et dont notre corps a besoin pour franchir l'obstacle. Ne nous trompons pas, si notre obstacle est dérisoire comparé à celui qui se dresse devant les haïtiens, il nous faut aussi le franchir, son caractère dérisoire nous y oblige sans concession possible. Franchir l’obstacle signifie ne pas céder à l'émotion ni à la peur, ne pas se projeter, nous ne sommes pas à Haïti, nous ne vivons pas ce cauchemar, nous n'avons pas à nous y mettre même par la pensée, et seuls quelques uns d'entre nous serons assez forts ou assez fous pour monter dans un avion et y aller.


Je serais bien présomptueux de m’exprimer pour ceux qui sont pris dans leur chair, leur chair de sang et leur chair d’amour.



Du bord de notre rive confortable, notre devoir est de résister à l'émotion et de penser. Mettre un peu de sous dans l'enveloppe ne fera pas de mal, mais ce ne sera pas suffisant, ne nous croyons pas quittes pour si peu quand j'y aurais mis sept millions. Il faut penser cette affaire, et dès maintenant merde.


Ma première pensée ressemble à celle d'Akynou, si j'ai bien lu: Encore eux, toujours eux, pourquoi eux? Seraient-ils encore en train de payer le fameux tribu, ou pire encore, seraient-ils en train de payer pour simplement s'être libérés, eux esclaves noirs, non seulement du joug matériel et des lourdes chaînes métalliques, mais du joug mental que les maîtres avaient instillé en eux. Péché mortel inexpiable !


Ne serait-ce pas une forme de vengeance divine dont évidemment personne de sensé n’osera dire le nom mais dont nombreux sont ceux qui ne seraient pas mécontents de la voir renaître de ses cendres dans les inconscients occidentaux. Alors il faut échapper à ce danger de la dérive de la pensée conduite par l'émotion, et bien savoir et se dire et se répéter à tous les temps tous les modes qu'il n'y a pas et qu'il n'y aura jamais de justice de cette forme, et qu'un tremblement de terre n'est jamais qu'un tremblement de terre qui frappe selon des règles connues mais selon des modalités imprévisibles.


Laissons les télés réveiller le mythe de la prévision du tremblement de terre après chaque catastrophe, histoire de faire jaser dans les chaumières.


L'Histoire et la Géographie sont mêlées, et si la population d’Haïti est aujourd'hui ce qu'elle est, c'est à cause des deux. Il se trouve que la situation géographique d’Haïti n'est possible qu'en raison de la présence de ces maudites plaques. Ni le colonialisme ni la révolution ni les finances américaines ni l'ultralibéralisme, ne sont responsables de celles-ci et de leurs mouvements. Ni je ne sais quel dieu.


Alors désormais, je m'interdis cette idée là qui rôde dans nos esprits : pourquoi encore eux ?



Il n'y a pas de réponse à cette question, et une question sans réponse n'est pas une bonne question, il faut passer à autre chose. Par exemple, comment faire maintenant ? Et si je n'ai pas de réponse, d'autres l'ont et notre job est de les obliger à la trouver, la réponse, quitte à participer du fond de notre rive confortable (bis) à sa recherche.

Et puis crier haut et fort les raisons de la gravité de l'affaire, et là enfin nos cibles favorites pourront être exposées, mafias, finances, corruptions, incompétences, dictatures, quand il n'y aurait eu au Japon, pour le même glissement de plaque, que quelques frayeurs, deux morts par crise cardiaque, et trois cheminée abattues.

Ecrit le 13/01/2010. Tremblement de terre à Haïti.

lundi 30 novembre 2009

L'école de la République #6/6 : Le 21/11/2009 à 00h30, je persiste et signe, j’antidate.

6. Le 21/11/2009 à 00h30, je persiste et signe, j’antidate.

Ce n'est une surprise pour personne, chacun sait que je suis hostile au rejet de l'école auquel j'assiste et qui ressemble, malgré les mots doux pour le justifier, bien plus à un repli sur soi qu'à une tentative de conquête.

Le mot formatage m'est insupportable car l'école, quels qu'en soient les défauts, est le seul moyen de faire accéder aux enfants à la notion du vivre ensemble. Partager des savoirs communs. Construire des complicités semblables. Non seulement par des rencontres diverses un peu partout au gré du désir et de l’envie, mais par un rendez-vous quotidien, qu’il pleuve ou vente, qu’il neige ou caniculise, de telle heure à telle heure. Quelle que soit la curiosité des enfants, il est des domaines qui leur resteront inaccessibles si l'école ne se mêle pas un peu de les forcer à les regarder en face.

Alors, oui, les classes sont surchargées, certains profs sont nuls, certains autres épuisés, les enfants sont petits, mais on n'enseigne pas non plus de la même façon à des maternelles qu'à des sixièmes et prendre l'exemple de ceux-ci pour justifier l'absence de ceux-là est injuste. La belle idée libertaire menée trop longtemps fera des dégâts dont bien entendu personne ne sera responsable. Sauf bien sûr la "Société".

Nous vivons en société, que nous le voulions ou non, dans cette société-ci faite de beautés et d'horreurs, où l'on rencontre des Akynou de temps en temps, et des Hortefaux parfois aussi ou des Besson. Nous en sommes en partie responsables, de cette société que nous proposons à nos enfants, tout comme nous disions en 68 que la société pourrie de nos parents étaient leur faute.

Ne culpabilisons pas pour autant, et ne jetons pas les bébés avec l'eau du bain. Il nous appartient de leur apprendre à vivre dans cette société, à ces bébés, ou du moins de leur donner les armes pour s'y battre et s'y ébattre. L'orthographe, la belle écriture, le maniement des abstractions, le raisonnement mathématique, la rigueur scientifique, la curiosité perpétuelle, sont autant d'armes et il en est bien d'autres. Et le parent si attentif soit-il, l'enfant si intelligent soit-il, n'accèderont pas à ces richesses sans de solides enseignants qui leur pousseront le cul parfois.

Formatage? Quel mot impropre! Mise en ordre de marche, devrait-on dire. La dureté de l'école d'aujourd'hui n'est rien de plus que la dureté du monde qu'on leur a préparé, et à laquelle ils doivent être préparés.

Mais ce n'est pas une raison pour baisser les bras et cracher sur cette dure école, il faut combattre avec ce monde d'enseignement pour l'améliorer et cesser de désespérer les profs, qui sont un des derniers remparts contre l'avenir qu'on nous mijote. Rien d'ailleurs n'empêche les parents de poursuivre leur travail de parents que l'école n'assurera jamais, car si les parents ne sont pas l’école, l’école ne remplacera jamais les parents, et la disponibilité de la vacance leur est aussi nécessaire que la contrainte journalière, en les éveillant au monde, au monde des parents et au monde entier, et les fleurs du chemin redeviendront des poèmes.

On peut tant qu’on veut disserter sur Montaigne et Rousseau, de grands classiques de sujets du bac. Mais pour que la tête prenne une forme de bien faite, il lui faut de la matière à l’intérieur. Tout le monde n'a pas la chance d'être Mowgli.

Voilà, je me calme. Bonne nuit à toutes. Le combat touche à sa fin, je vais m’allonger ma tâche est finie, la vôtre commence dès que l’enfant paraît.


Commencé d’écrire le 21/11/2009 chez Lyjazz, terminé dans ma cave le 24/11/2009.

Est-ce une conclusion, un épilogue, une fin des fins ? Non, c’est le texte initial à partir duquel tout ce que j’ai raconté avant s’est inventé, et qui vient désormais comme la justification finale de ce qui précède. J’ai fortement réagi au mot formatage. Est-il si déplaisant que je l’ai d’abord supposé ? Maintenant, je n’en suis plus si sûr. Un formateur est aussi bien celui qui forme que celui qui formate, et la frontière de l’un à l’autre devient floue, incertaine, artificielle même.

Au fond, formation et formatage relève de la même intention, et tout au plus pourrons-nous donner un tour négatif à l’un, en ce sens qu’il déforme la spontanéité initiale, l’innocence primale, et un tour positif à l’autre en ce que la formation constitue le socle sur lequel l’enfant s’invente comme être social, sans quoi il ne pourrait devenir homme, humain. Mais cette différence des mots suppose que l'innocence primale existe. Or je ne crois pas que l’homme, l’humain, soit naturellement bon comme l'affirmait le vieux Jean-Jacques,.

Je prétends que rien n’est inné en lui sinon des circuits silencieux et inertes, et qu'il faut y mettre le courant de l’acquis, mettre le feu.

vendredi 27 novembre 2009

L'école de la république #5/6 : Il n’y a pas de défaite de la pensée.

5. Il n’y a pas de défaite de la pensée.

Et moi au milieu avec mon idéal imbécile, je vois déferler vers moi l’invincible armada perse, qui veut faire disparaître l’école comme nulle et non avenue, trop chère, trop inutile, trop éloignée de la rentabilité, toutes ces têtes brunes et blondes qui feraient mieux de produire au lieu de dormir sur leur radiateur, à quoi servent la mathématique et le latin et l’orthographe et l’histoire et la géographie. J’entends tous les jours chacun se vanter d’être nul en histoire, nul en math, nul en philo, une orthographe de merdre, mais attention je parle anglais quand même faut pas pousser, je l’ai appris en écoutant les Beatles.

L’ignorance est devenue un passeport pour les dîners en ville.

N’exagérons rien. Tu ne feras pas ton petit Finkalain. Alain la Croûte. Tu ne porteras pas le fer du général sur le comportement de foules particulières. Nombreux sont ceux qui croient aux mêmes choses que toi et tu ne devras pas les abandonner à l’éructation défaitiste de l’échevelé de la lucarne.

Ma description porte sur l’armée qui se déverse et qui noircit mon horizon, qui va piétiner mon idéal. Je suis coincé dans mes Thermopyles et je vais être balayé. Là-bas, de l’autre côté de la terre, l’école doit avoir le temps de se préparer, il faut non point que j’arrête l’impossible, mais que je le retarde assez que les idées puissent se clarifier dans les têtes des défenseurs, que les caricatures cessent de se jeter en pâture les unes aux autres, que monsieur Global et Monsieur Syllabique soient bien réconciliés ils le sont d’ailleurs et depuis longtemps mais ils symbolisent tout ce qui encore peine à se faire jour dans cette école de la République pour qu’elle sache résister à l’envahisseur obscur.

J’ai confiance en elle, et le combat que je livre ici, même perdu je sais ne pas le livrer en vain. Hier j’ai commencé à donner de la poudre et des balles. Il me reste juste à conclure. Voici venir les derniers mots que je vais dresser sur le chemin de tous ces mornes soldats.
à suivre.
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jeudi 26 novembre 2009

L’école de la République #4/6 : De belle lurette, l’école ne formate plus personne.

4. De belle lurette, l’école ne formate plus personne.

Si l’enseignant désormais se permet un froncement de sourcil en direction du pauvre chéri que l’on formate, j’ai entendu le mot dans la salle, c’est en effet soit sa voiture, soit sa santé, soit sa carrière, qui en prennent plein les vitres, coincé entre le bon désir du roi et les exigences des usagers, on dit usagers et bientôt on dira clients donneurs d’ordres, de toute façon on ne dit plus parents encore moins citoyens. Encore heureux s’il ne sort pas de l’établissement entre deux gendarmes, sans un regard des collègues qui se sont depuis longtemps défilés.

On l’a oublié, que les enseignants d’aujourd’hui vivent plus dans la solitude et la peur que dans la pédagogie. Même leurs syndicats l’ont oublié, savent-ils encore ce qu’ils sont ?

Quelques chevaux légers renforcent cette armée de la Mer. Et surprise, ce sont les mêmes, oui, les mêmes que ceux de l’armée de la Montagne. Vous n’aimez pas que je me répète, vous avez tellement raison que je vais me répéter, mettre beaucoup de points sur chacun de mes zi, enfoncez vous ça dans la tête disait le bon Boris avec la voix douce d’Henri. Je vais être un peu long, il le faut.

Tous ces chevaux légers qui réclament que seule leur vérité à eux de parents soit dite, au nom de leur racines, au nom de leur différence, au nom de je ne sais quoi mais qui ne relève pas de notre bien commun. Et ne venez pas me dire que l’arbitraire les désigne comme hors du bien commun, ce n’est pas l’arbitraire, ce sont nos deux mille ans de réflexions.

Vous avez ceux qui veulent que Dieu ait tout créé il y a Six mille ans et pas plus c’est calculé scientifiquement dans la Bible ; vous avez ceux qui proclament que seul Allah est grand et Mohammad son prophète et que la face voilée de la lune concerne toutes les femmes, et vous autres monothéistes d’autres bords ne ricanez pas vous ne valez pas plus cher avec vos réclamations ; ainsi, pourquoi ferait-on une histoire des religions puisqu’il n’y en a qu’une est qu’elle est déjà écrite, et qu’il y en ait trois ne veut rien dire puisque seule la mienne est la vraie, disent-ils tous en chœur, tous unis pour formater.

Je peux vous en trouver d’autres, des exemples : je vois nos élites pour qui seul est grand Adam Smith, et ses thèses sont notre Bible notre Coran bien qu’il fût presbytérien, pourquoi égarer nos têtes blondes avec Marx et ses reîtres, soyons rapides et efficaces, time is money money money, money jungle ; je ne peut plus finir ma phrase, voici le pire qui approche, voici le vol noir de ceux qui exigent que soit débattue l’idée que l’on peut certes prétendre qu’on a peut-être déporté des millions d’êtres humains d’ici vers là-bas mais qu’il faut pouvoir par souci d’objectivité, ils osent dire objectivité, examiner la thèse contraire, vous connaissez aussi bien que moi le piège du débat utilisé pour valider l’invalide.

Toutes ces smalas et toutes les autres qui ne supportent pas l’idée qu’on enseigne à leur chéri de quoi les conduire à l’interroger, elle, la smala inquiète tout à coup du regard de l’enfant interrogateur. Elle a raison d’être inquiète, empêchons la de nuire.

Voilà, c’est cela, l’enseignement libre qu’on nous vante avec des couronnes de fleurettes. C’est cela ce qui se cache derrière l’enfant qui innocent et curieux pose dans l’épanouissement total les questions rafraîchissantes de sa logique naissante. Il faut savoir être clair et net, il faut savoir refuser le débat de ce qui n’a pas lieu d’être débattu, il faut savoir définir et imposer les méthodes, discerner ce qui est avéré et ce qui est hypothèse, étudier jusqu’à plus soif la mathématique des ensembles sans laquelle nul ne connaîtra la stratosphère joyeuse et humble du chaos, des fractales et de la théorie des cordes.

Bien sûr qu’une collectivité, une nation toute entière, dès lors qu’elle prétend transmettre sa raison d’être d’une génération à l’autre, va construire un corpus de vérités dont nous savons tous qu’elles sont provisoires, incertaines, discutables. Mais ce corpus est le corps de la civilisation dont nous sommes, et que nous devons remettre en ordre de marche à nos enfants. Ils en feront ce qu’ils pourront, mais je suis plus confiant dans la validité de ce corpus que dans les caprices fragmentaires, limités, religieux, ou idéologiques d’un seul bord, que les individus aussi bien intentionnés soient-ils, pourraient transmettre chacun de leur côté.

En tant que parents, libre à eux de le faire. C’est même leur devoir. Mais la Société se doit d’intervenir au-delà des parents pour sa propre pérennité, et s’en donner les moyens. Toute renonciation de la Société sur ce point est pour elle renonciation à survivre. Armé de la sorte, l’enfant, citoyen à venir, disposera des outils pour interroger son monde, et appuyer là où il a mal.

Je me suis un peu égaré dans ma phrase, j’ai engagé mon combat alors que toutes les forces en présence ne sont pas encore arrivées. Mais vous me voyiez déjà venir, alors j’y suis.

Ce sont les mêmes, ces chevaux légers de l’individualisme d’apprentissage. Ils se mêlent aux deux armées de la Montagne et de la Mer, et les deux armées les acceptent en un renfort inespéré et douteux.

à suivre.

mercredi 25 novembre 2009

L’école de la République #3/6 : Libertitude et Larzac.

3. Libertitude et Larzac.

Côté mer. Je veux bien admettre que le soleil y brille davantage et qu’on peut y bronzer en éventail, en épouvantail aussi d’ailleurs. Moi monsieur, mon enfant est épanoui, il est libre, il voit une petite bête, je la nomme coccinelle et il s’émerveille de sa beauté. Du matin au soir, le voici qui court de bestiole en herbe folle et qui me demande les noms et le pourquoi du comment, et je lui raconte mes histoires et mes légendes dorées. Il retient tout mon gamin joli, il rit à la vie, il admire le crépuscule des Dieux, il se prosterne devant le lever de Râ. Enfin non, je m’égare. Il sait que la terre tourne sur elle-même et autour du soleil et que les gens de l’autre côté même s’ils ont la tête en bas n’ont pas la tête à l’envers.

Quand il grandira, il saura qu’il peut me poser toutes les questions qu’il voudra sans aucun tabou et que je saurai lui donner les réponses moi la mère toute présente toi le père tout-puissant. Au pire, il y aura toujours Wikipédia. Victoire, nous échappons aux scrogneugneu, à l’embrigadement, au conformisme, quelqu’un là-bas a dit formatage, j’ai bien entendu. Victoire, l’enfant échappe au tortionnaire avec sa règle à taper sur les doigts, on sait combien il doit en survivre aujourd’hui dans les écoles même pas le nombre qu’il faudrait pour taper dessus, il échappe au racket des petits voyous de la sortie de 16h30, il échappe aux vérités révélées même pas contrôlées par les parents, aux incompétences des discours de savants mal habillés incapables d’attirer une seule minute d’attention, et sa joie de vivre n’est pas bousculée dans des couloirs encombrés de hurlements.

Vous savez très bien que quelques unités d’élite de ces gens là ont été formées dans l’ancien camp militaire du Causse de Larzac, nostalgie quand tu nous tiens, mais ce ne furent que quelques unités d’élite qui ne sont pour rien dans le succès foudroyant de cette mode, non seulement réservée aux parents, mais peu à peu instillée dans les écoles par les plus austères des inspecteurs et des ministres, peu importe qu’ils soient Ghelfes ou Gibelins, non par raison pédagogique mais par tentation démagogique. Ils ont retiré un par un les instruments du combat nécessaire des enseignants, en commençant à juste titre par les plus contondants, puis emportés par leur élan se sont rués dans la pente savonneuse et injustifiable, en leur ôtant tout ce qui pouvait ressembler mon Dieu quelle horreur à un début d’autorité légitime.

Toi l’instit, maintenant tu fais avec ou plutôt tu fais sans avec tes trente-cinq rugissants, tu as la vocation oui ou non, et en plus tu réclames un meilleur salaire, on aura tout vu avec ces fonctionnaires.

Mais pour autant, le formatage a la vie dure dans les têtes.
à suivre.

mardi 24 novembre 2009

L’école de la République #2/6 : Scrogneugneu.

2. Scrogneugneu.

Plus personne ne veut de ce bon vieux temps là, où pourtant les maîtres étaient maîtres, et où l’Excellence de la République permettait de se hisser au dessus de sa condition de départ, ici ou là, pour jargonner comme chacun jargonne encore aujourd’hui malgré le temps passé. Vous les connaissez tous, nos tribuns jargonnant qui se gonflent et nous gonflent d’Excellence, en multipliant les zixces et les zesses et les ailes pour s’en remplir plein la bouche et nous en mettre plein les yeux.

Dans le même camp que ces dinosaures si bien caricaturés que personne d’entre vous ne voudra y ressembler, même si la caricature cache une nostalgie pour beaucoup d’entre nous, il faut placer ceux qui réclament à tue-tête une école à leur exclusif service. Où seules les vérités décidées du clan, parental, familial, villageois, régional, national, seront dites. Il ne sera pas question de parler aux têtes blondes de Monsieur Darwin par exemple, ou alors, piège parfait, laisser planer la possibilité d’un débat avec les créationnistes ; il ne sera pas question de raconter l’histoire des religions, chacun sait qu’il n’y a qu’une religion, celle-ci là que je désigne et pas celle du voisin d’à côté ou d’en face, les religions n’ont pas d’histoire, il a LA religion un point c’est tout. Alors l’école devra se soumettre au plus fort du coin.

Il y a dans ce camp hétéroclite les petits chefs qui veulent l’enseignant à leur botte. Qu’il dise ce qu’on lui dit de dire. Qu’il déroule le tapis rouge devant l’enfant du notable, ou du caïd. Sinon, gare aux pneus, gare au canif, gare au grand frère, gare à la mutation. Il y a dans ce camp tous ceux qui confondent enseignant et domestique, sans parler de la hiérarchie qui s’en mêle, qui s’emmêle, qui enfonce. Et tous ceux qui pensent que l’école est un accueil, pour occuper les enfants pendant la journée, et rien d’autre.

Vous ne le croyez pas, mais ils font tous partie de la bande des scrogneugneu, les mêmes qu’autrefois, ils ont changé la couleur de leur nez rouge, c’est tout. Ils sont tous complices. Ils embrigadent, profs ou parents, ils veulent des enfants à leur image, strictement conformes. J’entends quelqu’un qui a dit formaté, là-bas au fond. Mot inutile, conforme me suffit. Conformes à l’objectif, car voilà le péché originel : ils ont tous un objectif. A quoi sert l’école, voilà ce qu’ils demandent, et ils ont la réponse à la bouche aussitôt. Leurs réponses sont terriblement précises, mais elles sont toutes différentes. Comme si cette question pouvait seulement avoir une réponse.

Ils sont installés sur les flancs de la montagne.

à suivre.

lundi 23 novembre 2009

L’école de la République #1/6 : Lieux communs.

1. Lieux communs.

Chacun va sourire. Une idéologie rétrograde, qui sent de loin son moisi de troisième République, un idéalisme enfantin depuis longtemps réfuté par les faits, une incantation devenue lettre morte sous les coups de boutoir de la modernité. Vers la montagne j’ai mes ennemis qui ne jurent que par l’obligation d’inculquer aux enfants les seules vérités dignes de ce nom aux yeux des parents ou des ministres, des coteries ou des idéologies, que celles-ci soient bâties sur la verte prairie ou sur la ligne Maginot ; vers la mer j’ai mes ennemis qui ne jurent que par l’enfant magnifique qui découvre de lui-même les merveilles du monde et qu’il ne faut surtout pas interrompre en si bon chemin.

Les valeurs de scrogneugneu contre l’épanouissement naturel, montagne ; les valeurs de Rousseau contre l’enrôlement de la chair à canon, qu’il soit pour de nerf de guerre ou pour de ver de paix, mer. Je suis dans l’étroite bande de terre entre mer et montagne et je dois arrêter l’avance des armées Perses pour donner le temps aux gens de la Grande Ville d’organiser le siège. Je suis un Léonidas en médaille, par avance j’ai perdu la bataille. L’important n’est pas l’issue fatale, mais le temps qu’il faudra.

Examinons les forces en présence. Il y a d’abord le bon vieux temps. Les élèves étaient sages, la tête baissée sous la férule de l’instituteur, terrifiés par les coups de règle sur les doigts et la mèche de cheveux tournée derrière l’oreille. Ils copiaient sous la dictée, ils ânonnaient les récitations et les tables de multiplications, ils vérifiaient que les trains se croisaient bien à Laroche-Migennes plutôt qu’aux Aubrais, ils répétaient que le grand Ferret avait eu tord de boire de l’eau quand il avait trop chaud, mais c’était peut-être un autre, Jeanne Hachette ou Jacquou le Croquant.

A la fin, certif en poche, ils entraient à Creusot-Loire et y mourraient à 55 ans de poumons encrassés pour les plus chanceux ; les autres étaient morts à la guerre à 18 ans. Canon de paix, canon de guerre.
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vendredi 13 novembre 2009

#2/2 - De l'identité française: nationalisme et identités, encore OTIR.

Réponse à OTIR sur le refus du nationalisme.

Bonsoir OTIR.

OTIR a dit, entre autres choses : « Je ne suis pas d'accord avec toi que toutes les nationalités seraient similaires et indistinctes les unes des autres, je crois bien que c'est tout le sens que j'essaye de donner à mes billets sur les différences culturelles ».

Je ne pense pas justifier ton désaccord, chère OTIR, il faut donc que je précise, et bien que tu aies peu de temps, je vais t'en voler encore un peu.

Je ne crois pas que notre désaccord en soit un. Ce qui me semble commun à toutes les nationalités, et aux identités qu'on tente de nous imposer à ce titre, c'est le côté enfermement. Pour cela, je n'ai jamais voulu y adhérer. Pour autant, je ne suis pas de ceux qui se disent "citoyens du monde", reniant par là leur propre construction, qu’on nomme cette construction du mot de nationalité, d’identité, de culture, de tradition, ou de tout autre mot, qui, même s’ils ne sont pas similaires, participent tous à d’une part un enfermement, d’autre part à une originalité.

Si je me sors lentement et prudemment de ce refus de la notion de l'identité, trop vite confondue avec le nationalisme qui est le ressort caché et pervers de ce "débat" bessonnien, c'est justement parce que je me suis assez frotté à ces identités innombrables qui se télescopent dans le monde, du Pérou au Nevada, du Golfe persique à l'Afrique du sud, de la Norvège au Maroc, de la banlieue ouest de Paris au 93, j’en passe et des meilleures, pour savoir qu'il est de richesses de partout et que notre propre identité ne peut se construire qu'en se frottant à ces autres là.

J'ai écrit quelque part que seule la confiance en notre propre identité nous permet de nous confronter à celle des autres sans s'y perdre ; bien au contraire, en y gagnant beaucoup, par emprunts, mises en cause, regard en recul ou en miroir, et lentement par capillarité si affinité, et je l’ai déjà dit, par confrontation, n’ayons pas peur de foncer dans le tas si l’envie nous en prend, tant qu’on garde le respect, mais seul un toromachiste comprendrait.

J'en tire l'idée que j'ai exprimée dans mon billet de Bloghumeur, copie de mon commentaire ici, que notre identité française (il faut bien lui donner un nom) résulte de ce travail foutraque de construction mentale auquel nous sommes tous attelés peu ou prou. Y compris l'idée de prendre ailleurs ce qui peut nous convenir ou nous renforcer, y compris aussi l'idée rigolote de débattre du débat.

Entre nous soit dit, la tradition juive, pour ce que j'en sais, se repait elle aussi, de débats sur les débats, et se nourrit jusqu'à l'infini de polémique sur la façon de poser ou de ne pas poser la bonne question. Ce n'est pas une moquerie, je trouve cela jouissif au contraire, c’est une des voies de liberté qu'on se donne. Cette approche "identitaire" est rare, je la trouve chez nous franco-français comme je l'ai aperçue chez de nombreux juifs. Chic, encore un débat franco-français, comme dirait Obélix.

Je ne l'ai pas trop vu ailleurs, ce goût de la polémique du détail, du je ne sais quoi et du presque rien, quelle que soit la richesse des autres cultures, des traditions lointaines ou proches, et quelle que soit la force des nationalités croisées. Dont l'espagnole, cher Pablo, qui m'a pourtant fortement capillarisé.

Ceci dit, j'ai encore beaucoup à réfléchir sur ces principes, je ne suis pas au bout de ma pensée et je ne suis pas sûr que mon Moine préféré ait envie de me suivre sur ce terrain. Ce que j'aime dans mon identité française, puisque ces mots me sont imposés pour l'exercice, c'est qu'elle est floue et fluctuante, et comme dit l'autre, fluctuat nec mergitur. Le débat nous est imposé, à nous de le détourner pour la plus grande confusion de ses instigateurs en chemises brunes.

Mis en ligne le 13/11/2009.

mardi 10 novembre 2009

#1/2 - De l’identité française : une réponse à OTIR.

Commentaire envoyé le 10/11/2009 à 23h30, chez OTIR.

Une petite idée qui fait son chemin dans ma tête depuis que le sujet est abordé de partout par chez nous. Que ce débat soit ou non utile, je ne sais, mais qu'il nous soit imposé, voilà qui est certain. Alors la petite idée, pour ne pas être en reste.

L'idée de France, et d'identité française, n'existe pas en soi. Pour reprendre un mot de Julio, nous sommes d'abord des "homo sapiens sapiens", dont une des nécessités de survie est de rester groupés. Peut-il y avoir une spécificité française, dans ces conditions, ou n'est-ce qu'une forme de regroupement comme le sont chaque nation, chaque tribu, chaque club, chaque syndicat, chaque parti, chaque coterie ...? Je veux dire que ce qui définit ce groupe est-il du même acabit que ce qui définit n'importe quel autre groupe, et pour prendre ceux qui lui ressemble le plus, n'importe quelle autre nation ?

Ma réponse a longtemps été oui : nous ne sommes qu'un groupe parmi d'autres similaire, ni bien ni mal, groupe car sans groupe point d'humain.

Mais une idée s'est fait un chemin lentement qui n'a pas encore abouti: au delà de la langue, qui réunit bien plus que l'identité française et dans laquelle je me sens bien où que je sois, Québec ou Sénégal, Liban ou Corrèze, au delà du territoire qui m'ancre et qui m'encre, d'où je peux divaguer sans crainte car je sais y revenir, territoire subtil et géométrique, contradictoire et irréfutable, j'imagine l'identité française comme un projet qui ne sera jamais accompli mais auquel chacun de nous adhère à sa façon. Sans que quiconque n'ait défini ce qu'est le projet, pourquoi ce projet, comment ce projet, sans qu'un cahier des charges n'ait jamais été écrit, une sorte d'ectoplasme positif, nous sommes tous à y fourailler, à y mettre nos petits cailloux et nos gros pavés.

Les tiraillements dans tous les sens, les contradictions, les démolitions et les recommencements, font que cahin caha le projet prend une forme que l'on croit distinguer en clignant des yeux un bref instant et qui s'évanouit l'instant d'après.

Voilà l'identité française. Nulle transcendance, nulle évidence devant lesquelles on s'incline plein d'admiration et de respect, mais un gros tas grouillant de nous tous à vouloir lui donner forme. Le jour où le tas aura pris forme et où nous nous reculerons pour admirer la statue magnifique, ce jour là la France n'existera plus.

Bonsoir, OTIR.